Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 11 sur 34

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Homo Question so

Chapitre 9

 

Homosexualité sidérurgiste

 

En 1997, dans un célèbre épisode de la série télévisée d’ani-

mation Les Simpson, Homer, craignant que son fils Bart soit

tenté de devenir gay, l’emmène dans une aciérie rencontrer

de « vrais » hommes. Surprise, dans l’usine, les ouvriers sont

tous gays 1.

L’humour des Simpson ne reflète pas la réalité de l’acié-

rie dont nous allons parler.

Tant que l’identité ouvrière reste un facteur de cohé-

sion au travail, comme ici à Gary Works, elle laisse peu de

place pour d’autres identités, sexuelle par exemple, même

si l’évolution des formes de « communauté » au travail com-

mence très lentement à changer la donne.

D’autre part, cette aciérie rappelle une caractéristique

de la vie ouvrière un siècle plus tôt, quand la masculinité se

définissait moins (pour un homme) par le fait d’avoir des

rapports sexuels avec une femme que de se conformer à un

modèle de force et de virilité.

 

Gary Works

Dans l’État d’Indiana, à Gary, autrefois important centre

sidérurgique, l’usine Gary Works, propriété de US Steel,

n’est pas sortie indemne de la crise prolongée de ce sec-

teur, dont le personnel ne cesse de décroître : 135 000

salariés aux États-Unis en 2000, 87 000 en 2015, année

où US Steel a licencié un quart de son personnel non syn-

 

1. « La phobie d’Homer », épisode 15 de la saison 8 (1997), qui avait failli être

censuré par les producteurs : www.youtube.com/watch?v=-uOBveFKdGs

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diqué. Longtemps la plus grande aciérie du monde, Gary

Works et ses annexes employaient 30 000 personnes en

1970, 6 000 vingt ans après, et chaque année apporte son

lot de nouveaux chômeurs. Construite sur l’acier, la ville

dont cette usine reste le principal employeur a dépéri au

même rythme que Gary Works, sa population tombant de

170 000 en 1960 à 80 000 maintenant 2.

De même que l’opinion croit à la disparition des ouvriers

en général, beaucoup d’habitants de la région n’imaginent

pas qu’il y reste des sidérurgistes. Mais c’est surtout l’échec

de leurs luttes qui les rend socialement invisibles et dégrade

leur image. Malgré une paie supérieure à d’autres secteurs

(à condition de multiplier les heures supplémentaires et

au prix d’une espérance de vie de dix ans inférieure à la

moyenne), devenir sidérurgiste n’est plus une promotion

sociale.

Entre 2009 et 2011, Anne Balay a réalisé des entretiens

avec vingt gays et vingt lesbiennes de Gary Works. L’éven-

tail des âges – de 19 ans à la soixantaine – lui permet de

décrire autant un passé déjà ancien que la réalité contem-

poraine 3.

 

Masculinité mâle

L’image du sidérurgiste américain a longtemps été celle

d’un ouvrier blanc et mâle. Après 1974, contrainte légale-

ment de promouvoir l’égalité dans l’emploi, la sidérurgie

américaine a embauché des femmes et des Noirs (ceux-ci

 

2. La majorité des habitants sont afro-américains : 55 % en 1970, 85 % en

2015. En 1968, Gary fut la première ville étasunienne de plus de 100 000

habitants à élire un maire noir.

3. Anne Balay, Steel Closets. Voices of Gay, Lesbian, & Transgender Steelworkers*.

Sauf indication contraire, les citations sont extraites de ce livre. Le groupe

des vingt hommes compte un seul Noir ; parmi les vingt femmes, deux

sont noires, trois hispaniques et une asiatique. Quant au vocabulaire, les

personnes interrogées emploient de préférence le mot « gay », les femmes

s’appelant « gay women ».

questionsociale et questionsexuelle 123

 

employés aux tâches les plus pénibles), souvent licenciés

quelques années plus tard en raison de la crise qui dès cette

époque frappe le secteur. Il subsiste aujourd’hui très peu de

femmes (1%) et d’Afro-Américains parmi les sidérurgistes,

l’acier redevenant un métier « d’hommes », mais d’hommes

de moins en moins nombreux, dont l’identité ouvrière

– fortement associée à la masculinité – est entrée en crise.

Dans le même temps, différents facteurs – le carac-

tère dangereux de ce travail (plus que d’autres cause

d’accidents, de mutilations et de morts), la résistance

anti-patronale, la coopération formelle et informelle

nécessaire au fonctionnement de l’équipe – poussent à une

cohésion, à une solidarité que renforcent les temps morts

spécifiques à ce type de production. Les tâches sont très

dures mais ménagent des pauses durant lesquelles discu-

ter fait partie d’un rituel. Ainsi se crée ce qu’Anne Balay

appelle une camaraderie contrainte, où il est d’autant plus

difficile pour un gay ou une lesbienne de parler de soi qu’il

ou elle mène une vie privée très différente des autres.

Cette camaraderie réunit des groupes restreints :

Athena dit ne connaître vraiment que les 36 membres de

son équipe, avec qui elle fréquente des bars, des clubs de

strip-tease et assiste à des compétitions sportives, sans y

amener sa partenaire. « L’usine produit de la masculinité

autant qu’elle produit de l’acier, et toute personne qui s’y

conforme reçoit et transmet ce message », qui souvent

prend la forme d’une pornographie très présente dans les

blagues et les vidéos regardées sur ordinateur pendant les

repas. Dans ces conditions, « l’homophobie est […] un élé-

ment fédérateur. Sur le lieu de travail, l’homophobie peut

être la seule chose sur laquelle les gens soient d’accord 4. »

Aussi faut-il éviter de sortir des normes, d’être « effé-

miné » pour un gay, ou trop « masculine » pour une

 

4. Kitty Krupat & Patrick McCreery (dir.), Out At Work*.

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lesbienne. La plupart des personnes interrogées par Anne

Balay croyaient d’ailleurs être le seul gay de l’usine.

 

« Jeux » sexuels 

Une étude australienne citée dans l’ouvrage conclut à « un

continuum d’expérience homoérotique chez les travail-

leurs masculins », mais « cette expérience est passée sous

silence » et « l’expression publique du groupe » est non seu-

lement « hétérosexuelle » mais « fortement homophobe ».

De fait, « rares sont les ouvriers gays et assumés, mais le

cliché selon lequel derrière le pire homophobe du chantier

se cache un homosexuel refoulé est souvent confirmé 5 ».

À Gary Works, les gays sont amenés à vivre dans un

homoérotisme ambiant inavoué mais manifeste dans

des attouchements, des jeux de main, des simulacres de

gestes qui seraient ailleurs qualifiés de « déplacés », aux

douches notamment, composant une sexualisation du

quotidien d’ailleurs parfaitement compatible avec le rejet

des gays. Nate, ouvrier déjà âgé, décrit l’usine comme « un

paradis pour les gays » à condition de ne pas en parler :

 

C’était mon premier jour […], j’avais 20 ans […], je me lavais

la figure et d’un seul coup… je me retrouve avec deux mains

sur les parties génitales et deux mains sur le visage. Les deux

mains sur le visage, c’étaient les miennes… J’ai fait com-

prendre au monsieur qui avait envie de m’aider à prendre une

douche que j’allais lui casser le bras et lui mettre dans le cul, il

a simplement rigolé, tout le monde riait, et ça a été mon initia-

tion dans l’aciérie. […] Pas mal de gars n’avaient rien contre ce

genre de truc. […] Il y avait beaucoup de désir de pénis. Deux

ou trois types en avaient d’assez développés, et ça ne les gênait

pas de laisser les autres regarder et/ou toucher.

 

5. Prole.info, The Housing Monster*.

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L’autrice commente : « Ce qu’il a trouvé en pratique

correspondait mieux à son identité de gay, tout en étant

profondément hostile à la reconnaissance du désir homo-

sexuel. »

Andy décrit comment un échange de regards pendant

le travail aboutit à une fellation dans les toilettes, puis

chacun retourne à sa tâche. Scott rapporte les relations

sexuelles orales de plusieurs membres de l’équipe avec un

gay avéré. Fred a eu deux « habitués », et en a un au moment

de l’enquête. Quand il change d’atelier, un de ses nouveaux

collègues lui demande : « C’est vrai que tu es gay ? », avant

d’entamer un rapport sexuel oral avec lui. Il explique

que dans son ancien atelier, l’équipe avait surnommé un

ouvrier « no 7 », « parce qu’il allait être mon septième. Ce

qui était vrai. J’avais déjà eu des rapports avec six gars dans

l’atelier, je ne sais pas comment ça se savait ».

En bref, « tous les sidérurgistes mâles décrivent des

échanges sexuels grivois et agressifs entre hommes pendant

le travail ». Il arrive même que ces pratiques, généralement

plus orales et masturbatoires qu’anales, connaissent un

prolongement au domicile, en l’absence de l’épouse et des

enfants.

On est pourtant loin du « paradis » sur lequel plaisante

Nate. Les rôles respectent le modèle traditionnel : « Par-

ticiper à des comportements sexuels de même sexe ne

demande pas de s’identifier comme gay, ni ne crée une

acceptation des gays ou des choix des gays. […] L’aciérie

est un lieu où des hommes peuvent recevoir et donner du

sexe oral sans se sentir eux-mêmes homosexuels. » Si la

pratique est répandue, l’étiquette serait infamante : « La

sexualité que l’on pourrait décrire comme gay est à la fois

courante et condamnée. » Bernard, ouvrier noir d’envi-

ron 60 ans, ne se dit pas gay auprès de ses camarades de

travail. Il sait qu’ils sont au courant, mais il ne confirme

ni ne dément.

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Dans le cadre de cette homosexualité sans étiquette,

certains doivent cacher qu’ils sont ce que les autres

refusent d’être. Les gays sont forcés à une double vie, à

une autonégation, et le gay déclaré ou dénoncé s’expose

au harcèlement et à la violence, d’autant qu’en raison de

la crise, Gary Works comprend maintenant d’immenses

bâtiments vides et de lieux déserts propices aux agressions.

Par prudence, dans le livre d’Anne Balay, tous les prénoms

des gays et lesbiennes interrogés ont été modifiés 6.

Par ailleurs, les interlocuteurs homosexuels de l’autrice

se sentent peu de choses en commun avec les gays présentés

par les médias. Dans le cas de Dave, « son rejet du mode de

vie stéréotypé des gays urbains a plus à voir avec la classe

et le privilège qu’avec la féminité ».

En réalité, les prolétaires de l’industrie et du tertiaire

composant la majorité de la population active, c’est parmi

eux que se trouve la majorité de ceux qui pratiquent une

sexualité homosexuelle, non dans les classes moyennes et

supérieures, journalistes, universitaires, artistes, commu-

nicants ou politiciens, statistiquement beaucoup moins

nombreux. L’image pourtant a la vie dure. Il est significatif

que Queer As Folk, première série centrée sur des gays, dif-

fusée entre 2000 et 2005, se déroule dans un milieu reflétant

les professions et activités supposées typiques d’un univers

gay : dragueur à partenaires multiples, acteur porno, écri-

vain, publicitaire, créateur de comics… On est loin de Gary.

 

Lesbienne, butch, trans…

et masculinité féminine

Pour Anne Balay, les femmes « cols bleus » font un travail

qui les met davantage à égalité avec les hommes que celles

 

6. Un lecteur a écrit à Anne Balay : « Sidérurgiste pendant trente-trois ans,

j’ignorais le genre d’agression que doivent subir les travailleurs lgbt –

pourtant j’aurais dû le savoir. »

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exerçant des emplois de bureau, et qui leur donne donc

plus de moyens de se défendre. Les ouvrières d’usine se

laissent moins enfermer dans une position de victime que

les salariées du tertiaire, et répondent aux hommes par une

attitude et un langage directs qu’ils sont mieux à même

d’accepter.

Dans le livre d’Anne Balay, le chapitre « Masculinité

mâle dans l’aciérie » est précédé par un autre intitulé « Mas-

culinité féminine dans l’aciérie » : le critère dominant des

relations à l’intérieur de Gary Works, c’est en effet la mas-

culinité, et il s’applique aussi aux femmes.

« Masculin est un de ces termes qu’il est impossible de

définir autrement que par leur contraire. Est masculin ce

que l’ici et maintenant où vous vivez définit comme non

féminin. »

Déjà, dans une aciérie, les ouvrières se trouvent moins

en infériorité face à leurs collègues masculins parce qu’elles

partagent avec eux la dureté du travail physique. La les-

bienne, elle, doit se débrouiller dans la vie de manière plus

autonome que les autres femmes. Cela est plus vrai encore

des lesbiennes issues de minorités raciales, habituées à faire

face à la discrimination et mieux armées pour riposter à un

harcèlement dans l’usine comme dans la société.

Comme l’explique le paragraphe « Le plaisir d’être

butch », le travail à Gary Works, si éprouvant soit-il, répond

au choix par certaines butchs d’un métier qui « donne la pos-

sibilité d’exprimer pleinement leur masculinité, et d’être

payées pour cela au lieu d’en pâtir ».

Il est donc moins difficile dans l’aciérie d’être lesbienne

que gay.

Mais difficile quand même, comme l’illustre le cas

d’Alice Peurala (1928-1986). Militante syndicale, des

droits civiques et de l’égalité dans le travail, première

femme élue à la direction de la section locale de la United

Steelworkers (Usw) en 1979, Alice taisait une bisexualité

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restée à peu près inconnue de ses collègues de travail et de

ses camarades dans le syndicat. Les premiers temps, elle ne

cachait pas sa vie personnelle, mais elle a cessé d’en parler

à mesure qu’elle devenait une figure publique.

L’existence paradoxale d’une masculinité féminine ne

supprime pas la discrimination à l’égard des femmes ni ne

suffit à faire accepter des sexualités différentes.

Wanda, noire, butch et d’allure qualifiée de masculine,

a subi au début des gestes agressifs de la part d’ouvriers

qui ne savaient pas où la classer : était-elle « homme » ou

« femme » ? En 1967, Elise a d’abord travaillé à Gary Works

en tant qu’homme : quand en 1994 elle y est revenue en

femme, l’hostilité contre sa transsexualité a été si violente

que l’entreprise l’a fait protéger par un garde du corps. La

sortie explicite et assumée des normes binaires suscite

agressivité et répulsion.

Montrer des formes de masculinité tout en restant

femme ne garantit pas contre les agressions, verbales ou

physiques, ni n’empêche des menaces fréquentes de viol

qui, même sans passage à l’acte, font vivre dans la peur.

Sur ce point, concrètement, peu a changé en trente ans.

 

Communauté de travail et division

« Dans un lieu de travail construit autour de la création

d’une communauté, ne serait-ce que par le partage d’in-

sultes et de plaisanteries, Gail [âgée d’une soixantaine

d’années] se crée un espace protégé en restant évasive et

en se comportant “comme l’un des gars”. »

Résultat d’une activité collective (et forcée, salariat

n’étant pas synonyme de loisir) et d’une proximité obligée,

cette communauté permet une entraide, une protection

mutuelle, souvent une résistance et parfois une lutte

anti-patronale, mais elle se construit aussi contre « l’autre »,

un autre aux visages fort divers, et pas uniquement celui

du patron. Le travail en usine n’est pas le seul cas de soli-

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darité susceptible de produire un esprit de corps qui met à

part ou rejette l’élément étranger au groupe dominant, ici

mâle et blanc : les femmes, les people of colour, les minorités

sexuelles, avec une discrimination plus dure vis-à-vis des

gays que des lesbiennes.

La communauté de travail (qui ne coïncide pas avec

l’organisation du travail par le management, mais est en

rapport et en conflit avec elle) suppose le partage de l’ex-

périence d’un nous face à un eux, et de comportements

qui échappent difficilement au machisme et au sexisme

dominants dans la société. La forte proportion de femmes

en usine n’y changeait pas grand-chose à l’époque où le

travail était ségrégué selon le sexe. Cela reste d’ailleurs fré-

quemment le cas, et pas seulement dans la sidérurgie ou le

bâtiment (lequel emploie très peu de femmes, et presque

aucune comme conductrice de gros engins) : la séparation

entre « métiers d’homme » et « métiers de femme » demeure

plus forte qu’on l’imagine 7.

Le sexisme n’est pas une création du capitalisme, mais

(comme le racisme à sa façon) il lui sert à renforcer la divi-

sion entre prolétaires. Si machisme et virilisme ne sont pas

intrinsèquement indispensables à la domination mascu-

line, ils en font encore aujourd’hui partie et alimentent le

mépris du « pédé », comme on l’entend dans les manifs où

le patron ou le politicien se font traiter d’« enculés ».

Pour se défendre, le nous des travailleurs est conduit à

faire bloc contre un eux des exploiteurs, des patrons, des

bourgeois, mais il lui arrive aussi de se former contre des

concurrents sur le marché du travail, réels ou supposés.

 

7. Pour se faire une idée de la proportion de femmes dans la population active

selon les professions en Australie, au Canada, au Japon et aux États-Unis en

2015 : www.catalyst.org/knowledge/women-male-dominated-industries-

and-occupations

Pour des statistiques plus détaillées concernant les États-Unis en 2016 :

www.bls.gov/cps/cpsaat18.htm

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Le bloc des nous peut alors être régional, ou national, ou

masculin, ou blanc, ou une combinaison de ces catégories,

contre des femmes, ou des étrangers, ou des Noirs, accusés

de briser la grève ou de voler des emplois que ce nous vou-

drait se voir réserver. « Tous ensemble » est certes un bon

mot d’ordre, mais que met-on dans cet « ensemble » ? La

force d’un mouvement se mesure à sa capacité à dépasser

les particularismes. Or, comme il n’y aura jamais assez de

travail pour tout le monde (au mieux, il y aura des emplois

partiels et mal payés pour un grand nombre), la commu-

nauté de travailleurs qui se limitera à être celle « du travail »

et des « au travail » ne réunira qu’une partie des prolétaires

et ne créera que la solidarité d’un groupe aux dépens

d’autres. Les salariés ne surmonteront leur division qu’en

se débarrassant du salariat.

 

Coalition arc-en-ciel ?

Dans les métiers où existe une forte mixité des sexes, où

la salariée et le salarié travaillent côte à côte, ils peuvent

aussi réagir côte à côte, et il est possible à la solidarité et à la

communauté de lutte de ne plus s’enfermer sur des thèmes

et des postures « sexués » qui privilégient l’homme sur la

femme et le « vrai » homme (celui qui baise les femmes) sur

le « faux » (l’homo).

Ce n’est pas le cas dans la sidérurgie, qui aux États-

Unis n’emploie quasiment pas de femmes (et très peu de

personnes issues de minorités raciales). L’acceptation

(relative) de l’homosexualité dans la société n’a donc pas

son correspondant dans les aciéries. Ce n’est pas un hasard

si la United Steelworkers (qui détient le monopole de la

représentation syndicale) s’intéresse si peu au sujet. En

2010, parmi les centaines de personnes employées au siège

de la Usw, on ne connaissait aucun gay déclaré. La Usw

a pour priorité de défendre les emplois et d’améliorer les

conditions de salaire et de travail, non de protéger les gays.

questionsociale et questionsexuelle 131

 

S’agissant des femmes, pourtant rares dans la sidérurgie,

il y a longtemps que la Usw les met en avant et, l’exemple

de Peurala le montre, leur accorde des responsabilités. La

propagande de la Usw détourne l’affiche célèbre de Rosie

la riveteuse 8. Carte syndicale en main, la Rosie contempo-

raine déclare : « Montrez votre fierté syndicale ». Le 8 mars,

lors de la Journée internationale des femmes, des ouvrières

de l’acier défilent à Pittsburgh, à la fois comme salariées et

comme femmes, portant des bandanas « Rosie la riveteuse ».

Mais si la Usw fait sienne la lutte pour l’égalité salariale

entre homme et femme, elle reste indifférente à la question

des minorités sexuelles.

Il est inévitable que le syndicalisme défende en priorité

les mieux à même de s’organiser, donc au départ les plus

qualifiés : les hommes, les Blancs, ou dans les Etats-Unis

du e xix siècle les Blancs nés sur le sol américain par oppo-

sition aux immigrants venus d’Europe – comme autrefois

en Angleterre les syndicats défendaient plutôt les Anglais

que les Irlandais. La situation ne change que lorsqu’une

catégorie, jusque-là peu nombreuse, ou socialement

faible, ou « invisible », commence à acquérir de l’influence.

Là où les salariés gays ou « lgbt » manifestent une force

réelle, l’intérêt du syndicat est d’en tenir compte. Mais les

exemples – comme dans les parcs d’attractions de Walt

Disney World – sont encore rares, et la sidérurgie reste

jusqu’ici étrangère aux tentatives de gay-labor alliance qui

se développent dans d’autres secteurs.

Il est d’ailleurs permis de douter de leur efficacité. Des

alliés sont aussi de possibles rivaux, et l’histoire est fertile

en retournements. Au e xx siècle, les « alliances de classe »

n’ont pas réussi à la classe ouvrière. Si elle existait, une

« communauté gay » ne saurait être que transclassiste,

c’est-à-dire indifférente aux antagonismes d’intérêts qui

 

8. « Sur Rosie la riveteuse, voir chapitre précédent, p. 116.

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opposent les classes. Contrairement aux syndicats qui sont

des organisations du travail, une telle communauté tra-

verserait tous les milieux sociaux, et inclurait le bourgeois

comme le prolétaire, la policière comme la voleuse. Si mon

patron est gay et mon collègue de travail homophobe, de

qui serai-je solidaire ? Et pour quelle action ? Chez les sidé-

rurgistes, en tout cas, une communauté existe déjà, très

prégnante (pour le bien et le pire), et il n’y a pas de raison

qu’en émerge une autre.

 

Dans la petite bulle (rétro)

Sans minimiser le harcèlement qu’ils subissent, les hommes

et femmes gays de Gary Works expliquent qu’il peut être

pire à l’extérieur, y compris en famille : Isabel affirme même

que le lieu de travail lui offre une « petite bulle » de relative

liberté. Comme on l’a vu, une « féminité masculine » s’avère

parfois dans l’usine plutôt un atout qu’un handicap. Wanda,

d’allure volontairement très masculine, se sent davantage

jugée par ses collègues femmes syndicalistes du Women of

Steel Committee où elle a des responsabilités. Elle est plus

à l’aise dans un univers masculin, alors que dans un monde

de femmes, dit-elle, l’acceptation (toute relative) diminue

ou disparaît. En pleine rue, une femme habillée en homme

attire plus les regards qu’au sein de l’usine.

Cela ne fait pas de l’aciérie un espace de liberté. Toutes

les lesbiennes de Gary Works ne ressemblent pas à Wanda.

Gail, vivant en couple avec une autre ouvrière de l’usine,

dit que ses collègues de travail connaissent son orientation

sexuelle mais n’en parlent pas. Si acceptation il y a, elle rime

le plus souvent avec mutisme.

Au-delà des cas particuliers, ce que montre cette usine,

c’est la difficulté persistante à vivre une sexualité diffé-

rente, mais aussi la perpétuation en ce milieu particulier

d’un mode de comportement largement disparu du reste

de la société.

questionsociale et questionsexuelle 133

 

En ce début de e xxi siècle, avoir ou vouloir des relations

avec des personnes de même sexe, c’est être « gay ». Il y a

un siècle, à New York par exemple, le fait pour un homme

d’entretenir des rapports sexuels réguliers avec d’autres

hommes n’empêchait pas d’être classé comme « normal »,

car la norme n’était pas uniquement ou obligatoirement de

faire l’amour avec une femme, mais d’abord de se conduire

en homme viril et fort. La binarité homo/hétéro qui domine

aujourd’hui était alors secondaire. Cette reconnaissance et

cette tolérance de relations sexuelles entre hommes (dou-

blées de l’obligation d’une allure et d’un comportement

« masculins ») ont persisté beaucoup plus longtemps parmi

les ouvriers que chez les classes moyennes, avant de s’effa-

cer dans la deuxième moitié du xxe siècle. Sauf en des lieux

comme Gary Works, dont les sidérurgistes perpétuent des

mœurs ailleurs révolues.

Avec une différence cependant. Prudence ou autocen-

sure, aucun ouvrier se disant « normal » (straight en anglais

contemporain) ne fait jamais allusion aux pratiques homo-

sexuelles dans l’usine, auxquelles pourtant un certain

nombre d’entre eux participent, et que les autres peuvent

difficilement ignorer. Et si l’on aborde le sujet, ils sont

« horrifiés », ce qui est logique, car aujourd’hui ce compor-

tement serait qualifié de gay, ce que très peu d’entre eux

accepteraient.

Et qu’en est-il ailleurs, dans la sidérurgie chinoise par

exemple, qui produit aujourd’hui près de 50 % de l’acier

mondial, comparé à moins de 5 % pour les États-Unis ?