Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 2 sur 34

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Homo Question so

Chapitre 1

 

Marx, Engels et « l’inverti »

 

Choquante correspondance

Le 22 juin 1869, Friedrich écrit de Manchester à son ami

Karl à Londres :

 

Ainsi donc, tout ce que Wilhelm 1 a réussi, c’est d’obtenir que

les lignes masculino-féminine et totalement féminine des

Lassalliens fusionnent ! […] C’est assurément un « inverti »

tout à fait surprenant que tu m’as envoyé. Ce sont vraiment

des révélations tout à fait contre nature. Les pédérastes

commencent à se compter et trouvent qu’ils constituent

une puissance dans l’État. Seule manquait l’organisation,

mais d’après ce texte, il semble qu’elle existe déjà en secret.

[…] « Guerre aux cons, paix aux trous-du-cul » [en français

dans le texte], dira-t-on maintenant. […] Au reste, il n’y a

qu’en Allemagne qu’un type de ce genre puisse monter sur

scène, ériger en théorie cette saloperie et proclamer : introite

[entrez], etc. Malheureusement, il n’a pas encore le courage

d’avouer qu’il « en » est et se voit obligé, coram publico [en

public], d’opérer « par devant », même s’il ne le fait pas « en

entrant par devant », comme il le dit une fois par erreur. Mais

attends un peu que le nouveau Code pénal d’Allemagne

du Nord ait reconnu les droits du cul [en français], alors il

chantera une autre chanson. Nous autres, pauvres gens du

devant, avec notre naïf penchant pour les femmes, nous

serons alors traités de belle façon. Si Schweitzer était bon

à quelque chose, il faudrait lui faire soutirer, à cet étrange

 

1. Wilhelm Liebknecht (1826-1900), père de Karl Liebknecht.

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bonhomme, les noms et qualités de hauts et très hauts pédé-

rastes, ce qui, étant donné leurs affinités spirituelles, ne lui

serait certainement pas difficile 2.

 

Début e xxi siècle, si le lecteur peu au fait des détails de

l’histoire allemande ne comprend pas grand-chose à cette

correspondance, il en ressort choqué. Nous aussi. Mais

l’intelligence théorique ne consiste pas à dénoncer les pré-

jugés autrefois monnaie courante, plutôt à repérer ceux

qui règnent à notre époque. Notre but n’est pas de juger,

seulement de comprendre le présent en faisant un détour

par le passé.

En Allemagne, vers 1860, le mouvement ouvrier est

composé de syndicats naissants, fragiles, et d’associations

nombreuses mais éphémères, agissant en alliées et rivales

d’une bourgeoisie libérale privée d’un pouvoir politique

qu’exerce un régime autocratique.

Qui plus est, la question nationale « surdétermine » la

question sociale. Dans une Allemagne non unifiée, le nord

est dominé par la Prusse autoritaire (qui possède aussi la

Rhénanie), et le reste est divisé en plus d’une trentaine

de royaumes et de principautés. À côté, l’Autriche, liée à

la Hongrie dans un empire « multi-national », géant décli-

nant.

Tel est le contexte dans lequel naît en 1863 la première

organisation ouvrière ayant une implantation effective

dans une grande partie du pays, l’Association générale des

travailleurs allemands (adav selon ses initiales allemandes),

dirigée par Ferdinand Lassalle. Le programme est celui

du travail associé, « quand la classe ouvrière devient son

propre employeur ». Ces producteurs associés étendraient

peu à peu leur activité à toute l’économie, sans la bourgeoi-

sie mais avec l’aide de l’État, dont « c’est […] le devoir […]

 

2. Karl Marx et Friedrich Engels, Correspondance*, t. X, janvier 1869-juin 1870.

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de prendre dans ses mains, pour l’encourager et la déve-

lopper, la grande affaire de la libre association individuelle

de la classe ouvrière et de se fixer pour devoir le plus sacré

de vous offrir [aux ouvriers] les moyens et la possibilité de

votre auto-organisation et auto-association 3. »

L’adav cherchait l’appui de Bismarck contre la bourgeoi-

sie, et Lassalle estimait même suffisamment le « chancelier

de fer » pour lui adresser copie de chacun de ses écrits. Pour

Marx, « c’était un non-sens de croire que l’État prussien

puisse entreprendre une action socialiste directe 4 ». À l’in-

verse, les socialistes que soutenait Marx (non sans critique)

disaient promouvoir l’activité autonome des ouvriers.

Pour August Bebel et Wilhelm Liebknecht, fondateurs en

1869 du Parti social-démocrate d’Allemagne, le suffrage

universel servait à rendre le prolétariat politiquement indé-

pendant afin d’exercer un jour par lui-même le pouvoir

politique pour réaliser son programme économique.

 

Les conséquences d’un « acte indécent »

Une des figures marquantes de l’ adav est Johann-Baptist

von Schweitzer (1833-1875).

Après avoir étudié le droit, puis publié un livre sur la

religion, Schweitzer est actif dans des cercles ouvriers à

Francfort, préside un club de gymnastique, fonde en 1861

une association d’éducation ouvrière et travaille à fédérer

de tels cercles dans toute l’Allemagne. Son but est double :

renforcer le sentiment national… et pousser à la lutte de

classes, entendue comme une opposition des ouvriers aux

bourgeois, tout en cherchant l’appui de l’État contre ces

bourgeois. Schweitzer et ses amis ne voient aucune contra-

diction entre d’une part promouvoir l’unité et la capacité

 

3. « Lettre ouverte aux ouvriers » (1863), citée par Franz Mehring, Histoire de la

social-démocratie allemande de 1863 à 1891*.

4. Lettre de Marx à Kugelmann, 23 février 1865, in Karl Marx, Jenny Marx,

Friedrich Engels, Lettres à Kugelmann, Éditions sociales, 1971.

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de défense du peuple allemand, et d’autre part soutenir les

intérêts spécifiquement ouvriers.

Devenu en 1862 un des pionniers de la social-démo-

cratie dans la région de Francfort, Schweitzer est arrêté.

Deux témoins l’accusent d’avoir incité dans un parc un

garçon de 14 ans à un « acte indécent ». L’adolescent (ou le

jeune homme, car son âge s’avère incertain) a disparu, on

ignore tout de lui, Schweitzer nie les faits, pourtant il est

condamné à deux semaines de prison pour atteinte aux

bonnes mœurs. La société de gymnastique l’ostracise, et en

1863 la section de Francfort de l’adav refuse son adhésion.

À l’insistance de Lassalle, qui voit en cet infréquentable

une bonne recrue, Schweitzer est accepté à la section

de Leipzig 5. Mais quand il veut venir prendre la parole

à Francfort, Strauss, le responsable local de l’adav, exige

ce qu’il appelle une « césarienne 6 » : « Bien que beaucoup

d’entre nous connaissions ses capacités, nous ne pouvons

pas utiliser sa personne. Ici, il est mort. »

Réponse de Lassalle à Strauss : « L’anormalité attribuée

au Dr V. Schweitzer n’a absolument rien à voir avec son

comportement politique. […] Quel rapport y a-t-il entre

une pratique politique et l’anormalité sexuelle ? »

Lassalle écrit directement à Schweitzer :

 

Je ne connais que ce que j’ai lu dans les journaux, et ignore

ce qui est vrai ou non. Mais si ce que les journaux ont dit à

l’époque des raisons de votre condamnation est vrai, je ne sais

qu’une chose : le penchant regrettable et à mon goût incom-

préhensible qui vous est imputé fait partie de ces délits qui

 

5. Entre autres qualités, Schweitzer venait d’écrire un roman politique,

Lucinde, ou le Capital et le Travail, que Lassalle jugeait de bonne propagande,

et qu’il publia à ses frais.

6. Les citations qui suivent, traduites par nos soins, sont extraites de Hubert

Kennedy, « Johann Baptist von Schweitzer, The Queer Marx Loved to

Hate »*.

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n’ont absolument rien à voir avec le caractère politique d’un

homme. Dans une organisation politique, une telle réaction,

contre un homme de votre caractère et de votre intelligence,

prouve à quel point les idées politiques sont encore chez nous

confuses et bornées. En tout cas, en ce qui me concerne, quoi

que puissent dire les membres de notre association à Franc-

fort, je ne cacherai jamais le fait que j’ai pour vous le plus grand

respect et vous tiens en haute estime, et je vous autorise donc à

montrer cette lettre à qui vous le désirez. J’ai écrit à Francfort

dans cet esprit, je n’ai pas caché ma désapprobation, et j’espère

que cette lettre aura à l’avenir le résultat souhaité.

 

Lassalle entretient ensuite avec Schweitzer des relations

amicales et prouve sa confiance en lui demandant de le

représenter à l’anniversaire de l’ adav à Francfort, et en le

faisant désigner au comité directeur de l’association.

 

Critique politique et mauvaise réputation

Un an plus tard, en 1864, après la mort subite de Lassalle,

tué lors d’un duel, Schweitzer prend la tête de l’organi-

sation, et en propose la présidence à Marx, qui refuse.

Pourtant Marx, Engels et Liebknecht acceptent de colla-

borer au Sozialdemokrat, journal dirigé par Schweitzer sans

être l’organe de l’ adav.

Dans un courrier à Marx du 15 février 1865, Schweitzer

dit reconnaître l’autorité de Marx « sur les questions

théoriques », non sur « les questions pratiques de la tactique

immédiate », qui ne peuvent se comprendre qu’à condition

d’être « au centre du mouvement ». Quand une semaine plus

tard le Sozialdemokrat, sous la plume de Schweitzer, fait

l’éloge de Bismarck, Marx se retire du journal, suivi de

Liebknecht. Schweitzer, écrit Marx le 18 février 1865, est

« incorrigible (sans doute de connivence avec Bismarck) ».

Quatre jours plus tard, Engels répond : « Ce type a pour

tâche de nous discréditer, et plus on traînaille avec lui, plus

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on s’enfonce dans la merde. » Marx renchérit le 10 mars en

traitant Schweitzer de « chien merdeux » : « Il faudrait que tu

envoies quelques bonnes histoires sur ce mec-là à Siebel 7,

qui devra les colporter dans les différents journaux. »

Sachant quelles rumeurs compromettaient Schweitzer

depuis le scandale de 1862, la nature des « bonnes histoires »

sollicitées par Marx ne laisse guère de doute. Le chef de

l’adav sentait le soufre, et « l’affaire » ne cessait de refaire

surface.

En novembre 1865, Schweizer est condamné à un an

de prison pour ses attaques contre le gouvernement : une

amnistie le libère en mai suivant. En 1867, président de

l’adav, élu au nouveau parlement de l’Allemagne du Nord,

il est l’un des premiers députés se réclamant du socialisme

en Europe.

En 1867, il publie un compte-rendu du Capital en douze

articles. Marx écrit à Kugelmann le 17 mars 1868 que son

« ennemi personnel » le comble d’éloges, et concède à Engels

que Schweitzer, « malgré quelques erreurs ici et là, a étudié

la chose à fond, et sait où situer le centre de gravité ». Cepen-

dant, quand Schweitzer déclare à Marx qu’il le considère

comme « la tête du mouvement ouvrier européen », l’auteur

du Capital n’y voit qu’une manœuvre. Il faut à cet homme,

écrit-il à Engels, « son mouvement ouvrier à lui » : il ne suffit

pas d’être « incontestablement le dirigeant ouvrier le plus

intelligent et le plus énergique en Allemagne actuellement »,

encore faut-il « choisir entre la secte et la classe ».

Comment un homme décrit par Franz Mehring,

pourtant indulgent 8, comme souffrant d’une « grande

impopularité […] dans les cercles ouvriers » et « très peu

aimé des ouvriers » a-t-il pu rester à la tête d’une des pre-

 

7. Karl Siebel (1836-1868), ami de Marx, contribue à la diffusion du Capital en

Allemagne.

8. Sur le point de vue de Franz Mehring (1846-1919), socialiste puis

spartakiste, voir notre bibliographie.

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mières organisations de travailleurs en Allemagne, plus

nombreuse et mieux structurée que ses rivales ? Probable-

ment parce que son programme de coopératives soutenues

par l’État, ce « socialisme par en haut », répondait aux aspi-

rations des prolétaires d’alors.

Marx écrit à Schweitzer le 13 octobre 1868 :

 

Je reconnais absolument l’intelligence et l’énergie avec les-

quelles vous agissez dans le mouvement ouvrier. […] Je vous

ai toujours traité comme un homme de notre parti, et je n’ai

jamais lâché un mot sur nos points de divergence. Et pourtant

ces points de divergence existent.

[…] Après un sommeil de quinze ans, le mouvement ouvrier a

été tiré de sa torpeur en Allemagne par Lassalle – et c’est là son

mérite impérissable. Cependant il commit de grosses fautes

[…] Il [prit comme] point central de son agitation : l’aide de

l’État, au lieu de l’action autonome du prolétariat. […] Il affir-

mait que cette formule était réalisable dans le plus proche

avenir. Or donc, l’État en question ne fut rien d’autre que

l’État prussien. C’est ce qui l’obligea à faire des concessions à

la monarchie prussienne, à la réaction prussienne (parti féo-

dal) et même aux cléricaux 9.

 

Malgré sa bienveillance, Mehring présente la direction de

l’adav par Schweitzer comme une « dictature morale », puis

une dictature tout court, dont le président finit en « chef de

secte borné » d’un parti à l’évolution de plus en plus néga-

tive. À la longue, l’adav s’avère inadaptée à la croissance

d’un mouvement de plus en plus autonome, amené par la

logique de la lutte des classes à affronter les bourgeois et

donc un État qui réprime les grèves, interdit les réunions

et emprisonne les militants.

 

9. Karl Marx , « Lettre à Johann-Baptist Von Schweitzer » (disponible sur le site

marxists.org).

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En particulier, même quand il favorise la formation de

syndicats, Schweitzer appuie des regroupements épars ou

dissidents sans chercher à rassembler la classe en un bloc

comme le fera ensuite la social-démocratie allemande.

Vers la fin des années 1860, l’ adav, en décalage avec la réa-

lité du mouvement social, subit une scission, suivie d’une

réunification en juin 1869.

C’est cette crise qu’évoque la lettre d’Engels citée

au début. Il qualifie les dissidents revenus ensuite au

parti de « ligne féminine » parce qu’influencée par Sophie

von Hatzfeldt, dite « la Comtesse rouge » (1805-1881),

par opposition à la ligne « masculino-féminine », celle de

Schweitzer, allusion à la rumeur sur l’orientation sexuelle

du dirigeant de l’adav. Depuis 1862, en effet, l’incident

de Francfort, embelli et aggravé, donne lieu à des com-

mentaires et médisances dont Engels prend plaisir à se

faire l’écho.

 

Marx et Engels « homophobe » ?

L’accusation et le mot seraient anachroniques. Marx écri-

vait dans les « Manuscrits de 1844 » :

 

Dans le comportement à l’égard de la femme, proie et servante

de la volupté commune, s’exprime l’infinie dégradation de

l’homme vis-à-vis de lui-même, car le secret de ce compor-

tement trouve sa manifestation non équivoque, décisive,

évidente, nue, dans le rapport direct et naturel de l’homme à

la femme, et dans la manière dont le rapport direct et naturel

des sexes est conçu. Le rapport immédiat, naturel, nécessaire

de l’homme à l’homme est le rapport de l’homme à la femme.

[…] Le rapport de l’homme à la femme est le rapport le plus

naturel de l’humain à l’humain 10.

 

10. Karl Marx, Économie et philosophie, in Œuvres, Économie, t. II, Gallimard,

1968.

questionsociale et questionsexuelle 23

 

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », aimait dire

Marx : reste à comprendre ce qui est humain. Voulant trai-

ter de ce qui fait l’humanité, son manuscrit de jeunesse

considère comme naturel, en tout cas « le plus naturel », le

rapport que nous appelons aujourd’hui hétérosexuel (mot

inexistant en 1844), et qui serait qualifié de « construction

sociale ».

Quarante ans plus tard, le propos d’Engels est carré-

ment hostile aux relations de même sexe : dans la famille

athénienne, « l’avilissement des femmes eut sa revanche

dans celui des hommes et les avilit jusqu’à les faire tomber

dans la pratique répugnante de la pédérastie et se désho-

norer eux-mêmes en déshonorant leurs dieux par le mythe

de Ganymède 11 ».

Quant à l’« inverti » dont parle Engels, il s’agit de l’au-

teur d’une brochure que Marx lui a envoyée, Karl-Maria

Ulrichs (1825-1895), l’un des premiers défenseurs et théo-

riciens de ce que l’on nommera plus tard homosexualité.

Ulrichs était d’ailleurs intervenu au procès de Schweitzer.

Entre 1864 et 1879, il publie une série de brochures expo-

sant la théorie d’un « troisième sexe », celui des Urnings

(uraniens ou uranistes), caractérisés par « une âme fémi-

nine dans un corps masculin ». En 1867, il présente sa thèse

au congrès des juristes allemands, sans succès.

Face à ces tentatives, l’attitude de Marx et Engels oscille

de l’indifférence à l’aversion.

 

Exclusion

La guerre de 1870 va accélérer les évolutions politiques.

L’adav faisant appel à l’État pour soutenir la cause ouvrière,

 

11. Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État,

1884 (disponible sur le site marxists.org). Dans ce livre comme dans les

« Manuscrits de 1844 », la défense des femmes (et chez Engels la critique de la

famille monogame) sert de point de départ et de justification à l’ignorance de

l’homosexualité masculine (et pour Engels à sa dénonciation).

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il était logique qu’en retour elle le soutienne en cas de conflit

militaire. Le Parti social-démocrate d’Allemagne réagit

différemment. Au Reichstag de l’Allemagne du Nord, le 19

juillet, alors que les élus lassalliens (dont Schweitzer) votent

les crédits militaires, August Bebel et Wilhelm Liebknecht

s’abstiennent, mais cette position leur est reprochée dans

leur propre parti. L’un et l’autre sont arrêtés pour trahison

en décembre 1870. L’opposition à la guerre leur vaudra des

peines de prison, ainsi qu’à d’autres socialistes et militants

ouvriers. Aux élections suivantes, en mars 1871, tous les

candidats socialistes sont battus.

Après la guerre, la dynamique de l’adav touche à sa fin.

Il n’y a plus de place pour un espoir d’« économie ouvrière »

financée sur fonds publics au sein du capitalisme. Usé,

Schweitzer annonce en mars sa décision de ne plus diriger

l’adav. Il en sera même exclu en mai 1872, désavoué par

les siens.

Entamant une seconde carrière, Schweitzer devient un

dramaturge joué et apprécié. En 1858, il était déjà l’auteur

d’Alcibiade, où le héros préfère l’amour d’un esclave à celui

d’une femme. Comme ses romans antérieurs, ses pièces

sont « à message », mais il écrit au moins autant dans un but

alimentaire que propagandiste. En 1872, il épouse Antonie

Menschel, sa fiancée de longue date. Quoique retiré de

la vie politique, il approuve publiquement le rapproche-

ment puis la fusion de l’adav et du Parti social-démocrate,

d’où naît en mai 1875 à Gotha le Parti socialiste ouvrier

d’Allemagne 12. La direction du sapd fait la part belle aux

lassalliens, qui sont trois sur les cinq membres du comité

directeur, et son programme la part belle au lassallisme,

puisqu’il revendique la création de coopératives « sous le

contrôle démocratique du peuple des travailleurs » mais

 

12. En 1890, le sapd devient le Parti social-démocrate d’Allemagne (spd), nom

qu’il porte encore.

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subventionnées par l’État. Deux mois plus tard, Schweitzer

meurt d’une pneumonie, laissant des dettes à sa veuve.

Aucun ouvrier n’assiste à son enterrement.

 

Réformisme partout

Johann-Baptist von Schweitzer est un oublié de l’histoire.

La mémoire militante et théorique a retenu la Critique

du programme de Gotha par Marx, son attaque ultérieure

de « la maladie parlementaire » sévissant dans le parti 13,

et l’intégration progressive du spd dans la société alle-

mande, jusqu’à son acceptation de la guerre en 1914. Les

« marxistes » voteront les crédits militaires en août 1914

comme l’avaient fait les « lassalliens » en juillet 1870.

Ce n’est qu’aujourd’hui qu’apparaissent à la fois la dif-

férence et la parenté entre l’adav et la social-démocratie

« marxiste » : deux façons opposées de promouvoir le travail. 

« On abandonne le point de vue de l’action de classe pour

retourner à celui de l’action de secte 14 », reprochait Marx en

1875 au projet de programme de Gotha. Marx a toujours

mis en avant le « mouvement réel » contre la secte. Mais de

quelle réalité s’agit-il ? La social-démocratie évitait le sec-

tarisme en se mettant en phase avec le « mouvement réel »

d’une classe ouvrière… alors dominée par le réformisme. 

Son programme minimum était d’obtenir du capital le

plus possible pour le travail, éventuellement par une coges-

tion syndicats-patrons. Son programme maximum était

une société du travail associé, généralisé, démocratique et

planifié. La montée en puissance du mouvement ouvrier

syndical et politique, pour Marx, préparait cet avènement.

L’association autonome du travail avait connu un début

de mise en pratique dans la première moitié du e xix siècle,

 

13. Lettre circulaire de Marx et Engels aux dirigeants sociaux-démocrates,

septembre 1879 (disponible sur le site classiques.uqac.ca). 14. Marx-Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éditions sociales, 1972.

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en France notamment. Après 1848, la poussée de la grande

industrie rendait caduc le rêve de « producteurs associés »

triomphant progressivement de l’économie bourgeoise, et

il était absurde de vouloir lui rendre corps grâce à des sub-

ventions étatiques. Ce que Marx ne pouvait pas anticiper,

c’est que les socialistes post- et anti-lassalliens eux aussi

allaient attendre l’essentiel de l’État : il est dans la logique

réformiste de demander à la puissance publique de garantir

(et de réglementer) ce que les luttes ouvrières auront gagné

contre les patrons.

Dans tout cela, que représentait la « question sexuelle » ?

Bien peu de chose. Aucun des protagonistes de « l’affaire

Schweitzer » n’y voyait un sujet digne d’intérêt. En la

personne de Schweitzer, Lassalle soutenait un de ses par-

tisans, et Marx et Engels n’étaient guère regardants sur le

choix des armes contre un adversaire. Affaire privée pour

l’un, source de ricanement et de petites calomnies pour

les autres, autant de façons d’ignorer une question qui ne

pouvait alors être posée. Pour que naisse « l’homosexua-

lité » comme réalité sociale (et, on le verra, politique), il

fallait que cette question soit prise dans une dynamique

plus globale, il fallait une profonde transformation de la

société. Au milieu du e xix siècle, ni la notion ni les mots

pour la dire n’existaient encore. C’est seulement en 1869,

date à laquelle Engels écrit la première lettre citée, que les

termes hétérosexualité et homosexualité sont inventés et

théorisés par Karl-Maria Kertbeny.

L’histoire du concept et du mot allait commencer.