Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 21 sur 34

Pages du PDF

Homo Question so

Chapitre 14

 

« Anthropolesbos »

 

(Entretien avec Alix)

 

Loin d’être anecdotiques ou illustratifs, les deux entretiens

qui suivent (avec une infirmière et un ouvrier qui, tous

deux, ont des pratiques homosexuelles) sont pour nous

une partie intégrante et importante de notre étude. Nés

à la fin du e xx siècle, comment ces prolétaires vivent-ils

aujourd’hui leur sexualité et ces catégories de gay et les-

bienne, au travail notamment ? Quid du « mariage pour

tous », de la pma et de la gpa ? Nous n’avons pas choisi Alix

et Fabrice parce qu’ils nous paraissaient « représentatifs »

mais, tout simplement, parce que ce sont des amis. Com-

mençons par Alix.

 

Famille, travail, psychiatrie

Les hétéros, on ne leur demande pas s’ils sont hétéros, puisque

c’est « la norme ». Toi, s’il fallait te définir ?

Je me définirais comme lesbienne si on me le demandait.

« Lesbienne » n’a rien de péjoratif. C’est un mot parmi

d’autres, un joli mot d’ailleurs. Et puis, les étiquettes…

 

Lesbienne, est-ce que ç’a été un problème dans la famille ? Ou

la question ne s’est même pas posée…

Non.

 

Tu n’en as pas souffert.

Non.

200 homo

 

Et parmi les amis de la famille ? Si on a une fille avec un

conjoint et des enfants, on la voit avec son conjoint et ses

enfants. Mais une fille comme toi qui n’a ni compagnon ni

enfant…

La seule chose qui peut m’embêter un peu, c’est un silence

autour de ma sexualité. Personne ne me dit : « Alors, ça va

avec ta copine en ce moment ? » Mais je sens une espèce de

chape de plomb qui me renvoie une image déformée où je

ne me reconnais pas : la femme sans copain, sans enfants,

qui aurait loupé quelque chose dans sa vie… Je pourrais

prendre la parole, mais je n’en ai pas envie, ça ressemblerait

à une justification.

 

Et au travail ? Tu es infirmière en psychiatrie.

Une profession qui compte pas mal de gays et de lesbiennes.

 

Pourquoi ?

À partir du moment où tu es homosexuel(le), tu te décales

un peu par rapport à la société, tu fais ce léger pas de côté

qui va avoir une répercussion profonde sur ta façon de te

positionner dans ce monde. Tu es obligé de te construire

en dehors de certaines normes, et je pense que ça ouvre à

une tolérance au hors norme, avec parfois un goût pour le

hors norme. Aussi parce qu’on est dans une quête identi-

taire : chez beaucoup d’homos, l’adolescence n’a pas été

facile… des troubles psychiques pour certains… des rela-

tions compliquées avec les parents. Une fois qu’on a réussi

à résoudre ses problèmes, on peut être poussé à vouloir

aider les autres.

 

S’il y a beaucoup de gays et de lesbiennes en milieu hospitalier,

comment est-ce vécu ? Les autres membres du personnel le

savent ?

Cela dépend. Il y a des gays et des lesbiennes qui vont

s’« outer ».

questionsociale et questionsexuelle 201

 

Tu t’es outée ?

Moi, il y a dix ans, je ne disais rien. Je ne le cachais pas non

plus. Aujourd’hui, il me paraît important de ne pas taire

et plus encore de ne pas cacher son homosexualité. Pour

moi, c’est une forme essentielle de militantisme, et le plus

accessible, en tout cas dans notre pays. Je n’arrive pas dans

un nouveau lieu de travail en disant : « Bonjour, je suis les-

bienne », mais, dans le fil de la conversation, je ne tairai plus

jamais que j’aime les femmes. Mais je connais encore plein

de gens autour de moi qui ne s’affichent pas.

 

Comment l’institution traite-t-elle l’homosexualité à notre

époque ?

L’homosexualité prend de moins en moins d’importance

en psychiatrie, ça devient une donnée comme les autres.

D’un certain côté, c’est dommage.

 

Pourquoi ?

Parce que la sexualité fait partie de l’histoire du patient.

C’est le problème de la psychiatrie aujourd’hui : elle occulte

ce qui est social, familial, pour ne traiter que le symptôme,

donc l’histoire personnelle ; et l’homosexualité, s’il y en a,

est absente. Aujourd’hui, je ne sais pas si c’est une bonne

ou une mauvaise chose, en tout cas, l’homosexualité, on

n’en parle pas.

 

Tu veux dire qu’un patient qui vous arrive et qui est gay, c’est

une donnée comme le fait qu’il soit divorcé par exemple, ou

que ses parents soient morts.

Dans l’ensemble, oui.

 

« Ghetto » ?

Ça, c’est le monde du travail. Mais dans la rue ? Récemment,

dans le centre de Paris, j’ai vu deux jeunes femmes qui se

tenaient par le cou et se sont embrassées comme des amou-

202 homo

 

reuses, pas en copines. Ce que je ne vois quasiment jamais.

Ni non plus beaucoup d’hommes main dans la main. Ils se

feraient remarquer. C’est une preuve que l’homosexualité reste

mal acceptée. Est-ce qu’il y a des quartiers dans Paris, ou

ailleurs, où tu peux te promener main dans la main avec la

femme que tu aimes ?

Oui et non, c’est pour ça qu’on a ces ghettos comme le

Marais. Tous ces bars et les alentours, où on peut s’auto-

riser une franche proximité, être soi-même. Après, c’est à

chacun et chacune de s’affranchir des regards éventuel-

lement malveillants… ou pire, de prendre le risque d’être

d’agressé, risque qui existe bel et bien, comme on a pu le

voir pendant la période du débat autour du « mariage pour

tous ».

 

À Berlin, ville de la liberté sexuelle, j’ai croisé très peu de

couples de même sexe qui s’autorisaient cette proximité. Toi

qui connais Berlin, tu en as vu ?

Non, pas beaucoup. Ça reste effectivement une prise de

risque, aujourd’hui. Après, même s’il me semble important

d’être « visible » quand on veut où on veut, tout le monde

n’est pas particulièrement démonstratif dans l’espace

public… Là où j’aurais plus tendance à m’afficher, c’est

quand je sens une certaine hostilité. Je refuse d’intérioriser

le moindre sentiment de peur ou d’illégitimité, et si je les

sens poindre je tâche de trouver un terrain de discussion

ou de renvoyer la violence qui m’est faite, histoire de ne

rien en garder.

 

Tu as employé le mot « ghetto ». Dans son entretien, Lola

raconte comment, vers 1970, elle allait avec ses amis devant

les boîtes gays en disant « Sortez du ghetto ! Ne restez pas

dans votre boîte pour homos ! Ne nous cachons plus, et

vivons librement notre sexualité différente. » Le ghetto,

c’était ça. Toi aussi, tu emploies le mot. Tu as l’impression

questionsociale et questionsexuelle 203

 

que les gays et les lesbiennes sont encore dans un ghetto ?

Même à Paris ?

Ce n’est pas du tout comme avant. C’est vrai qu’il y a des

endroits, des villes entières qui permettent a priori de vivre

librement son homosexualité, mais ça donne une impres-

sion de liberté un peu fictive, ça reste difficile de ne pas se

sentir sur le qui-vive, prête à recevoir l’insulte, la petite

remarque qui va te pourrir le moral.

 

Pour les gays, il y a le Marais à Paris, Castro à San Fran-

cisco : les lesbiennes n’ont rien d’équivalent.

Pour elles, c’est beaucoup plus souterrain. Il y a pas mal

de soirées, quelques bars à Paris, des réseaux, c’est rami-

fié, plein de microcosmes travaillés par une vraie culture

lesbienne.

 

Qu’est-ce que tu appelles « culture » ? Ce n’est pas un mode de

vie différent.

Non, c’est plutôt un monde de signes, de codes culturels.

Certaines séries, par exemple. On a toutes vu The L Word :

une série américaine entre 2004 et 2009. On suit le quo-

tidien d’un groupe de lesbiennes à Los Angeles, plutôt

bourgeoises ; c’était la première fois qu’on le montrait à

l’écran, ça a fait date, c’est le précurseur de toutes ces séries

comme Orange is the New Black. Alors que The L Word

restait cantonné à des lesbiennes socialement favorisées,

Orange is the New Black se passe dans une prison de femmes

aux États-Unis, avec des histoires lesbiennes assez crues.

Cette série a eu une reconnaissance mondiale, elle donne

une image cool et bigarrée des lesbiennes… Il y a de tout,

des butchs, des fems, des Latinos, des Noires, des grosses,

des minces, des moches, des toxicos…

 

Quand même… il y a cinq minutes, on était d’accord sur

le fait que le lesbianisme, on ne le montre pas. Ou très peu.

204 homo

 

Maintenant tu m’expliques qu’il est très visible… dans le

domaine de la culture. Comme le prouve le succès du film

Carol 1.

Parce que ce ne sont que des représentations. On aura beau

respecter les quotas, mettre plus de lesbiennes à la télé, la

réalité ne suit pas. La culture, ça n’est pas tout : elle éman-

cipe surtout les classes aisées. Le succès de ces séries n’est

pas du tout garant de plus de tolérance.

 

Les femmes dont tu parles dans ces bars et ces soirées à Paris,

quelle est leur origine sociale ? Est-ce que tu y rencontres aussi

bien une femme de ménage, une factrice, une prof ?

Le public reste quand même relativement aisé. Avec aussi

des étudiantes, de jeunes provinciales qui débarquent à

Paris. Et puis, cette réalité du « milieu » – tu entends souvent

dire : « Je traîne dans le milieu… » D’un autre côté, il y a une

vraie aspiration aujourd’hui chez pas mal de lesbiennes à

s’installer, avec leurs mômes…

 

Ce qui est normal.

Ce qui est normal, oui.

 

Ce n’est pas l’avis de ceux, comme Hocquenghem autrefois,

qui disent : « L’homosexualité, c’est révolutionnaire. » L’homo-

sexuel étant réprimé à cause de sa sexualité, il serait porteur

d’un potentiel de subversion, de transformation radicale.

C’est très présomptueux. Effectivement, à cause de la

sexualité, ton regard est dévié de la norme, ça peut t’ap-

porter une richesse et une tolérance, mais de là à être

révolutionnaire ! Ou alors on a juste loupé le coche, toute

tentative de subversion dissoute dans le technocapita-

lisme… On ne peut pas dire qu’il y ait du révolutionnaire

dans les aspirations homosexuelles au mariage, à la pma,

 

1. Film sorti en 2015, inspiré d’un roman de Patricia Highsmith : voir chapitre 10.

questionsociale et questionsexuelle 205

 

à la gpa. Toute l’énergie mise dans ces combats, c’est

important, mais tellement secondaire par rapport à ce

qui nous attend… Il ne faut pas qu’une sexualité minori-

taire devienne le moteur unique de nos vies, et surtout pas

aujourd’hui où toute l’énergie des bonnes volontés prêtes

à s’atteler à changer notre trajectoire est aussi précieuse.

Je ne veux pas dire qu’il faudrait « choisir » ses combats,

mais ce qui arrive à l’espèce humaine est sans précédent,

on est quelque part obligé de chercher très rapidement de

la cohésion, au-delà de toute considération de genre ou de

sexualité ; en gros, on doit faire très vite de très gros efforts

de sensibilité, de justesse, et d’abnégation quelque part, ce

qui n’est pas tellement notre fort, à tous…

 

Tu vas à la Gay Pride ?

J’y vais, mais l’élan du début n’y est plus. Depuis quelques

années, des collectifs ont créé une Gay Pride de nuit parce

qu’ils trouvaient que la Gay Pride avait été récupérée et

avait perdu son côté militant. C’est la soirée avant la Gay

Pride, ça finit vers minuit et ça réunit beaucoup moins

de gens, avec quand même, au fil des années, de plus en

plus de participants. La Gay Pride cette année, sur quatre-

vingts chars, un seul était spécifiquement lesbien, celui

de Lesbotruck, une initiative qui survit d’année en année

essentiellement grâce à des collectes de dons et du béné-

volat.

 

Un seul char ? On a pourtant l’impression que les associations

lesbiennes sont assez nombreuses.

Oui, mais l’événement qui réunit aujourd’hui le plus de

lesbiennes à Paris, c’est la soirée « Wet For Me », qui existe

je crois depuis cinq ans, avec mille personnes réunies pour

faire la fête, avec dj’s, musique… ce n’est pas l’aspect mili-

tant qui les anime.

206 homo

 

« Wet » comme « mouillé » ?

Oui, l’allusion sexuelle est évidente. On peut voir une

émancipation féminine dans le fait de pouvoir aujourd’hui

parler de sexe, de désir, de jouissance dans les termes les

plus crus. On peut aussi y voir une panne des sens, du sen-

timent ou de l’inspiration.

 

PMA, GPA, etc.

Tu faisais allusion à la pma et à la gpa : qu’est-ce que tu en

penses ?

Tout ce qui doit faire appel à des techniques, à un appareil-

lage technologique, ça me dérange. Je ne pense pas du tout

que ce soit une avancée réelle pour les lesbiennes, ça ne va

pas favoriser l’acceptation.

 

Pourquoi ça te gêne, le recours à des techniques de pointe ? Un

argument de beaucoup de lesbiennes et de gays, c’est : « Puisque

ça existe, et que c’est pour nous une possibilité qu’avant nous

n’avions pas, on la veut et on y a droit. »

Justement, c’est ce à quoi nous pousse cette société :

« Puisqu’on peUt le faire, faisons-le. » Ce n’est pas du tout

une manifestation philanthropique, un pas en avant ou

un progrès spirituel, c’est la technologie qui impose ce qui

doit être moralement juste et désirable. On croit penser

librement, vouloir ceci ou cela, mais c’est la société qui

nous pense. Je ne comprends pas qu’on puisse y voir une

avancée pour les lesbiennes. Aller à l’hôpital comme si on

était souffrante, subir toute une batterie d’examens, ren-

contrer des psychologues… Moi je suis pour qu’on arrive

à avoir des enfants sans passer par un appareillage tech-

nologique et médical. On vit dans ce délire que tous nos

désirs devraient être assouvis. On passe par une banque

de sperme. Banque, tu te rends compte du mot ! Être les-

bienne, pourtant, c’est aussi le fait qu’effectivement, entre

deux femmes, avoir des enfants c’est un peu plus compli-

questionsociale et questionsexuelle 207

 

qué, c’est une réalité. Aujourd’hui on nous propose des

détours techniques. Mais il existe des moyens artisanaux

assez simples, qui pourraient être vendus en pharmacie…

et qui ne le sont pas.

 

Explique…

Un homme est d’accord pour donner son sperme, tu le

récupères, c’est relativement facile, et tu choisis, en calcu-

lant bien la période d’ovulation, de faire une insémination

tranquillement chez toi, avec ta copine et peu de matos. Il

faut se mettre d’accord avec un homme, évidemment. Ça

se fait.

 

Et après, l’homme n’a pas de relation spéciale avec l’enfant ?

Pas forcément, mais ça dépend. Pour moi, ce genre de pra-

tique est plus riche et peut-être plus conflictuel, comparé à

la neutralité clinique de la banque de sperme. Les relations

avec le père peuvent être distantes, comme elles peuvent

être proches, parfois compliquées, mais ça fait partie de

l’existence.

 

Ce que tu dis me fait penser à l’écoféminisme.

Qui recouvre différentes tendances. Dont une qui recom-

mande de se responsabiliser en tant que femme et de ne

pas saturer le monde en ajoutant des enfants à un monde

déjà saturé. Pour certaines femmes, c’est relativement

facile parce qu’elles n’ont pas spécialement envie d’enfants.

Pour d’autres, c’est une vraie décision à la fois très intime

et politique.

 

Tu te vois le faire, toi ?

Sans doute, ça a du sens. Pourquoi est-ce que je mettrais

au monde un enfant aujourd’hui ? Faire le choix de ne pas

avoir d’enfants parce qu’on a toutes les raisons de croire

qu’on aura du mal à lui procurer le nécessaire pour vivre

208 homo

 

bien, je trouve ça responsable et courageux. Et ce n’est pas

comme si on manquait d’enfants qui ont besoin d’attention

et de soutien…

 

Tu as l’impression que les organisations lgbt traitent les ques-

tions comme celles de la pma et de la gpa en faisant confiance

aux techniques de pointe ?

Pour la pma, majoritairement, oui. La gpa, c’est encore

un autre débat, mais qui demeure dans l’ombre du débat

sur la pma, comme s’il suffisait de penser l’un séparément

de l’autre, pour ne pas avoir à affronter les contradictions

absolues posées par la gpa à n’importe quelle féministe.

 

Communauté

Est-ce que tu crois à l’existence d’une « communauté » les-

bienne, gay, homosexuelle… ?

Elle avait peut-être encore un sens il y a trente, quarante

ans… Aujourd’hui, avec Internet, la communauté est écla-

tée, disséminée, traversée par des luttes et des aspirations

contradictoires. S’il y a « communauté », elle est aujourd’hui

constituée des êtres humains du e xxi siècle, massivement

angoissés par l’avenir qui se profile et massivement sourds à

cette angoisse. En gros, le déni de réalité frappe tout et tout

le monde, et les revendications communautaires perpé-

tuent quelque part l’idée d’un monde supposé progresser

en matière de liberté et de tolérance : la réalité, c’est que le

monde du e xxi siècle est injuste, froidement cruel et que

son existence repose sur les pires inégalités !

 

Communauté, ça veut dire quelque chose de commun. Est-ce

que les lesbiennes partagent autre chose qu’une sexualité

minoritaire ? Ou est-ce que la sexualité suffit à faire une com-

munauté ?

Je me demande si ce n’est pas tant notre sexualité mino-

ritaire qui fait communauté aujourd’hui que le besoin de

questionsociale et questionsexuelle 209

 

faire face ensemble, et le plaisir de retrouver une certaine

solidarité.

 

Pourquoi ?

Parce que les combats qui ont animé la communauté

homosexuelle d’hier ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui,

et que les luttes actuelles, pour le mariage gay, contre

l’homophobie, la transphobie, etc., aussi justifiées soient-

elles, s’accordent mal avec les urgences auxquelles

l’humanité doit faire face. Je parle de lutte pour maintenir un

environnement vivable. Chacun pressent quelque part, de

façon plus ou moins consciente, cette nécessité, non ? Et on

retrouve peut-être dans un « réseau solidaire » un sentiment

d’unité ou de cohérence dans un monde complètement taré.

 

Est-ce que cette solidarité fait une communauté ?

Non, mais ça y ressemble. Une communauté à la fois effec-

tive… et virtuelle. Le milieu gay et lesbien est gagné, sapé

par tout ce qui est déréalisation, représentation, société du

spectacle… On n’a jamais vu autant d’images de gays sur

écran, au détriment de ce qu’il pourrait rester des combats

qui ont été menés, d’une réelle mobilisation.

 

Changer de corps / changer de système

Mais, si on lutte pour se faire accepter, plus on est accepté,

moins on lutte, c’est logique. Les questions que tu posais tout

à l’heure, avoir des enfants ou pas, banque du sperme ou pas,

ce ne sont pas des questions que des couples d’hommes ou des

couples de femmes pouvaient se poser il y a cinquante ans.

Maintenant c’est possible, alors on se mobilise pour ça. Et

les transgenres ? Toi qui te méfies des techniques de pointe,

transitionner suppose la chirurgie, les hormones… une tech-

nologie lourde.

Comme je te disais, ce qui m’interpelle aujourd’hui, c’est

l’influence et la domination de la technologie dans l’orien-

210 homo

 

tation de nos choix. La transidentité a toujours existé et,

dès l’Antiquité, des sociétés ont utilisé des opérations pri-

mitives de réattribution de sexe, donc c’est compliqué de

critiquer des techniques qui permettent de transitionner

sans danger… Mais il y avait à la même époque d’autres

sociétés où le sexe physique ne définissait ni le genre ni le

rôle de la personne. Il y a des trans et des personnes inter-

sexes qui essayent aujourd’hui de faire en sorte que leur

identité soit reconnue sans forcément passer par une réat-

tribution de sexe, et beaucoup d’entre elles expliquent que

leurs difficultés viennent avant tout des conditions sociales

et culturelles. Changer de sexe aujourd’hui, c’est passer

par toute une batterie d’examens médico-psychologiques,

des consultations, des interventions chirurgicales lourdes

et une dépendance aux grands labos pharmaceutiques,

ça n’est pas rien, même si pour certaines personnes c’est

parfois la seule alternative au suicide.

Malgré tout, je me demande dans quelle mesure, et à

quel degré de conscience, la toute-puissance technicienne

travaille-t-elle à supprimer ce travail psychique, de plai-

sir et de douleur, qui est de vivre dans son corps, dans

un corps, quel qu’il soit… Il y a ce paradoxe au sein de

la question du genre et du transgenre : si le genre est une

construction sociale et les sexes égaux, qu’est-ce que ça

change que j’aie un pénis, un vagin, les deux ? Qu’est-ce

qui fait que je ne peux pas vivre avec l’un ou l’autre ? On

doit continuer à travailler sur les inégalités entre hommes

et femmes et sur le contexte social, d’autant plus qu’il est

instable, que l’ouverture et la tolérance supposées de nos

sociétés peuvent basculer très rapidement et que, de façon

très pragmatique, on va dans les années à venir vers une

pénurie de matières premières qui touchera tous les sec-

teurs, technologique, chirurgical et pharmaceutique entre

autres.

questionsociale et questionsexuelle 211

 

Pourquoi as-tu choisi comme titre à cet entretien « Anthro-

polesbos » ? L’idée d’anthropocène, c’est que maintenant les

êtres humains transforment tellement leurs conditions de vie

sur Terre qu’ils en viennent à rendre leur planète invivable.

C’est là le point fondamental : on continue à entretenir

le mythe du progrès alors qu’on est assis sur des bombes

écologiques, climatiques, informatiques… J’entends tout

le temps dire autour de moi : « On ne va quand même pas

retourner à l’époque des cavernes ! », mais c’est paradoxa-

lement là où on va retourner si on n’agit pas rapidement

en modifiant radicalement nos modes de vie, que ça nous

plaise ou non d’ailleurs, on n’a hélas plus le temps ni le

luxe de choisir. Ce qui supposera d’agir en dehors du sys-

tème technicien, pour retrouver tout un territoire mental

et physique.

 

Tu participes aussi aux mouvements sociaux, tu vas aux

manifs, à celles des infirmières, mais aussi à celles contre la loi

« Travaille » : quel lien fais-tu entre ce type de lutte et l’action

pour la liberté sexuelle ?

Je suis lesbienne et si je suis poussée à devoir revendi-

quer la possibilité de l’être sans qu’on me fasse chier, je

le ferai encore et encore. Mais il y a tellement de raisons

aujourd’hui pour étouffer d’indignation que, d’une cer-

taine façon et au vu de mes limites, j’ai tendance à me

focaliser sur ce qui nous concerne tous et toutes. C’est sans

doute aussi grâce aux combats des minorités d’hier que je

peux dire ce genre de choses aujourd’hui, et j’ai beaucoup

de gratitude pour les gens qui ont œuvré pour la cause des

femmes, trans, homosexuel(le)s.