Féral : cette force qui existe en nous

Chapitre 13

 

« Ce que l’on attend de l’être avec qui l’on vit, c’est qu’il vous

maintienne au niveau le plus élevé de vous-même. »

La Traversée des apparences, Virginia Woolf

 

I l n’y a pas de guerre facile, même et surtout pour l’opérateur bien entraîné. C’est donc un privilège rare de sortir indemne physiquement et moralement de plus de quinze ans de service dans ce type d’unité. Rien ne

peut nous préparer à souffrir dans notre chair et notre esprit. L’esprit ? Oui,

parce qu’il n’y a pas que les lésions corporelles qui vont laisser des traces, il

y a les blessures invisibles, les plus sournoises d’ailleurs, parce que nous

avons souvent du mal à les expliquer. Et les autres ont parfois des difficultés

à les comprendre. Pourtant ces blessures, quelles qu’elles soient, peuvent

aller jusqu’à mettre en péril le maintien au sein de l’unité.

Sur ce sujet, j’ai suffisamment donné pour me permettre d’en parler et de

vous donner quelques conseils car la possibilité d’être foudroyé, on n’y

pense jamais. Cela n’arrive qu’aux autres, bien sûr !

À Mondésir, ce matin de novembre 2007, l’exercice prévoit que mon

groupe interviendra à partir d’un Swatec sur l’étage d’un bâtiment. Le

Swatec, c’est un gros 4X4 Chevrolet blindé avec une plate-forme prolongée

par une échelle télescopique utilisée pour lancer des assauts en hauteur. Il

s’agit de déterminer précisément l’endroit le plus approprié pour pénétrer

dans le bâtiment en tenant compte du nombre de terroristes et de leurs

positions, ainsi que des otages. Tout doit être parfait : soudaineté de

l’action, coordination entre les équipes et investigation des lieux, rien n’est

laissé au hasard. C’est la raison pour laquelle nous répétons cet exercice

pour la quatrième fois.

Il est maintenant décidé d’entrer simultanément par une fenêtre du

premier étage et par une petite porte du rez-de-chaussée, en créant de

multiples diversions à l’aide d’explosifs et de moyens variés.

 

Au top action, le Swatec s’ébranle et fonce vers la bâtisse. Je suis en haut

et à l’avant du véhicule blindé puisqu’on m’a chargé du bouclier. Tous se

tiennent solidement aux barres des échelles télescopiques, car nous savons

que Steph, le pilote, va freiner brusquement pour nous amener pile à cette fenêtre. Au moment où il semble que l’engin va percuter le mur qui nous

fait face, il s’immobilise net. On y est ! Perché sur le toit du Swatec, je

m’élance, j’entends les explosions de diversion sur plusieurs façades du

bâtiment. Tout est OK ! Gonflé par l’adrénaline, je redeviens une bête et,

tenant mon bouclier devant moi, je fonce vers la fenêtre. J’ai juste le temps

de la voir s’éclater sous l’impact que je plonge dans un trou noir. Si le haut

du bouclier est bien passé au ras de l’encadrement, ce n’est pas le cas du

sommet de mon casque qui m’a arrêté net. Chargé comme je le suis, une

quarantaine de kilos, cet arrêt brutal s’est transformé en déséquilibre, puis

en chute. Je pars à la renverse avant de me rétablir trois mètres plus bas,

mais ma nuque encaisse le choc en même temps que le poids de mon

casque balistique. S’il est des blessures vicieuses, celle-ci en est une.

 

___________________

 

P endant trois ans, je vais souffrir d’atroces douleurs aux cervicales alors que les radios ne montrent rien d’inquiétant. Je me tairai et ferai le job, comme si de rien n’était. Trop peur de me voir déclaré inapte, ne

serait-ce que temporaire. Il faudra attendre le mois d’août 2010 pour que

cette blessure affiche son vrai visage. Tétraplégique pendant plus de deux

heures ! En pleines vacances ! Rapatriement d’urgence à l’hôpital militaire

du Val-de-Grâce, IRM débouchant sur un diagnostic pessimiste du

spécialiste.

« Soit je vous opère en rognant sur la partie de la cervicale qui a été

touchée, soit je vous mets un implant. Dans le premier cas, si l’opération

tourne mal, vous resterez tétraplégique, pas pour deux heures comme la

première fois, mais à vie. Dans le second, vous serez définitivement inapte

pour le GIGN. Choisissez !

– Dans le premier cas, si l’intervention se passe bien…

– Vous gagnez peut-être cinq ans d’aptitude ! Réfléchissez et revenez me

voir avant la fin de la semaine. »

Réfléchir ! Il en a de bonnes, le toubib ! Il me demande de choisir entre

la peste et le choléra ! C’est pourtant bien ce que je fais. Voilà sept ans que

je suis au Groupe et je sais que je ne suis pas encore allé au bout de ma vocation. M’arrêter maintenant serait un déni. J’ai la foi dans ce que je fais,

j’y consacre toute mon énergie et mon temps au détriment de ma vie de

famille. Mais dois-je décider seul ? Si je me retrouve cloué sur un fauteuil

roulant, qui va prendre soin de moi ? Qui va supporter mes sautes

d’humeur, provoquées par un état auquel je ne m’habituerai jamais ? Ces

pensées arrivent instantanément dans ma tête, car j’ai vu les ravages que

peut engendrer une blessure grave chez un opérationnel.

« Il n’est de services si grands qu’ils ne peuvent être payés que

d’ingratitude », disait Alexandre Dumas.

C’est vrai ! Combien de camarades foudroyés et dont la vie s’est délitée,

restés seuls, oubliés de tous et survivant d’une pension misérable que leur

octroie avec peine un État ingrat. Marié, père de deux enfants, je dois en

parler avec mon épouse.

Ensemble, nous évaluons ce que sera notre relation dans l’hypothèse la

plus pessimiste. À cet instant, je mesure la chance d’avoir à mes côtés une

femme exceptionnelle. Si au début de ce livre j’ai pris le temps de vous

expliquer longuement les raisons pour lesquelles il faut apporter un soin

particulier à la qualité de votre entourage, ce n’est pas pour rien. Celle qui

va partager votre destin doit savoir dès le départ qu’elle ne va pas avoir le

quotidien d’une épouse ordinaire. Le sien ressemblera davantage à celui

d’une femme de marin qu’à celui d’une épouse d’employé de banque. Ce

n’est pas facile tous les jours, mais ça l’est encore moins quand la foudre

vient frapper son opérationnel de mari. Personne n’est préparé à cela. Mais

si votre femme accepte de subir les aléas que lui fait supporter votre vie

professionnelle, il n’est pas sûr du tout qu’elle consente à vivre avec un

homme diminué par une blessure causée par un métier qu’elle n’apprécie

que moyennement. Elle n’aura vécu que des périodes d’angoisse et

d’absence et maintenant que vous êtes condamné à rester à la maison, c’est

elle qui aura le privilège de changer votre poche et de pousser votre fauteuil

roulant. Pour surmonter ces coups durs, il est indispensable que cette

éventualité soit abordée dès les débuts de la relation. C’est ce que nous

avons fait avec Edwige, mon épouse, mais pas suffisamment. À présent, on

y est, il faut trancher !

Le fameux « instinct féminin » existe vraiment. Inutile de leur cacher la

vérité, les femmes « sentent » les choses bien avant qu’elles n’arrivent. Il en

découle une capacité naturelle d’analyse qui les aide dans la prise de

décision. Et pour Edwige, c’est clair : intervention et reprise du taf ! En cas

d’échec, elle me dit qu’elle assurera : « On fait équipe, pour les bons

comme pour les mauvais jours ! » Le vendredi suivant, à 18 heures, je suis

dans le bureau du docteur Goasguen, le chirurgien.

« Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

– On y va pour l’opération !

– Laquelle, la pose d’un implant…

– Non, l’autre !

– OK, mais j’ai des papiers à vous faire signer…

– Et moi des dispositions à prendre. J’ai besoin de trois semaines avant

l’intervention.

– Vous les avez ! On se revoit le 20 septembre. »

Ma femme est à côté de moi quand je signe trois documents attestant que

je ne me retournerai ni contre le médecin ni contre l’hôpital en cas d’échec

de l’opération. Je certifie avoir été mis au courant des risques découlant de

cet échec. Là, pour le corps médical, c’est ceinture et bretelles ! Mais quoi

de plus normal : Goasguen me l’a dit, il va intervenir avec une marge

d’erreur inférieure au millimètre. J’ai beau être décidé, la lecture de ces

documents fait froid dans le dos. Je jette un coup d’œil à Edwige, qui me

serre le bras avec un signe d’assentiment, et je signe. Le lendemain, quand

j’en parle aux médecins du GIGN, c’est la consternation.

« Bon ! Quoi que tu fasses, pour toi, le GIGN, c’est mort ! »

Je l’aime bien, Seb, notre médecin-chef, mais là, ce qu’il me raconte, je

m’en fous ! Je m’accroche à ce que m’a dit le spécialiste : « Vous gagnez au

moins cinq ans d’aptitude. » Je m’interroge : suis-je en train de satisfaire un

souhait totalement égoïste, dois-je aller jusqu’au bout de ma vocation en

restant coûte que coûte au Groupe au risque de sacrifier toute ma vie de

famille ? Ou n’ai-je pas plutôt le sentiment que j’abandonne au milieu du

gué mes frères d’armes et l’unité qui m’a tant apporté ? Encore une fois

c’est Edwige qui me donne la réponse.

« Cela fait des années que tu vis sur le fil du rasoir, si tu t’arrêtes

maintenant alors que tu sais qu’une autre voie est possible, tu n’auras que

des regrets et tu deviendras très vite insupportable. Le GIGN c’est ton

chemin, ta piste ! Suis-la, jusqu’au bout ! Et puis moi j’ai confiance en

Goasguen… »

Au sortir de l’intervention, chirurgicale celle-là, le docteur Goasguen

passe me voir. « C’est une réussite parfaite ! », me dit-il. Naïvement, à ce

moment-là, je pense que le plus dur est fait. Je me trompe lourdement, car

c’est le début d’une descente aux enfers au cours de laquelle personne ne

sera épargné. Ni moi, le principal concerné, ni ma famille, ni mes frères

d’armes. Quand j’entame ma convalescence, je n’ai que deux

préoccupations en tête : retrouver au plus vite toute mon intégrité physique

et revenir au GIGN.

Je vais apprendre que la récupération après une blessure grave exige du

temps, donc de la patience, et moi, je n’en ai pas ! En voulant brûler les

étapes, j’accélère inconsciemment une sorte de processus de

« décomposition » qui épuise mon mental et le peu de forces qui me restent.

Retenez la leçon.

Si le destin vous frappe de cette façon, suivez attentivement les conseils

des médecins et reprenez pied de manière progressive, car mon impatience

a failli tout gâcher. Le patron du GIGN a même dû me faire ramener chez

moi un jour où, pris d’une espèce de bouffée délirante provoquée par les

médicaments que j’absorbais, j’étais venu au Groupe lui annoncer que

j’allais reprendre le job ! Avec le recul, je pense que j’ai perdu beaucoup de

temps et d’énergie à vouloir lutter contre une situation que je n’admettais

pas, mais vis-à-vis de laquelle toute résistance était inutile. Alors qu’il

m’aurait fallu attendre paisiblement et positiver sur chaque amélioration

physique constatée, j’essayais chaque jour de me convaincre que cette fois-

ci j’étais prêt, quand bien même je n’arrivais plus à soulever un pack d’eau.

Peu à peu mon caractère s’en ressentait et je devenais difficile à vivre.

Les potes qui passaient à la maison tentaient bien de me remonter le

moral, mais en prenant des précautions oratoires. Aucun ne me disait :

« C’est bon, bientôt tu seras avec nous ! », c’était plutôt : « Tu auras fait les

plus belles missions, ce n’est pas un drame si tu ne reviens pas au

Groupe… » Moi, j’analysais chaque mot et je déprimais un peu plus à

chaque visite. Ma femme, elle, y croyait. Sans arrêt elle me demandait de

prendre le temps de la convalescence, mais je ne l’écoutais pas, pas plus

elle que les autres.

Résultat, il m’a fallu sept mois pour enfin commencer à remonter la

pente. Rappelez-vous : « L’expérience est la seule école où les imbéciles

apprennent quelque chose »…

Je suis devant ma glace et l’image qu’elle me renvoie est à vomir. Ma

masse musculaire a disparu, mes traits sont ravagés, aucune unité ne

voudrait de moi, même comme cuistot ! Le dilemme est simple. Soit

j’écoute la vox populi, qui suggère : « Laisse tomber, tu en as fait assez »,

soit j’écoute ma voix intérieure et celle de ceux qui me sont proches, qui me

dit de remonter en selle. Quand je suis passé saluer les ops à la salle de

muscu, nul besoin de paroles, leurs regards ont parlé pour eux. « Cette fois,

il est cuit ! »

Le monde des opérationnels peut vous sembler cruel. C’est en effet un

milieu dans lequel on ne s’épargne pas et où bienveillance et compassion se

distillent au compte-gouttes. Et c’est bien ainsi ! Nous sommes

interdépendants, tous ! Or, accepter de confier sa vie lors d’une intervention

à un équipier que l’on sait diminué physiquement et mentalement équivaut

à jouer à la roulette russe. Les risques sont déjà suffisamment grands pour

éviter d’en rajouter une couche.

J’ai beau être « dans le coltard » à cause des médicaments que j’absorbe,

je me rends bien compte de la hauteur de la marche à gravir. Il me faut

convaincre les médecins, ceux de l’hôpital et ceux du GIGN, et enfin les

opérationnels du Groupe, de mon aptitude à reprendre mon poste. Ce n’est

pas gagné et, sincèrement, je suis tenté de baisser les bras. Puis, à force de

réflexion, une petite musique se met à tourner dans ma tête : Cette fois

encore tu joues la survie de ta meute. Qu’adviendra-t-il des tiens, si tu

t’arrêtes sans avoir essayé ? Alors, redeviens la bête que tu étais, comme

avant…

Me voici revenu à mon point de départ, exactement comme aux

premières pages de ce livre. Je m’assois à une table et je prends un crayon,

comme je l’ai fait à 16 ans pour déterminer le parcours qui me conduirait au

GIGN. Je transmets mes documents médicaux à Karim Clémenceau en lui

demandant de m’aider à établir un programme de remise en condition et,

pour la première fois depuis que nous nous connaissons, je le vois tiquer.

« Sans toi, je n’y arriverai pas, Karim…

– D’accord, mais tu ne brûles pas les étapes et tu consultes ton

spécialiste régulièrement. »

Et, devant moi, il élabore le plan suivant, véritable programme de

reconstruction.

« Sois à l’écoute de ton corps si tu veux qu’il t’emmène le plus loin

possible. Là, c’est sensible ! On ne parle pas d’élongation musculaire, mais

de vertèbres. Il faut que ta récupération soit suivie au plus près par le

médecin, car je ne pense pas que tu auras droit à un deuxième tour gratuit.

Une seule erreur peut te coûter très cher. Pour ta préparation post-opération

du cou, ne travaille pas sur la douleur et respecte bien les indications sans

jamais dépasser l’intensité de la programmation. Tu dois d’abord retrouver

une partie de ta mobilité et de ton amplitude articulaire, et ensuite il faudra

renforcer tes muscles profonds afin de stabiliser l’ossature du cou pour finir

par raffermir les muscles superficiels. »

Chaque matin j’effectue donc en guise d’échauffement des exercices de

contraction musculaire. C’est tout bête, mais redoutablement efficace.

J’appuie simplement la main sur le front et je résiste une dizaine de

secondes. Puis, progressivement, je fais des mouvements de la tête afin de

renforcer les muscles antérieurs et latéraux du cou, qui ont fondu depuis que

je ne pratique plus aucun sport.

Viennent ensuite des mouvements de renforcement musculaire, en

soulevant jusqu’au cou une barre posée à la hauteur de mon bassin. D’abord

lestée de charges légères, elle sera progressivement alourdie.

Tout y passe, méthodiquement. Cuisses, mollets, fessiers, lombaires, à

chaque muscle son exercice. Peu à peu je commence à enchaîner les squats

afin de raffermir cuisses et fessiers.

Plus tard, j’ajouterai une barre sur mes épaules avec là aussi des poids de

plus en plus lourds.

En salle, sous la surveillance du kiné, j’intensifie les exercices sur le

banc de musculation. Je travaille mes pectoraux en faisant du tirage, là aussi

sans charge additionnelle au début. Ce travail de longue haleine, agrémenté

tout d’abord de footing léger, puis sur des distances de plus en plus longues,

va payer.

Mais l’aide de Karim ne suffira pas. Tombé au fond du trou, je me suis

laissé aller. Je n’imaginais pas les dégâts que peut faire sur un corps une

alimentation anarchique. Je ne suis pas difficile, plutôt du genre « bon

vivant », et je ne me suis jamais trop préoccupé de ce que je mangeais. Et

pourquoi aurais-je dû m’en préoccuper ? L’activité physique au GIGN est

telle que vous pouvez avaler à peu près tout ce que vous voulez. Mais si

vous levez le pied sur le sport, alors ayez la fourchette légère ! C’est ce que je n’ai pas fait. Mon épouse a sincèrement cru bien faire en me concoctant

de bons petits plats pour me retaper et je me suis resservi à chaque fois.

Résultat, la graisse a remplacé les muscles ! C’est Edwige qui va se charger

de reprendre en main mon alimentation. Elle potasse sur Internet tous les

régimes destinés aux sportifs, en fait une synthèse et m’établit une liste de

menus que je vais devoir suivre au gramme près.

La remontada va demander trois mois. Imaginez : la première fois que je

me remets à faire des pompes, je m’écroule au bout de dix et je ne dépasse

pas les trois tractions à la barre fixe, avec, en plus, le sentiment que ma tête

va éclater ! Il me faut retrouver cet état féral qui permet de se surpasser et

de s’affranchir de la douleur. Or, pour cela il faut un stimulus, comme

disent les experts. Lorsqu’on est à l’avant d’une colonne d’assaut, le

stimulus vient facilement. On joue sa peau et l’hyperconcentration arrive

aussitôt, les sens se développent à l’extrême, on entend tout, et notre vision

se focalise sur l’endroit d’où peut surgir le danger. On ne sent plus le poids

du bouclier car notre force se décuple, et, quand enfin on voit la cible, rien

ne peut plus nous arrêter. On se précipite sur elle sans prêter attention aux

tirs et aux balles qui viennent frapper le bouclier, avec pour seul objectif

celui de la mettre à terre. Une fois l’hostile immobilisé, l’état féral nous

abandonne et nous redevenons nous-mêmes. Jusqu’à la prochaine fois.

Là, je suis dans le doute. C’est certainement le fait d’habiter à proximité

de la caserne Pasquier, la base du GIGN, et d’apercevoir la tour d’escalade

et les bâtiments quand je me rends chez le kiné, qui a déclenché ce retour de

la bête. Je n’en ai pas fini avec le Groupe, notre histoire n’est pas terminée.

C’est moi qui dois être à l’origine de la rupture, lorsque j’estimerai avoir

donné le meilleur de moi-même et être allé jusqu’au bout de mon

engagement, le moment où mon corps dira stop. Mais ce moment n’est pas

encore venu. Aussi je reprends la musculation et le footing quotidien.

Je fais cela chez moi ou dans une salle des environs, mais, alors qu’il

m’aurait été facile d’y accéder, je ne remets plus les pieds au gymnase du

GIGN. Trop dur d’y afficher mon corps et je pense que j’aurais été touché

par les commentaires de certains sur mon état physique. Rien ne doit me

distraire de mon objectif ni affaiblir ma détermination en instillant le doute

sur ma capacité à y arriver. Quand je m’estimerai prêt, et seulement à ce

moment-là, je ferai mon retour.

Edwige a pris en main mon alimentation et ça ne rigole plus. J’avale

50 % de mes besoins alimentaires au repas de midi, c’est donc plutôt léger

matin et soir. Bien évidemment, l’alcool n’a pas sa place dans ce régime,

qui me semble établi par un moine de Shaolin. Fini, le pain et la tonne de

féculents du temps où j’étais un ops, mais ma rage est telle que j’accepte

tout sans discuter. Je veux revenir ! Le travail paie et, au fil des semaines, je

sens la forme qui pointe son nez. C’est très progressif, mais le nombre de

pompes et de tractions augmente régulièrement. La remise en condition

physique n’est pas qu’une affaire de perception, elle est aussi visuelle.

Devant ma glace, je vois réapparaître abdos et muscles qui avaient fondu

comme neige au soleil. Les premiers résultats visibles attisent ma rage d’y

arriver.

J’ai failli à un moment tomber dans la passivité, la facilité. Me laisser

aller, croire ceux qui m’annonçaient que mon temps au GIGN était terminé

et que je n’avais pas à rougir, que ma carrière était magnifique, car j’avais

participé à de belles missions. « Prenez plutôt les conseils que les

louanges », disait Boileau, aussi désormais je n’écoute plus personne en

dehors de mon épouse et de mes amis du premier cercle.

Le soir venu, j’enfourche mon vélo et je pars seul sur les routes de la

vallée de Chevreuse. J’augmente régulièrement la distance, le rythme et les

difficultés. Le cyclisme, comme la course à pied, c’est l’effort solitaire,

c’est là que la tentation est grande de ralentir, de choisir un itinéraire plus

facile (les côtes sont redoutables en vallée de Chevreuse), c’est là que l’on

se retrouve face à soi-même et à ce que l’on vaut vraiment. J’ai pris soin de

segmenter mes objectifs – de 10 je passe à 40 kilomètres et je souffre de

moins en moins face aux difficultés.

En musculation, chaque jour me voit augmenter mes pompes et tractions.

Oh, pas de beaucoup, une ou deux, mais cela suffit à mon bonheur. Je vois

mon corps changer, peu à peu mes muscles reprennent du volume, les

pectoraux se dessinent puis apparaissent enfin les abdos. Cela peut sembler

puéril, mais la transformation de la morphologie est l’un des moteurs de la

volonté lorsque l’on sort d’une grave blessure. Chaque effort consenti se

perçoit et encourage à persévérer. C’est ce que je fais une fois par semaine.

À poil devant la glace, je peux évaluer ma reconstruction physique. Trois

mois ! Trois mois d’entraînement et de privations, je n’imaginais pas que ce

serait aussi long. Si la chute est rapide, la reconquête est longue et difficile.

Puis vient le jour où…

___________________

 

J ’y vais ! Cela fait une semaine que l’idée me trotte dans la tête, aujourd’hui je concrétise. Ce mardi 3 mai 2011, il est 8h30 lorsque je franchis la porte du gymnase du Groupe. Tous mes frères d’armes sont

présents, mais je sais que je ne fais plus partie du cercle. Ici on ne confond

pas amitié et job.

« Je suis toujours ton ami, mais tu ne peux plus participer aux

interventions avec moi » : personne ne m’a dit cela, mais il n’est pas

nécessaire qu’ils le formulent pour que je le comprenne.

À peine le seuil franchi, j’essuie quelques sourires narquois ou

compatissants, mais qui tous signifient la même chose : « Qu’est-ce que tu

viens foutre là ? » Je claque une bise à droite à gauche, serre la main d’un

officier et enlève mon T-shirt.

« Je suis reparti, les gars, et il va falloir vous y faire ! »

Mon ami Olivier arrive :

« Je ne le crois pas, tu es redevenu comme avant !

– Miracle de la science, mon pote ! »

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. J’ai décrit dans le précédent

ouvrage le long chemin parcouru avant de retrouver ma place de chef de

groupe tactique. Thierry Orosco, l’adjoint au patron du GIGN, qui est à la

veille d’en prendre le commandement, m’a prévenu :

« Ici il n’y a pas de demi-mesure, on est apte ou pas. On ne te fera aucun

cadeau, c’est dans l’intérêt du GIGN et dans le tien. »

Il me faudra donc attendre septembre, après cinq mois passés à la Force

Appui Opérationnel, à refaire toutes mes gammes de breacher, pour

reprendre enfin le rythme d’enfer qui était le mien un an auparavant.

L’unité d’élite n’est composée que d’un nombre restreint de personnels,

c’est ce qui lui vaut d’ailleurs le qualificatif d’« élite », car ceux-là sont ce

qu’il y a de meilleur pour remplir une mission exigeant des techniques rares

ne pouvant être enseignées à tous. Il est donc indispensable que tous les

opérationnels de ces unités soient au sommet de leur forme.

J’ai connu des ops qui cherchaient à dissimuler leurs blessures physiques

ou leurs souffrances morales par peur d’être exclus du groupe auquel ils appartenaient. C’est une erreur. Chez nous, il est impossible de faire

semblant. La densité de l’entraînement et des missions est telle que vous

serez très vite percé à jour. Il faut donc savoir lâcher prise pour mieux se

reconstruire et revenir plus fort. Ayez à l’esprit que votre vocation va vous

amener à privilégier votre métier d’opérationnel au détriment de votre

santé. Il y a là un équilibre à trouver car dans ce genre d’activité l’usure

vient vite !

 

La prédiction du docteur Goasguen se réalisera. Cinq ans plus tard, après

avoir accompli de nombreuses missions dont celle de Dammartin, je serai

de nouveau placé au pied du mur. Une nouvelle opération s’imposera, avec

cette fois la pose d’une prothèse cervicale s’accompagnant d’une inaptitude

à toute activité militaire. Je serai réformé. En d’autres termes, inapte au

service.

Je vais suivre un tout autre chemin. Je le savais, l’issue ne pouvait pas

être différente, aussi je me suis préparé. Durant ces cinq dernières années, je

me suis fixé un nouvel objectif, une nouvelle ambition, avec un process pour y parvenir. Encore une fois, je ne vais m’épargner sur rien. D’autant

qu’il va me falloir tout rebâtir car le challenge qui m’attend ne repose plus

sur les concepts qui prévalaient lors de ma préparation pour intégrer le

GIGN, mais sur tout autre chose.

Je pourrais bien sûr accepter le poste de responsable de la sécurité pour

VIP que l’on me propose, mais non ! Il me faut réaliser mon rêve d’enfant :

je serai acteur !

 

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