Féral : cette force qui existe en nous
Chapitre 5
PEUR : Sentiment d’angoisse éprouvé en présence ou à la
pensée d’un danger, réel ou supposé, ou d’une menace.
L A VIE EN ÉCOLE DE GENDARMERIE est bien différente de celle que j’ai connue au 1 er RCP. Ici, nous sommes concurrents car notre classement de sortie est déterminant pour notre affectation future. Bien évidemment,
tous les cadres ont rigolé quand je leur ai annoncé que je voulais entrer au
GIGN. Ce ne seront pas les derniers à rire lorsque j’évoquerai mon objectif.
Qu’importe, rien à foutre du rire des autres, j’avance ! Je suis loin de me
douter qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres.
Je sais qu’à la sortie d’école je choisirai la gendarmerie mobile car c’est
elle qui fournit le plus gros contingent d’opérationnels au Groupe. Ceci
parce qu’elle permet d’avoir un peu plus de temps pour se préparer,
contrairement à la brigade territoriale, où le travail administratif est
extrêmement chronophage. J’aurais également pu opter pour la Garde
républicaine, mais le travail y est trop répétitif et basé sur des horaires fixes.
Beaucoup trop ennuyeux à mon goût !
Une bonne partie des tests de sélection concerne l’attitude du candidat
face au vide. L’aisance à se mouvoir à grande hauteur sur des espaces
restreints est déterminante dans la décision des instructeurs d’intégrer ou
non les postulants dans l’unité. Le fait d’avoir servi deux ans chez les
parachutistes m’aide, bien sûr, mais ne suffit pas. C’est une chose de sauter
d’un avion en « charrette 1 », c’en est une autre de se déplacer sur l’arête
d’un toit ou sur une poutre de 20 centimètres de large à 25 mètres de
hauteur.
Voilà pourquoi la nuit, je sors ! Tel un chat de gouttière, je monte à
l’étage le plus haut du bâtiment dans lequel est logée la compagnie d’élèves
« Rouge » de la 295 e promotion de l’école de gendarmerie de Châtellerault
et j’enjambe la fenêtre pour faire un tour complet de l’édifice. Avoir le
vertige est bien entendu rédhibitoire pour intégrer le Groupe. Avoir peur, en
revanche, est un phénomène naturel. Il faut donc savoir apprivoiser sa peur.
Dans ce cas précis, celle-ci est synonyme de doute, de manque de confiance
en soi. Avant de batifoler au sommet du bâtiment, j’ai commencé par le
premier étage ! L’accoutumance au vide s’apprivoise progressivement.
Savoir assurer ses prises, se déplacer d’abord latéralement puis face au vide
s’acquiert graduellement. Certains, bien sûr, n’ont pas besoin de toutes ces
étapes car ils éprouvent une aisance naturelle à grande hauteur. À force de
pratiquer ce genre d’exercices, la confiance en soi augmente de façon
exponentielle. Il faut donc faire attention à ne pas griller les étapes,
tendance qui peut s’installer si l’on n’y prend garde !
Au sujet de cette confiance en soi, j’ajoute que je ne pratique dans la
sphère privée que des activités dont je maîtrise parfaitement la technique ou
qui sont dirigées par des professionnels certifiés. Quand je saute en
parachute, c’est moi qui l’ai plié. Hors de question pour moi d’aller risquer
ma peau sur un saut de pont coaché par une association dont le sérieux
laisserait à désirer. Là, c’est à la fois la raison et l’instinct de survie qui
l’emportent sur l’envie ! Faire confiance à autrui, oui, mais pas à n’importe
qui.
Quant à la peur, dans moins de trois ans elle va devenir une fidèle
compagne. J’y reviendrai.
(S’)ADAPTER : Modifier la pensée, le comportement de
quelqu’un pour le mettre en accord avec une situation
nouvelle, ou modifier quelque chose pour l’approprier à
quelqu’un, le mettre en accord avec quelque chose. Adapter
son comportement aux circonstances.
P ARMI LES INSTRUCTEURS qui peuplent l’école, il est un adjudant qui détonne. Son nom fleure bon l’Ancien Régime – pensez donc, quand on s’appelle Jeanniard du Dot, on se doit de tenir le haut du pavé. Et là, pas
de souci, il le tient bien, même si son côté dégingandé, pas très à cheval sur
l’étiquette qui règne à l’école, peut en défriser certains. Tous les matins, il
arrive en Vespa, affublé d’un K-Way orange fluo loin du dress-code
qu’impose le paquetage réglementaire. Mais c’est surtout son style de
commandement qui a fait de lui la coqueluche du lieu. Il ne commande pas,
non ! Il guide et inspire les élèves de son peloton par son exemple. C’est un
chef qui n’élève jamais la voix, qui inspire le respect par sa seule présence.
Et puis, il y a son physique. Cinquante ans passés, mais cela ne l’empêche
pas d’avaler les obstacles du parcours du combattant avec la facilité d’un
champion d’OCR (Obstacle Course Race 2). « Technique, les gars,
technique », nous dit-il en voyant notre étonnement devant sa façon de
franchir les obstacles. Mais c’est quand j’apprends qu’il arrive tout droit du
GIGN que mon étonnement se transforme en enthousiasme. Je décide de
profiter de la première occasion pour lui confier mon vœu d’intégrer le
Groupe et de bénéficier de ses conseils.
Celle-ci se présente à la fin d’une séance de sport. Jeanniard du Dot, que
tout le monde ici appelle JDT, m’écoute attentivement exposer les raisons
qui feraient de moi un candidat motivé pour intégrer l’unité la plus
prestigieuse de la gendarmerie. Il m’adresse alors quelques banalités, puis
tourne les talons. Je me sens tout con, déçu, et regagne ma chambre la tête
pleine de questions. Pourtant, à partir de cet instant, je me sens observé. Dès
que nous sommes en activités « kaki3 », l’ombre de JDT n’est jamais bien
loin. Un matin, il me demande de passer dans son bureau.
L’accueil est chaleureux mais le discours est direct. JDT ne prend pas de
gants et ce qu’il va me dire restera gravé dans ma mémoire.
« Il y a un mois, tu es venu me demander des conseils pour entrer au
GIGN. Sur un plan physique et technique, il n’y a pas de souci, c’est tout
bon !
– Je fais tout pour, mon adjudant…
– Justement non, parce que cela ne suffit pas. Tu te comportes comme si
tu détenais la vérité. Je le vois à la façon dont tu t’imposes vis-à-vis de tes
camarades, c’est ton point de vue qui compte, point barre ! Au GIGN, ça ne
fonctionne pas comme ça !
– Je crois que vous exagérez un peu, là…
– À peine ! Si tu veux réussir, tu dois tenir compte de ton environnement
et t’adapter à lui. Au Groupe, on se remet en question en permanence.
Quand je dis “on”, je parle des autres opérationnels, qui sont sans pitié
quand il s’agit de décortiquer une mission.
– Les débriefings ?
– Entre autres. Tu vas évoluer sous le regard impitoyable des ops et de
tes chefs. Inutile de leur sortir “ta vérité” ! Surtout que tu vas devoir tout
réapprendre. Il va te falloir accepter d’admettre d’autres points de vue que
le tien et surtout savoir écouter. D’ailleurs, si tu entres au Groupe, tu vas
vite comprendre que le maître mot, c’est l’adaptation. Terrain, techniques,
modes opératoires, esprit du Groupe, adapte-toi en permanence !
– Le GIGN, c’est ferme-la et exécute ? J’ai déjà fait deux ans chez les
paras et je n’ai pas envie de passer pour un blaireau !
– Qui t’a dit ça ? Ce que j’essaie de t’expliquer, c’est que tu dois évaluer
ton environnement en permanence. Au Groupe, tu pourras t’affirmer
progressivement et faire valoir tes points de vue, mais si tu arrives avec le
comportement que tu as ici, tu es mort ! »
Je pourrais bien sûr passer par pertes et profits ce conseil d’un ancien en
me disant qu’après tout, lorsqu’on arrive dans une unité de ce calibre, il faut
savoir marquer son territoire tout de suite. Eh bien non, je retiens la leçon !
Mieux, à Châtellerault, JDT me sert de modèle. Avec lui, j’ai un aperçu de
l’esprit 4 free fly, celui qui règne au Groupe et qui permet de garder de la distance face au danger. À partir de cette rencontre, je vais sans cesse
évaluer mon environnement et être en écoute permanente afin de ne prendre
la parole qu’à bon escient. En effet, c’est quand celle-ci est rare qu’elle
prend de la valeur.
___________________
1. Sauter en charrette signifie sauter les uns à la suite des autres sans marquer de pause au franchissement de la porte, ce qui génère un effet d’entraînement et supprime les hésitations éventuelles.
2. Les OCR (courses d’obstacles) sont directement inspirées du parcours du combattant. Elles comprennent cinq niveaux : vert, bleu, rouge et noir en fonction de leur difficulté. Le niveau blanc concerne les OCR qui se déroulent dans la neige et demandent une préparation spécifique. Les OCR rouge et noir sont un excellent moyen de se tester lors des phases de préparation en vue des tests d’unités spéciales. Plus de 100 courses sont organisées en France chaque année.
3. Formation militaire des élèves gendarmes, qui reçoivent par ailleurs une formation spécialisée gendarmerie.
4. L’esprit free fly est un esprit particulier au GIGN que vous découvrirez en lisant GIGN, confessions d’un ops (Nimrod, 2019).
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Synthèse du chapitre 5
Si la nuit je fais le tour de l’un des bâtiments de l’école en équilibre sur la
corniche du troisième étage, ce n’est pas pour épater la galerie ! Il est des
failles qu’on occulte en se disant qu’il sera toujours temps de voir au
moment des tests et qu’avec un peu de chance « ça passera » ! La peur du
vide en fait partie. Les candidats travaillent leur musculature, leur souffle et
leur endurance, mais très peu se confrontent au vide. C’est une erreur !
L’appréhension des déplacements à grande hauteur est chose normale.
En revanche, l’acrophobie 1, mot savant qui désigne l’angoisse du vide, est
une maladie dont le traitement relève de la psychothérapie. Pour ceux qui
l’éprouvent, hélas, les franchissements à grande hauteur faisant partie du
quotidien des forces spéciales, il leur faudra trouver une autre orientation.
Ce phénomène doit donc être détecté le plus rapidement possible car il peut
se manifester de diverses façons. Durant les quelques mois où j’ai été
instructeur au GIGN, j’ai vu des candidats passer des obstacles jusqu’à une
hauteur de 5 mètres, mais caler au-dessus ! L’épreuve de la poutre est
d’ailleurs révélatrice de ce genre de problème. Se déplacer sur un plan
horizontal à 25 mètres de hauteur, sans que les mains puissent toucher le
moindre objet, ne laisse aucune chance aux candidats souffrant de cette
phobie.
En revanche, l’appréhension des obstacles aériens est chose normale et
s’apprivoise progressivement. En ce qui me concerne, je n’ai jamais eu de
difficultés à travailler en altitude ou en équilibre instable. Que ceux qui
hésitent s’entraînent en augmentant progressivement la hauteur de
déplacement. Nous verrons plus loin comment se préparer aux
franchissements aériens qui vous attendent aux tests, mais nous verrons
aussi que cette phobie n’est pas la seule susceptible de menacer le candidat.
Pour revenir à mon tour d’immeuble nocturne, je vous le déconseille, car
il peut être source de conflits avec la hiérarchie. Pour tous ceux qui n’ont pas l’occasion de pratiquer les pistes d’audace en milieu militaire, il existe
aujourd’hui de multiples possibilités de se tester dans le civil (accrobranche,
parcours urbain2, etc.).
L’IMMERSION DANS UN GROUPE. Lorsque Jeanniard du Dot me demande de
m’adapter à mon environnement en écoutant les points de vue des autres
avant de faire valoir le mien, son conseil va en réalité bien au-delà. Dans la
société, chaque groupe a ses règles, ses usages et ses coutumes. Les forces
spéciales ont les leurs, avec chacune ses spécificités. C’est ainsi que les
commandos marine cultivent un particularisme différent de celui du
1er RPIMa, du 13e RDP ou des CPA. En plus de l’étude très fouillée que
vous devez mener sur l’histoire de l’unité à laquelle vous postulez, il faudra
savoir vous faire accepter. Cela se prépare. Faire « son trou » dans ce type
de formation à très fort niveau d’egos individuels demande de la patience,
mais surtout de bonnes qualités d’observation et d’adaptation.
Raison pour laquelle, dès ma période de formation en école de
gendarmerie, JDT me demande d’être attentif aux arguments des autres, de
les prendre en considération. C’est-à-dire de m’adapter à un environnement
humain qui, parfois, réserve quelques surprises. C’est ainsi qu’il faut savoir
naviguer parmi les « suce-boules », ceux qui seront systématiquement
contre vous et vous glisseront sans états d’âme quelques peaux de banane
afin de compromettre votre classement et de vous gratter quelques points en
« note de gueule ». La nature humaine est ainsi faite et il faut en tenir
compte, être en alerte permanente. Si vous n’avez pas cet état d’esprit, votre
arrivée dans une unité d’élite risque d’être compliquée.
1. Le mot « vertige » est un terme impropre. En effet, il désigne un phénomène de sensation de rotation de notre environnement provoquant des malaises dont l’origine n’est pas forcément due à la hauteur.
2. Type de parcours créé par David Belle (Parkour).
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