Féral : cette force qui existe en nous
Chapitre 4
VIDEUR : Personne chargée d’expulser les clients jugés
indésirables d’un dancing, d’un établissement public.
J ’AI MIS À PROFIT ces deux années passées au régiment – puisque j’ai rempilé ! – pour présenter le concours d’entrée à la gendarmerie en avril 1998, peu de temps avant la fin de mon contrat. Me trouvant bien chez les
parachutistes, j’ai jugé que c’était le meilleur endroit pour me préparer. Les
résultats tombent. Reçu ! Il ne me reste plus qu’à attendre sereinement ma
convocation en école de gendarmerie… qui n’arrive pas ! En attendant, il
me faut gagner ma vie, hors de question pour mon père que je joue les
« Tanguy ».
Après une courte période passée à user mon fond de pantalon sur les
bancs de la fac de droit de La Rochelle, suivie de quelques mois à poser des
conduites pour GDF, voilà que l’ami Karim Clémenceau me propose enfin
un job à la hauteur de mes compétences. Portier de nuit ! Rien à voir
cependant avec le film mettant en scène Dirk Bogarde et Charlotte
Rampling1. Là, pas question d’anciens SS, mais plutôt d’indésirables qu’il faut virer manu militari d’une discothèque, Le Bilboquet. Après la boîte Les
Pirates où j’avais commencé dans la fonction en 1997 après le bac, me voilà
avec Karim Clémenceau qui, lui, a l’habitude d’exercer dans ce milieu. Il
me fait d’ailleurs gentiment remarquer qu’il me faut travailler pour acquérir
le gabarit nécessaire à ce type d’emploi.
« Désolé de te dire ça, mon pote, mais tu n’as pas la masse nécessaire
pour décoller les récalcitrants !
– Je m’en doute bien, mais n’oublie pas qu’avant le service j’ai fait
quelques remplacements dans ce genre d’établissement. Qu’est-ce que tu
me conseilles ?
– Il te faut rapidement prendre du volume au niveau des pectoraux, des
cuisses et des bras tout en gardant de l’explosivité pour être efficace dans la
pratique des sports de combat. Tu vas travailler la force athlétique et, dans
moins de deux mois, tu seras au top ! »
Effectivement, quelques mois plus tard, me voilà passé de 75 à 90 kg.
Un pilier de rugby ! Pour en arriver là, j’ai suivi un programme de
préparation conçu par Karim, auquel s’ajoute un régime alimentaire simple
doublé d’une prise de compléments alimentaires à base de protéine. En
fonction de vos objectifs, vous pouvez vous l’approprier afin de gagner en
force musculaire et en gabarit. Autre avantage, il permet d’acquérir une
silhouette avantageuse…
Programme de prise
de masse musculaire
MUSCULATION
Il s’agissait pour moi de me préparer à l’emploi de portier en discothèque.
Cela exige une prise de masse musculaire et de puissance qui se fait sur un
premier cycle d’entraînement de trois mois que l’on réadapte ensuite
suivant les résultats obtenus.
Pour cette programmation, l’alimentation est primordiale et il est
nécessaire de passer à six bols alimentaires par jour pour atteindre les 5 000
calories quotidiennes.
La planification d’entraînement sera de six entraînements par semaine
sur trois mois.
1er MOIS (4 SEMAINES), STATODYNAMIQUE
4 séries de 10 répétitions avec 55 % de la charge maxi. 2 minutes de
repos entre chaque série.
3 exercices par groupe musculaire
► Jour 1 et 4 / Pectoraux, biceps
Pectoraux :
Développé incliné, développé couché prise large, écarté haltères
assis
Biceps :
Curl au banc incliné, traction en supination, curl au pupitre
► Jour 2 et 5 / Cuisses, mollets, épaules
Cuisses :
Presse à cuisse, squat nuque, fentes
Mollets :
Mollets, presse à mollets assis, presse à mollets debout
Épaules :
Développé militaire, poulie basse en élévation latérale, rowing
debout
► Jour 3 et 6 / Dos, triceps
Dos :
Tirage dos, traction pronation, scieur
Triceps :
Dips, développé couché prise serrée, triceps à la poulie devant
2e MOIS (4 SEMAINES), FORCE (RECRUTEMENT NERVEUX)
(VOIR LEXIQUE)
3 séries de 3 répétitions avec une charge de 90 % max. 3 minutes de
repos entre chaque série.
3 exercices par groupe musculaire
► Jour 1 et 4 / Pectoraux, biceps
Pectoraux :
Développé couché, poulie basse en vis-à-vis, développé incliné
Biceps :
Curls au pupitre, curls barre z, curls biceps assis en supination
► Jour 2 et 5 / Cuisses, mollets, épaules
Cuisses :
Squat nuque, ischios, presse à cuisses
Mollets :
Presse à mollets inclinée, presse à mollets assis, rowing debout
Épaules :
Développé militaire, poulie basse élévation latérale, rowing debout
► Jour 3 et 6 / Dos, triceps
Dos :
Rowing dos, scieur, traction en pronation
Triceps :
Dips, triceps à la poulie, poulie basse en extension frontale
3e MOIS (4 SEMAINES), HYPERTROPHIE
SARCOPLASMIQUE (VOIR LEXIQUE)
10 séries de 10 répétitions avec 60 % de la charge maxi. 2 minutes de
repos entre chaque série.
1 exercice par groupe musculaire
► Jour 1 et 4 / Pectoraux, biceps
Pectoraux :
Développé couché prise large
Biceps :
Curl haltères assis
► Jour 2 et 5 / Cuisses, épaules
Cuisses :
Squat nuque
Épaules :
Elévation latérale haltères
► Jour 3 et 6 / Dos, triceps
Dos :
Tirage dos
Triceps :
Poulie haute triceps
C OMME IL AVAIT RAISON, KARIM ! Bon, j’ai dû changer de taille de chemise, pectoraux et épaules obligent, mais je suis devenu le « nettoyeur » attitré de la boîte. À tel point que les gendarmes que nous
faisons intervenir régulièrement m’ont demandé de me calmer.
« Si tu veux entrer en gendarmerie, il va falloir que tu arrêtes de déjanter
les rotules des récalcitrants. Un de ces quatre, tu vas te retrouver avec une
plainte aux fesses et là tu pourras dire adieu à la tenue bleue.
– Vous savez bien que ce n’est jamais moi qui commence ! La plupart du
temps, ils se battent pour un rien, des histoires de femme, un regard, des
conneries, quoi…
– Justement, contente-toi de les sortir de la boîte et arrête de jouer au
chevalier blanc ! »
Facile à dire ! Dans ce genre d’endroit, le panel des clients va de ceux
qui viennent là pour danser et se détendre aux amateurs de baston. Et pour
ceux-là, les portiers sont les premières cibles. Quoi de mieux, en effet, que
de se mesurer à un videur pour asseoir une notoriété ! Je décide alors de
profiter de mes recherches sur l’anatomie du corps humain pour définir un
coup qui calmerait les ardeurs de mes futurs challengers sans entamer leur
intégrité physique. J’en parle à Karim, qui profite de l’occasion pour me
faire quelques reproches.
« Honnêtement, les gendarmes ont raison, tu vas parfois trop loin.
Encore hier soir, tu as distribué une rafale de coups de pied circulaires, mais
ça, en boîte, c’est du superflu ! Reste dans la sobriété…
– Qu’est-ce qu’ils ont, mes coups de pied ? Tu as vu le comportement
des mecs ? Des agressifs qui ne respectent rien ! Désolé, mais ils le
méritaient ! »
C’est alors que nous vient l’idée qui va passer à la postérité, celle de la
claque ! Je vous vois venir. Vous allez penser qu’une baffe pour calmer les
ardeurs de malfaisants prêts à en découdre, c’est très certainement
insuffisant. Détrompez-vous ! Je ne vous parle pas là de gifles pour ados
pervertis ou de soufflets pour adultes consentants, mais d’une technique
particulière propre à assommer un buffle. Il s’agit de faire bouger le
cervelet de l’individu en lui frappant le menton avec la paume de la main. Le KO est immédiat et sans danger, à condition de savoir doser la
puissance. Le coup, qui peut se porter de bas en haut ou inversement, ne
laisse ni traces ni séquelles. Du travail d’orfèvre !
Nous travaillons donc cette claque tous les deux sur des pattes d’ours 2,
en répétant des centaines de fois le même geste et en nous mettant dans les
situations les plus proches de celles que nous avons déjà rencontrées au
Bilboquet.
Des années plus tard, je découvrirai au cours d’un stage d’arts martiaux
dirigé par Karim qu’elle est enseignée, au grand étonnement des élèves, qui
doutent de son efficacité.
« Ça marche, ce truc ? »
Je prends alors la parole en désignant Karim :
« Bien sûr que ça marche, je l’ai vu coucher je ne sais combien de types
avec cette claque !
– La réciproque est vraie ! », confirme Karim.
Au GIGN, lors de mon intégration en unité opérationnelle, au cours de
ma première séance de sports de combat, quand les anciens me demanderont quelle est ma « spéciale », je leur répondrai sans hésiter – et
leur montrerai – « la claque » !
La technique est simple, c’est un peu celle du crochet en boxe. Rotation
du pied arrière, rotation du bassin et allongement du bras. La main ouverte
part soit du bas vers le haut (coup droit au tennis), soit du haut vers le bas
en plongeant. On frappe avec le bas de la paume de la main sur la pointe du
menton.
DÉSILLUSION : Perte de l’illusion, sentiment de quelqu’un
qui constate que la réalité est différente de celle qui était
imaginée. Désenchantement, déception, mécompte.
P AS DE NOUVELLE, BONNE NOUVELLE… Mais pas pour moi ! La gendarmerie m’a laissé tomber. Nous sommes au début de l’année 2000 et rien ne vient. Pas la moindre convocation, ni le moindre courrier
qui m’expliquerait pourquoi l’Arme ne veut pas de moi. J’ai oublié que
cette convocation à l’école des sous-officiers de la gendarmerie dépendait
non seulement des résultats au concours, mais aussi d’une enquête de
moralité. Et le fait d’avoir défenestré un élève au lycée ne joue pas en ma
faveur, loin de là.
Rien n’est pire que l’incertitude. Celle-ci est chronophage si elle n’est
pas maîtrisée rapidement. En restant les bras croisés, je risque d’attendre
indéfiniment cette convocation, ce qui me priverait d’autres choix qui,
même s’ils ne correspondent pas à ma vocation initiale d’entrer au GIGN,
répondent à mon but premier : servir !
Je me suis déjà informé sur la Légion étrangère en me disant qu’après y
avoir passé quelques années, je pourrais toujours tenter de rejoindre le
GIGN. Je laisse donc jusqu’à fin août à la gendarmerie pour se manifester
et, parallèlement, je concocte un plan B que je mettrai en œuvre dans le
second semestre de l’année 2000 si nécessaire. Mais en attendant cette
deadline, il faut manger ! La vie de portier, pour tumultueuse qu’elle puisse
être certains soirs, n’est pas suffisamment rémunératrice et nourrit à peine
son homme. Le milieu le sait bien, et c’est la raison pour laquelle ses
rabatteurs viennent y recruter les hommes de main dont ils peuvent avoir
besoin.
L’un d’eux me fait une proposition alléchante. Un travail facile à
exécuter, sans trop de risques puisqu’il s’agit de collecter l’argent que des
truands ont prêté à d’autres et qu’ils ne voient pas revenir. Je céderai à
quelques reprises à cette tentation de l’argent facile mais, lorsque j’en parle
à Karim, il n’hésite pas une seconde.
« Tu vas foutre ta vie en l’air ! Si tu rentres là-dedans, tu n’en sortiras
pas et tu peux dire adieu au GIGN !
– Je sais, mais je crois que la gendarmerie m’a bel et bien oublié ! »
Notre collaboration au Bilboquet se poursuit donc jusqu’au lundi 12 juin
2000. Ce matin-là, une estafette de gendarmerie stationne devant le
domicile de mes parents. Le gendarme qui en descend est un habitué des
interventions dans la boîte de nuit où j’exerce mes talents. Et voilà… encore
un qui a porté plainte chez les archers du roi pour un bourre-pif qu’il avait
mérité ! C’est la première réflexion qui me vient à l’esprit en voyant
l’homme en bleu, une enveloppe à la main. Erreur, cette fois-ci il s’agit bien
de ma convocation.
À l’annonce de la nouvelle, Karim réagit en coach.
« Il va falloir que tu modifies ta préparation physique, je ne pense pas
que ta silhouette de culturiste convienne pour ce qui t’attend.
– Karim, mon objectif n’est pas d’être à niveau pour la gendarmerie,
mais pour le GIGN. Si tu as quelques conseils qui peuvent m’aider, je suis
preneur.
– J’ai mieux que ça ! Je n’ai jamais douté que tu finirais par y arriver,
aussi je t’ai concocté un programme qui va faire de toi un chat maigre et un
guerrier ! »
1. J’ose cette parenthèse cinématographique en référence à mes débuts d’acteur !
2. Les pattes d’ours sont essentielles pour acquérir des combinaisons de coups en tant que réflexes. Il s’agit de gants surdimensionnés et de différentes tailles. Il y a des pattes d’ours qui sont simples, un rond de mousse de la taille de la main, mais elles peuvent aussi être un peu plus longues afin de permettre différents coups possibles. Elles sont faites pour le travail de précision et de vitesse de frappe. En full-contact, en boxe, c’est le coach qui les utilise afin de faire travailler l’attaque et l’esquive.
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Synthèse du chapitre 4
FAIRE FACE À UNE SITUATION QUI NOUS ÉCHAPPE (DÉSILLUSION). La
gendarmerie ne veut pas de moi ? Par son silence, elle me place dans une
situation inconfortable qui m’oblige à réagir. Lorsque je dois faire face à
une situation dont l’issue m’échappe parce qu’elle dépend d’éléments
extérieurs, je ne reste pas dans l’attentisme. Comme le disent les opérateurs
des forces spéciales, il faut non seulement un plan A, mais aussi un plan B
et un plan de secours. Je n’oublie jamais que c’est ma peau que je joue,
même si, en l’occurrence, il s’agit avant tout de mon avenir. Il convient de
ne pas se faire dicter le déroulement de sa propre histoire par autrui, mais de
toujours en rester l’acteur, quitte à modifier sa trajectoire, qu’elle soit
professionnelle ou autre. « L’intelligence, c’est la faculté de s’adapter au
changement », affirme l’astrophysicien Stephen Hawking.
SE PRÉPARER PHYSIQUEMENT ET MENTALEMENT À LA MISSION. Je dois
admettre que, malgré une pratique intensive de la boxe américaine (full-
contact), mon gabarit n’est pas adapté à l’emploi de videur. J’aurais bien sûr
pu ignorer les conseils de Karim et faire le job tant bien que mal, mais
j’aurais failli à mes principes en agissant ainsi. Quel que soit l’objectif, il
convient de se repositionner par rapport à celui-ci. Toujours la même
question à se poser : suis-je prêt physiquement et mentalement ? Je vais
peut-être vous étonner en vous disant que j’ai vécu cette parenthèse de
videur comme un entraînement en vue des futurs tests GIGN. Peut-être est-
ce la raison pour laquelle je n’ai jamais hésité à aller à l’affrontement en
tant que videur, car je savais que je serais également jugé sur mon
agressivité lors de la future sélection. C’est d’ailleurs au cours de ces nuits
passées à chasser les indésirables de la boîte de nuit que je me suis rendu
compte qu’il y avait loin de la pratique des arts martiaux au combat de rue.
La détermination, qui joue un rôle primordial, permet souvent de compenser une technique approximative. Je reviendrai sur ce sujet lorsque
j’aborderai mon entrée au GIGN.
Je considère donc cet emploi de portier de nuit comme une étape
intermédiaire qui exige une mentalité et un physique nouveaux. Il me faut
me préparer à cet objectif de court terme en changeant radicalement ma
façon de m’entraîner afin d’obtenir une modification de mon gabarit. Ce ne
sera pas la dernière fois.
Vous aussi, repositionnez-vous immédiatement en cas de plan B. Mental,
physique, reconsidérez votre préparation en fonction de ce nouvel objectif.
En général, activer un plan B signifie que l’objectif initial est hors d’atteinte
pour le moment. Soit pour un motif qui nous incombe soit, au contraire,
pour une raison qui nous échappe. Alors, autant éviter un échec en se
bougeant les fesses !
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