Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 22 sur 34

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Homo Question so

Chapitre 15

 

« Aujourd’hui y a plus moyen ! »

 

(Entretien avec Fabrice)

 

J’aimerais que tu parles de ce que c’est qu’être ouvrier et

avoir des pratiques homosexuelles ; comment tu vis cela, par

exemple sur ton lieu de travail ?

Sur mon lieu de travail, pendant longtemps, ça n’existait juste

pas. Contrairement à ce que j’ai pu lire dans « Homosexua-

lité sidérurgiste » sur les ouvriers dans l’État de l’Indiana 1, je

n’ai jamais entendu parler au boulot de jeux de drague entre

mecs. Je n’ai jamais non plus vraiment été confronté à des

harcèlements ou des cassages de gueule. Pour le meilleur ou

pour le pire, ça avait l’air d’être un peu plus folichon que ce

que je vis sur les chantiers : c’est-à-dire le néant total.

 

Il n’y a pas de sexualité, aujourd’hui, dans l’usine en France ?

Il faut tout d’abord préciser où je bosse : toujours en intérim

et plutôt sur des chantiers. J’ai souvent bossé en usine, mais

toujours avec des entreprises extérieures pour installer ou

réparer des machines, jamais à la chaîne, jamais embau-

ché par l’usine elle-même. Je ne suis jamais resté au même

endroit plus de quatre mois. C’est donc assez différent de

ce qui est décrit dans « Homosexualité sidérurgiste », où des

ouvriers bossent dans le même endroit depuis des années

et apprennent à se connaître ; il y a des choses qui se déve-

loppent, choses que je n’ai jamais vues dans mon boulot.

 

1. Voir le chapitre 9, « Homosexualité sidérurgiste ».

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Mais tu as donc travaillé dans beaucoup d’usines et entre-

prises différentes, et tu n’as jamais croisé l’homosexualité ?

Ben non. J’ai beaucoup fantasmé sur des gars, mais…

 

Ce n’est donc pas un manque d’attention ?

Non, je suis quand même particulièrement attentif ! J’ai

commencé à bosser en 2003, mais la première fois que j’ai

dû dire à un collègue de boulot que je pouvais avoir une

sexualité avec des mecs, ça devait être en 2009, il y a huit

ans. Pendant longtemps mon homosexualité n’existait pas,

c’était inimaginable de pouvoir en parler au travail.

 

Ça se matérialisait comment ?

Quand tu fais la connaissance de collègues de boulot, assez

rapidement on te demande : « Alors t’as une famille ? T’as

des enfants ? Une femme ? » Pendant longtemps, pour moi,

la réponse c’était : « Ben non, j’suis célibataire. » Ça me fai-

sait péter les plombs cette espèce de schizophrénie ! Mais

aujourd’hui y a plus moyen. Quand j’arrive sur un chantier,

je ne dis pas : « Salut, c’est moi, j’suis pédé ! », mais en tout

cas quand la question se pose je ne l’évacue plus.

 

Pourquoi aujourd’hui ? Est-ce que c’est la période qui a

changé, ou simplement que tu as mûri et pris de l’assurance ?

La période qui aurait changé ? Entre le début des années

2000 et aujourd’hui, je n’ai pas franchement l’impression

qu’il y ait eu de grands changements sociétaux sur la ques-

tion ! Non, effectivement, ce qui a changé, c’est moi et mon

assurance. On peut dire que je pars de loin et en tout cas,

chez moi, ça prend du temps…

 

Les collègues à qui tu dis ça, ils te font la gueule ? Ils veulent

te casser la gueule ?

Je flippais de ça ! Mais, en fait, depuis que je réponds :

« Non, j’ai un copain » ou « J’ai souvent des copains », la réac-

questionsociale et questionsexuelle 215

 

tion c’est de l’étonnement, mais avec parfois des réactions

comme : « Ah ben c’est bien ! » ou « Ah, c’est pas grave. » Ben

non, c’est pas grave ! En général, ça n’enchaîne pas tout de

suite, ça peut provoquer un silence, c’est plutôt le lende-

main que des questions arrivent… ou pas. Il y a beaucoup

de curiosité, ils veulent savoir comment ça se passe avec des

gars, avec des questions passionnantes du genre : « Est-ce

que les mecs sont aussi chiants que les meufs ? »…

Il y a quelques semaines, un collègue arrive avec un

tee-shirt de la Légion, un ancien militaire ; je n’avais pas

tellement envie d’aborder ce sujet avec lui, mais lui il avait

plutôt l’air de m’apprécier ; il en vient à me demander si

j’ai une copine ou une femme. Je lui réponds que j’ai un

copain et lui, tranquillement, lance : « Ah ben c’est bien ! »,

et d’embrayer : « Et il habite où ton copain ? »… Sa mère

habitait dans le même coin, il trouvait ça cool !

 

Et la présumée homophobie des prolétaires ?

Pour l’instant ça ne m’est jamais arrivé de me faire

embrouiller parce que je suis homo. À côté de ça, je ne

pense pas que ce soit juste un truc fantasmé, cette crainte

qui, pendant des années, m’a empêché d’en parler au

boulot. Durant tous les moments un peu collectifs dans

le cadre du travail, ces moments de sociabilité où ça rigole,

où on parle de tout et de rien, il y a un truc tacite, général,

c’est que les homos c’est dégueulasse. Les blagues sur les

homos, bien salaces, sont très présentes. Certains partent

même dans des délires, s’imaginant mettre la misère à des

homos.

 

Mais quand on en connaît un en particulier…

Alors ils ne la ramènent plus trop. Mais il faut encore rap-

peler que je suis intérimaire, que les gars que je croise, il y a

de grandes chances pour que je ne les revoie plus jamais de

ma vie, eux aussi le savent, peut-être que ça joue.

216 homo

 

Ça pourrait aussi jouer dans le sens inverse.

C’est vrai. Mais ce que je veux dire, c’est que surtout ça n’a

pas le temps de faire le tour de l’usine ou du chantier. La

plupart ne me connaissent pas ou pas vraiment, c’est donc

moins intéressant d’aller colporter un ragot sur ma poire.

Et puis, souvent, j’en parle à tel ou tel collègue dans une

discussion interindividuelle, il n’y a pas l’émulation col-

lective qui pourrait donner des forces à quelques réflexes

à la con. Ouf, ça ne m’est encore jamais arrivé qu’on me

branche sur ma vie privée au milieu de la grande tablée du

réfectoire… En même temps, peut-être qu’il ne se passerait

rien de spécial…

Mais surtout, il y a peut-être autre chose qui entre en

ligne de compte, et d’autres témoignages me font penser

ça : je ressemble à un mec, à un ouvrier tel qu’on peut l’ima-

giner, je parle avec une voix grave, je n’ai pas les cheveux

roses ni les ongles vernis. Je me demande comment ça se

passerait si ce n’était pas le cas, si je laissais plus aller mes

côtés féminins. C’est sans doute plus difficile d’assumer

une certaine féminité au boulot que de dire que, quand tu

rentres chez toi, tu vas baiser avec un gars. Un copain trans,

et électricien dans le bâtiment, travaillait normalement,

jusqu’au jour où on a su que sur sa carte d’identité il y avait

un nom de nana ; à partir de là, ç’a été la misère totale pour

lui, blagues, traquage au quotidien, jusqu’à ne plus pouvoir

rester. Là ce n’était donc pas strictement la question de la

sexualité qui posait problème, mais plutôt cette question

de féminité/masculinité. Les autres échos que j’ai de gars

qui bossent dans des boulots majoritairement masculins,

c’est la même galère partout. Soit c’est complètement tu,

soit c’est hyper marginal. Une fois, sur un site de rencontre,

j’ai fait connaissance avec un gars qui bossait dans une

usine où j’avais travaillé, et lui il assumait encore moins sa

sexualité, au taf personne n’était au courant. Même notre

rencontre, il la voulait « scred » [discrète], c’est-à-dire qu’on

questionsociale et questionsexuelle 217

 

ne soit pas vus ensemble. Il semble que d’autres qui bossent

dans des milieux majoritairement féminins (infirmiers,

aides-soignants, ou dans la vente par exemple) vivent plus

facilement la question de leur sexualité ou une certaine

part de leur féminité. Alors que, là où je bosse, je n’ai jamais

croisé d’autres gars parlant de leur homosexualité. Je me

demande si c’est la même situation qui est vécue par les

lesbiennes. D’un côté, assumer ma sexualité au taf m’ap-

paraît donc, pour l’instant, bien plus simple que tout ce

que j’ai pu craindre pendant des années. Mais d’un autre,

cette crainte, cette pression sociale, je ne suis pas le seul

à la ressentir ; sinon pourquoi tant de gars resteraient au

placard ? Pour ce qui est de la sexualité, dans le cadre de

mon boulot, j’ai l’impression que c’est le flip qui joue le rôle

de la répression, bien plus que la répression elle-même.

Pour la féminité, ça m’a l’air d’être une autre paire de

manches. Ça me fait penser à une anecdote dans un de

mes jobs. C’était un boulot d’atelier, on cassait la croûte

tous ensemble dans le réfectoire. C’était une des premières

fois que j’avais parlé de ma sexualité à un des collègues.

Mais c’était le seul, les autres n’étaient pas au courant.

Ce jour-là justement, je sais plus comment, mais c’en

était arrivé à parler d’homosexualité. Paulo nous faisait

toute une démonstration sur comment il était certain de

pouvoir reconnaître un homo sans que celui-ci le lui dise.

« Mais enfin Paulo, comment tu fais pour savoir qu’untel

ou untel est homo ? – Ben ça se voit, c’est tout ! » L’autre

collègue me lançait des regards, s’attendant à ce que ça

dérape d’une minute à l’autre. Mais au final non, encore

un peu en manque d’assurance, j’ai raté la réplique qui

aurait fait sensation : « Et moi alors, qu’est-ce que tu vois ?

Je suis homo ou pas ? » Visiblement, ce qu’il voyait comme

indice de l’homosexualité ne lui avait pas permis de repérer

la mienne ! Tout ça pour dire que je pense que, comme

Paulo, beaucoup s’imaginent que tous les homos doivent

218 homo

 

plus ou moins correspondre à un certain stéréotype, être

un minimum efféminé. Et c’est peut-être ça au final qui les

dérange le plus…

 

Et hors de l’entreprise ? Là aussi j’imagine que ton appar-

tenance de classe influe sur les pratiques sexuelles ? Quand

on est ouvrier dans une petite ville de province, on ne vit

probablement pas sa sexualité de la même manière qu’un

webdesigner habitant et travaillant dans le Marais ?

Je n’ai pas croisé tant que ça d’ultra-gros bourges homos,

et je ne sais pas comment ils vivent leur truc, je ne pour-

rais donc pas trop en parler ! Ce qui est sûr, c’est que dans

des endroits où je suis allé un petit peu, par exemple les

lieux de drague, endroits glauques et sombres au fond d’un

parking, ou au bord d’une rivière, connus comme lieux

essentiellement pour baiser, et bien ceux qui viennent là

n’ont pas l’air hyper bourges ! Il y a un truc de classe assez

marqué dans ces endroits-là.

 

Ou alors, s’ils y viennent c’est pour s’encanailler.

Oui, peut-être parce que ça les fait triper, mais ils ont

aussi d’autres moyens de rencontrer des gens. Alors que

ceux que j’ai rencontrés dans ces endroits n’étaient pas

là parce que le côté glauque les faisait kiffer, mais parce

qu’ils n’avaient pas d’autre moyen de rencontrer des gars

et d’avoir un semblant de sexualité.

 

Mais il y a bien des boîtes dans les grandes villes proches de

chez toi ? Les bars gayfriendly n’y manquent pas ?

Oui, si je suis motivé à me taper une heure de route, je peux

trouver ça. Contrairement aux lieux de drague, le public

qui fréquente ces bars et boîtes de nuit est assez mixte en

termes de classe, avec tout de même une majorité issue de

la classe moyenne.

questionsociale et questionsexuelle 219

 

Et alors tu ne fréquentes pas trop ces lieux-là ?

Non pas trop, j’y suis allé parfois… Mais ça me fait rapide-

ment chier et je n’aime pas la musique qu’ils passent !

 

À part la musique, pourquoi ça te fait chier ? Ce ne sont pas

des gens que tu as envie de rencontrer ?

Qui j’ai rencontré là-dedans ?… Un drh de la mairie d’une

grosse ville de la région, un autre gars qui tenait un res-

taurant… peut-être pas trop des gens avec qui j’ai envie de

passer du temps ! [rires] De toute façon, je ne suis jamais

trop allé dans des boîtes de nuit, homo ou hétéro, donc je ne

suis pas le mieux placé pour en parler. Mais j’ai l’impression

qu’il y a de tout, des cadres, mais aussi des ouvriers qui

bossent toute la semaine et qui, le week-end, vont y claquer

500 balles en bouteilles de whisky…

 

Alors comment tu fais pour rencontrer des gars ? Internet ?

Pendant longtemps ç’a été le hasard de la vie, mais le

hasard de la vie c’est vraiment la galère ! Au bout d’un cer-

tain temps, je suis allé sur Internet consulter des sites de

rencontre, et puis j’ai commencé à rencontrer des gars de

cette manière. Je pense que, pour beaucoup, Internet a

vraiment changé la donne. Et d’autant plus avec l’arrivée

des applications sur smartphones. Ça te géolocalise, et tu

peux savoir à deux, trois ou dix kilomètres à la ronde com-

bien il y a d’homos autour de toi ! Du moins ceux qui sont

sur la même application. Ça peut paraître flippant, mais ça

a ouvert plein de possibilités.

 

Donc un patron peut rencontrer un ouvrier, c’est une sorte

de paradis de l’interclassisme, au-delà de toutes barrières ?

Pour un « plan » d’un soir, oui, peut-être. Et encore… Mais

pour aller plus loin, globalement, y a que des types comme

Walt Disney pour imaginer des histoires à la Cendrillon !

Dans la vraie vie, une fois que tu t’es donné rendez-vous,

220 homo

 

que tu n’es plus derrière ton écran avec les multiples filtres

des applications, en face de toi tu n’as plus une photo et

des mensurations, mais un type avec toutes ses réalités

sociales. Et c’est là que souvent ça colle plus si bien… Mais

en dehors de cette question de classe, sur Internet, au pre-

mier abord, c’est génial, tu rencontres plein de gens ; mais,

assez rapidement, tu frôles la schizophrénie, car ça modifie

complètement ton rapport aux gens : concrètement, avec

ton doigt tu fais défiler sur l’écran des gueules de gars avec

un descriptif hyper sommaire : taille, poids – y en a parfois

qui mettent la taille de leur sexe –, s’ils sont actifs ou passifs

ou s’ils font les deux ; donc c’est hyper codifié ! À force, ça

influence ton propre désir, privilégier tels ou tels critères,

en éviter certains. En fait, dans la réalité, tu t’aperçois que

ces critères ne tiennent pas, que tu peux rencontrer une

personne qui est à l’opposé et t’éclater. Mais avec Internet

il y a une sorte de formatage, ça modifie la rencontre, et

même les pratiques sexuelles.

 

Est-ce que, comme dans les années 1970, il y a une sorte

de fantasme de l’Arabe ? Le fhar proclamait par exemple :

« Nous sommes plus de 343 salopes, nous nous sommes fait

enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recom-

mencerons 2. »

Oui, ça existe, mais au fond je ne pense pas que ce soit réel-

lement un délire sur la question des origines, j’y vois plus

un truc de classe. Plus qu’un fantasme sur les Blacks et les

Beurs, c’est surtout une forme de virilité qui est recherchée

 

2. Tout !, Paris, no 12, avril 1971. Le mot « salopes » relevait ici d’une double

provocation. Début avril, paraît dans Le Nouvel Observateur un manifeste

qui fait scandale, signé par 343 femmes déclarant « avoir avorté », pratique

alors illégale. La semaine suivante, la caricature de couverture de

Charlie Hebdo demande « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur

l’avortement ? » ; l’expression « 343 femmes salopes » passera à la postérité. En

s’appliquant à eux-mêmes le terme, les membres du fhar poussaient encore

plus loin la provocation en attaquant par dérision le racisme anti-arabe.

questionsociale et questionsexuelle 221

 

à travers l’image du lascar. Une sorte de sous-catégorie

de jeux de domination qui se traduit notamment par le

« sneaker », une nouvelle tendance qui consiste à lécher des

baskets dégueulasses, surtout celles de lascars. Ça renvoie

au folklore du sous-prol, du sauvageon, de la racaille. Tu

as toute une frange du porno gay là-dessus, avec le fan-

tasme sur le Black ou le Beur, la figure contemporaine du

sous-prol.

En revanche, on voit aussi plein de gens qui affirment

clairement sur les sites de rencontre ne pas vouloir de

Rebeu, de Black, de Chinois ou de folle. Certains qui affir-

ment des positions d’extrême droite sur ces sites-là ou qui,

sur la question du désir, spécifient qu’ils ne veulent baiser

qu’avec des Blancs.

 

L’emprise du racisme, ce n’est malheureusement pas un scoop.

Mais en ce qui concerne les folles ?

Sur ces sites de rencontre, ce n’est pas du tout à la mode. La

folle, ça marche dans la Gay Pride ou lors d’une soirée pour

s’amuser, mais sur le marché des gays ce n’est pas du tout

désirable. À côté de ça, il y a un véritable culte du corps,

tout lisse et sans boutons, le mec baraqué qui fréquente la

salle de sport tous les jours !

 

Et qui s’épile ?

Pas forcément, puisque tu as aussi les bears. Mais chacun

dans sa case !

En général, c’est plutôt « recherche mec mec », avec toute

une série de catégories et de sous-catégories – j’imagine

que chez les lesbiennes il doit aussi y avoir tout un tas de

codes. Par exemple, c’est un truc de malade, la manière

dont les gens se calent sur ces catégories d’actifs et de pas-

sifs. Il faut être soit l’un soit l’autre, ou au moins avoir une

préférence.

222 homo

 

Est-ce que le côté actif est plus valorisé ? Plus fort, plus viril ?

Par rapport au passif, soumis, qui serait peut-être plus

féminin ?

Oui, il y a le côté plus viril, plus fort. Pour certains, se faire

enculer, c’est passer un cap dans leur sexualité, dans leur

vie. Parce que tant qu’ils sont actifs ils s’imaginent que,

quelque part, ils ne sont pas vraiment homos. À l’inverse,

aimer être passif, ça doit signifier être soumis, se faire écra-

ser au sens figuré comme au sens propre. Moi ça me fait

péter des plombs. Heureusement, cette codification n’est

pas partagée par tous.

 

C’est sur les sites de rencontre qu’on trouve cette séparation/

catégorisation ?

Oui, et chez les gens que je rencontre : tu détermines un

rôle dans la sexualité, et c’est extrêmement dur de s’amu-

ser autrement… Alors que, justement, dans une relation

homosexuelle, ce qui est bien c’est la réversibilité de toutes

les possibilités ! C’est hyper triste.

 

Est-ce que ce n’est pas seulement lié aux applications où, for-

cément, tout doit rentrer dans des cases ?

Ça y contribue, mais c’est déjà bien intégré. Il y a tout un

tas de choses qui amènent à ça : comment tu débutes dans

ta sexualité, comment tu te laisses aller à découvrir plein

de choses… Comment, d’un côté, on entend parler de sexe

partout, mais que, d’un autre, c’est quelque chose qui reste

tabou et difficile à aborder. Et jusque dans le plumard !

Comment c’est difficile de mettre des mots sur ce qu’on

vient de vivre, pouvoir se dire ce qu’on a trop kiffé, ce qui

nous a fait vibrer de toute part, ce qui à l’inverse nous a

déplu, ce qu’on aimerait vivre ou ne plus jamais vivre. Tout

ça parce que le sexe, ça reste quelque chose de terriblement

intime, et qu’en parler revient donc à se dévoiler, se mettre

à nu, avoir peur de paraître naze aux yeux de l’autre. Alors,

questionsociale et questionsexuelle 223

 

à partir de là, entre le silence ambiant et les stéréotypes,

ce n’est pas toujours facile de sortir de sa case, ou même

d’avoir envie d’en sortir…

 

Les catégorisations et sous-catégorisations ont l’air très pous-

sées, et en se juxtaposant elles forment ton identité…

Chez les mecs gays, il y a une date de péremption qui

est vachement plus basse que chez les hétéros, à partir

de 35-40 ans tu commences à galérer pour faire des

rencontres, y compris sur les sites ; je pense que c’est lié

au culte du corps, cette survalorisation du corps et des

muscles.

 

Est-ce que ça les pousse à recourir à la prostitution ?

Les gars qui se prostituent sont majoritairement jeunes ; les

clients sont soit des bourgeois, soit des « hors catégories »,

ceux qui ont du mal à faire des rencontres. Ou bien, on n’en

a pas parlé, ceux qui ne s’assument pas du tout : les gars

mariés [avec une femme] par exemple ; ceux qui ne sont pas

sortis du placard, et il y en a à la pelle. Mais en même temps,

ceux-là peuvent aussi plus facilement faire des rencontres,

car il y a aussi tout un désir surdéveloppé concernant l’hé-

téro. C’est sans doute lié à l’image de virilité qui est associée

à l’hétéro, et peut-être un peu le côté excitant de celui qui

est généralement inaccessible.

 

Concernant les lieux de rencontre, qu’est-ce qui serait en train

de changer… ou pas ?

Dans l’épisode « Butch & fem à Buffalo », qui parle de lieux

de sociabilité, lesbiens en l’occurrence, ça se termine en

évoquant aujourd’hui la diminution de la répression, qui

entraînerait un changement de fonction de ces lieux de

sociabilité 3.

 

3. Voir le chapitre 8.

224 homo

 

En fait, ça me fait bizarre de voir les choses de cette

manière. Il y a aujourd’hui une sorte d’a priori – qui est, je

pense, en partie fondé – selon lequel ce serait plus simple

de vivre son homosexualité dans des grandes villes plutôt

qu’en campagne ou dans de plus petites villes. Sûrement

grâce à l’anonymat qu’apportent ces grands centres

urbains, mais, paradoxalement, aussi et surtout par la

sociabilité qu’ils permettent. Dans mon coin et dans ma

vie, c’est une réelle galère pour réussir à rencontrer des

gars pour baiser, mais ne serait-ce aussi que pour trouver

des personnes avec qui échanger sur des vécus qui auraient

un peu de commun avec le mien, me sentir un peu moins

seul. Là où j’habite, il n’y a pas de lieu où je sais que je

vais pouvoir trouver des homos, il faut aller dans la grande

ville, qui est à 80 bornes. Aujourd’hui, avec toutes leurs

limites, ces espaces ne me semblent donc pas accessoires,

mais nécessaires, voire vitaux pour certains.

 

Mais est-ce que, notamment dans la petite ville où tu vis,

ce n’est pas davantage du niveau de la survie ? Alors qu’à

d’autres époques et d’autres lieux, évoqués dans le texte, il

s’agissait plus de lieux de solidarité, presque offensive, où les

homos savaient pouvoir s’entraider, ce qui est différent de bars

où, aujourd’hui, on se rencontre pour du sexe ?

Oui, ça relève sans doute de quelque chose de l’ordre de la

survie, ce qui n’en fait justement pas un aspect anecdotique

ou accessoire dans la vie de pas mal d’homos. Si c’était

devenu si simple aujourd’hui, je me demande notam-

ment pourquoi autant de lieux de drague continueraient

d’exister dans chaque périphérie de ville, et dans autant de

recoins sombres et reculés. Ce ne sont typiquement pas

des lieux où l’on va entre potes, comme on va à l’opéra ou

à un match de foot. Mais bien plus des sortes de palliatifs à

une misère sexuelle assez importante, tout comme peuvent

l’être dans d’autres proportions des lieux plus institution-

questionsociale et questionsexuelle 225

 

nels et gayfriendly. Alors oui, c’est sûr que je n’ai encore

jamais connu d’endroit où l’on sent que, d’une manière

très collective et forte, on va réussir à se serrer les coudes,

mais même sans ça, dans certaines situations, le simple

fait d’espérer tomber au moins sur une personne avec qui

échanger autour d’un verre, ça peut déjà être beaucoup…

 

Même s’il n’y a plus en France de répression, du moins éta-

tique, à l’encontre des homosexuels, leur vie est loin d’être

simple…

Ben non ! [rires] Il y a moins de flics qui viennent faire chier

sur les lieux de drague comme ils le faisaient à une époque,

ce n’est plus pénalisé… Je ne veux pas dire que ce qui se vit

aujourd’hui serait la même chose que dans les années 1950

et 1960, mais à l’inverse ça ne signifie pas que c’est devenu

tout rose. Il y a un truc qui n’est pas du tout vécu de la même

manière selon ta classe sociale et ton lieu de vie (en ville ou

au fin fond de la campagne) : comment tu arrives à vivre ta

sexualité, à l’assumer, à t’autoriser à vivre ce que tu désires

au fond de tes tripes… C’est sans doute plus simple qu’à une

certaine période, mais je pense que c’est encore hyper dif-

ficile. Il y a encore des gars et des nanas qui se font jeter de

chez eux quand leurs parents apprennent leur sexualité. De

nombreux et nombreuses autres tentent de se foutre en l’air,

et même parfois y arrivent. Ne réussissant plus à vivre avec

le poids du secret de leur sexualité, voire ne réussissant pas

à accepter, ne serait-ce que pour eux-mêmes, leurs désirs

devenant impossibles à refouler. J’ai rencontré une fois un

gars élevé dans une famille catho. Au fond de ses tripes, il

sentait bien qu’il avait du désir pour des mecs, mais dans

son cerveau ça faisait des vrais bugs ! Un jour où il avait

rencontré un mec et qu’il commençait à le sucer, il en avait

eu la gerbe au sens propre du terme. D’un côté, il avait qu’à

ne plus être catho ! Mais, blague à part, en vrai son histoire

m’avait filé des frissons.

226 homo

 

Mais alors quel est l’impact de ces nouvelles lois comme le

mariage pour tous ? Cela n’a pas changé ton quotidien dans

ta petite ville de province ?

[Rires] Quand c’est passé, j’étais au boulot – je n’y avais

pas parlé de ma sexualité –, et la première réaction du col-

lègue avec qui je bossais ç’a été : « Y font chier ces pédés !

Qu’est-ce qu’on en a à foutre de leurs conneries ! »… Non,

je ne sais pas ce que ça change, je n’ai pas vu la différence.

Personnellement, je ne compte pas du tout me marier, et

avoir des gamins n’est pas du tout au programme !

 

Mais est-ce que tu considères que c’est une grande avancée ?

Je ne sais pas si c’est un progrès… Ça donne une protection

à certains qui vivent en couple avec des enfants, en cas

de décès par exemple, ça change des petites choses de ce

genre. Il y a aussi l’ouverture du droit à l’adoption, mais

dans la pratique je ne crois pas que ce soit encore réellement

efficient… Et puis le pacs aurait aussi pu permettre tout ça,

mais ceux qui militaient pour le mariage pour tous, c’était

davantage sur un aspect symbolique.

 

Certains ont dit que le mariage pour tous allait se faire partout

(dans tous les pays occidentaux), parce qu’il fallait que les

homos de la bourgeoisie puissent eux aussi transmettre leur

patrimoine.

Oui, effectivement, le premier truc c’est la filiation et

la transmission du patrimoine. Il y a ensuite toute une

reconnaissance symbolique qui devait être recherchée par

des gens qui n’avaient peut-être pas grand-chose à trans-

mettre. Le fait de pouvoir se dire : « Ça y est, on est comme

tout le monde ! On peut se marier, porter une robe blanche

et un costume, faire une cérémonie, etc. » Moi je trouve ça

complètement jobard, mais je pense que ça a joué, alors

qu’à côté de ça il y a de moins en moins d’hétéros qui se

marient ! [rires]

questionsociale et questionsexuelle 227

 

Tu es encore jeune, la trentaine, mais, par rapport à ce que

tu as pu lire par exemple sur les années 1970, les témoignages

sur le fhar, etc., quel regard est-ce que tu portes là-dessus ?

Est-ce qu’il n’y a pas comme un abîme entre cette période et

aujourd’hui ?

Je viens de lire l’entretien avec Lola 4 et, quand je pense

à ce qu’on vit aujourd’hui, je me dis : « Putain, aujourd’hui,

mais quelle vie de merde ! », c’est tellement terne ! Je pense

que je n’ai pas vécu un centième de ce qu’elle décrit… Ce

qu’elle raconte sur la vie dans ces apparts collectifs où la

sexualité fait simplement partie du quotidien ; cela me fait

penser à l’un des premiers épisodes de la série Homo, sur

le e xix siècle, où il est question du moment où la sexualité

devient une activité séparée 5 : je me demandais à quoi pou-

vait ressembler une sexualité qui ne soit pas une activité

séparée. Je ne vois toujours pas ce que ça pouvait être au

xixe siècle, mais dans un hypothétique futur, là j’arrive un

peu plus à visualiser ! Un monde où baiser ne serait pas dif-

férent, pas plus particulier, que par exemple faire la cuisine

ou jouer aux dominos, où tu pourrais faire l’amour à côté

de tes potes qui jouent au tarot… J’ai l’impression que ça

pourrait ressembler à un truc comme ça !

 

4. Voir le chapitre 12.

5. Allusion aux articles parus sur le blog ddt21 qui ont inspiré ce livre. Voir le

chapitre 3.