Essais choisis

Virginia Woolf · Chapitre 33 sur 37

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Essais choisis

Considérations sur la paix en temps de guerre

CONSIDÉRATIONS SUR LA PAIX EN TEMPS DE GUERRE 1

 

 

Les Allemands ont survolé la maison ces deux dernières nuits 2. Et ils sont

de retour. C’est une étrange expérience que d’être couchée dans le noir à

écouter se rapprocher un frelon et de dire que sa piqûre peut à tout moment

vous coûter la vie. C’est un son qui fait obstacle à toute méditation détachée

et cohérente que nous pourrions avoir sur la paix. Et c’est pourtant – plus

encore que les prières et motets – un son qui devrait nous encourager à

penser à la paix. À moins de parvenir à faire advenir la paix, nous sommes

condamnées à rester couchées – pas simplement ce corps précis, dans ce lit

précis, mais des millions de corps qui restent encore à naître – et à entendre

le même râle planer au-dessus de nos têtes. Essayons donc de réfléchir à ce

que nous pouvons faire pour bâtir le seul abri anti-aérien qui soit fiable,

tandis que résonnent les boum, boum, boum des canons sur la colline, que

les projecteurs fouillent les nuages et qu’à intervalles irréguliers, ici ou plus

loin, on largue des bombes.

Dans le ciel, au-dessus de nos têtes, de jeunes Anglais et de jeunes

Allemands se livrent un rude combat. Les agressés sont des hommes ; les

agresseurs sont des hommes. La femme anglaise n’a pas reçu d’armes pour

combattre l’ennemi ou se défendre. Ce soir elle reste désarmée. Et pourtant,

si elle est bien convaincue que, dans le combat qui se déroule actuellement

dans le ciel, les Anglais défendent la liberté et les Allemands veulent la

détruire, elle doit combattre, pour autant qu’elle ait à combattre, aux côtés

des Anglais. Mais comment saurait-elle combattre pour la liberté alors

qu’elle est sans armes ? En produisant des armes, des vêtements ou de la nourriture. Mais il est aussi une autre manière de combattre pour la liberté

quoique l’on soit privé d’armes ; nous pouvons combattre par l’esprit. Nous

pouvons produire des idées qui seront un secours pour les jeunes Anglais

qui se battent dans le ciel pour venir à bout de l’ennemi.

Pour que les idées soient efficaces, elles doivent claquer tels des coups de

feu. Nous devons les mettre en acte. Ainsi le frelon que nous entendons

dans le ciel réveille un autre frelon, cette fois dans notre esprit. Comme

celui qui ce matin survolait les pages du Times – une voix de femme faisait

remarquer : « Les femmes n’ont pas leur mot à dire en politique 3. » Aucune

femme ne siège au gouvernement ; ni à quelque poste important que ce soit.

Tous les faiseurs d’idées en position de mettre les idées en actes sont des

hommes. Une telle considération ne peut que décourager la réflexion et

inciter à l’indifférence. Ne vaut-il pas mieux se mettre la tête sous l’oreiller,

se boucher les oreilles et renoncer à cette vaine occupation qui consiste à

produire des idées ? Il y a en effet bien d’autres tables que les tables d’état-

major et les tables de sommets internationaux. En renonçant à nos pensées

intimes, celles qui viennent autour d’une tasse de thé, au motif qu’elles

seraient vaines, ne sommes-nous pas en train de priver les jeunes Anglais

d’une arme qui peut leur être des plus utiles ? Et si nous insistons tant sur

notre impuissance à agir, n’est-ce pas parce que nos actions risqueraient de

nous exposer à l’ironie, voire au mépris ? « Au combat de l’esprit, je ne

veux renoncer 4 », écrivait Blake. Combattre par l’esprit signifie penser

contre le courant, et non avec lui.

Ce courant est rapide et violent. Il jaillit, en un torrent de mots, des hauts-

parleurs et de la bouche des hommes politiques. Ils nous répètent à l’envi

que nous sommes un peuple libre, qui combat pour défendre la liberté.

C’est ce courant qui a aspiré les jeunes aviateurs vers le ciel et les maintient

suspendus dans les nuages. À terre, un toit au-dessus de nos têtes et un

masque à gaz à portée de main, notre tâche est d’arracher les masques et de

faire éclater la vérité. Il est faux de dire que nous sommes libres. Nous

sommes tous ce soir prisonniers – eux enfermés dans leur machine, avec un

fusil ; nous couchés dans le noir avec un masque. Si nous étions libres, nous

serions à l’air libre, en train de danser, au théâtre, ou assis à la fenêtre en

train de discuter. Qu’est-ce qui nous en empêche ? Hitler ! hurlent les hauts

parleurs. Qui est cet Hitler ? Qu’incarne-t-il ? L’agressivité, la tyrannie,

l’amour insensé du pouvoir qui explosent au grand jour, nous répondent-ils. Mettez-y fin et vous serez libres.

Le bourdonnement des avions au-dessus de nos têtes fait penser

maintenant au bruit d’une branche que l’on scie. Il se fait lancinant, telle

une scie qui s’acharnerait sur une branche juste au-dessus de la maison. Et

c’est un autre son qui s’insinue, tranchant, dans notre esprit. « C’est

l’hitlérisme inconscient régnant dans le cœur des hommes qui entrave les

femmes les plus capables », nous explique lady Astor 5 dans le Times de ce

matin. Nous sommes en effet enchaînés. Nous sommes tous, ce soir,

également prisonniers – les jeunes Anglais dans leur avion, les femmes

d’Angleterre dans leur lit. Mais s’ils prennent le temps de la réflexion, ils

risquent la mort ; et nous aussi par la même occasion. Alors, pensons à leur

place. Tentons de porter à la conscience cet hitlérisme inconscient qui nous

entrave. Il est fait d’un désir agressif ; le désir de faire de l'autre un esclave.

Ceci est clairement évident, même dans l’obscurité. Que voyons-nous ? Des

vitrines rutilantes ; et des femmes qui les contemplent ; des femmes

fardées ; des femmes voyantes ; des femmes aux lèvres et aux ongles

rouges. Ce sont des esclaves qui de l’autre veulent faire un esclave. Si nous

parvenions à nous libérer de cet esclavage, nous libérerions les hommes de

la tyrannie. Les Hitler de ce monde sont enfantés par des esclaves.

On vient de larguer une bombe. Toutes les fenêtres tremblent. La défense

anti-aérienne entre en action. Des canons sont dissimulés au sommet de la

colline, sous un filet tendu de bandeaux de tissu vert et marron, imitant les

nuances des feuilles d’automne. Ils se déclenchent d’un seul coup. Aux

actualités radiophoniques de neuf heures, on nous expliquera que

« Quarante-quatre avions ennemis ont été abattus durant la nuit, dont dix

par la défense anti-aérienne ». Et l’une des conditions de la paix, nous

disent les haut-parleurs, sera le désarmement. Il ne doit plus, à l’avenir, y

avoir de canons, d’armée, de marine, ni d’aviation. Les jeunes gens ne

seront plus contraints de combattre. Et ceci éveille, dans notre esprit, un

autre frelon encore – d’autres mots. « Combattre un ennemi réel, conquérir

la gloire et les honneurs éternels en tuant de parfaits inconnus, tel était mon

espoir […]. C’est à cette fin que toute ma vie, mon éducation, mes années

de formation, tout avait été jusqu’alors entièrement consacré 6. »

Ce sont les mots d’un jeune Anglais qui combattit durant la dernière

guerre. Devant de tels mots, les penseurs actuels peuvent-ils sincèrement

croire qu’ils ont fait tout ce qu’il convenait de faire, en couchant le mot « désarmement » sur une feuille de papier, à la table d’un sommet

international ? C’en est fini de la mission d’Othello 7 ; mais Othello restera

le même. Les jeunes aviateurs qui sont là-haut dans le ciel, ne sont pas

poussés par les seuls haut-parleurs ; ils sont poussés par des voix intérieures

– des instincts anciens, des instincts nourris et confortés par l’éducation et

les traditions. Sont-ils à condamner pour ces instincts ? Serions-nous

capables de suspendre l’instinct maternel si une assemblée de politiciens

nous en intimait l’ordre ? Imaginons que l’injonction présente dans les

conditions du traité de paix soit : « La possibilité d’enfanter sera accordée à

une classe très restreinte de femmes spécialement sélectionnées », est-ce

que nous nous plierions à cette injonction ? Notre réponse ne serait-elle pas

plutôt : « L’instinct maternel est l’honneur de la femme. C’est à cette fin

que toute ma vie, mon éducation, mes années de formation, tout a été

entièrement consacré. » Mais s’il s’avérait nécessaire, pour le bien de

l’humanité, pour la paix universelle, de limiter la possibilité d’enfanter et de

refréner l’instinct maternel, les femmes tenteraient la chose. Les hommes

les seconderaient. Ils rendraient honneur à leur refus d’avoir des enfants. Ils

leur offriraient d’autres possibilités d’exprimer leur créativité. Ceci ne

saurait être négligé dans notre lutte pour la liberté. Nous devons aider les

jeunes Anglais à extirper cet amour des récompenses et des décorations.

Nous devons imaginer des activités honorables pour ceux qui tentent de

dominer leur propre instinct du combat, leur hitlérisme inconscient. Nous

devons offrir aux hommes une compensation pour la perte de leurs fusils.

Le son de la scie n’a cessé de s’intensifier au- dessus de nos têtes. Tous les

projecteurs sont braqués sur le ciel, sur un point situé juste au-dessus de

notre maison. Une bombe risque de tomber sur cette pièce à tout moment.

Une, deux, trois, quatre, cinq, six… les secondes s’égrènent. La bombe

n’est pas tombée. Mais pendant ces secondes d’attente toute pensée s’est

trouvée suspendue. Pour tout sentiment, nous n’avons éprouvé qu’une

terreur pure. Tout notre être est resté comme cloué à une planche. La peur et

la haine sont donc des sentiments stériles et inféconds. Dès que la peur

disparaît, l’esprit s’ouvre à nouveau et se régénère instinctivement en étant

créatif. La pièce étant plongée dans le noir, il ne peut créer qu’en

s’appuyant sur sa mémoire. Il s’ouvre au souvenir de mois d’août passés – à

Bayreuth 8, à entendre du Wagner ; à Rome, à arpenter la Campanie ; à

Londres. Des voix amicales nous reviennent. Des bribes de poèmes nous reviennent. Chacune de ces pensées, quand bien même elle est le produit de

la mémoire, est bien plus positive, stimulante, apaisante et inventive que la

terreur sourde engendrée par la peur et la haine. C’est pourquoi, si nous

voulons que ce jeune homme soit dédommagé pour sa gloire et son fusil

perdus, nous devons lui donner accès aux sentiments les plus créatifs. Nous

devons inventer le bonheur. Nous devons le libérer de la machine. Nous

devons le tirer de sa prison et le faire accéder au grand air. Mais quel est

l’intérêt de libérer les jeunes Anglais si les jeunes Allemands et les jeunes

Italiens restent des esclaves ?

Les projecteurs, dont les lumières luisent sur le plateau, ont repéré l’avion.

De la fenêtre, on devine comme un petit insecte argenté qui tournoie sans

fin dans la lumière. Les canons font entendre leur boum, boum, boum. Puis

ils se taisent. Le chasseur a dû être abattu de l’autre côté de la colline.

Dernièrement, un pilote abattu a atterri sain et sauf dans un champ tout

proche. À ceux qui le firent prisonnier, il avoua, dans un assez bon Anglais :

« Comme je suis heureux que le combat soit terminé 9. » Puis il accepta la

cigarette que lui tendait un Anglais et la tasse de thé que lui offrait une

Anglaise. Ceci tend à montrer que si vous parvenez à libérer l’homme de la

machine, la terre n’est pas si pierreuse, qui reçoit la graine. La graine peut

se révéler fertile.

Tous les canons se sont enfin tus. Tous les projecteurs sont éteints.

L’obscurité naturelle d’une nuit d’été revient peu à peu. Les bruits innocents

de la campagne se font à nouveau entendre. Une pomme tombe. Une

chouette hulule, volant d’arbre en arbre. Et les mots presque oubliés d’un

lointain écrivain anglais nous reviennent en mémoire : « Les chasseurs sont

debout en Amérique 10. » Nous nous permettons d’envoyer ces fragments de

notes aux chasseurs qui sont debout dans les Amériques, aux hommes et

aux femmes dont le sommeil n’a pas encore été brisé par le feu des

mitrailleuses, dans l’espoir qu’ils y réfléchiront avec indulgence, pour peut-

être leur donner une forme qui se révélera heureusement utile. Mais

maintenant, dans la moitié du monde plongée dans le noir, il est temps de

dormir.

 

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