Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 4 sur 34

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Homo Question so

Chapitre 3

 

 

Le hanneton pédéraste : naissance

 

d’une « question (homo)sexuelle »

 

L’irruption sur la scène publique de « l’homosexualité » est

inséparable de celle d’une « question sexuelle ». 

Autrefois, on punissait l’outrage aux autorités, à la reli-

gion, autant qu’à la morale sexuelle. Le e xix siècle laïcise les

mœurs. Mais, tout en persistant à faire du sexe un tabou,

la société capitaliste ascendante le traite en objet de poli-

tique publique et de discours, et promeut « la sexualité »

comme réalité et catégorie à part, qu’il faut comprendre

et encadrer.

Ainsi s’éclaire le paradoxe qui veut que l’homosexualité,

d’abord théorisée par ses défenseurs, l’ait été rapidement

ensuite par des docteurs et des censeurs attachés à la « gué-

rir » ou à l’interdire, les deux n’étant pas incompatibles.

 

Séparation

C’est au e e xix siècle et au début du xx qu’apparaissent

le mot et le concept de sexualité, consacrés par Freud

en 1905 dans ses Trois Essais sur la sexualité. Les réalités

circonscrites par ce terme (et d’autres comme sadisme et

masochisme) existaient de longue date, mais c’est seulement

alors qu’elles apparaissent en tant qu’objet spécifique dans

la gestion politique et le discours public, parce qu’on a

besoin de délimiter sous ce vocabulaire un domaine des

activités humaines qui « pose problème ».

Déjà l’Encyclopédie de Diderot, en inventoriant et en

classant les arts, les sciences et les métiers, invitait l’in-

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dividu à faire le tour du propriétaire, le promenait, disait

Goethe, dans « une grande usine ». Plus d’un siècle après,

le capitalisme a besoin de tout nommer, de tout spécifier

dans un but productif. C’est la première société où chacun

se trouve défini avant tout par sa place dans le système

de production. Le capitalisme systématise des savoirs et

des techniques – certaines millénaires – au service de la

productivité des entreprises et non plus simplement de

la richesse d’un souverain ou d’un pays. Parallèlement à

la science économique naît une économie politique de la

population, avec la démographie comme savoir particulier,

assisté de la sociologie et de la psychologie. Un mode de

production caractérisé par la productivité et la normalisa-

tion a besoin de définir le normal.

Les e xvii et e xviii siècles abondaient en ouvrages décri-

vant en détail l’acte et les organes sexuels, avec des conseils

destinés aux éducateurs et aux mères de famille, insistant

même sur le clitoris comme lieu de désir et de jouissance.

Mais ces textes liaient activité sexuelle et reproduction :

ils prônaient un « bon coït 1 » assurant la stabilité du couple

familial, condition d’une procréation réussie contribuant

à l’équilibre social. La « sexualité », elle, naît lorsque les

rapports sexuels sont envisagés comme pouvant avoir un

autre but que la propagation de l’espèce, et cessent d’être

considérés comme « naturels ». À la différence du mode

de vie « traditionnel » des campagnes, la ville capitaliste,

notamment en favorisant prostitution, célibat et concubi-

nage en milieu prolétaire, rend de plus en plus visible une

sexualité découplée de la reproduction. Une société qui

met en son centre la production (de capital, de plus-value et

d’êtres humains), en particulier en assignant la femme à un

rôle productif, au foyer comme à l’atelier, doit comprendre

et gérer ce qui n’entre pas dans la production, donc ce qui,

 

1. Voir Alain Corbin, L’Harmonie des plaisirs*.

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dans les rapports sexuels, ne contribue pas à la reproduc-

tion.

Il est bien connu que les bourgeois du e xix siècle ont

mis l’ordre moral, le respect de la famille et les traditions

d’obéissance au service de la discipline qu’ils faisaient

régner dans leurs usines. Mais en même temps, le salariat,

en poussant mari, femme et enfants à travailler hors du

foyer, amorçait une évolution aux conséquences doubles :

dans l’artisanat et le commerce, la famille déclinait comme

unité économique de base, et dans la bourgeoisie la pro-

priété familiale cédait peu à peu du terrain devant la société

par actions.

 

Le lien interne de la famille, les différents éléments de l’idée de

famille, par exemple l’obéissance, la piété, la fidélité conjugale,

etc., tout cela était dissous ; mais le corps réel de la famille, les

conditions de fortune, l’attitude exclusive à l’égard d’autres

familles, la cohabitation forcée, les conditions dues au seul fait

de l’existence des enfants, à l’architecture des villes modernes,

à la formation du capital, etc., subsistèrent, bien qu’altérées

à maints égards ; c’est que l’existence de la famille est ren-

due nécessaire par ses liens avec le mode de production, qui

échappe à la volonté de la société bourgeoise. […] La famille

continue d’exister, même au e xix siècle, à cela près que ce train

de décomposition est devenu plus général […] 2.

 

Les contemporains de Marx n’avaient pas attendu 1846

pour constater une dissolution des liens traditionnels, soit

qu’ils la déplorent, soit qu’ils la célèbrent comme la venue

d’un « universalisme ». Paraphrasant saint Paul, Hegel

annonce une société où l’homme « ne vaut pas comme

Grec, Romain, Brahmane, Juif, comme bien ou mal né ;

mais il a au contraire une valeur infinie en lui-même en tant

 

2. Marx, L’Idéologie allemande*.

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qu’homme 3 ». Potentiellement, la société salariale libérait

l’individu des liens du sang, de l’origine, de la nature, du

sol… et du sexe.

Le mode de production capitaliste s’avère en effet le seul

système à avoir un problème avec les « hommes » en tant

que sexe masculin dominant : puisqu’il traite avant tout les

êtres humains en facteurs de production, tout en profitant

de l’inégalité sociale des sexes, il lui faut aussi promouvoir

la fluidité des individus – femme ou homme, catholique ou

protestant, blanc ou de couleur, croyant ou athée, hétéro

ou homo – sur le marché du travail.

 

Pourquoi des sexologues ?

Karl Heinrich Ulrichs faisait justement remarquer que ses

détracteurs étaient généralement des aliénistes, médecins

de la folie, qui n’avaient rencontré d’Urnings que dans les

asiles, donc forcément des « malades ».

Les mots « sexualité » et « sexualisme » datent du

xixe siècle. Les étymologistes débattent pour savoir si

l’origine lointaine du terme sexe renvoie à ce qui sépare ou

à ce qui accompagne. Nous ne trancherons pas à leur place.

Constatons seulement l’ambiguïté régnante, comme si

le langage se résignait à opposer deux faces d’une même

réalité. Toute définition se devant de distinguer un sens

du sens voisin, l’art du classificateur consiste ensuite à

relier ce qu’il a disjoint, tâche plus ardue encore s’agis-

sant de sexe. La médecine va donc s’employer à raccorder

actes, comportements et données biologiques de cent

façons différentes selon le critère choisi, multipliant par là

même typologies et néologismes. Le découpage exige un

recollage. Krafft-Ebing, grand succès de librairie comme

nous l’avons vu, popularise une série de mots, dont l’un

 

3. Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie (1822-1823), cité par Christophe

Bouton, « La religion de la liberté », in Kairos, no 24, 2004.

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attendra près de cent ans avant d’accéder à la notoriété :

« pédophilie ». On peut mesurer le succès d’une école ou

d’un spécialiste à ce que leurs néologismes commencent

par se diffuser du milieu savant au public cultivé, avant

d’être adoptés par le langage courant.

En particulier, l’une des controverses scientifiques de

l’époque porte sur la bonne manière de départager l’inné

de l’acquis : les amours masculines s’expliqueraient-elles

par une dégénérescence congénitale, par une faute morale,

une faille psychologique, voire une cause sociologique ?

Sur ce thème, une longue querelle divise les psychiatres

mais aussi les biologistes, y compris les entomologistes,

pour savoir si les « perversions » humaines auraient leur cor-

respondance dans le règne animal (« pervers » signifiant ce

qui n’entre pas dans une sexualité reproductrice). Dans

la seconde moitié du e xix siècle, de multiples expériences

ont lieu sur l’onanisme et les rapports sexuels entre mâles,

notamment chez le rat, le hanneton (melolontha vulgaris) ou

le bombyx du mûrier : s’agit-il chez eux d’une pédérastie

« d’occasion » ou « par goût », « accidentelle » ou « acquise » ?

Si les animaux connaissent la pédérastie, elle serait un fait

de nature. Au contraire, s’il s’avérait qu’elle découle de

circonstances particulières, par exemple la vie en milieu

fermé (pour les hommes, l’internat, la caserne ou la pri-

son), elle relèverait de l’aliénisme.

C’est cette seconde option qui l’emporte : la science

d’alors est quasi unanime à y voir une déviation par rapport

à l’attraction « naturelle » entre les deux sexes, un renverse-

ment, d’où la longévité du mot « inverti ». La pathologie de

l’homosexuel serait de souffrir d’une contradiction entre

son anatomie et son désir.

Le débat a ses enjeux de pouvoir. Selon que l’on insiste

(comme Zola dans ses romans) sur l’hérédité, ou au

contraire sur l’éducation (et la rééducation), on donne la

priorité à l’action du médecin ou à celle du policier. En fait,

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psychiatrie et justice vont collaborer, le médecin servant

d’expert auprès des tribunaux.

Dans ce dispositif, tout en ne voulant rendre de comptes

qu’à elle-même, la psychanalyse tient un rôle éminent.

Si Freud occupe tant de place dans les esprits depuis

un siècle, il le doit moins au mérite intrinsèque de ses

concepts (le complexe d’Œdipe, notamment), qu’à sa

capacité à systématiser un état de crise, résumé dans son

texte de 1908 au titre éloquent : La Morale sexuelle « civili-

sée » et la maladie nerveuse des temps modernes. Jusque-là, les

moralistes invoquaient des principes supposés immuables

et indiscutables. La nouveauté freudienne, c’est de faire

comme si l’individu, au lieu d’obéir à une morale à préten-

tion éternelle, était à même (aidé du psychiatre, bien sûr)

de chercher sa voie. De modèle, la famille passe désormais

pour le nœud de contradictions à démêler. De moment

d’apprentissage idéalisé, l’enfance devient pathogène.

Avant, je devais respecter la tradition. Désormais, je dois

faire ce qui me permettra de m’insérer le moins mal dans

la société. La morale sexuelle se sécularise : on passe de la

Loi à la loi.

C’est au moment où le règne du père commençait à

être remis en cause qu’il est devenu objet de théorie. La

figure paternelle centrale n’allait plus de soi, et le modèle

familial « bourgeois » en venait à être perçu autant comme

problème que comme solution. La littérature et la pein-

ture du e xix siècle sont riches en tableaux de débâcles

masculines, de femmes fatales, d’androgynes et d’éros

décadents. L’édifice freudien, savant et vulgarisé, a offert

à « l’Occident» un moyen de penser sa crise familiale et la

transformation du rapport entre les sexes. Comme disait

Karl Kraus, la psychanalyse est cette maladie mentale qui

se prend pour sa propre thérapie.

Freud voit dans l’homosexualité l’effet d’un dévelop-

pement interrompu : chacun se construit par étapes,

questionsociale et questionsexuelle 43

 

malheureusement l’homosexuel s’est arrêté en chemin. Si

Freud croit impossible de « guérir » un homosexuel, c’est

qu’il prend (beaucoup plus que la plupart de ses confrères,

ses disciples et ses successeurs) au sérieux la bisexualité fon-

damentale de l’être humain. Finalement, l’homosexualité

n’est pour Freud ni plus ni moins ambiguë que l’hétéro-

sexualité, car selon lui la médecine au mieux adoucit une

vie affective et sexuelle inévitablement source de troubles

et de souffrance.

Ce qui suppose d’en cataloguer les dérèglements. « Met-

tons, s’il vous plaît, un peu d’ordre à ces orgies ; il en faut

même au sein du délire et de l’infamie 4 », écrivait Sade.

Avec le même systématisme et beaucoup moins d’imagina-

tion, les psychiatres ne vont cesser d’ordonner le désordre,

répertoriant les perversions comme les variétés d’espèces

biologiques. Parfois avec compréhension et tolérance :

Krafft-Ebing et Freud ne sont pas les seuls médecins hos-

tiles à la pénalisation de l’homosexualité. Mais leur objectif

restant de gérer ce qui dépasse les bornes, psychologues

et médecins deviennent des spécialistes de la pacification

des mœurs. La société capitaliste reposant moins sur l’in-

terdit que sur la norme, il lui faut reconnaître l’écart pour

le maîtriser. Quitte à ce que certains écarts finissent par

être eux-mêmes normalisés, en particulier là où le capita-

lisme domine sans partage, c’est-à-dire là où les structures

sociales antérieures à sa domination se sont désagrégées.

 

Discours et rapports de classes

Avant de hiérarchiser les mœurs, c’est le travail qu’il a

fallu soumettre, en apprenant au prolétaire la discipline

d’atelier et les contraintes de temps. Cela supposait aussi

d’organiser la population laborieuse, en prenant en charge

l’habitat, l’urbanisme, l’hygiène, la maternité et l’instruc-

 

4. Sade, La Philosophie dans le boudoir*.

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tion. Les mesures de santé publique vont de pair avec la

mise au travail et l’encadrement de l’immigration. Mesurer

et quantifier pour tout contrôler. Jusqu’à l’absurde, comme

l’obsession du e xix siècle pour la masturbation, assimilée

au gaspillage d’une énergie qu’il faudrait préserver.

Par exemple, alors que la prostitution avait pu être un

commerce à organiser (notamment au Moyen Âge dans

des bordels municipaux) ou une profession à réprimer (par

l’enfermement et la déportation au e xvii siècle), elle relève

désormais d’une politique sanitaire, avec réglementation,

contrôle médical et transformation des bordels en maisons

closes ou de tolérance.

Cela étant, la part des dépenses sociales dans le budget

de l’État demeure minime jusqu’en 1914. L’évolution, très

lente, se fait sous la pression des luttes des prolétaires, du

mouvement ouvrier et d’impératifs économiques, poli-

tiques et militaires. L’administration de la population est

déterminée par des relations sociales qui sont d’abord des

rapports de classes.

Tout au long du e xix siècle, le bourgeois dénonce l’im-

moralité d’un ouvrier vulgaire, inculte et ensauvagé,

fréquemment assimilé au vagabond, au fou et au crimi-

nel. Médecins et sociologues s’emploient à démontrer que

l’inceste est majoritairement pratiqué dans les classes labo-

rieuses, car la promiscuité des corps pousse à un retour à la

vie animale. Jusqu’au début, voire au milieu du e xx siècle,

des savants éminents décriront les ouvriers comme une

humanité dégénérée. Sont classés comme inférieurs et

déviants ceux qui menaceraient l’ordre social : le bourgeois

se soucie moins des bonnes mœurs que de ses intérêts.

Étrangement, Foucault ne voit dans le capitalisme que

l’institution de techniques de pouvoir « disciplinaires » et

« biopolitiques », dont le rapport capital-travail ne serait

qu’un effet. De l’abondance de textes destinés aux femmes

des couches supérieures, il conclut que régler la sexualité

questionsociale et questionsexuelle 45

 

des bourgeoises avait priorité sur l’organisation de la repro-

duction des prolétaires. Comme si la société bourgeoise

avait pour fondement ses discours sur elle-même 5. Fou-

cault renverse la causalité : en réalité, le fait déterminant,

c’est la soumission des prolétaires – femmes et hommes –

à leur rôle de prolétaires, et l’assignation des bourgeoises à

leur rôle de bourgeoises en découle.

Au fond, pour Foucault, la société capitaliste ne produit

pas de la valeur accumulée par le travail, mais avant tout du

contrôle et de l’assujettissement. La critique de l’économie

politique se voit remplacée par une généalogie des proces-

sus de domination, où le rapport travail salarié/capital n’est

qu’une forme de pouvoir parmi d’autres.

 

L’ancien et le nouveau

L’histoire et l’ethnologie nous renseignent sur la pro-

fusion et la variété de rapports sexuels entre hommes :

qu’il s’agisse de la pédérastie (au sens exact du mot) dans

l’Antiquité, de la fellation initiatrice entre adulte et ado-

lescent mâles en Nouvelle-Guinée, ou des habitudes de

vie commune entre jeunes hommes et hommes adultes,

habitudes que notre e xxi siècle serait tenté de qualifier

d’«homoérotiques ». Dans ces diverses manifestations, il

ne s’agissait pas de « pratique sexuelle » : seulement de rites

d’initiation nécessaires pour accéder au stade d’une mas-

culinité « hétérosexuelle », c’est-à-dire un rôle pleinement

 

5. La priorité accordée au discours par Foucault est liée à une thèse capitale

chez lui : il n’y a pas de vérité unitaire, la différence entre le vrai et le faux

est contestable car elle s’appuie sur une vision totalisante qui attribue un

fondement à la société. Selon lui il n’y a pas d’axe ou de centre structurant

l’ensemble, mais une imbrication de dispositifs de domination exprimés par

des discours : la tâche première de la critique consiste donc à confronter des

paroles, sachant que le rapport entre pensée et réalité ne sera jamais qu’un

effet de discours. Ce « post-modernisme » annonçait la mode du performatif

théorisé par Judith Butler, dont nous parlerons au chapitre 13 à propos du

queer.

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d’homme accompli, celui de guerrier et de père. Là où nous

verrions bisexualité et pédophilie dans les rapports sexuels

entre l’éraste adulte et le jeune éromène, le Grec antique

voyait une entrée dans la « vraie » ou complète masculinité

adulte. Après cette phase, une telle activité sexuelle était

interdite ou condamnée, et la « passivité » sexuelle mal vue

chez un citoyen adulte. Il n’était pas question de choix ni

de la rencontre du désir de deux hommes.

Pour qu’il y ait homosexualité, il fallait que la sexua-

lité soit traitée et pensée comme une pratique, un objet

social spécifique, distinct de la vie de famille. Bien sûr,

c’est au sein de la famille qu’ont lieu un grand nombre de

pratiques sexuelles, mais la sexualité ne coïncide pas avec

la famille et ses enjeux (patriarcat, procréation, soin des

enfants, éducation, transmission du patrimoine…). La

nouveauté apparue au e xix siècle, c’est un traitement social

(accompagné d’opinions et de théories diverses) de l’acte

sexuel comme spécifique. Un siècle après, avec la pilule, le

découplage de la sexualité et de la reproduction (donc de

la famille) s’approfondira, mais le mouvement avait com-

mencé cent ou cent cinquante ans avant.

En faisant de la sexualité un domaine spécifique, la

société capitaliste établissait un parallèle : homosexualité

et hétérosexualité s’inventaient l’une l’autre dans une pola-

risation réciproque. Entre les deux, il n’y a pas jeu égal,

c’est évident : la normativité était du côté de l’hétérosexua-

lité, elle seule garantissant l’ordre sexuel nécessaire à la

reproduction sociale, et le droit comme la morale condam-

naient l’homosexualité. Il faudra attendre le dernier tiers

du e xx siècle, et un mode de production dominant l’en-

semble des rapports sociaux, pour que de nouvelles formes

de famille, plus souples, deviennent possibles, et même

l’homosexualité.

En attendant, cette pratique a souvent donné naissance

à une forme de « communauté » particulière, généralement

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souterraine, fréquemment réprimée, mais parfois aussi

capable d’affleurer à la surface ou aux marges de la « bonne »

société. Fin e xix siècle, il est devenu possible « de se conce-

voir défini par l’attirance vers des personnes de même sexe

[…] et plus tard de construire une communauté sur cette

base 6 » (Neil Miller).

 

6. Neil Miller, Out of the Past. Gay & Lesbian History from 1869 to the Present*.