Homo Question so
Homo
Question sociale
et question sexuelle
de 1864 à nos jours
Gilles Dauvé
2018
Prélude
We’wha à Washington
Une princesse indienne
En 1886, We’wha (1849-1896), « princesse indienne » de
la tribu Zuni, séjourne six mois dans la capitale des États-
Unis, à l’invitation d’une anthropologue, Matilda Coxe
Stevenson. À Washington, We’wha rencontre des hommes
politiques, des savants et même le président Cleveland,
qui apprécient ses talents artisanaux et artistiques dans
le tissage.
Les photos montrent We’wha en costume traditionnel,
tunique longue et motifs « ethniques ». Tous les contempo-
rains, y compris Matilda Coxe Stevenson, qui l’a pourtant
côtoyée en vivant quelques années dans son village, voient
en We’wha une femme.
En réalité, We’wha était un berdache, une catégorie qui
existait alors dans plus d’une centaine de tribus indiennes.
Tantôt méprisé, tantôt révéré, le berdache, bien que né
avec un corps masculin, portait des vêtements et pratiquait
des occupations habituellement réservées aux femmes (tis-
sage, poterie…), et tenait aussi un rôle privilégié dans les
rituels de cérémonie. Ni « homo » ni « travesti », il entretenait
des rapports sexuels avec des hommes, parfois se mariait
avec un homme, ou devenait sa seconde épouse. Réprimés,
les berdaches disparaissent peu à peu au e xx siècle. À sa
mort, We’wha sera enterré en habits à la fois masculins
et féminins 1.
1. Il existait aussi, mais beaucoup moins nombreux, des berdaches ayant à leur
naissance un corps de femme et qui se comportaient comme des hommes.
6 homo
Le berdache et le gay
L’incapacité de la bonne société washingtonienne à identi-
fier en 1886 « le sexe » de We’wha reflétait le poids écrasant
des stéréotypes : un être se comportant comme une femme
devait donc être une femme.
Pareille confusion serait invraisemblable aujourd’hui.
À propos de We’wha, on parlerait de transsexualité ou
d’homosexualité. Et une opinion plus éclairée, décon-
struisant les identités de genre, verrait dans le berdache la
preuve vivante de la fausseté d’une catégorisation binaire
et « sexuante » qu’il faut désormais faire éclater.
Ce qui n’était en 1886 qu’une curiosité folklorique pour
les Blancs prend en effet un tout autre sens à notre époque 2.
We’wha passe maintenant pour un exemple parmi tant
d’autres de l’impossibilité de classer les êtres humains à
partir de l’axe homme/femme, masculin/féminin. De
même que les adversaires de la civilisation marchande ont
pu lui opposer la figure d’un « bon sauvage », de même les
gender studies interprètent le berdache comme expression
avant la lettre d’une critique (implicite) du genre.
D’ailleurs, dans les années 1950, certains militants
« homophiles » comme Harry Hay et, après 1970, des Native
Americans gays ont puisé inspiration et légitimité historique
chez les berdaches. Par une sorte de retour aux racines, le
berdache a servi d’ancêtre du gay. Il s’agit pourtant là d’un
contresens : si le berdache avait des rapports sexuels avec
des hommes (non avec d’autres berdaches), ni lui ni ces
hommes n’étaient des « homosexuels », encore moins des
« gays ». Le mot et le concept même d’homosexualité étaient
inexistants à la naissance de We’wha, à peine connus au
moment de sa mort et inadaptés à la société zunie, qui ne
2. Le mot berdache est maintenant rejeté car péjoratif, impliquant l’idée
de « passivité » sexuelle, et l’on parle de Two-Spirit, terme qui souligne la
bispiritualité de ces personnes.
questionsociale et questionsexuelle 7
faisait pas un critère déterminant de la préférence sexuelle
du berdache pour des hommes (au lieu de femmes). Loin
de constituer une anomalie ou une étrangeté dérangeante
anticipant sur le queer, le berdache existait parallèlement
aux autres sans problème de voisinage et respectait la
hiérarchie des sexes. Il tenait un rôle singulier, spirituel,
sacré, sans vivre pour cela hors norme : il incarnait l’une
des normes.
L’originalité des Zunis (qui ne sont pas les seuls dans ce
cas), c’était de prévoir à l’intérieur de la binarité féminin/
masculin, déterminante dans l’organisation sociale de ce
peuple, une subdivision accueillant des êtres hybrides,
nés masculins puis assimilés au groupe féminin. En
termes modernes, la société zunie avait inventé une façon
d’« intégrer » des jeunes biologiquement du côté « mas-
culin » mais penchant vers le « féminin ». Cependant, la
preuve que les berdaches confortaient l’ordre sexuel et
« sexuant », c’est que, comme les femmes, ils se mariaient
avec des hommes. Chez les Zunis, masculin et féminin
occupaient une place distincte, et le berdache s’y confor-
mait à sa manière. Comme dans la plupart des sociétés
traditionnelles, la ségrégation des sexes (homme/femme)
supplantait la différence entre orientations sexuelles
(hétéro/homo).
C’est aujourd’hui que le berdache « interroge » nos façons
de vivre et de penser : on voudrait y déceler un jeu avec
les limites, voire une transgression, alors que le berdache
remplissait une fonction à l’intérieur de règles différentes
de celles des Européens et Nord-Américains de 1886… et
d’aujourd’hui.
« Homosexuel »,
mot-borne, mot-tremplin
Nous avons choisi ici d’utiliser le terme « homosexuel »,
souvent en utilisant le diminutif « homo ».
8 homo
On peut regretter que le mot homophile, peu utilisé
aujourd’hui, souffre d’une image vieillotte. Désignant
le fait d’aimer des personnes du même sexe que le sien,
homophile a pour lui la simplicité et le mérite de réunir
gays et lesbiennes, mais il évoque une relation peu ou mal
assumée, plutôt platonique, sans « passage à l’acte ».
Homophile a le défaut de désincarner, homosexuel celui
d’insister sur le sexe : le premier n’en dit pas assez, le second
trop. Mais si l’on exclut le terme « homosexuel » au motif
qu’il serait réducteur et trop « clinique », ou tout bonnement
trop sexuel, il s’ensuit logiquement que l’on devrait s’abste-
nir du terme « hétéro 3 ».
Gay, lui, a l’avantage de nommer une réalité sans dire ce
qu’elle est, tout en offrant – aux anglophones et aux fran-
cophones – par association avec « gaieté » une connotation
valorisante de bonne humeur, de joie de vivre, de capacité
à la fête. Mais, outre qu’il ne s’applique qu’aux hommes,
nous avons préféré éviter le mot « gay » lorsque nous traitons
d’époques où (encore plus que « homosexuel ») il aurait été
anachronique.
Aucun vocabulaire n’est neutre. Quelles que soient les
origines lointaines du mot « gay », sa généralisation date
du mouvement de défense des homosexuel(le)s dans les
années 1970 : se dire « gay », c’était sortir du « placard » et
s’affirmer publiquement, contre les qualificatifs mépri-
sants et insultants alors d’usage fréquent (ils le sont encore,
heureusement moins).
« Nous avons tous/tes besoin d’aider à la création de mots
et de concepts nouveaux pour dire qui nous sommes et non
3. Les mêmes qui désapprouvent le terme « homosexuel » théorisent volontiers
l’homoérotisme et l’homosocialité : dans « homosexuel », ce n’est donc pas
le préfixe « homo » qui gêne, c’est la référence au sexe, comme si être gay,
lesbienne, bi, hétéro, etc., n’était pas aussi et toujours affaire d’attirance,
de désir et de plaisir physiques. Comme si l’émancipation humaine pouvait
mettre le corps et les sens entre parenthèses.
questionsociale et questionsexuelle 9
qui nous ne sommes pas. […] À chaque étape correspond
un mot, un mot-borne, un mot-tremplin 4. »
Avec le temps, gay, terme de lutte, a fini par entrer dans
le langage courant, médiatique et politique, devenant syno-
nyme d’un ensemble de personnes à qui leur orientation
sexuelle donnerait une identité particulière. En réalité,
comme nous le verrons, ce que l’on nomme par exemple
« culture gay » ne concerne qu’une minorité – la plus visible,
généralement urbaine et plutôt socialement favorisée – de
tous ceux qui ont dans leur vie des pratiques homosexuelles 5.
Comme l’exprimait Mario Mieli 6, « homosexuel(le) »
ne devrait pas être un substantif, seulement un adjectif :
on n’est pas homo. Pourtant, constatait Mario Mieli, le
substantif est passé dans les usages, et l’opposition hétéro-
sexualité/homosexualité ne rend pas compte de la richesse
d’une sexualité potentiellement polymorphe.
Question
We’wha vivait à la charnière de deux mondes, avant que
n’existent « homosexualité », « gays », « queers » ou « cis-
genres ». Elle ou il avait vécu dans un espace social, la
tribu, qui n’avait pas encore été détruit par le capitalisme,
premier mode de production à faire des homosexuels une
catégorie sociale distincte.
Il y a quelques siècles, en effet, des êtres de même sexe
entretenant des relations amoureuses pouvaient risquer
l’opprobre, la condamnation, voire la mort, mais leur
façon de se comporter n’entraînait aucune assignation
4. Leslie Feinberg et Catherine Florian in Christine Lemoine & Ingrid Renard
(dir.), Attirances. Lesbiennes fems/Lesbiennes butchs*. Voir la bibliographie du
chapitre 8. Nous renvoyons à la bibliographie pour les références principales
de chaque chapitre, signalées par une *.
5. Les plus radicaux rejettent désormais un vocabulaire (« gay et lesbienne » ou
« lgbt ») qui a perdu toute charge subversive, et se réapproprient des termes
ayant une connotation péjorative comme « Trans Pédés Gouines » (tpg). 6. Voir plus loin chapitre 11.
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identitaire. Selon les sociétés, les pratiques homosexuelles
étaient acceptées ou condamnées, mais jamais elles ne
projetaient les individus s’y livrant dans une catégorie de
la population distincte et problématique.
À notre époque, des pratiques sexuelles autrefois mar-
ginales, discrètes ou répréhensibles (ou intégrées dans une
sexualité non limitative), passent pour constitutives d’une
identité, et constituent un enjeu de société qui mobilise
les gouvernements, les opinions, des militants et parfois
des foules.
Comment une pratique humaine, longtemps réprimée
ou volontairement ignorée, mise à part, puis théorisée,
cataloguée hors-norme, est-elle devenue visible et (plus
ou moins) admise, tout en étant considérée à partir de la
fin du e xx siècle comme définissant ceux et celles qui s’y
livrent ? Tel est le sujet de ce livre.
De quoi et de qui parlons-nous ?
Cette évolution est loin d’avoir été linéaire. Ayant élaboré la
catégorie « homosexuel », le capitalisme l’a dans un premier
temps psychiatrisée et étudiée comme déviance mentale.
Avant de reconnaître des droits aux homosexuels, il a
d’abord élaboré des formes de répression nouvelles à leur
égard.
Surtout, ce cheminement mêlant définition identitaire
et reconnaissance est loin de concerner l’ensemble de la
planète.
Les amours homosexuelles sont criminalisées dans
quatre-vingts pays, et passibles de la peine de mort dans
une demi-douzaine d’États. Cela n’empêche bien sûr
pas qu’elles aient une existence sociale : un voyage même
rapide dans le monde montrerait partout une forte réalité
des pratiques homosexuelles, de l’Australie au Sri Lanka
en passant par l’Afrique du Nord, l’Inde, l’Afghanistan,
etc. Par exemple, au nord du Pakistan, 72 % des camion-
questionsociale et questionsexuelle 11
neurs déclarent avoir eu des rapports sexuels avec d’autres
hommes, et 76 % des rapports sexuels avec des travailleuses
du sexe 7. Doit-on les considérer comme « homosexuels » à
72 % ? Ou bisexuels ?
Ces catégories, appliquées au monde social dans lequel
évoluent les camionneurs pakistanais, n’ont guère de sens.
Ce que l’on appelle « homosexualité » est une catégorie
particulière liée au mode de production capitaliste, qui se
développe avec lui et tend donc à s’étendre partout mais ne
peut être totalement effective en tant qu’« identité » que là
où le capitalisme transforme en profondeur la reproduction
sociale, la famille, les relations entre les sexes, les mœurs
et la vie politique dans le sens d’une intégration de toutes
les sphères de la vie sociale à la reproduction capitaliste.
Si l’on comparait une carte des régimes réellement par-
lementaires (sur le modèle occidental) dans le monde avec
une carte des pays où l’homosexualité fait l’objet d’une
reconnaissance juridique et a une existence organisée dans
la sphère publique, pour l’essentiel, les deux cartes seraient
superposables. Entre l’égalité juridique dont bénéficient
les citoyens-électeurs et la reconnaissance des orientations
sexuelles comme autant de « libertés de choix » auxquels
sont attachés autant de droits, il y a un lien – certes ni auto-
matique, ni total, ni forcément irréversible.
Notre analyse concerne ainsi le monde capitaliste sup-
posé le plus moderne. Ce que nous expliquerons dans ces
pages vaut essentiellement pour l’Amérique du Nord et
l’Europe de l’Ouest.
Encore faut-il rappeler que, en France, Mers-les-
Bains n’est pas Paris, ni Vitry-sur-Seine le Tout-Paris.
La reconnaissance politique et juridique de la catégorie
7. Selon une enquête publiée dans aids Analysis Asia, citée par Pierre
Tremblay, The Social Construction of Male Homosexuality and Related Suicide
Problems: A Research Agenda for the Twenty First Century, 2000.
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« homosexuel » n’implique pas que les homos cessent de
subir des préjugés et des formes de violence sociale au
quotidien. Alors que la reconnaissance de cette « identité »
reflète avant tout l’état d’esprit des classes dominantes, elle
a naturellement moins pénétré les représentations au sein
des classes laborieuses.
Méthode
On ne lira pas ici une nouvelle « histoire de l’homo-
sexualité » : seulement une suite de moments historiques
significatifs, des origines obscures de cette catégorie au
xixe siècle, à sa consécration contemporaine, qui est aussi
son éclatement : la formation d’une identité homosexuelle
a abouti à éparpiller celle-ci en une profusion de catégories
nouvelles – gays, lesbiennes, bis, transgenres, queers… –,
supposées former des groupes tantôt alliés, tantôt rivaux,
souvent institutionnalisés, dont l’agglomération produit
l’illusion d’une communauté.
Si notre étude fera plus d’une fois référence au mou-
vement ouvrier, au socialisme, au communisme, aux
prolétaires, ce n’est pas pour proposer une contre-his-
toire « populaire » de l’homosexualité, mais parce que,
de Jean-Baptiste Schweitzer en 1864 aux émeutiers de
Stonewall en 1969, ce récit a à voir avec l’histoire sociale
et, appelons-les par leurs noms, avec le capitalisme et la
lutte de classes 8.
Au-delà du cliché du prolétaire homophobe, on verra ici
qu’il a existé au sein des classes laborieuses des construc-
tions sociales relatives aux amours homosexuelles qui sont
très différentes des revendications mêlant égalité juridique
et droit individuel à la différence.
8. Faute de place, nous avons dû laisser de côté de nombreux aspects, ainsi que
des auteurs aussi stimulants que Fourier, ou des prises de position fortes
et salutaires, par exemple d’anarchistes comme Erich Mühsam et Emma
Goldman.
questionsociale et questionsexuelle 13
Le lecteur s’étonnera peut-être que la première étape de
notre voyage dans le temps s’intéresse à des personnages
fort éloignés des défenseurs de ce que l’on nommait à la fin
du e xix siècle « la Cause » (homosexuelle) : c’est qu’il s’agit,
on le verra, d’une histoire très peu linéaire 9.
9. Cette étude est une version légèrement modifiée d’une série d’articles parus
en 2016-2017 sur le blog ddt 21 (ddt21.noblogs.org).