Homo Question so
Chapitre 13
Queer, ou l’identité
qui refuse d’en être une
Quelques années après la mort de Mario Mieli, les mots
d’ordre des luttes des années 1970 – devenus présentables
comme revendications – ont été intégrés à la restructura-
tion du champ politique qui a suivi cette période.
Le sida a accéléré la transformation de la révolte gay en
mouvement de défense (et par là même, de promotion)
d’une catégorie. Quoiqu’il fasse plus de victimes dans
le monde parmi les hétéros (les femmes notamment), il
a donné lieu à une forte mobilisation gay, renforcée par
le fait que l’épidémie a d’abord été associée à l’homo-
sexualité : on parlait de « cancer gay », et la presse a mis
longtemps à renoncer à l’appellation « grid » (Gay- Related
Immune Deficiency) pour celle de « vih » ou de « sida ».
Contre cette stigmatisation et face à la menace de mort,
des centaines de milliers de personnes ont pris conscience
de ce qu’elles partageaient et se sont organisées en consé-
quence. Par l’action de ceux qui s’appellent et que l’on
appelle désormais les gays, le sida aura ainsi favorisé aux
yeux du grand public un changement d’image : de pra-
tique sexuelle, l’homosexualité passe maintenant pour un
mode de vie caractéristique d’une minorité, voire d’une
communauté.
Le sida a accéléré la création d’associations, dont
certaines ont entraîné, à terme, la naissance d’institu-
tions bénéficiant parfois d’un soutien officiel. Quand la
défense des intérêts du groupe passe par la recherche de sa
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reconnaissance sociale, il est logique que ces organismes
bénéficient de subventions publiques. Comme il est normal
que, tout en combattant les syndicats, le patronat concoure
à leur financement, ce qui aide à les contrôler. D’autant que,
si une partie de la société et de la classe politique demeure
farouchement hostile à l’homosexualité, l’aile réformatrice
bourgeoise, mêlant « libéralisme social » et « gauchisme
culturel », encourage l’empowerment individuel et collectif,
en matière sexuelle comme ailleurs : chaque minorité est
invitée à occuper une parcelle de pouvoir dans son domaine
particulier. Il existe depuis le début des années 1980 un
« mouvement » homosexuel, non directement politique,
mais exerçant un rôle politique au nom d’intérêts collectifs.
Mais plus de vingt ans après Stonewall, une aile du
mouvement gay et lesbien ne se satisfait pas de cette
acceptation de façade ni de l’institutionnalisation des
mouvements homosexuels. Cette minorité se revendique
« queer » (bizarre), reprenant un mot jusque-là employé à la
fois contre et par les homosexuels mais généralement avec
une acception négative. Cette réaction venue de la base
connaîtra son prolongement dans le monde intellectuel,
ainsi que dans les milieux radicaux qui en feront la base
d’un programme de subversion totale.
De gay à queer
Dans la décennie 1970, une minorité du mouvement gay et
lesbien se dresse contre le rejet qu’y subissent les « déviants »
vis-à-vis d’une certaine « homo-normativité ».
Née dans un milieu ouvrier pauvre, Dorothy Allison
explique que, même parmi les lesbiennes, le fait que sa
« sexualité soit construite au cœur du fétichisme cuir, et
autour des dynamiques butch/fem, est largement considéré
avec un dégoût ou une haine catégorique 1. »
1. Dorothy Allison, « Une question de classe », in Peau*.
questionsociale et questionsexuelle 185
Ce qu’elle qualifie de sex radical (ensuite appelé « fémi-
nisme pro-sexe ») s’oppose à la censure de la pornographie.
Pour elle, « Le mot queer signifie beaucoup plus que les-
bienne. Depuis que j’ai commencé à l’employer en 1980,
j’ai toujours voulu signifier que je ne suis pas seulement une
lesbienne mais une lesbienne transgressive – fem, maso-
chiste, aussi sexuellement agressive que les femmes que
je recherche, et aussi pornographique dans mon imagi-
naire et mon activité sexuelle que l’hégémonie hétéro ne
l’a jamais cru 2.
Pat Califia (devenu depuis Patrick) déclare : « Je m’iden-
tifie plus fortement comme sadomasochiste que comme
lesbienne. […] La plupart de mes partenaires sont des
femmes, mais je ne me délimite pas par le genre 3. »
Lisa Duggan n’a pas la célébrité mondiale d’une Judith
Butler, probablement parce que sa lutte contre la censure
anti-pornographique – censure soutenue par une partie
des féministes – la prive de respectabilité. Elle est pourtant
l’une des fondatrices du phénomène queer. Lisa Duggan
constatait en 1991 les limites de la ligne « libérale » visant
à faire accepter les gays et les lesbiennes comme minorité
aux côtés des Noirs et des femmes, avec droits égaux à
ceux des autres citoyen(ne)s. Mais elle refusait tout autant
la constitution d’un « ghetto » bénéficiant d’ailleurs sur-
tout aux lesbiennes et aux gays favorisés et blancs. Aussi
prônait-elle la construction d’une « communauté queer »
à partir des vrais marginaux sexuels, ceux et celles qui
pratiquent sans entrave la circulation de leurs désirs. Le
queer permettrait la (dis)solution sociale des catégories
normatives par le « partage d’une dissidence des formes
dominantes de sexe et de genre ». À condition que leur
hétérosexualité sorte des stéréotypes, certains hétéros
2. Ibid.
3. Pat Califia, Sexe & Utopie*.
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pourraient donc y participer : on n’est pas queer homo ou
queer hétéro, seulement queer.
Ce qui serait resté un phénomène mineur va prendre de
l’ampleur avec l’épidémie du sida, et la mobilisation mar-
quée en particulier par Act Up. Quand l’organisation est
fondée aux États-Unis en 1987, son nom est significatif :
to act up, c’est mal se conduire, ou de manière imprévue,
et Aids Coalition To Unleash the Power annonce le projet
visant à « déchaîner » (unleash) un pouvoir par les méthodes
d’action directe. Des deux côtés de l’Atlantique, Act Up
retrouve les méthodes radicales des années 1970 : refus
de la respectabilité, affirmation publique d’une sexualité
différente, volonté de dépasser la simple association d’aide
aux victimes et d’agir politiquement, confrontation directe
avec les puissances réactionnaires (l’Église catholique,
entre autres), provocation dans la rue, perturbation des
médias, et tentative – au moins au début – de fonctionner
sans leaders, d’exister comme fédération de collectifs de
base autonomes. Act Up ne se bornait pas alors à militer
pour la prise en charge par la société des malades du sida
mais renouait aussi avec l’exigence de fluidité sexuelle
des premières années après Stonewall, mettant en cause
le conformisme d’un mouvement gay en cours d’institu-
tionnalisation. À partir de cette époque, queer fonctionne
en opposition à gay.
Minoritaires au sein d’une minorité, les queers l’étaient,
mais une minorité très active, qui a fortement transformé
l’attitude de la société étasunienne face aux ravages du sida.
Voici ce qu’en écriront bien plus tard, en 2014, des
queers portugais, dans un pays où jusqu’en 1982 l’homo-
sexualité était illégale :
Nous définissons l’érotisme –ou la sensualité ou le désir ou
la sexualité – comme tout ce qui fait appel à l’univers du tou-
cher, du regard, et aux imaginaires qui y sont liés. En clair,
questionsociale et questionsexuelle 187
nous voulons que queer soit le terme consacré pour désigner
tout ce qui prête à l’érotisme une dimension politique et qu’il
soit employé par celles et ceux qui appréhendent l’érotisme
comme une zone de guerre anticapitaliste et contre l’État 4.
Une zone : la question porte sur délimitation d’un espace
au cœur d’un ensemble plus vaste.
Nation queer
Fondé en 1990 comme groupe à l’intérieur d’Act Up,
Queer Nation s’en sépare rapidement pour se donner des
objectifs plus larges que les campagnes sur le sida, ainsi
que l’illustre un de ses principaux slogans : « Nous sommes
partout, nous voulons tout. » Être queer, c’est lutter contre
la discrimination, qu’elle soit basée sur le genre, la race ou
la classe. Queer Nation s’oppose aussi à la revendication
de droits, cheval de bataille des grandes organisations que
l’on commence à appeler lgbt vers la fin des années 1980.
Queer Nation diffuse son Manifeste à la Gay Pride new-
yorkaise de 1990 :
Le monde appartient aux hétéros. […] Les hétéros sont ton
ennemi. […] c’est nous qui savons ce qu’est l’amour. Même
chose pour le désir et la luxure. Nous les avons inventés ! […]
Chaque fois que nous baisons, nous gagnons. […] Nous avons
tant donné au monde : la démocratie, tous les arts, les concepts
d’amour, de philosophie, et d’âme. […] Je porte mon triangle
rose partout. Je ne baisse pas la voix en public lorsque je parle
de sexe ou d’amour lesbien. La révolution pourrait être déjà
là si on la commençait 5.
4. Fernando Rosa & Miguel Carmo, « “Seul le désir nous projette vers le futur”.
Une proto-histoire du mouvement queer au Portugal » (disponible sur le site
article11.info).
5. Queer Nation Manifesto (disponible sur le site infokiosques.net).
188 homo
Le Manifeste propose une définition du queer axée
autour du fait d’agir en queer, c’est-à-dire contre toute
forme d’exclusion et d’oppression. Au lieu d’une identité
(gay, ouvrier, afro-américain, latino, etc.), queer repré-
sente alors un engagement politique opposé aux courants
homosexuels dominants, et un activisme dont la lutte
contre le sida n’est plus qu’un objectif parmi d’autres. Être
queer, c’est se vouloir en rupture politique et sociale. Rien
d’étonnant donc que le mot (surtout dans cette acception)
et l’activité qu’il recouvre soient restés minoritaires, et que
la majeure partie du mouvement homosexuel persiste à se
dire « gay » ou « lesbien ».
Critiquant – pour les dépasser – les impasses du com-
munautarisme gay, le queer tente de construire une
subjectivité qui ne serait plus définie par les assignations de
genre ou la spécialisation sexuelle, et de faire de cette sub-
jectivité la base d’un renversement subversif de la société.
La révolution, c’est maintenant si nous nous donnons
l’énergie de la faire, proclamait Queer Nation. Mais le pro-
jet militant de renouer avec l’élan perdu depuis Stonewall
ne pouvait qu’entraîner la déception, la multitude des
minorités dominées restant orpheline de l’horizon révo-
lutionnaire qui surdéterminait les luttes des années 1970.
Désormais, le queer allait investir de nouveaux terrains,
se ramifier dans de multiples directions, toutes marquées
par ce subjectivisme radical qui aura contribué à politiser
le stigmate de l’identité et à le colorer d’une teinte volonta-
riste. En restant donc dans ses limites…
Activisme universitaire
À partir de 1993, le queer perd en partie son caractère
militant alors même qu’il rencontre une popularité loin
de se limiter à l’avènement de la queer theory : il a son style
de vie, ses looks, son cinéma, ses magasins, ses agences
de voyages… Au moment où Queer Nation disparaît de
questionsociale et questionsexuelle 189
presque toutes les villes des États-Unis, des universitaires
comme Lisa Duggan imaginent possible de l’animer – ou
de le ranimer – dans les amphis et les colloques.
Prenant le relais d’un marxisme passé de mode et rejeté
pour son supposé « essentialisme », certains aspects de la
théorie queer avaient tout pour s’intégrer à un contexte
post-moderne nourri de radicalités décomposées en frag-
ments. Ce que faute de mieux Queer Nation nommait
« queer » pour réunir différents domaines d’intervention
aux contours flous et inclusifs, les universitaires queers
le théorisent maintenant comme sphère séparée…
tout en se demandant comment la relier aux autres. Le
queer serait une force politique dotée d’une capacité
de bouleversement social aux côtés des communau-
tés de couleur, des féministes, des cultures de rue, des
altermondialistes, etc.
Peu importe que « le queer » demeure une notion vague,
il sert alors d’unificateur idéologique et évite de s’inter-
roger sur une double défaite : l’échec de la « révolution
sexuelle » des années 1970 entendue comme prodrome
de la révolution sociale, et la faillite de ceux des gays et
lesbiennes qui espéraient faire de l’homosexualité l’arme
subversive par excellence. Double défaite enchâssée dans
une défaite plus globale : comme les prolétaires et comme
les femmes, les homosexuels auront servi de masse de
manœuvre à autre chose qu’à leur émancipation. En cela
le queer – dans sa traduction universitaire – émerge dans
une configuration historique favorable à sa réception aca-
démique. Prospérant sur les cendres des « grands récits »
disqualifiés, les théories queers présentent l’énorme avan-
tage de réfuter toute prétention totalisante. Elles vont au
contraire accréditer cette idée que la société n’aurait pas de
centre de gravité, et que nous évoluerions désormais dans
un monde post-capitaliste, tellement post qu’il cesserait
presque de l’être.
190 homo
Le rôle du queer universitaire a été d’élargir le champ
des questions gay-lesbiennes à un point de vue plus général
en lui enlevant son élan critique radical. Dans les années
1970, les antagonismes sociaux avaient obligé les sociolo-
gues à traiter des classes mais, après 1980, l’épuisement
revendicatif modifie leur vision des contradictions sociales,
d’où la multiplication des savoirs spécialisés : les women’s
studies seront diluées dans les gender studies ou les subaltern
studies.
En 1991, Lisa Duggan croyait possible un activisme
universitaire : son récit désillusionné et cocasse de la cin-
quième conférence des Lesbian & Gay Studies à l’université
Rutgers l’année suivante dément ses espérances. L’univer-
sité n’a pas pour vocation de subvertir la société : enseignée
en amphi, la critique sociale est forcément dévitalisée.
Mort du sujet
Si Judith Butler, à qui ne revient pas l’invention de la « théo-
rie queer » (le mot est absent de son livre Trouble dans le genre,
publié en 1990, pourtant réputé fondateur de ce courant),
passe pour sa figure de proue, elle le doit à sa critique d’un
féminisme qui croyait riposter à la domination masculine
en défendant, voire en valorisant une identité féminine.
Au lieu de s’attacher à ce qui est commun aux femmes
– en particulier l’absence de société de par le monde où
elles seraient les égales des hommes –, Judith Butler pro-
pose « une critique radicale des catégories de l’identité » : le
féminisme court à l’échec quand il se laisse assigner à un
féminin, même redéfini de façon positive. Le queer, c’est
le refus d’être assigné à quoi que ce soit.
Or, Trouble dans le genre ne remet pas seulement en cause
la catégorie « femme » comme sujet (historique), mais aussi
tout sujet qui se voudrait « candidat ultime à la représen-
tation », ou « candidat au statut de condition première de
l’oppression ».
questionsociale et questionsexuelle 191
Ce que questionne la théorie queer, c’est la façon dont
s’emboîtent des formes d’oppression dont aucune (et cer-
tainement pas le salariat) ne serait déterminante, mais qui
dépendent les unes des autres, et dont la déconstruction sera
l’œuvre d’une conjonction de catégories en lutte, notam-
ment les minorités sexuelles ou de genre. Queer désigne
ici le programme d’une coalition de groupes socialement
exclus, et ne dépasse une identité (féministe) qu’en la com-
plétant d’autres. Il n’y a pas un sujet historique unique : ils
sont innombrables, littéralement, car les compter serait en
limiter le nombre, donc oppressif. L’addition infinie libère,
et un vrai mouvement émancipateur se reconnaîtrait à ce
qu’il peut toujours inclure une minorité supplémentaire.
Quand Judith performe
À la différence de Marx qui part de la contradiction
bourgeois/prolétaire fondée sur un rapport de produc-
tion, Judith Butler décrit, elle, un rapport de répétition :
c’est en se répétant que l’acte de soumission se perpétue,
répétition qui passe en priorité par la façon d’être et, en
particulier, par le langage. S’il y a domination, c’est parce
que les dominés l’acceptent en la réitérant : il suffirait donc
d’interrompre ce processus.
« Dans quel sens peut-on parler du genre comme d’un
acte 6 ? », interroge Judith Butler : « Comme c’est le cas pour
d’autres comédies sociales de type rituel, l’action du genre
requiert une performance répétée », « la performance du
genre ». La solution est simple : puisque des comportements
font la réalité sociale, d’autres comportements la déferont
par des « actes corporels subversifs ». Si le genre, c’est ce qui
nous force à jouer le rôle qui fait de chacun d’entre nous un
homme ou une femme, nous en sortirons en passant d’un
rôle imposé à divers rôles choisis.
6. Les citations de cette partie sont extraites de Trouble dans le genre*.
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Le concept linguistique de performativité trouve ici son
emploi hors du seul domaine où pourtant il pourrait avoir
un sens : le langage. Mais même là il est faux de dire que
la parole permet de « performer », c’est-à-dire d’instituer
une réalité qui n’existerait pas sans elle : la phrase « Je vous
déclare unis par les liens du mariage » ne rend le mariage
effectif que par le cadre institutionnel où elle est pronon-
cée, et grâce aux actes administratifs qui y sont liés.
Cela, Judith Butler ne peut l’ignorer : mais elle n’en
tient pas compte, car croire que « Dire, c’est faire » est
indispensable à qui veut privilégier la parole, la « forma-
tion discursive », « l’effet discursif », c’est-à-dire le pouvoir
des mots, comme l’annonce le titre français d’un de ses
ouvrages publié en 1997. Sexe et genre étant assimilés à des
« effets d’institutions, de pratiques, de discours provenant
de lieux multiples et diffus », et – comme chez Foucault –
ces dispositifs de pouvoir étant réduits à des pratiques
discursives, il ne reste plus qu’à s’en prendre au « discours
culturel hégémonique ».
Cette politique a rencontré un large écho parce qu’au-
delà du féminisme et des revendications gays, lesbiennes,
transgenres, etc., elle propose une pratique quasiment
accessible à tous : qui n’a jamais connu le goût de la trans-
gression inoffensive mais parée de radicalité ? Une pratique,
qui plus est, exposée dans une théorie apparemment irré-
futable, car elle se veut toujours ailleurs que là où elle prête
le flanc à la critique : perform en anglais signifiant à la fois
« jouer, représenter» (sur scène) et « accomplir », l’ambiguïté
laisse penser que « performer » un rôle, c’est modifier notre
réalité en nous procurant une agency (« capacité – ou puis-
sance – d’agir »).