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Homer Zork
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
J’ai entendu dire un jour d’un type qu’il en avait une si grosse qu’il lui arrivait de s’évanouir en érection, trop de sang lui descendait du cerveau dans le pénis. Ce que le monde peut des fois être drôle.
Parlant maintenant avec Karlowicz, je regarde la page internet de l’Association des locataires. J’ai ouvert le dossier intitulé « Le Livre noir de la privatisation ».
Au début, les lettres sont floues, elles dansent devant mes yeux, elles ne veulent pas se regrouper en phrases. Il me faut un moment pour réaliser que je suis arrivé à un âge où il faut prendre des lunettes pour lire sur ordinateur.
Je mets un long moment pour les trouver dans une valise que je n’avais jamais défaite.
Quelqu’un appelle. Miette. Je ne lui ai pas parlé depuis qu’on a retrouvé Piotr. Je refuse de prendre l’appel. Comme pour me punir, l’écran me montre les dizaines de sms qu’elle m’a envoyés ces derniers jours. « Je suis désolée. » « C’est terrible, je suis là si tu as besoin de moi. » « Je t’en prie, réponds, je comprends que je ne suis pas la plus importante, mais je t’en prie. » « Je voudrais tellement t’aider, dis seulement comment. » Je n’ai répondu à aucun.
Les adresses des immeubles et les montants payés pour racheter les titres de propriété aux héritiers, des montants ridicules, quelques milliers ou dizaines de milliers de zlotys, figurent dans un tableau à part sur la page de l’association. Il devait s’agir de vieux incapables, peut-être de handicapés intellectuels. Un autre tableau précise les montants des reventes. Des dizaines de millions de profit. Les méthodes employées pour jeter les gens sur le trottoir. Une liste de gens morts, selon les autorités, des suites de ces actions perpétrées.
L’immeuble où habite Piotr. Celui où je possède en tout trois appartements.
À deux cents mètres. Une promenade.
Robert Kurlowicz, 47 ans. Dans le coma suite à une agression. Décédé une semaine plus tard. La police n’a pas estimé que l’affaire était liée à l’évacuation de l’immeuble. L’attaque a été classée en vol avec violence, alors qu’on a trouvé sur Kurlowicz son portefeuille avec de l’argent.
Wieslawa Kalita, 62 ans. Décédée suite à une absorption massive de somnifères. Suicide. La police a déclaré que l’affaire n’était pas liée à la privatisation de l’immeuble. Kalita avait des dettes et apporté au mont-de-piété l’essentiel de ses affaires pour aider sa fille qui vivait avec un mari alcoolique. Le mois précédent, des malfaiteurs lui avaient envoyé des pétards depuis un balcon voisin, ils avaient cassé ses vitres et peint des croix gammées sur sa porte.
Stanislaw Bednarek, 80 ans. Cause du décès inconnue. Des malfaiteurs s’étaient introduits pour incendier son logement. Au numéro 5. Le logement de Piotr et Kinga. Le nom de l’interphone me revient.
Je n’arrive pas à lire, les yeux me brûlent, je suis assourdi par le bruit du sang. J’ai la gorge sèche. Je me lève et vais coller mes lèvres au robinet. L’eau a un goût de sel et de chlore. Ce qui m’enlève l’envie de boire. Et cependant je continue à boire.
Imbécile, dis-je à Piotr, imbécile, ce n’est pas de ta faute, ni de la mienne. Nous n’avons rien fait de mal. Nous n’en savions rien. Espèce d’idiot, relève-toi, reviens, revis.
Écoute encore une fois, si j’avais su, je n’aurais jamais acheté ces appartements. L’idée ne me serait pas venue. Tu peux seulement imaginer que j’aurais lancé des pétards dans la fenêtre d’une vieille ?
Piotr, dis quelque chose.
Mon petit Piotr, allô !
Je ne sais pas faire de recherches sur internet, mais j’essaye. Je remets mes lunettes. Elles me font mal aux yeux, je devrais me faire examiner. Internet n’est pas un pays pour les vieux. Le porno, oui, toutes ces conneries, histoire de tuer le temps. Mais l’utiliser comme outil, ça, pas vraiment. Un message sur Facebook, non lu, un seul. C’est Sylwia, elle m’envoie un article d’un certain Pudelko, ou je ne sais quelle merde. Immense tragédie dans la famille d’un musicien. Même pas « musicien connu », juste « musicien ». À l’intérieur, quelque chose à propos du fils de Marcin Kania, l’ancien bassiste du groupe de rock Théâtre de Poupées. Une photo floutée de l’enterrement, avec nous devant le cercueil. Et une autre photo, gros plan sur Zbyszek en retrait, lunettes noires. Il s’agit d’un autre enterrement, d’autres gens.
Celui qui a pris ces photos devait être déçu. Le sujet le moins excitant possible, des types tombés dans l’oubli depuis des années, une mort indifférente pour tout le monde. Je le sais, parce que j’avais souvent eu à passer des accords avec la presse. À l’approche de la sortie d’un disque ou d’une tournée, on mettait en scène des ruptures, on goupillait des rendez-vous ou des promenades. La presse à scandale payait deux cents, trois cents zlotys pour ce genre de confidences.
Aujourd’hui on ne fait plus ça, tout se passe sur Instagram. Je réponds « merci » à Sylwia, sans même savoir pour quoi. J’écris « Piotr Kania » dans le moteur de recherche. Plus d’une dizaine de résultats, mais aucun de ces Piotr Kania n’est mon fils. L’un d’eux a la soixantaine bien sonnée, de grosses moustaches et pèse le poids d’une petite voiture. Impossible de voir à quoi ressemble le deuxième, une photo sur son profil, masquée par le logo de l’équipe Legia Warszawa.
C’est là que me revient ce qu’avait dit cette fille de Podkowa. L’étrange question qu’elle nous avait posée avant de nous claquer la porte au nez. Qu’aurait fait… Ulysse ? Qu’est-ce qu’elle avait voulu dire ? Réfléchis, Kania, réfléchis.
OK. Ça doit être ça.
J’entre « Homer Zork ».
Un résultat. Les profils de Homer Simpson avec une photo. La même que l’autocollant sur son ordi. Je clique.
Presque zéro contact, aucune description. Mais sur son profil, une grande photo annonçant la prochaine manifestation de l’Association des locataires, un mur avec un pochoir barbouillé, un visage de femme et une inscription : « Malgorzata Kalska (1955-2012), vous ne nous brûlerez pas tous ».
J’ai très chaud. Une image s’allume dans ma tête, violente, brutale, elle m’aveugle comme un flash.
Piotr est penché sur une table dans un resto thaï, place du Sauveur. Il parle à voix basse, et je dois moi aussi me pencher. Il a du feu dans les yeux. Ses mains tremblent légèrement. Je me dis que quelque chose cloche en lui.
— Ces gens, tu les connais. Ils tuent aussi facilement que toi tu commandes une vodka dans un bistrot.
— Mon petit Piotr, commander une vodka dans un bistrot n’a rien de facile pour moi.
Je vois Jarek qui me regarde droit dans les yeux et dit :
— Je t’enlève le plaisir de boire.
— Enlève, enlève le plaisir, mais laisse-moi boire, réponds-je.
Je descends sur le profil. Préférences : Association des locataires, La Ville est à Nous, Gauche Sociale de Pologne, Piotr Ikonowicz Page Officielle, Le Nouveau Citoyen. Rien sur des jeux. Aucune photo. Attends. Il y a une photo. Une seule.
J’approche le visage de l’écran et ferme les yeux. Les lunettes me font mal, mais le visage de Piotr aussi.
Ils sont deux. Ils se tiennent embrassés pour regarder l’appareil. Ils ont dû prendre le cliché eux-mêmes, se faire un selfie, elle se serre contre lui, il la tient par l’épaule, il a les lèvres serrées, d’épais sourcils noirs, un regard égaré derrière ses lunettes, les cheveux coupés court. Ils sont tout près, ils occupent presque tout l’écran de l’ordi. Elle sourit. Elle le tient par la main. Lui aussi devrait sourire s’il n’était tenaillé de l’intérieur par une épouvantable angoisse.
Cette fille, c’est Ewa, la fille de Brzezinska. Habillée comme l’autre jour, quand nous lui avons rendu visite. Cheveux blonds noués en chignon, blouson à capuche, veste de jeans. À peine maquillée, juste les yeux soulignés. Lorsque nous sommes allés la voir, elle n’avait même pas ça. Aucun like, aucun commentaire sous la photo. Personne ne les a remarqués. J’essaye de trouver Ewa Brzezinska, plus d’une centaine de profils. La première est une rousse musclée en casque de vélo qui sourit au coucher du soleil sur un étroit sentier. La suivante est une ado aux lèvres gonflées dans un visage furieusement maquillé. Ça ne peut être aucune des deux.
Je reviens à la photo. Je touche l’écran. Des larmes me montent aux yeux. Comme si en haut d’un rocher je me tenais face à un grand vent. Je clique sur « like ».
Les remords sont une douleur terrible, comme si on t’arrachait toutes les dents d’un coup, comme si toutes les plages du monde se couvraient de pétrole. Insoutenable, j’essaye de m’envoyer des coups de poing dans la gueule pour faire passer ces remords, mais ils ne passent pas. Je me mets à gémir, doucement, que personne ne m’entende, je plaque mes mains sur ma bouche. Je ne savais rien, je n’ai rien voulu savoir, jamais, j’ai perdu ma chance. Quand il était petit, j’avais peur de le prendre dans mes bras. Je me contentais de me lever, de boire, je le regardais se traîner à quatre pattes.
Une rage soudaine contre elle. Qui était-elle pour lui ? Que savait-elle ? Pourquoi ne dit-elle rien, comme cet abruti de Lolek ? Pourquoi n’a-t-elle rien fait alors qu’elle aurait pu le sauver ? Elle nous a virés de la maison. Je lui ai demandé comment Piotr avait trouvé sa mère. Elle m’a répondu, sur Facebook. Sur ce profil. Homer Zork a trouvé sa mère.
Entre dans la photo, arrache, déchire, frappe-la au visage.
Dis, dis ce que tu sais de lui.
Je regarde ma montre. Deux heures du matin, je pourrais aussi bien y aller maintenant. Trouver un taxi à une station, ou en commander un par téléphone. Prendre en chemin du liquide à un bancomat.
Oui. Maintenant. Ou non, aller d’abord voir Karlowicz, le tirer du plumard, le pousser dans un taxi. Va prendre une voiture de flic, ramène la fille au commissariat, secoue-la, fais-lui cracher ce qu’elle sait, elle ment.
Une sonnerie à la porte me déchire la moitié du cerveau. Je suis sûr que c’est Miette. Pauvre conne, elle vient pour se faire voir. Oui, ton fils est mort, mais moi aussi je compte. Maman et papa, et Arek, ou comment est-ce qu’il s’appelle, ne me négligent jamais. Je suis la prunelle de leurs yeux, et ça doit être pareil de ton côté. Tu dois voir combien je souffre de ce que Piotr est mort. Il faut que tu le sentes, parce que c’est ma douleur à moi qui compte le plus.
Je vais tellement l’insulter qu’elle ne reviendra plus jamais ici. Je suis capable de me faire haïr en une seconde. C’est mon plus grand talent.
J’enfile un pantalon et marche pieds nus jusqu’à la porte, j’ouvre, prêt à hurler, mais c’est Marta qui demande :
— Je t’ai réveillé ?
Ce manteau en poil de chameau, c’est moi qui ai dû le lui acheter un jour. Il est beaucoup trop grand pour elle, elle a l’air d’une enfant déguisée.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? demandé-je.
— Comme s’il ne se passait pas assez de choses…
— Entre, je n’ai pas dormi.
Je lui fais signe de passer à l’intérieur.
Je referme la porte et cherche un truc à me mettre pour ne pas rester devant elle en pantalon. Je tire une vieille chemise Tools d’un tas de frusques, un cadeau d’Ula sans doute, à l’occasion de je ne sais plus quelle fête. Marta examine mon clapier qui ne lui fait pas la moindre impression.
Deux êtres froids, brisés, dans le froid d’un appartement vide en plein milieu de la nuit. Ça pourrait faire un tableau moderniste, au mieux.
— Tu es seul ? demande-t-elle.
J’ai tellement été surpris par sa venue que je n’en prends conscience que maintenant. Je l’aide à retirer son manteau pour le suspendre près de l’entrée.
Je cherche des cigarettes. Elle trouve les siennes en première, elle m’en offre. Nous les allumons. Elle s’assoit sur une chaise.
— Tu m’as appelée, dit-elle.
— Vrai ?
Je n’en ai aucun souvenir.
— Plusieurs fois. Tu avais bu ?
— Non, non je n’ai pas bu. Je ne trouve déjà plus de sens à ça.
Elle hoche la tête. Je prends sur la table un verre où je verse un peu d’eau avant de le lui tendre comme cendrier.
— Il fallait que je sorte de la maison, mais comme je ne savais pas vraiment où aller, me voici. Je me suis dit en chemin que tu serais avec cette, comment dire…
— Je lui aurais demandé de sortir.
— Elle ne m’aurait pas dérangée. À moins qu’elle se promène à poil.
— Là, je pourrais lui demander de venir.
Je ne sais pas pourquoi je dis ça.
Marta éclate de rire, de manière tout à fait inattendue. Ça m’étonne tellement que j’en souris moi-même. Je suis pris d’un étrange sentiment, comme bouleversé. Nous ne devrions pas rire.
— Tu veux boire quelque chose ? lui demandé-je parce que je n’ai finalement peut-être pas tout vidé dans l’évier.
Elle fait non de la tête.
— Pas avec toi.
Je la comprends parfaitement.
— Je me fais d’horribles soucis pour Ula, explique-t-elle. Elle est tout ce qui me reste. Je n’ai qu’elle. Et j’ai tant échoué avec elle. Je ne pensais jamais à elle. C’était toujours tout pour Piotr. Il remplissait tout l’espace, elle était accessoire. Mon Dieu. J’ai brisé cette enfant.
Je voudrais la toucher, mais je ne sais comment m’y prendre.
— Nous ne sommes pas obligés de rester ici. On pourrait aller dans un endroit ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, lui dis-je sans même avoir une idée d’où ça pourrait être.
Une lame invisible vient trancher les liens qui me retiennent, et je tombe à genoux à ses pieds. On entend un son curieux, une alarme détraquée, inaudible et qui annonce la fin du monde. Je me bouche les oreilles.
Elle se lève et vient poser une main sur ma tête.
— Nounours…
Je sanglote. J’ai le visage en pleurs.
Elle me fait signe de me lever. Je pose une main sèche et froide sur sa joue.
— Il faut que tu voies ça.
Je m’essuie le visage et prends l’ordi sur le lit, puis lui montre la photo sur Facebook. La vue de Piotr lui arrache un gémissement.
— C’est qui avec lui ? demande-t-elle.
— La fille de cette femme de Podkowa.
Elle tire ses lunettes de son sac et les chausse pour approcher son visage de l’écran. Puis elle se retourne vers moi.
— Ça t’étonne ? demande-t-elle. Ta belle-fille y aura mis du sien.
— Il ne s’agit pas d’étonnement. Si quelqu’un sait quelque chose, c’est bien elle.
— Sait sur quoi, Marcin ?
— Sait qui a fait ça, Nounours.
Elle me regarde par-dessus ses lunettes.
— Et tu es vraiment sûr de ce que tu dis ?
Je ne réponds pas.
— Tu sais que c’est l’affaire la plus sérieuse qui soit, Marcin ?
Elle me frappe le cœur de la paume de sa main. Une fois, deux fois.
— Tu comprends de quoi tu parles ? Tu sais de quelle affaire il s’agit ? Tu le sais ?
Quand elle réessaye de me frapper, je lui prends la main.
— Je sais qu’il ne s’est pas suicidé, Nounours.
Elle prend une lourde respiration, dans un effort terrible. Elle se retourne vers l’ordinateur.
— Tu penses qu’elle va t’en dire plus ?
Elle cache le visage de Piotr à l’écran. Elle regarde la jeune Brzezinska.
— Sûrement la même furie que sa mère, siffle-t-elle.
Ce qui vient ensuite est pétri de désespoir. Elle se place devant moi, jette ses vêtements. Elle est comme une feuille fanée. Elle se colle à moi, tout étrangère. J’enlève ma chemise. Je suis anéanti, terrassé, mon corps mou est couvert de touffes de poils gris, mon ventre est une boule blanche.
Mais ses cheveux sentent comme dans le temps.
— Nounours, lui dis-je.
— Tu pues la vodka.
— Ce n’est qu’une impression.
Elle s’allonge avec moi sur le matelas. Nous voici momifiés, complètement froids. Essayant de nous réchauffer en nous frottant l’un contre l’autre. Nos peaux rougies nous cuisent. Nos haleines sentent la vieillesse. La dernière fois que nous nous sommes ainsi couchés, nous avions une tout autre allure. Rien ne va plus.
Et quand nous faisons la chose, presque en nous blessant, râlant, nous aidant de fantasmes divers, moi je pense à Miette quand elle pleure, elle doit de son côté penser à un truc minable, du moins je l’espère, et finalement quelque chose s’allume en moi, une étincelle, une flammèche dans cette obscurité sans limite.
C’est cette certitude, enfin, je l’ai.
Quelqu’un a fait ça.
Qu’il faut trouver. C’est à moi de le retrouver. Karlowicz ne pourra m’aider en rien.
Marta émet un gémissement – difficile de dire s’il s’agit de douleur ou de plaisir – et elle m’attaque. C’est le signal de la fin. Je n’ai même pas déchargé, mais c’est sans importance.
— Tu as détruit ma vie, dit-elle.
— Je sais.
— Je te déteste, ajoute-t-elle en se levant.
— Moi aussi.
Je suis sur le lit, allongé, je fume une cigarette, je secoue la cendre sur le plancher, j’écoute ma femme se laver.
*
— Je vais lui arracher tous les cheveux de la tête. À cette pute.
Nous avons l’air d’un couple venu à Podkowa pour faire une balade en forêt. La douleur devient un temps intolérable, alors que nous passons près de l’endroit.
— C’est par ici ? demande Marta.
J’acquiesce d’un signe.
— Tout près de cette maison.
C’est maintenant seulement que je fais le lien entre ces deux simples faits. Sans savoir si cela a un sens.
— Ils voulaient sûrement lui apporter la nouvelle.
Elle fume cigarette sur cigarette. Elle tremble comme si elle allait exploser. Mais elle a eu le temps de se maquiller légèrement, la première fois depuis je ne sais quand.
Elle m’a réveillé tôt pour me dire que nous irions tous les deux, comme s’il s’agissait de la chose la plus évidente sous le soleil.
Karlowicz appelle. Je prends.
— Où es-tu ?
Marta descend de voiture et se dirige vers le portail. Elle s’y arrête et se contente de regarder la maison.
— À Podkowa.
— Pourquoi ?
— Parce que, dis-je, et je coupe.
Au moment où je sors de la voiture, Marta est déjà dans la cour.
Les appels et les coups dans la porte ne donnent rien. Soit il n’y a personne, soit c’est que personne ne veut nous ouvrir. Je vais pour lui dire que nous pouvons attendre, mais Marta fait demi-tour pour contourner la maison.
— Hello ! elle crie.
Les fenêtres restent obscures et désertes. Celles du rez-de-chaussée sont grillagées de métal. Ma femme y lance un caillou.
La vitre résiste et la maison ne répond pas. Elle s’apprête à ramasser une deuxième pierre, mais je retiens sa main.
— Qu’au moins je lui casse tous ses carreaux, dit-elle.
Elle se dégage, lève la pierre, et là s’ouvre la porte d’entrée. C’est elle, la jeune Brzezinska, qui sort en chemisier long et jeans déchirés. Derrière elle trotte un chat qu’elle prend dans ses bras pour le réexpédier à l’intérieur avant de refermer la porte. Elle est toute rouge et gonflée, elle a l’air malade. Elle croise les bras.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demande-t-elle.
— Parler de Piotr, réponds-je avant que Marta ait le temps de dire quoi que ce soit. Piotr est mort, ajoute l’étranger qui se dissimule dans ma gorge.
— Ma mère aussi est morte, répond Ewa. Elle est morte hier. J’ai donné mon accord pour qu’ils la débranchent de la machine.
On entend au loin un étrange cri d’oiseau. Un animal se glisse dans notre dos à travers le jardin broussailleux, les feuilles tombées crissent doucement sous ses pattes.
— Je ne vous dois rien, dit la jeune Brzezinska.
C’est peut-être sur cette photo avec Piotr qu’elle a souri pour la dernière fois.
— Si, quand même, dit Marta en s’avançant d’un pas.
La fille ouvre la porte.
— Si tu retournes te cacher à l’intérieur, je vais casser toutes tes vitres, promet Marta.
La fille se fige. Elle se gratte un avant-bras déjà tout rouge sous des traces d’ongles. Elle doit puer la sueur.
— Je ne vous laisserai pas entrer, confirme-t-elle.
— Mais je n’ai aucune intention d’entrer, répond Marta.
Elles se tiennent face à face comme deux personnages de western.
— Mon enfant, viens, reprend ma femme d’une voix tout autre, une voix douce.
Quelque chose vient de se relâcher dans son corps, son visage s’apaise, rajeunit.
La fille se gratte, baisse la tête pour se parler à elle-même.
— Viens, et arrêtons tous de faire les idiots, ajoute Marta.
*
C’est le meilleur café de Podkowa, dit Ewa. Avant de se corriger et dire qu’en fait c’est le seul. Il s’appelle le Café Weranda et se situe dans la rue principale, la rue Jean-Paul-II, à côté d’une librairie. L’église se trouve derrière, il paraît que le curé élève des perroquets et des paons. En effet, au moment où nous entrons, un paon se promène dans la rue en déployant sa queue. Les rares passants n’y prêtent pas la moindre attention.
Le café ressemble à un monde étrange, plein de gâteaux magnifiques, de coussins duveteux et de fleurs séchées. L’intérieur embaume tout ce qui peut se savourer.
À cette heure, il est presque désert, et un petit groupe de serveuses désœuvrées discute fougueusement au bar. L’une d’elles ressemble à Miette, juste un peu. Elle réagit à mon regard et vient à nous.
— Trois gâteaux fromage-pistache, commande Ewa en nous regardant.
Elle nous explique que c’est ce qu’il y a de meilleur, ici, que nous n’avons jamais rien mangé d’aussi bon.
— Et trois cafés, ajouté-je.
— Pour moi un thé, dit mon épouse, aux fruits rouges.
— Deux cafés et un thé, dis-je pour me corriger.
La fille s’éloigne. Moins gracieuse que Miette, elle est belle aussi, avec un joli et solide petit cul. Je m’efforce de ne pas laisser traîner mon regard, mais les autres n’y prêtent aucune attention.
— J’ai de la peine pour ta maman, dit Marta à Ewa.
Celle-ci accuse le coup.
— Elle n’a pas souffert, dit-elle à voix basse.
— Et Piotr ?
— Je ne comprends pas votre question.
La serveuse apporte nos consommations, et Ewa la remercie du regard.
— Écoute, tu ne nous as pas tout dit, dis-je. J’ai vu la photo sur Facebook. Homer Zork, c’est ça ? Quand je t’ai parlé la fois dernière, tu savais qu’il était mort ?
— Je m’en doutais.
La serveuse apporte les trois gâteaux, des triangles de crème verte décorés de fraises. Ils n’ont pas l’air de produits comestibles, plutôt de décorations de table. Lorsqu’elle dispose les trois assiettes devant nous, je vois que les autres serveuses nous reluquent. Elles ne détournent les yeux que lorsque nos regards se croisent.
— C’est un voisin qui l’a trouvé. Il est d’abord venu chez nous. Je ne suis pas allée voir. Je lui ai dit d’appeler la police.
Elle tourne les yeux vers les serveuses qui se dispersent sous son regard, l’une d’elles disparaissant par une porte de service. Ewa revient à nous.
— Piotr s’était adressé à l’association par internet, indiquant avoir très envie de s’engager pour la défense des locataires. C’est là que j’ai fait sa connaissance.
— Pour quelle raison voulait-il s’engager ?
— Il disait que son père avait investi dans des privatisations d’immeubles dont les locataires avaient été expulsés brutalement. On était au courant pour ces logements. Il a dit qu’il en avait reçu un. Et qu’à cause de ça, il se sentait coupable.
— Coupable ?
Drôle de mot dont j’ignore même dans quelle langue il se dit.
Je me concentre sur ma part de gâteau. Me remplis la bouche de cette mousse verte.
Les serveuses se reprennent à nous observer. Je suis envahi par un sentiment épouvantable, que ce ne sont pas juste elles, mais que toute la rue est pleine de gens et de bêtes invisibles qui nous fixent. Ewa lance un nouveau regard circulaire et, n’y tenant plus, elle se lève en nous faisant signe de la suivre. Si brutalement qu’aucun de nous s’essaye de la retenir. Je finis en vitesse mon café en me brûlant les lèvres, et lance un billet de cent sur la table, espérant que cela suffira. Nous sortons, elle passe à l’arrière du bâtiment, traverse la place déserte et nous conduit jusqu’à une cour derrière l’église.
— C’était une mauvaise idée de venir ici, dit-elle en allumant une cigarette. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Elles vont tout de suite me dénoncer au propriétaire. Le propriétaire… qu’importe. On est dans un village, ici.
— Qu’a fait Piotr ? insisté-je.
— Piotr a commencé par nous aider pour des choses simples. Il a créé un site internet qu’il a protégé contre les intrusions. Il a constitué une base de données et un récapitulatif des dossiers. Il était parfait, très précis… Nous ne nous occupions déjà plus de Varsovie, nous nous concentrions sur une affaire locale, le manoir Kasyno.
— J’ai lu quelque chose là-dessus sur internet, dis-je.
— Tant mieux si tu regardes internet, lance-t-elle avec aigreur. Quoi qu’il en soit, il est apparu que le promoteur qui avait privatisé ton immeuble était aussi impliqué.
— L’immeuble n’est pas à moi, je n’ai qu’une partie des apparts, précisé-je.
— Gigaplex.
Brzezinska prononce ce nom comme s’il la dégoûtait.
— Le manoir était une propriété de la municipalité. Devenu tel à la suite de la réforme agraire de 1944. La mafia des privatisations a vite pigé qu’elle pourrait remettre ça en question, comme le décret Bierut. Tu connais le décret Bierut ?
— J’ai su, mais j’ai oublié.
Les fois où Lolek avait essayé de me l’expliquer, je n’avais pas eu la force de l’écouter. Il est possible que j’aie su ce qu’était le décret Bierut. Mais j’ai même de la peine à me rappeler que Bierut avait été président de la Pologne communiste. Je n’ai jamais été fort en histoire.
— Ce dont nous parlons maintenant, soupire-t-elle.
— De notre fils qui est mort.
— Il s’agit du décret sur la base duquel avaient été nationalisés tous les terrains pour la reconstruction de Varsovie. Mais ces terrains et les immeubles avaient eu des propriétaires avant guerre. Pas forcément municipaux ou publics, mais aussi privés. Il a fallu retrouver les héritiers, ou en inventer en fabriquant des documents, des certificats ou des cartes d’identité, et porter des réclamations devant les tribunaux. Pour gagner de telles procédures, il fallait bien sûr avoir des relations. Puisqu’il était possible d’acheter à Varsovie des fonctionnaires et des juges pour récupérer, contre quelques sous, des immeubles qui valaient des millions, cela devait aussi être possible ici. Le manoir en valait une vingtaine, et il était occupé par des clodos. Selon leurs propres mots, c’est comme ça qu’ils ont dit au conseil municipal. On pourrait en faire un magnifique hôtel à condition de se débarrasser de tous ces gens. Comme toujours, il faut se débarrasser des gens.
— Pour les transférer où ?
— Rien que des sdf, pas besoin de les reloger.
Le paon arpente la rue en nous observant avec curiosité. Il s’arrête devant nous et déploie sa queue pour nous impressionner. J’imagine qu’il a un appareil enregistreur dans le ventre.
— Le maire et tout le conseil municipal devaient donner leur accord à la privatisation. Celle-ci a été établie sur la base de documents falsifiés. Nous en avions la certitude, car Piotr avait reconstitué l’historique de la propriété. La dernière personne qui aurait pu faire valoir des droits était morte en Sibérie juste après la guerre. Nous n’avons pas pu produire d’autres preuves. Ils se sont réfugiés avec arrogance derrière des clauses de confidentialité. Ils ont tout fait pour que nous ne puissions être partie à la procédure, ni nous, ni la direction de l’association. On nous a traités de fous, eux-mêmes se faisant passer pour de vulgaires agents administratifs. La cause a été tranchée à huis clos. Dans le même temps, quelqu’un a mis le feu au manoir. Assez astucieusement, pour ne rien détruire, seulement faire peur.
Elle s’interrompt pour prendre une grande respiration et jeter un regard circulaire.
Le paon disparaît, mais on l’entend de loin émettre des sons étranges, une sorte de gargouillement sourd.
— Et nous savions que Bugajski, le frère du maire, servait d’intermédiaire entre la municipalité et le promoteur. Un alcoolique, un raté qui n’avait plus trop de quoi vivre, qui avait même mis en location une partie des chambres de sa maison. Il avait flairé une deuxième chance dans ce manoir. Il a contacté le promoteur avec son frère, qui lui a promis de partager les bénéfices du projet. Bugajski avait aussi des relations dans les services, et savait qu’elles lui faciliteraient la falsification de documents nécessaires. Par exemple, de passeports polonais.
— Piotr. S’il te plaît, parlons de Piotr.
— Piotr a imaginé un moyen de les enregistrer. Il a commandé des parasurtenseurs avec un système d’écoute. Puis il est entré dans le routeur, il a modifié le mot de passe, et internet a cessé de fonctionner dans l’appartement du type.
Je le regarde avec incrédulité.
— Piotr a réussi à faire des trucs pareils ?
— Sans le moindre problème, répond-elle.
Elle éteint sa cigarette. En allume une autre. Nous en offre. Nous acceptons.
— Le jour même, il s’est fait passer pour un technicien du net, et il est venu installer ces parasurtenseurs dans son salon. Il a eu le culot de lui faire croire que le routeur avait cessé de fonctionner à cause de variations de tension. Puis il a eu la chance d’entendre Bugajski, tout excité, prendre par téléphone rendez-vous dans l’affaire de l’immeuble. Mais le soir, il a constaté que les appareils ne fonctionnaient pas. Il les avait trouvés sur le darknet, et il ne s’agissait pas d’une super technologie. Juste un micro et une clef USB dissimulés dans le parasurtenseur, activés par internet. Piotr était très remonté, il voulait vraiment enregistrer la rencontre. Nous lui avons dit de ne pas prendre de risque, mais un soir il a essayé de s’introduire chez Bugajski. Il a remarqué qu’il était possible d’entrer dans l’immeuble par l’orangerie parce que Bugajski laissait souvent la porte entrouverte. Il a cru qu’il n’y avait personne, étant donné qu’il n’y avait aucune lumière.
— Mais ils étaient bien là, ajouté-je. Bugajski l’a coincé et s’est mis à le dérouiller.
— Plus que le dérouiller.
Plus loin, de l’autre côté de la place qui nous sépare du café, deux serveuses sortent pour fumer. Les voyant, Ewa recommence à se gratter les avant-bras. Elle fait signe de nous éloigner. Parano ? Sûrement. Ou peut-être pas.
— Piotr est revenu le matin, terrorisé. Il a raconté que Bugajski l’avait entraîné dans la maison avant de se mettre à le battre. Puis il a téléphoné à des gens, sans doute à son frère, pour demander ce qu’il devait faire. Il ne savait pas qui était Piotr. Il n’arrêtait pas de répéter que Piotr devait venir des Services de sécurité ou de Gazeta Wyborcza, le traitant de « petit juif ». Il était en plein délire. Le frappant, le terrorisant au point que sa femme, qui était totalement saoule, est intervenue à plusieurs reprises, et Bugajski a fini par la battre elle aussi. Il a menacé Piotr de le descendre à la cave pour le liquider. Finalement, après quelques heures, quelqu’un est arrivé, deux types.
— Deux voyous, dis-je. Genre racaille, l’un d’eux avait une grosse breloque en or.
Marta me regarde, inquiète.
— Je ne sais pas. Il ne me les a pas décrits. Il a raconté qu’ils l’avaient embarqué dans une bagnole, qu’ils avaient roulé longtemps avant de s’arrêter en forêt et de le traîner dans les bois. Là, ils lui ont dit que s’il n’arrêtait pas de les faire chier, ils reviendraient munis d’un pistolet et d’une pelle.
— Oh, mon Dieu, gémit Marta.
Nous continuons à marcher lentement jusque devant chez elle. Personne dans la rue, tout le monde est parti, ne restent que les maisons et les arbres, une forêt attendant l’assaut final des routes et de la chaussée.
— Vous devez comprendre que Piotr était très actif. Il n’a pas supporté d’avoir été battu, menacé. Il était secoué par l’idée d’avoir foiré, par l’idée de l’échec.
Elle s’interrompt et nous regarde.
— Ça vous surprend, pas vrai ? Vous avez l’impression de ne pas l’avoir connu ? C’est ce que vous vous dites, non ?
— Tu pousses un peu, souffle Marta.
— Peut-être que oui, je pousse un peu.
Nous revoilà quelques minutes plus tard devant son entrée. Elle ne nous laisse pas pénétrer dans la cour, qu’elle considère attentivement avant de s’y engager.
— C’est tout ? demandé-je.
— Non, ce n’est pas tout, dit-elle. Piotr a finalement installé le système d’écoute.
Je revois une fois de plus Piotr sur cette photo du profil de Homer Zork, et je comprends que c’est ainsi qu’il me restera en mémoire, jusqu’à la fin. Toujours tendu, crispé, mais avec une colère qui n’était en rien de la faiblesse, de la peur ou de l’inadaptation.
— Il a attendu son heure. Il n’a même pas voulu retourner à Varsovie, il a dormi chez nous sur un canapé. Le lendemain soir, il est parti surveiller la maison, attendant que Bugajski sorte. Puis il est entré à nouveau par l’orangerie. Il a échangé le parasurtenseur contre un autre, bien meilleur cette fois. Alors qu’il était en plein travail, la Bugajska est entrée, bourrée à mort. Elle est restée là à le regarder sans rien faire.
Ewa se met à sourire.
— Qu’est-ce qu’il y a là de drôle ? lui demandé-je.
— Il était impossible, Piotr.
On sent qu’elle vient de se souvenir d’un détail connu d’elle seule. Quelque chose que nous ne saurons jamais, ni moi ni Nounours.
— Après quelques jours, nous avons récupéré des dizaines d’heures de conversations. Tout y est. Ils s’étaient mis d’accord sur un projet de développement entre Podkowa et Milanow. Une revitalisation, entre autres choses, un bien joli nom pour leurs opérations. Ils se partageraient la commune comme un gâteau. Ils étaient excités comme des rats.
— Ils l’ont appris ?
— Oui, ils l’ont su parce que maman et moi avons transmis les enregistrements au bureau du procureur. Une semaine avant la disparition de Piotr.
— Et alors ? reprend Marta.
— Alors, rien.
Ewa hausse les épaules.
— Comme toujours en Pologne.
— Et ils se sont vengés ? demandé-je.
Je connais la réponse, tout est d’une clarté aveuglante, comme une lame tranchante dans un ciel pur et brûlant. Mon premier réflexe est d’appeler Karlowicz, mais Ewa ajoute :
— Je n’irai pas à la police. Pas question. Pas maintenant. Je ne sais pas, un jour peut-être.
Elle ouvre le portail et nous regarde.
— J’ai perdu ma mère. Vous avez perdu un fils. Les sdf vont quitter le manoir d’ici une semaine.
— Ça ne valait pas le coup.
Quelque chose bruisse à nouveau dans les fourrés à l’arrière de la maison, Marta et moi nous figeons comme deux pierres. Tout est devenu évident, comme souligné au feutre, je n’ai plus le moindre doute.
— Ne revenez plus jamais ici, lance-t-elle pour finir avant de tourner les talons et de refermer la porte derrière elle.
— Que fait-on ? demande ma femme, et lorsque je l’attire à moi elle ajoute : On appelle ce policier ?
Je lui donne un baiser sur le front. Ses cheveux sentent la cendre.
— Pas encore.
Une lumière s’allume à l’une des fenêtres, puis rapidement s’éteint.
*
— Qui l’a enterré, finalement ? demandé-je à Ula.
C’est le soir. L’arrière-cour de notre maison est aussi négligée que celle de la maison de Brzezinska.
Ula a encore maigri, elle est toute pâle. Je voudrais lui dire : mon enfant, nom d’un chien, tu n’as plus la force de sauver ta mère, essaye de te sauver toi-même. Mais je ne peux pas lui dire ça, je n’en ai pas le droit.
— Maman, finit-elle par répondre.
— Je pensais qu’elle avait demandé à un voisin.
— Quel voisin ? s’étonne Ula.
— Je n’en sais rien. Quelqu’un.
Nous regardons le petit tas nu de terre aplatie. C’est là que gît Capone.
Je m’approche, je m’agenouille, je touche la terre meuble.
— Trop superficiel, dis-je. Des sangliers vont venir de la forêt, et ils vont le déterrer. Regarde.
Je saisis entre deux doigts un bout de feuille qui dépasse du sol. Je fais signe à Ula de s’approcher.
— Comment des sangliers pourraient-ils entrer dans la cour ? demande-t-elle.
— Les sangliers passent partout. Ils savent creuser des tunnels.
Dans le garage, je trouve une pelle et des gants en caoutchouc. Marta les a utilisés récemment, on y voit encore des traces de terre. Mon regard tombe ensuite sur d’autres objets. Un marteau. Une corde en nylon. Un couteau de tapissier. Je les examine tour à tour. Ils forment dans ma tête un rébus que je n’arrive pas encore à résoudre.
Il me suffit de quelques coups de pelle pour atteindre le sac qui contient Capone. Marta a manqué de force. Ula m’observe à distance, immobile. Je dépose le sac en plastique sur le côté. Je plante la pelle dans la terre qui n’offre aucune résistance, molle et accueillante, elle n’a pas connu de gel depuis les fêtes. Je m’oublie dans le travail que j’achève au bout d’une demi-heure. Le trou, maintenant profond, m’arrive à mi-cuisse. Je suis en sueur. Tant mieux. Je m’éponge le front. Je cherche des cigarettes dans mes poches.
— Est-ce qu’il doit rester dans le sac ? demande Ula.
Je sors du trou. Comme elle voudra.
— Tu peux préférer ne pas regarder, préviens-je en prenant le sac dont je vide le contenu sur le sol.
Une puanteur explose, Capone n’est plus que quelques kilos de chair pourrie et de fourrure sale, infecte. Des filets de larves blanches s’écoulent de son cadavre. Je recouvre au plus vite le tout de terre, je me bouche le nez avec ma veste et nettoie les restes de vermine et de matière organique avec de l’eau, avant de fourguer le sac dans un bac à ordures. Je ne ressens même pas de dégoût, alors que je devrais vomir tout ce que j’ai dans l’estomac. Ula, tournée sur le côté, fume sa cigarette pour gamines. Il arrivait à Capone de venir me réveiller quand j’avais la gueule de bois. Je me souviens de l’odeur de sa gueule et de l’humidité de sa langue râpeuse. Un jour qu’il avait bouffé un album de photos, j’avais voulu le rosser à coups de ceinture, mais Marta m’en avait empêché. Il aboyait quand je rentrais bourré, il annonçait mon retour, et parfois il piaulait en grattant la porte de La Piaule. J’étais obligé de le laisser entrer pour obtenir le silence. Il s’allongeait près du lit et me regardait en train de me branler en picolant. Si je me mettais à marcher dans la chambre, il trottinait derrière moi. Me surveillant ou me suivant, je ne saurais dire.
— Est-ce qu’on a finalement retrouvé le téléphone ? demande Ula.
— Le téléphone de Capone ? dis-je en débile que je suis.
— De Piotr.
— J’ai vérifié auprès de Karlowicz, on ne l’a pas trouvé.
— Il est étrange qu’il ne l’ait pas eu sur lui, non ? Ou ne l’ait pas laissé à la maison. Je me demande ce qu’il a pu lui arriver.
— Si quelqu’un… Si quelqu’un lui a fait quelque chose, alors…
Je me tais, j’ai besoin de reprendre des forces pour finir ma phrase.
— Tu sais bien qu’on a tout dans un téléphone. Non ?
— Est-ce qu’on a seulement cherché ? demande Ula.
Je ne sais pas si on l’a cherché. Aucune idée. Au lieu de répondre quoi que ce soit, je fixe l’endroit où je viens d’enfouir Capone pour toujours.
— Maman et moi, on va peut-être prendre un autre chien, m’informe-t-elle.
— C’est clair. Il faut toujours prendre un nouveau chien. Sans attendre.
J’enlève les gants, j’attrape la pelle et retourne au garage, puis je rassemble la corde en nylon, le couteau de tapissier et le marteau. Je les apporte dans la maison où je tire d’une armoire un vieux sac à dos. J’y range les affaires, lentement.
— On y va, dis-je à Marta.
Elle est attablée dans la cuisine, lunettes sur le nez, elle fume et regarde quelque chose sur son portable.
— Je n’arrive pas à joindre la Société des auteurs. On me dérange du matin au soir. Edyta me demande tous les jours où est l’argent.
— Tu dois payer des droits ? demandé-je. Je ne savais même pas que nous travaillions encore avec elle. J’ignorais même que nous travaillions avec qui que ce soit.
— Elle enregistre un disque.
— Ils ne lui ont pas versé d’acompte ? m’étonné-je.
— Tu veux recommencer à t’en mêler ? Il est un peu tard, non ?
Elle repose ses lunettes.
La cuisine est allumée, mais le reste de la maison est dans l’obscurité, et l’on voit des ombres glisser sur les murs.
— Je m’étonne seulement que tu en aies la force.
— Il faut bien que je fasse quelque chose, répond-elle.
Quand elle enlève ses lunettes, je vois qu’elle a les yeux rouges, comme ceux d’un animal, d’une louve.
C’est moi qui conduis. Marta n’est pas en état, et si la police nous arrête, on recevra au plus un P.V. On ne peut plus m’enlever ce que je n’ai plus. Et dans le pire des cas, j’irai en prison, tant pis.
Nous restons tout du long silencieux, et ce n’est qu’en passant Tworki que Marta réagit :
— Je n’y crois pas trop.
— Je ne crois plus à rien.
Nous nous taisons encore quelques minutes.
— Tu sais ce qui est le plus étrange ? C’est qu’au moment où meurt notre enfant, nous sommes toujours en vie, lance Marta.
Je ne comprends pas ce qu’elle dit. Je ne sais pas si je veux comprendre.
— Et tant que nous sommes vivants, nous pouvons faire quelque chose. Tu m’as demandé si j’avais la force de m’occuper de la boîte. Ce n’est pas une question de force. L’essentiel, c’est d’avoir une place. Le plus étrange, c’est qu’avec le temps, il y aura de plus en plus de place. Cette douleur ne me quittera jamais, mais je continuerai à m’occuper de différentes choses. C’est notre sort à tous, tu ne crois pas ?
— Non, dis-je en secouant la tête. Pas seulement.
Mon téléphone sonne. Sylwia.
— Une de tes maîtresses ? demande Marta.
— Non, une camarade de la thérapie.
— Je posais la question comme ça. Sans malice.
— Et moi, je réponds normalement.
— Tu n’as donc plus que la petite jeune ?
— Maintenant, je n’ai personne.
— Ne mens pas.
— Je ne mens pas.
Miette a fini d’insister, ou disons que je l’ai fait taire, en ajoutant son numéro dans la liste de numéros bloqués. J’ai dû chercher sur internet comment m’y prendre, et j’ai été très fier de finir par y arriver. Nous roulons en silence. Je veux mettre de la musique, mais d’un geste Marta me demande de ne pas le faire.
— Pourquoi as-tu enterré le chien si profond ? demande-t-elle.
Il fait maintenant très sombre, et la nuit s’épaissit comme une colle. Est-ce que ceux qui roulent en sens inverse se posent de telles questions ?
— Pour que les sangliers ne puissent pas le déterrer. Pourquoi est-ce qu’on recommence à parler ? Pourquoi es-tu là ?
Elle me regarde.
— Parce que tu y tiens. Pour quelle autre raison ?
J’allume deux cigarettes et lui en passe une. Une vieille se traîne devant nous dans une Octavia couleur merde. Je la dépasse. Une fois dépassée, je garde la vitesse.
— Parce que c’est mon fils.
Elle ne répond pas.
— Je sais, je n’en avais rien à foutre, Marta, je vous ai laissés tomber.
La route devient confuse, les phares se changent en rubans de lumière. Je finis par comprendre que c’est à cause de mes larmes. Je m’essuie les yeux. Saloperie.
— C’est surtout après lui que tu criais. Qu’il aurait dû te dire qu’on l’avait battu à l’école, qu’il avait eu un zéro, même si ça ne t’intéressait pas de savoir dans quelle matière. Il avait peur, il pensait que tu le détestais.
— Je sais.
J’entre dans un tunnel de goudron. Des enfants au loin se tiennent par la main et dansent autour d’un trou noir. Ils m’invitent. Ils chantent mon nom.
— J’ai essayé de parler avec lui. Une fois qu’il avait grandi.
— Tu as essayé de boire avec lui. Lui ne voulait pas. D’ailleurs, il ne buvait pas, je ne sais pas si tu es au courant.
— Non, je ne savais pas.
J’accélère. Quelqu’un me klaxonne. Marta pousse un cri. D’accord, je roule sur la voie de gauche. Je reviens sur la droite, je ralentis un peu. Des gouttes noires s’abattent sur le pare-brise.
— On aurait encore pu tout arranger avant la Croatie. C’est là que j’ai tout détruit, complètement.
Marta ne répond pas.
— Je me souviens que je l’ai harcelé. Que je l’ai battu. C’est tout ce dont je me souviens.
Marta ne répond pas.
— Il m’a frappé avec une pierre. Il s’est défendu. Moi aussi je me serais défendu.
Marta ne répond pas.
— Pourquoi n’es-tu pas tout de suite rentrée à Varsovie ? Pourquoi n’as-tu pas divorcé ?
Elle tourne la tête vers moi.
— Je suis rentrée.
Je lui lance un regard.
— Je ne comprends pas.
— Je suis tout de suite rentrée, le lendemain. Zbyszek nous a amenés à l’avion pour Varsovie.
Encore un klaxon, merde, qu’est-ce qu’il se passe, je n’y vois plus rien, goudron, rubans de lumières, je vais nous tuer. Je passe sur le bas-côté, j’allume les feux de détresse. Les choses se font plus nettes. Les lumières révèlent la texture de l’asphalte.
— Je n’en ai aucun souvenir.
— Mais c’est comme ça que ça s’est passé, Marcin. Tu es resté là-bas encore deux bonnes semaines. Cette fille est aussi rentrée à Varsovie. Tu es resté seul avec Zbyszek.
Je veux redire que je ne me souviens de rien, pitié, je t’en supplie Nounours, aucun souvenir, mais je ne peux pas dire un mot. La gorge me brûle. Si je buvais, ah ! si je buvais, là, tout deviendrait plus facile. Malheureusement je ne peux rien boire parce que c’est moi qui conduis. Je ne peux pas boire parce que je roule. Que je n’ai pas de permis. Parce que j’ai un marteau dans mon sac.
— Tu es rentré et tu as cessé de boire pendant quelques mois. Et nous avons commencé à construire la maison. C’est pour ça que je n’ai pas divorcé.
Oui. Sans doute. Ça a dû se passer comme ça. J’ai oublié l’enchaînement. Peut-être. Peut-être pas.
— Je vais te dire combien de fois tu as promis et arrêté, une semaine, ou deux, ou un mois. Vingt-trois. Vingt-trois fois, jusqu’au moment où tu es parti en désintoxication.
Je porte une main à ma gorge, je veux serrer pour faire sortir la voix qui s’y est coincée.
— En tout cas, Piotr t’a pardonné, un mois plus tard.
— Aucun souvenir.
— Je lui ai demandé : Tu lui pardonnes quoi ? Piotr a répondu : Parce que je l’ai frappé avec une pierre. Tu te défendais, lui ai-je dit. Et Piotr encore : Je ne veux pas devenir comme lui. C’est pour ça que je lui pardonne.
— J’ai oublié, Nounours.
— Et tu te rappelles ce que tu lui as fait quelques mois plus tard ?
J’esquisse un non.
— Bien sûr. Tu étais complètement saoul.
Quelqu’un nous observe depuis la forêt. C’est ce paon. J’étais en train de courir dans le couloir de la gare. Il m’a projeté contre le store en métal. J’ai dit quelque chose. Ma gorge venait de se dégager. Ma voix est sortie. Elle s’est brisée contre le sol comme un morceau de verre.
Pourquoi ne pas descendre, aller dans la forêt. Avec une bouteille de vodka, dans les bois. Dans la nuit noire. Marcher, trébucher, boire. Trébucher et tomber. Tomber, boire.
— Tu veux que je conduise ? demande Marta.
Les serveuses du café. Elles regardent. Des montres plaquées or, lourdes, bon marché. Des masques. Des gens masqués. Des voyous. Des voyous masqués. Miette. Piotr monté sur la table. Robert. La voiture fracassée. Jadzia au sol. Craquements. Dans la tête. Courir sur des clous. Boire aigre. Douleur comme jamais.
— Marcin ?
Mon père, oui, mon père. Staszek, Stanislas Kania. Je ne sors quand même pas de nulle part. Il était au Parti et dans l’armée. Major Stanislas Kania. Je ne suis pas né dans un chou. Mon père me dit : tu dois faire Polytechnique. Tes grattages de cordes… Et vlan, la guitare contre le mur. C’était quoi comme guitare, une Defil, en contreplaqué, pas une vraie putain de guitare. Et vlan dans le mur. Il a déchiré mes numéros de Non Stop, l’un après l’autre. Il a arraché l’affiche Duran Duran du mur, et il l’a piétinée. Je ne te nourris pas pour ça, vermine, pas pour ça. Bien sûr qu’il buvait des trucs, il buvait parce qu’il savait boire. On lui avait appris à l’armée. Ma mère, Beata Kania. Silencieuse, dans sa cuisine, lèvres serrées, elle ne dira rien. Son fils devrait aller à l’école de musique puisqu’il montre de grandes dispositions. Elle ne dira rien. Mais mon père détruit toutes mes affaires, il démolit ma chambre. Ramasse tout ce qui a de la valeur. Il a de grosses pattes, il peut tout ramasser. Il porte le tout dans la cour. Toute cette merde. Ces trucs de gratouilleur de cordes. Les vinyles. Les revues. The Police, que j’ai acheté d’occasion. Des groupes anglais. Marillion, encore des Anglais, prêté par un copain, comment il s’appelait, Marek, je vais mettre un an à lui rembourser le disque.
Un grand feu dans la cour.
Ma mère regarde.
Mon père aussi regarde.
— Marcin.
Ne reste qu’une cassette de chansons planquée dans un tiroir, enregistrée sur cette guitare Defil. Que mon père a fracassée contre un mur.
— Marcin, tu viens te mettre sur le siège passager ?
Il ne reste rien. Je ne suis pas entré à Polytechnique. Papa, excuse. À coups de ceinture. À coups de poing. Petit salopard. La cassette est sauvée. La cassette était dans le fond du tiroir. Sous les papiers de révision du bac. C’est pour ça qu’elle a été sauvée. Tout le reste est parti en fumée.
Je serre la gorge de plus en plus fort. Que disparaisse ce caillot, ce blocage.
La fête, après l’un de mes premiers concerts. Les filles. L’une d’elles veut bien le faire avec moi, elle n’est pas trop belle, mais elle veut bien. Du vin bon marché, en quantité. Zbyszek fouille dans mes affaires. C’est quoi ? Une cassette. Avec quoi ? Rien de spécial. Rien de spécial, il y a quelque chose, Kania, qu’est-ce que tu racontes ? C’est rien, laisse tomber. Pas la peine. Passe-la, qu’on rigole. Où c’est qu’il y a un magnéto ? Mon père l’a balancé. Qu’est-ce que tu racontes ? Oh, tiens, voilà. Vas-y. Kania, mais c’est toi qui chantes. Je t’emmerde.
— Marcin.
Mon père a tout jeté. Tout brûlé. Mais ça, il ne l’a pas brûlé. Tu me dépasses, Kania. C’est trop fort. C’est tes chansons ? Comment ça s’appelle ? Je t’aime comme la Russie. Je t’aime comme la Russie ? C’est quoi ça, comme titre ?
Je me serre la gorge du plus fort que je peux.
Ça lâche. Enfin. Ça y est.
C’est quoi comme titre ? Kania, tu as perdu la boule, non ?
Au fond, ce n’est pas si mal. Tu as le texte quelque part ? Attends. Je vais essayer. Attends. C’est bon.
Pas mal, ta chanson, Kania.
Merci, Zbyszek.
Enfin, ça vient. Un son. Du fond de la gorge. Je crie. Je crie et je recrie. Je crie et je recrie encore.
Je ne sais plus si Marta est toujours dans la voiture. Je me retourne. Elle y est.
— On y va, je grogne.
Je m’éponge le visage. Tout me brûle.
— Marcin, répète ma femme.
— On y va, dis-je en tournant la clef de contact.
Le tunnel autour de moi se remplit de choses normales, une route, des voitures, des pancartes, des arbres, des panneaux.
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