Essais choisis
I. La lectrice
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MONTAIGNE 1
En visite à Bar-le-Duc, Montaigne vit un portrait de René de Sicile par lui-
même et il en vint à se demander : « Pourquoi n’est-il loisible de même, à
un chacun de se peindre de la plume, comme il se peignait d’un crayon 2 ? »
À brûle-pourpoint, nous serions tentés de répondre, C’est non seulement
loisible, mais rien ne saurait être plus aisé. Les autres êtres peuvent bien
nous échapper, nos propres traits nous sont on ne peut plus familiers.
Commençons sans attendre ! Mais dès que nous nous attelons à la tâche, le
crayon nous glisse des mains ; la chose nous submerge par son infinie et
mystérieuse difficulté.
Mais après tout, combien d’auteurs, dans toute l’histoire de la littérature,
ont réussi à se dessiner par leur plume ? Seuls peut-être Montaigne, Pepys
et Rousseau. 3 Religio Medici est comme un verre teinté à travers lequel on
devine confusément la course des étoiles et une âme étrange et tourmentée.
Un miroir soigneusement poli nous renvoie, dans la célèbre biographie, le
visage de Boswell qui se glisse entre deux paires d’épaules. Mais cette
manière de parler de soi-même, au gré de son inspiration, en donnant les
méandres, le poids, la couleur et la mesure de son âme dans toute sa
confusion, sa bigarrure, son imperfection – cet art revient à un homme, un
seul : Montaigne. Au fil des siècles, la même foule se masse devant ce
portrait, y contemplant le reflet de son propre visage, y faisant toujours de
nouvelles découvertes tout en se révélant impuissante à dire précisément ce
qu’elle y découvre. De nouvelles éditions témoignent de cette longue
fascination. En Angleterre, c’est aujourd’hui la Navarre Society qui republie en cinq élégants volumes la traduction de Cotton ; en France, la
maison Louis Conard sort les œuvres complètes de Montaigne incluant les
multiples variantes, dans une édition critique à laquelle Arthur Armaingaud
a consacré des recherches toute sa vie.
Dire la vérité sur soi-même, se découvrir dans toute sa familiarité, n’est
guère chose aisée.
Nous n’avons nouvelles que de deux ou trois anciens qui aient battu ce chemin, nous dit
Montaigne. Nul depuis ne s’est jeté sur leur trace. C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble : de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit : De pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes : De choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations. Et un
amusement nouveau et extraordinaire qui nous retire des occupations communes du monde 4.
Il est tout d’abord difficile de trouver les mots. Nous nous abandonnons
tous avec bonheur à cet agréable quoiqu’étrange processus appelé « la
pensée », mais lorsqu’il s’agit de dire ce que nous pensons, quand bien
même la personne se tient en face de nous, nous disons alors bien peu ! Une
apparition traverse notre esprit et s’enfuit par la fenêtre avant même que
nous ne puissions mettre quelques grains de sel sur sa queue, ou se laisse
lentement couler pour retourner aux profondeurs obscures qu’elle avait un
temps éclairées d’une lueur hésitante. Dans la parole, le visage, la voix,
l’accent cisèlent les faibles mots que nous prononçons et y impriment un
caractère. Mais la plume est un instrument qui manque de souplesse ; elle
en dit peu ; elle a toutes sortes d’habitudes et de rituels. Elle est, de plus,
tyrannique : elle transforme les hommes ordinaires en prophètes ; de
la marche naturellement hésitante de la parole humaine, elle fait un solennel
et majestueux défilé de littérateurs. C’est pour cela que Montaigne se
détache des rangs des disparus avec une vivacité si irrésistible. Nous ne
saurions un instant douter qu’il était son livre. Il se refusait à faire la leçon ;
il se refusait à faire des sermons ; il insistait pour dire qu’il était comme les
autres gens. Il avait pour seul but de coucher sur le papier ce qu’il était, de
communiquer, de dire la vérité, et c’est là « une épineuse entreprise, et plus
qu’il ne semble ».
Car au-delà de la difficulté à se dire soi-même, il y a la difficulté plus
grande encore à être soi-même. Cette âme, ou notre vie intérieure, ne
coïncide en rien avec la vie extérieure. À ceux qui ont le courage de lui
demander ce qu’elle pense, elle répond toujours l’inverse de ce que les
autres gens rapportent. Ceux-ci sont ainsi de longue date convaincus que les vieux messieurs affaiblis devraient rester chez eux et nous montrer
l’exemple grâce au spectacle édifiant de leur bonheur conjugal. L’âme de
Montaigne disait au contraire que c’est durant sa vieillesse que l’on doit
voyager et que le mariage qui, en vérité, est très rarement fondé sur l’amour
tend, à l’issue de la vie, à n’être plus qu’un lien formel que l’on ferait bien
de rompre. Il en est de même de la politique, les hommes d’État ne cessant
de louer la grandeur de l’Empire et défendant le devoir moral qu’il y a à
civiliser les sauvages. Mais voyez les Espagnols au Mexique, s’écrie
Montaigne pris de colère : « Tant de villes rasées, tant de nations
exterminées… et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la
négociation des perles et du poivre : mécaniques victoires 5. » Et lorsque les
paysans vinrent l’informer qu’ils avaient trouvé un homme gravement
blessé et qu’ils l’avaient abandonné de peur d’être considérés coupables par
la justice, Montaigne s’interroge :
Que leur eussé-je dit. Il est certain, que cet office d’humanité, les eût mis en peine… Il n’est rien
si lourdement et largement fautier que les lois, ni si ordinairement 6.
Ici l’âme, tout agitée, ferraille contre les normes et les convenances,
incarnations les plus tangibles des principales obsessions de Montaigne.
Mais observez-la réfléchissant au coin du feu, dans cette pièce de la tour
qui, quoique séparée du bâtiment principal, a une si belle vue sur le
domaine. Elle est décidément la plus curieuse des créatures, tout sauf
héroïque, aussi changeante qu’une girouette, « honteuse insolente, chaste
luxurieuse, bavard taciturne, laborieuse délicate, ingénieuse hébétée,
chagrine débonnaire, menteuse véritable, savante ignorante et libérale et
avare et prodigue 7 » – en d’autres termes, si complexe, si imprécise, si
éloignée de la version qui lui rend justice aux yeux de tous, que l’on
pourrait passer sa vie à la traquer en vain. Le plaisir que donne une telle
entreprise compense amplement les torts qu’elle peut causer à nos
ambitions plus mondaines. Celui qui se connaît lui-même n’en est que plus
libre ; il n’est jamais lassé, la vie n’étant que trop courte ; et il est envahi
d’un paisible et profond bonheur. Lui seul est vivant, tandis que les autres,
esclaves des convenances, laissent la vie leur échapper comme en un songe.
Il suffit de se soumettre une fois au conformisme, de faire comme les autres
au prétexte que c’est là ce qu’ils font et une torpeur envahit toutes les fibres
délicates et les facultés de l’âme. Elle n’est plus qu’apparence et vide
intérieur ; terne, insensible, indifférente.
Nul doute donc que si nous demandons à cet immense maître de l’art de la
vie de nous livrer son secret, il nous conseillera de nous retirer dans une
pièce tranquille de notre tour et là de nous consacrer à la lecture, de nous
laisser porter par la course folle de nos rêveries qui s’enfuient par la
cheminée et de laisser le gouvernement du monde aux autres. Le retrait du
monde et la contemplation – c’est là, sans nul doute, ce qu’il nous
prescrirait. Mais il n’en est rien ; Montaigne n’est en rien aussi explicite. Il
est impossible d’obtenir une réponse simple de cet homme subtil, souriant
et mélancolique à la fois, qui, l’air interrogateur, nous regarde de ses yeux
aux lourdes paupières. À vrai dire, la vie à la campagne, parmi les livres, les
légumes et les fleurs, est souvent du plus grand ennui. Il ne voyait pas en
quoi ses petits pois étaient meilleurs que ceux des autres. Paris était le lieu
qu’il préférait entre tous – « jusques à ses verrues et à ses taches 8 ». Pour ce
qui était de la lecture, il pouvait rarement lire un livre plus d’une heure et sa
mémoire était si mauvaise qu’il oubliait ce qu’il avait en tête en passant
d’une pièce à une autre. On ne saurait tirer quelconque gloire du savoir
livresque et quant aux réussites de la science, à quoi sont-elles profitables ?
Il avait toujours fréquenté des hommes à l’intelligence supérieure et son
père avait pour eux une réelle vénération, mais il avait aussi constaté que,
quand bien même ils ont leurs moments de génie, leurs envolées, leurs
visions, les plus intelligents d’entre eux vacillent au bord de la folie.
Observez-vous : un moment vous êtes au comble de la joie ; le suivant un
bris de verre suffit à vous exaspérer. Tous les extrêmes sont périlleux. Il est
préférable de se tenir au milieu de la route, dans le sillon commun, tout
boueux qu’il puisse être. Dans l’écriture, préférez les mots communs ;
évitez les envolées et l’éloquence – et pourtant, c’est indéniable, la poésie
est délectable ; la plus belle des proses est celle à laquelle se mêle le plus de
poésie.
Il semble donc que nous devions viser une sobriété toute démocratique.
Nous pouvons bien aimer notre pièce nichée dans la tour, ses fresques et ses
vastes bibliothèques, mais en bas dans le jardin un homme travaille la terre
qui a enterré son père ce matin et c’est lui et ses semblables qui vivent la
vraie vie et parlent un langage authentique. On ne saurait nier qu’il y a là
une part de vérité. Les choses sont bien dites au bas bout de la table. Les
qualités les plus précieuses se trouvent peut-être plus chez les ignorants que
chez les lettrés. Mais en même temps, que la plèbe est exécrable ! « Mère d’ignorance, d’injustice, et d’inconstance. Est-ce raison dépendre la vie
d’un sage du jugement des fols 9 ? » Leurs esprits sont faibles,
influençables, et dénués de toute capacité d’opposition. On doit leur dire ce
qu’il est utile qu’ils sachent. Il ne leur appartient pas de se confronter à la
vérité des choses. Seule « l’âme bien née 10 » peut connaître la vérité. Mais
qui sont ces âmes bien nées, que nous pourrions copier si seulement
Montaigne voulait bien nous éclairer plus précisément ?
Mais non. « Je n’enseigne point ; je raconte 11. » Après tout, comment
pouvait-il expliquer l’âme des autres alors qu’il ne pouvait rien dire
« entièrement, simplement et solidement, sans confusion et sans mélange, ni
en un mot 12 » de la sienne, alors qu’elle lui devenait même de jour en jour
plus obscure. Il est peut-être un principe, un trait – que l’on ne doit pas
édicter de normes. Les âmes auxquelles on souhaiterait le plus ressembler,
ainsi Étienne de La Boétie, sont toujours les plus déliées. « C’est être, mais
ce n’est pas vivre que se tenir attaché et obligé par nécessité à un seul
train 13. » Les lois sont pures conventions, impuissantes à rester en lien avec
l’infinie variété et l’agitation des désirs humains ; les us et coutumes sont
une commodité visant à conforter les natures timorées qui n’osent pas
laisser leur âme partir à l’aventure. Mais nous qui avons une vie intérieure
et qui la tenons pour la chose la plus précieuse qui soit, avons la plus grande
défiance envers toute opinion ancrée. Le moment où nous commençons à
nous insurger, à émettre une opinion, à édicter des lois, signifie notre fin.
Nous vivons pour les autres et non pour nous-mêmes. Nous nous devons de
respecter ceux qui se sacrifient au nom du bien public, les combler
d’honneurs et compatir de voir à quels inévitables compromis ils sont
contraints, quant à nous, fuyons le renom, les honneurs et toutes les charges
qui font de nous des obligés. Restons en alerte et penchons-nous sur notre
chaudron frémissant, notre trouble si fascinant, nos désirs si mélangés, le
miracle que nous sommes – car de l’âme, à tout instant, jaillissent des
merveilles. Le mouvement et le changement sont l’essence de notre être ; la
rigidité est la mort ; le conformisme est la mort : exprimons ce qui nous
passe par l’esprit, n’ayons crainte ni de nous répéter, ni de nous contredire,
lançons à la ronde les absurdités les plus farfelues, et laissons-nous guider
par les rêveries les plus extravagantes sans nous préoccuper de ce que le
monde fait, pense ou dit. Car rien ne compte, si ce n’est la vie ; et bien sûr
l’ordre.
Cette liberté, qui est l’essence de notre être, a donc besoin d’être maîtrisée.
Mais il est difficile de déterminer vers quelle puissance se tourner pour
trouver du secours, puisque l’opinion individuelle, pas plus que les lois, ne
saurait nous entraver, et que Montaigne n’a de cesse de déverser son mépris
sur la faiblesse et la vanité de notre pathétique nature humaine. Peut-être
dès lors serait-il bon de nous tourner vers la religion pour nous guider ?
« Peut-être » est l’une de ses expressions préférées ; « peut-être » et « je
pense » et tous ces mots qui nuancent les suppositions hâtives si
caractéristiques de l’ignorance humaine. De tels mots nous aident à
assourdir les opinions qu’il serait politiquement déplacé d’exprimer
librement. On ne peut en effet tout dire ; il est aujourd’hui des choses qu’il
vaut mieux ne faire que suggérer. On n’écrit que pour un cercle restreint, à
même de comprendre. Recherchez l’aide divine autant qu’il vous semble
requis, mais il est aussi, pour ceux qui ont une vie intérieure, un autre guide,
un discret censeur intime, « un patron au dedans 14 », dont on doit, plus que
de tout autre, redouter le reproche car il connaît la vérité ; il n’est de même
rien de plus doux que le tintement de son approbation. C’est le juge auquel
nous devons nous soumettre ; c’est le censeur qui va nous appuyer dans
notre quête d’un ordre qui est la bénédiction d’une âme bien-née. Car
« c’est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre jusques en son
privé 15 ». Mais il sera guidé par sa propre lumière ; sous l’effet d’une intime
pondération, il parviendra à cet équilibre précaire et changeant, qui, quoique
régulateur, n’entrave en rien la liberté qu’a l’âme d’explorer et
d’expérimenter. Sans autre guide, et sans autre référent, il est
indéniablement plus difficile de vivre avec bonheur sa vie privée que sa vie
publique. C’est là un art que nous devons chacun acquérir par nous-mêmes,
quand bien même il se trouve peut-être deux ou trois hommes, tels que,
parmi les anciens, Homère, Alexandre le Grand, et Epaminondas et, parmi
les modernes, Étienne de La Boétie, dont l’exemple peut nous éclairer. Mais
cela reste un art ; et le matériau qu’il travaille est divers, complexe, et
infiniment mystérieux – puisque c’est la nature humaine. Nous devons
rester proches de la nature humaine. « […] Il faut vivre entre les
vivants 16. » Nous devons nous défier de toute excentricité ou sophistication
qui nous couperait de nos semblables. Bénis sont ceux qui devisent
aisément avec leurs voisins de leurs passions, de leurs demeures ou de leurs
querelles et qui prennent un plaisir sincère à la conversation des charpentiers et des jardiniers. Communiquer est notre principale affaire ; la
société et l’amitié nos principaux plaisirs ; et nous ne nous adonnons à la
lecture ni pour nous instruire, ni pour gagner notre vie, mais pour élargir
notre horizon au-delà du temps et du domaine qui sont les nôtres. Le monde
est riche de merveilles ; des alcyons et des terres inconnues, des hommes à
tête de chien avec des yeux sur la poitrine, des us et des coutumes,
vraisemblablement bien supérieures aux nôtres. Nous sommeillons peut-
être en ce monde ; et peut-être en existe-t-il un autre que seuls peuvent
percevoir des êtres doués d’un sens dont nous sommes privés.
Et c’est là qu’en dépit de toutes ces contradictions et de ces nuances se
perçoit quelque chose de tangible. Ces essais visent à nous communiquer
une âme. Sur ce point, tout du moins, il est explicite. Il ne cherche pas la
gloire ; il n’espère pas être passé à la postérité ; il ne s’érige nul monument
en place publique ; il ne veut que communiquer son âme. La
communication est la santé ; elle est la vérité ; elle est le bonheur. Notre
devoir est de partager ; de plonger pour ramener à la lumière nos pensées
cachées les plus étranges ; de ne rien dissimuler ; de ne feindre en rien ; si
nous sommes ignorants, de l’avouer ; si nous aimons nos amis, de le leur
faire savoir.
[…] car, comme je sais par une trop certaine expérience, il n’est aucune si douce consolation en
la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et
d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication 17.
Il est des gens qui, quand ils voyagent se couvrent soigneusement, « se
défendant de la contagion d’un air inconnu 18 » par le silence et le soupçon.
Ils veulent qu’on leur serve à dîner la même nourriture que chez eux. Ils
trouvent à redire à tout ce qu’ils voient, à toutes les façons de faire, à moins
que cela ne ressemble à ce qu’ils trouvent dans leur propre village. Ils ne
voyagent que pour pouvoir s’en retourner. Mais ce n’est en rien comme cela
qu’il convient de procéder. Nous devrions prendre la route sans idée définie
de l’endroit où nous allons passer la nuit, ni de la date de notre retour ; seul
importe le chemin. Plus essentiel encore, quoique ce soit un bonheur des
plus rares, nous devrions, avant de nous mettre en route, tenter de trouver
un compagnon de voyage qui nous ressemble et à qui nous pourrons dire
tout ce qui nous vient à l’esprit. Car nous ne saurions goûter notre plaisir
sauf à le partager. Quant aux risques – attraper un rhume ou avoir des maux
de tête – le plaisir que nous éprouverons vaut bien de prendre quelques
risques. « Le plaisir est des principales espèces du profit 19. » Qui plus est,
nous faisons toujours ce qui est bon pour nous, quand nous faisons ce que
nous aimons. Les hommes de science et les sages peuvent bien nous
contredire, laissons les hommes de science et les sages à leur triste
philosophie. Quant à nous, qui sommes des hommes et des femmes
ordinaires, rendons grâce à la nature pour sa générosité en faisant bon usage
de tous les sens dont elle nous a dotés ; sachons faire varier notre humeur ;
tournons-nous de ce côté, puis de celui-là vers la chaleur et sachons profiter
pleinement, avant que le soleil ne se couche, des baisers de la jeunesse et du
son d’une voix mélodieuse qui chante Catulle. Chaque saison est aimable,
tout comme les jours pluvieux et les jours ensoleillés, le vin rouge et le vin
blanc, la compagnie et la solitude. Même le sommeil, ce frein déplorable
aux joies de la vie, peut s’emplir de rêves ; et les actions les plus communes
– une promenade, une conversation, un moment de solitude dans notre
verger – peuvent être exhaussées et éclairées par les associations qui nous
viennent à l’esprit. La beauté est partout et la beauté est à deux doigts de la
bonté. C’est pourquoi, par respect pour la santé et la clarté de l’esprit, ne
nous attardons pas sur la fin du voyage. Que la mort nous surprenne alors
que nous plantons nos choux, ou à cheval, ou partons nous cacher dans
quelque maisonnette et laissons des étrangers nous fermer les yeux, car les
larmes d’un serviteur ou le contact d’une main seraient assez pour nous
briser. Mieux encore, que la mort nous trouve occupés comme à
l’accoutumée, parmi des jeunes filles et des braves gens qui ne protestent ni
ne se lamentent ; qu’elle nous trouve « entre les jeux, les festins, facéties,
entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux 20 ».
Mais assez parlé de la mort ; c’est la vie qui compte.
C’est la vie qui émerge toujours plus clairement à mesure que ces essais se
rapprochent moins de leur fin que de leur suspension, en plein galop. C’est
la vie qui devient toujours plus fascinante, à mesure qu’approche la mort, et
avec elle notre être, notre âme, chaque fait de notre existence : que nous
aimons à porter des bas de soie été comme hiver ; coupons notre vin ;
préférons que l’on nous coiffe après le déjeuner ; ne pouvons boire que dans
un verre ; n’avons jamais eu à porter de lunettes ; parlons fort ; avons
toujours une badine à la main ; nous mordons la langue ; agitons les pieds ;
avons tendance à nous gratter l’oreille ; aimons la viande faisandée ; nous
frottons les dents avec une serviette (Dieu soit loué, nous avons de bonnes dents !) ; avons besoin de rideaux autour du lit ; et aussi, ce qui est des plus
curieux, que nous avons tout d’abord aimé les radis, puis avons cessé de les
aimer, et les aimons à nouveau. Aucun fait n’est trop minuscule pour le
laisser filer entre nos doigts, et au-delà des faits eux-mêmes, il y a aussi cet
étrange pouvoir que nous avons de transfigurer les faits par la force de
l’imagination. Observez comment l’âme projette ses lumières et ses
ombres ; évide la substance et donne de la substance au diaphane ; emplit le
jour de songes ; chérit les fantômes autant que la réalité ; et s’amuse d’un
rien alors même que la mort s’en vient. Observez encore sa duplicité, sa
complexité. Elle apprend le deuil qui frappe un ami et n’est que sympathie,
mais prend aussi un plaisir sournois aux malheurs des autres. Elle sait être
confiante ; mais aussi méfiante. Observez son extraordinaire sensibilité aux
impressions, surtout durant les jeunes années. Un homme riche volera car
son père a été des plus chiches avec lui durant son enfance. Tel autre
construira un mur, non pour satisfaire sa propre envie, mais parce que son
père aimait à bâtir. En résumé, l’âme est tout entière traversée d’émotions et
de sympathies qui affectent la moindre de ses actions et pourtant, même en
1580, nul ne sait avec certitude – nous sommes si timorés, nous chérissons
tant les sages conventions – comment elle fonctionne ni en quoi elle
consiste, si ce n’est qu’elle est, de toutes les choses, la plus mystérieuse, et
notre être la créature la plus étrange et plus miraculeuse qui soit. « […] Plus
je me hante et connais, plus ma difformité m’étonne. Moins je m’entends en
moi 21. » Observez, observez toujours et, tant qu’il y aura de l’encre et du
papier, « sans cesse et sans travail 22 », Montaigne écrira.
Mais il est encore une question que, si nous parvenions à l’arracher à ses
occupations si passionnantes, nous souhaiterions poser à ce grand maître
dans l’art de la vie. Dans ses volumes de considérations brèves et heurtées,
longues et savantes, logiques et contradictoires, nous avons perçu la
pulsation, le mouvement même d’une âme, qui bat, jour après jour, année
après année, à travers un voile qui, au fil du temps, est devenu d’une finesse
diaphane. Voilà quelqu’un qui connut le succès dans cette hasardeuse
entreprise qu’est la vie ; fut un maître, un époux, un père ; reçut des rois,
aima des femmes et passa des heures à réfléchir penché sur de vieux livres.
Par le biais d’une constante expérimentation et d’une observation des plus
précise il parvint enfin à tenir en un harmonieux équilibre tous ces éléments
disparates qui font l’âme humaine. Il tint la beauté du monde dans ses mains. Il accéda au bonheur. S’il avait eu à vivre une seconde vie, il aurait
souhaité connaître la même vie. Mais, tout en observant avec le plus grand
intérêt le spectacle passionnant d’une âme dont la vie se déploie sous nos
yeux, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander, Le plaisir est-il la
fin de tout ? D’où vient cet intérêt irrésistible pour la nature de l’âme ?
Pourquoi ce désir incontrôlable de communiquer avec les autres ? La beauté
du monde est-elle tout ou se trouve-t-il, quelque part, une explication à ce
mystère ? Quelle réponse peut-on faire ? Il n’en est aucune. Seule nous
vient encore une ultime question : « Que sais-je 23 ? »
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