Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 15 sur 34

Pages du PDF

Homo Question so

Chapitre 12

 

 

« Explosons les codes sexuels ! »

 

(Entretien avec une ancienne du FHAR)

 

Née en 1947, Lola Miesseroff a pris dès sa jeunesse une part

active à la critique et aux luttes sociales. Elle raconte ici son

engagement dans le Front homosexuel d’action révolution-

naire (fhar) au début des années 1970, et bien d’autres choses

encore.

 

Une éducation sentimentale avant 1968

Dès l’enfance, j’étais très entourée d’homosexuels. Mes

parents avaient un camp naturiste de l’espèce, disons,

libertaire, et il y a toujours eu pas mal d’homosexuels

hommes et femmes dans cet environnement-là 1.

Je connaissais des couples de filles, des couples de gar-

çons. Nous avions deux amies homosexuelles fort proches,

l’une avait des maîtresses, mais elle a aussi eu très long-

temps un amant, qui était un homme marié, et elle a fini

par vivre avec une fille à la fin de sa vie. J’étais extrême-

ment accoutumée à la non-catégorisation de l’orientation

sexuelle. Qu’on puisse être avec une fille ou avec un garçon

à certaines époques de sa vie, voire simultanément, ça me

paraissait tout à fait normal.

Très jeune, j’ai eu des copains qui se sont, souvent, révé-

lés par la suite homosexuels. J’ai toujours aimé les garçons

féminins, en réalité. Et j’ai toujours détesté les filles trop

 

1. Sur le père de Lola: Oxent Miesseroff (1907-1992), Au maquis de Barrême :

souvenirs en vrac, Éditions Égrégores, 2006.

162 homo

 

féminines, au sens cliché traditionnel du terme, bien sûr.

Ça ne veut pas dire que je n’aime pas qu’elles soient belles

comme des filles, moi-même je suis assez fille aussi, mais

je suis aussi assez garçon.

Très tôt, j’ai été ce qu’on appelle « une fille à pédés ». Mon

père disait : « Il y a Sainte Rita des Voyous, et il y a Sainte

Lola des Pédés. » J’ai été par ailleurs très jeune plutôt avertie

des choses du sexe : ma mère était au Planning familial,

militait pour l’avortement, et régulièrement il y avait des

femmes qui venaient chez nous pour se faire avorter ; mon

père ou ma mère les emmenait quelque part, et après elles

restaient se reposer à la maison. J’ai donc su très tôt ce

qu’était l’avortement. Et très tôt, que le plaisir féminin

n’était pas forcément au rendez-vous des rapports sexuels.

On a rapporté à mes parents, morts de rire, que je faisais

de doctes exposés sur la question à mes petits camarades

alors que j’avais quelque chose comme 12-13 ans et n’avais

aucune expérience en la matière.

Et puis est arrivée la fin de mon lycée. À Aix-en-Pro-

vence, étudiante, je me suis retrouvée étroitement liée avec

tout un milieu mélangé, homo et hétéro, et petit à petit,

autour de moi, il y avait toute une faune de garçons plus

quelques filles, dont ma copine de lycée, qui était venue

à Aix avec sa compagne rencontrée dans une école reli-

gieuse. Mireille était ce qu’on appelle un garçon manqué,

pas butch, mais alors je n’avais aucune idée qu’elle pouvait

être lesbienne, c’était un petit mec quoi. Mireille, je l’ado-

rais, elle était du même bled que moi.

On était une bande de gens absolument épouvantables,

on foutait un bordel noir, on passait notre temps à insulter

tout le monde !

 

En quelle année ?

En 1965. On est à la fac. Avec déjà tout ce background de

garçons et de filles homosexuels. J’avais toujours plus ou

questionsociale et questionsexuelle 163

 

moins un petit copain, qui parfois était bisexuel, parfois

pas. Autour de nous il y avait toute cette faune mélangée,

garçons et filles de tous genres, de tous les sexes, comme

dirait Charles Aznavour. On avait conscience de ce qu’on

n’appelait pas encore l’homophobie à l’époque. On faisait

beaucoup de provocation sexuelle, de la provoc en général.

On emmerdait tout le monde, on était subversifs, mais sans

avoir un grand discours politique autour. Parmi nous, cer-

tains sont ensuite devenus maoïstes de la tendance la plus

dure, il y avait même un althussérien, moi j’étais vaguement

anar. Mais on se rendait bien compte que ce monde n’était

pas fait pour nous. On haïssait ce monde complètement.

On passait notre temps à voler, à foutre le souk. Quand on

nous invitait chez les mondains, alors là, on se conduisait

comme des salauds, on y allait parce qu’il y avait de quoi

picoler et bouffer, ce qui nous arrangeait bien, et plus on

se conduisait mal, plus ils nous invitaient. C’était extrême-

ment drôle. Il y avait beaucoup de copains qui étaient issus

de milieux prolos, auxquels le milieu homosexuel avait

généralement apporté un vernis de « bonnes manières ».

Le milieu homosexuel éduque beaucoup. Moi aussi j’ai été

très « éduquée » par le milieu homosexuel. J’ai appris plein

de choses : lire Le Monde tous les jours, boire du thé sans

sucre, aller à l’opéra – où on paradait au foyer avec mon

ami Alban –, lire Jean Genet ; c’est très éducatif, ce milieu.

Autour de nous il y avait une ou deux michetonneuses

de Marseille, et deux gigolos. Parfois, c’étaient même

de jeunes bourgeoises qui michetonnaient. Tout ça était

mélangé. C’est comme ça d’ailleurs qu’un jour, je me pro-

menais dans le quartier de l’Opéra, il y avait des putes dans

un hall d’hôtel, et puis il y en a une qui m’appelle : « Lola,

Lola ! » Je lui dis : « Excuse-moi, je ne vois pas qui tu es. » Elle

soulève sa perruque, elle me dit : « Mais je suis Jacques ! »

Un copain de mon bled, Aubagne, qui tapinait en travesti.

J’avais plein d’aventures comme ça. C’était mêlé, forcé-

164 homo

 

ment, à Marseille en tout cas. Le milieu de la prostitution

– pas celui, plus ou moins classique, avec des macs – était

mêlé au nôtre. J’étais aussi habituée au travestissement.

J’étais par exemple très copine avec un grand balèze qui

faisait à l’époque ce qu’on appelait du travelo burlesque

sous le nom de Lady Jane. Il s’appelait Jean. C’était ce qu’on

appelle aujourd’hui une drag-queen, mais drag-queen

juste pour les spectacles ; le reste du temps, il était juste

homo et habillé en garçon… Je le rencontrais parfois avec

son père et son frangin, un bon macho marseillais… Visi-

blement, entre eux il n’y avait aucun problème.

Moi j’étais totalement désespérée de ce monde, je ne

voyais pas ce que j’allais en faire. Je ne voulais pas aller à la

fac, je méprisais les étudiants, je trouvais ça dégueulasse…

Et puis on vivait comme si le jour n’existait pas, comme

si on allait mourir demain, on restait toute la journée à

dormir volets fermés.

 

Tu n’étais pas ce qu’on aurait appelé « politisée » ?

Si. Mais pas dans des groupes. Pas dans des théories ou

des idéologies. D’abord parce que j’étais forcément anti-

soviétique et antistalinienne. Mes parents étaient tous

deux des Russes réfugiés, et mon père avait vécu en Union

soviétique jusqu’en 1925. J’avais lu Kravchenko, j’avais lu

des tas de trucs sur l’Urss, mais aussi des trucs sur la guerre

d’Algérie, comme La Question, d’Henri Alleg 2.

Mes parents étaient entourés d’anars, ils avaient même

été dans un groupe anarchiste. Là, il y a une foule d’anec-

 

2. Deux livres « formateurs », quoique très différents et même venus d’horizons

opposés. J’ai choisi la liberté, de Viktor Kravchenko (1905-1966), Russe

transfuge, est une dure critique de l’Urss : en pleine guerre froide, la

traduction française, en 1949, donne lieu à des polémiques et à un procès

retentissant, le pc accusant Kravchenko d’être un menteur payé par les

Américains. La Question (1958), d’Henri Alleg (1921-2013), anticolonialiste

et aussi longtemps cadre du pcf et stalinien, dénonçait la torture en Algérie,

qu’il avait lui-même subie.

questionsociale et questionsexuelle 165

 

dotes à raconter, notamment sur une copine lesbienne

qui, un jour, vient au camp naturiste et qui faisait partie

du groupe anar de Draguignan. Elle raconte qu’elle était

apprentie coiffeuse quand elle était plus jeune, et a décou-

vert un jour qu’elle était amoureuse de sa patronne ! Elle

ne sait pas ce que c’est, c’est un problème pour elle. Par

hasard, à Draguignan, elle tombe sur ce groupe anar et, dès

le lendemain, il n’y a plus de souci, elle vit plus ou moins en

communauté avec ces gens. Elle a le droit d’être lesbienne,

mais le seul hic c’est qu’il fallait aussi qu’elle couche avec

tout le monde, avec les mecs ! C’était une communauté

harmoniste, il fallait « tourner » quoi…

 

Vivre la nuit, ça sert plus à rien !

Et tout d’un coup, c’est Mai 68, l’espoir arrive. Je me dis :

« Vivre la nuit, ça sert plus à rien ! » Tout ce que j’avais

refusé, je pouvais le rejeter maintenant de façon plus rai-

sonnée. J’ai même annoncé à mes parents, en avril 1968,

que je quittais la fac. En 1967, j’avais déjà lu De la misère

en milieu étudiant, puis, début 1968, Debord et Vaneigem.

Évidemment, j’avais été plus séduite par Vaneigem que par

Debord. J’avais lu des anars… un peu Marx, pas beau-

coup, je ne connaissais pas beaucoup Marx, pas encore ses

œuvres de jeunesse… pas encore les concepts de soumis-

sion formelle / soumission réelle, je n’avais pas compris que

c’était ça le spectacle, je n’avais pas fait le rapport entre les

deux. J’avais donc repéré tout ça, j’avais écrit pour avoir

un numéro de l’is [Internationale situationniste]… Mais

j’étais toute seule, avec ma copine de l’époque, que j’avais

convertie à ça. J’étais isolée avec mon is sous le bras, mes

Vaneigem, etc. Je n’étais pas pro-situ, ça n’existait pas,

mais enfin j’avais trouvé ma maison politique, si l’on peut

dire. Ç’a été vraiment fondateur. Avant, j’avais pourtant lu