Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 13 sur 34

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Homo Question so

Chapitre 11

 

Être ce que nous

 

ne savons pas encore

 

(Stonewall, le FHAR et après)

 

À la fin des années 1960, quand un mouvement d’auto-

défense homosexuelle explose en une révolte multiforme,

ses éclats éclairent une tentative de critique sociale qui

inclurait les « questions sexuelles ». L’insoumission se mêle

à l’autoaffirmation avant de laisser la place – une fois l’élan

retombé – à la revendication : de toute étincelle ne jaillit

pas une flamme… Mais quelques-uns ne s’y résignent pas.

Nous nous limiterons à évoquer quelques moments signi-

ficatifs de cette période dans trois pays, les États-Unis, la

France et l’Italie.

 

De Stonewall au « gay power »

Pour qu’une rafle qui tourne à l’émeute résonne bien

au-delà de la communauté initialement ciblée, il fallait une

époque secouée par l’insubordination ouvrière, des grèves

d’un type nouveau, comme à Lordstown 1, des émeutes

noires, les marches pour les droits civiques et la mobilisa-

tion contre la guerre du Viêt Nam.

Ce ne sont pas directement des affrontements de classe

qui ont déclenché le mouvement de « libération » homo-

sexuelle, mais sa dynamique était en rapport avec la révolte

prolétarienne des années 1960-1970 : l’élan est parti du

 

1. Voir la brochure de l’Organisation des jeunes travailleurs révolutionnaires,

Lordstown 72 ou les déboires de la Général Motors*.

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« bas » de la société. Dans Greenwich Village, le Stonewall

Inn était un de ces lieux de rencontre tolérés parce que

contrôlés par la mafia et fréquentés par des homosexuels

blancs, noirs et latinos trop jeunes ou trop pauvres pour

aller ailleurs, lieux. Pour avoir la paix, le patron, Fat Tony,

payait la police, qui ne se privait pas pour autant d’y faire de

temps en temps une descente. C’est le cas le 28 juin 1969,

mais, ce soir-là, elle se heurte à une forte résistance. Un

ouvrier du bâtiment lance un pavé sur la voiture de police,

les raflés s’échappent, les flics se sauvent et se barricadent

dans le bar qu’ils viennent de vider, assiégés par une foule

pluriethnique et multigénérationnelle mêlant sans-travail,

sans-abri, gays, travestis, trans, Blancs, Latinos, Noirs…

La porte est enfoncée, un incendie éclate, l’officier de

police envisage de tirer, l’arrivée de la brigade antiémeute

l’en dispense.

Les deux soirs suivants, des milliers de gays et les-

biennes se rassemblent devant le Stonewall, et, là encore,

l’élan vient des gays les plus marginaux, prêts à risquer

le maximum parce qu’ils ont le moins à perdre. Les

combats de rue reprendront deux jours après, brefs mais

violents.

Un début d’organisation formelle apparaît, ainsi que

des revendications : « pouvoir gay » et surtout « égalité pour

les homosexuels ». À la différence de mouvements anté-

rieurs qui se bornaient à demander la tolérance pour une

minorité, gays et lesbiennes exigent maintenant l’égalité

complète et immédiate de toutes les orientations sexuelles.

En cela, ils sont solidaires du mouvement pour les droits

civiques et des mouvements de libération des minorités.

Dans la mesure où ils partagent, selon les mots d’un émeu-

tier, « une sorte d’identité profonde », ceux qui s’affirment

comme gays se pensent en communauté opprimée dont

l’union avec d’autres communautés permettra leur libé-

ration commune. Une semaine après les événements de

questionsociale et questionsexuelle 151

 

Stonewall naît un Gay Liberation Front (glf), avec pour

objectif le « Pouvoir au peuple ».

À la différence d’un parti, un front agrège provisoire-

ment des intérêts divergents autour d’un but commun.

Mais les militants du glf prennent moins au sérieux le sens

précis du mot « front » qu’ils ne veulent se référer aux luttes

de libération nationale dans le Tiers-monde en général et

au Viêt Nam en particulier. Dans l’addition de minorités

appelées à s’étayer mutuellement (Noirs, Chicanos, Amé-

rindiens, femmes, jeunes, étudiants…), la classe ouvrière

ne compte guère, la révolution étant envisagée dans une

logique anti-impérialiste davantage que prolétarienne.

Lorsque le glf californien soutient la tentative des ven-

dangeurs chicanos de créer un syndicat affilié à la United

Farm Workers, c’est un aspect mineur de ses activités,

l’ouvrier – blanc en tout cas – passant pour réactionnaire

donc irrécupérable.

L’échec du rassemblement populaire prôné par le glf

entraîne rapidement ruptures et scissions. Une frange

« gauchiste » voudrait replacer la question sexuelle dans le

programme global d’une révolution socialiste, générale-

ment sur le modèle cubain ou vietnamien, sous direction

d’un prolétariat mythifié. La majorité « modérée » se limite

à revendiquer l’égalité (en luttant, par exemple, contre

l’interdiction des emplois fédéraux aux gays), et c’est son

réalisme pragmatique qui l’emportera.

Quoi qu’on en pense, people power et black power auraient

à la rigueur et pour des militants un sens en tant que

slogans : revendiquer la souveraineté (ou au minimum

l’autonomie) d’un peuple ou d’un groupe sur ce qu’il vit

et là où il vit (allant jusqu’à exiger la création d’un État

séparé pour les Noirs et dirigé par eux, formé de plusieurs

États du sud des États-Unis). Mais il n’existe ni société ni

territoire homosexuel où exercer un « pouvoir gay » – tout

au plus des ghettos. Inapplicable, la revendication du gay

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power n’en charriait pas moins une force provocatrice et

mobilisatrice. Sa contradiction intrinsèque est au cœur

d’un mouvement oscillant sans cesse entre affirmation

identitaire et négation des catégories normatives, comme

en témoigne l’œuvre de Carl Wittman.

 

« Nous serons gays jusqu’à ce que tout le

monde ait oublié que c’est un problème »

Né en 1943, Carl Wittman écrit en 1969 Refugees from

Amerika : A Gay Manifesto, pamphlet édité par le glf qui

va devenir une référence.

Le titre est à prendre au sens premier : plus qu’une

déclaration publique écrite, un manifeste veut exprimer

la réalité collective d’un groupe, ici d’une minorité qui,

comme d’autres aux États-Unis, a trouvé refuge dans un

ghetto qui « a ses aspects positifs et négatifs », mais qui

est encore un « asservissement, ne serait-ce que parce

que c’est le seul lieu où nous pouvons être nous-mêmes ».

À San Francisco, « nous avons formé un ghetto par auto-

protection. C’est un ghetto et non un territoire libre parce

qu’il est encore à eux […]. Nous sommes contrôlés par des

flics hétéros, gouvernés par des législateurs hétéros, soumis

à des patrons hétéros et exploités par de l’argent hétéro. »

Alors qu’un des mots d’ordre des manifestants de

Stonewall était le droit des gays au mariage, le chapitre

« Alternatives au mariage » du manifeste s’y oppose. Le

désir de se marier, argumente Carl Wittman, vient d’un

besoin de sécurité, d’affection et d’appartenance… rare-

ment comblé par le mariage. Ce dont nous voulons nous

débarrasser, dit-il, ce sont l’inégalité dans le couple, l’ex-

clusivité, le pacte à deux contre le monde et les rôles figés,

toutes choses que seules rendront possibles des relations

sociales nouvelles, où l’on pourra choisir de vivre un

moment seul, ensemble quelque temps ou longtemps,

en couple ou à plusieurs, « glissant facilement de l’un à

questionsociale et questionsexuelle 153

 

l’autre de ces états selon l’évolution de nos besoins ». « Les

mariages gays », eux, « rencontreront les mêmes problèmes

que les mariages hétéro, le burlesque en prime ». Dans cette

analyse, la question du patrimoine et de sa transmission

– motif majeur aujourd’hui de l’adoption du « mariage

pour tous » – n’entre pas en considération : ni l’achat ou la

location de logement, ni l’héritage ne sont des questions

pertinentes pour Carl Wittman, parce qu’il croit la société

sur la voie de profonds bouleversements. Il était loisible

de l’imaginer en 1969 : si l’on est persuadé de l’émergence

prochaine d’un monde sans argent où aucun de nous ne

sera plus un individu vulnérable, nul besoin de recourir

à des institutions bourgeoises pour nous protéger, par

exemple en donnant le droit de mariage et de copropriété

à des couples (homosexuels ou non) stables et durables.

« L’homosexualité est la capacité d’aimer quelqu’un du

même sexe » (souligné dans le texte : il s’agit d’aptitude,

pas d’une contrainte non choisie). « Nous ferons l’amour

avec des femmes quand ce sera quelque chose que nous

voudrons, non à quoi nous sommes obligés, et quand la

libération des femmes aura changé la nature des relations

hétérosexuelles. » « La raison pour laquelle si peu d’entre

nous sont bisexuels est que nous avons fait un tel foin de

l’homosexualité que nous sommes obligés de nous voir en

homos ou en hétéros. » Contrairement à la thèse communé-

ment admise, le manifeste affirme qu’on ne naît pas homo

mais qu’on le devient, et il appelle à « libérer en chacun

l’homosexuel ».

En 1986, malade du sida, Carl Wittman préfère le sui-

cide à l’hospitalisation.

Le temps de la rébellion cède la place à « la politique » : en

l’occurrence, le combat pour obtenir des positions recon-

nues dans la société et pour les homosexuels des droits

garantis par la loi.

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« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous »

La création, en 1970, en France, du Front homosexuel

d’action révolutionnaire (fhar) est due à l’initiative d’un

groupe de femmes, rejointes par des hommes à partir de

février 1971.

 

L’homosexualité reste pour le moment un commun dénomina-

teur pour un ensemble d’individus opprimés […]. [La] sortie du

ghetto dépendra autant de la transformation possible du désir

que du combat politique global des forces révolutionnaires.

[…] Pour nous, l’homosexualité n’est pas un moyen d’abattre

la société, elle est d’abord notre situation et la société nous

contraint à la combattre. (fhar, Rapport contre la normalité, 1971)

 

Un jeune homme alors surnommé Marlène et membre du

fhar déclarera en 1972 : « Ce que nous voulons, c’est la

transformation totale de la vie. On ne fait la révolution que

si on la vit en permanence, quotidiennement. »

Alors que les fondatrices et adhérentes du fhar atten-

daient beaucoup d’une organisation mixte, l’arrivée d’une

majorité d’hommes aboutit à privilégier l’homosexualité

masculine, et l’activité du groupe s’en appauvrit.

Une participante dira plus tard : « J’ai connu un fhar

complètement changé. […] La notion de groupe était en

train de s’effriter, en clan. […] Au bout d’un an, les folles

s’étaient mises avec les folles, les pédérastes avec les pédé-

rastes, les gouines entre elles, les politicards, les marxisants

entre eux » (« Toujours une ouvrière », Gai pied, no 9, 1979 2).

Jugeant le fhar devenu misogyne, des lesbiennes

fondent le groupe des Gouines rouges. Au sein du fhar, le

Groupe 5, pour échapper au « ghetto », tente une jonction

 

2. Cité dans Michael Sibalis, « L’arrivée de la libération gay en France.

Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (fhar) » (disponible sur le site

journals.openedition.org).

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avec des groupes (hétérosexuels) d’extrême gauche : « L’ho-

mosexualité doit déboucher sur une prise de conscience

politique plus large. » C’est un échec : « On avait l’intention

[…] de faire passer l’idée de la libération sexuelle dans les

groupes gauchistes. Nous avons dû y renoncer 3. » De leur

côté, les folles, refusant structure et hiérarchie, prennent

le nom de Gazolines : elles adoptent des slogans comme

« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous » et se font une

spécialité de la provocation (de quoi heurter une extrême

gauche dotée d’un faible sens de l’humour).

 

[Le fhar commençait à] reformer une nouvelle sorte de

ghetto, avec notamment l’affirmation d’une identité homo-

sexuelle donnée pour révolutionnaire en elle-même, ce que

ne serait pas la bisexualité, considérée comme une récupéra-

tion, à rebours de l’émancipation vers une multisexualité ou

polysexualité qui était le credo initial du fhar et notre projet ».

(Lola Miesseroff 4)

 

Refusant cette régression, une minorité – mêlant

hommes et femmes, gays, lesbiennes, « bi » et hétéros –

rompt avec le fhar et s’en explique dans un tract, intitulé

« Et voilà pourquoi votre fille est muette » :

 

L’émancipation des homosexuels ne sera pas l’œuvre des seuls

homosexuels. Le problème de l’homosexualité n’est qu’un

aspect partiel du problème général des rapports, qui ne sera

résolu que dans la transparence totale entre les individus, but

et moyen de la révolution.

Néanmoins s’affirme la nécessité d’une organisation des

homosexuels : c’est de la conscience de leur oppression spéci-

 

3. « La parole au Fléau social : Groupe no 5 du fhar » (disponible sur le site

semgai.free.fr)

4. Lola Miesseroff revient sur cette période et sur le fhar dans l’entretien qui

compose notre chapitre suivant.

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fique que peut naître leur conscience de l’oppression générale

des rapports.

Le fhar, en tant que structure de rencontre, laissait espérer la

création de nouveaux rapports, condition d’une intervention

réelle sur la vie. Ces rapports ne se trouvent pas dans les com-

missions (réunion de spécialistes où l’on s’emmerde). On peut

les attendre des comités de quartier, qui, de par leur implan-

tation, ont la possibilité de supprimer la séparation entre les

moments de militantisme et le reste de la vie quotidienne.

Le fhar, parce qu’il est une organisation spécialisée, se mani-

feste comme un ghetto et créateur de ghettos. On se propose

de rencontrer vite, hors du ghetto fhar, ceux qui en souffrent

déjà et qui désirent le dépassement du fhar par lui-même,

en exigeant que soit posé le problème total des rapports et

que soit entreprise sa résolution, qui ne pourra être que

révolutionnaire.

 

Mais par quels moyens, surtout quand s’annonce le reflux ?

Faute d’une dynamique sociale qui engloberait diverses

dimensions, les contestations se spécialisent, et les comités

de quartier mentionnés dans le tract ne peuvent renverser

la vapeur. Comme aux États-Unis, les gays français « politi-

quement engagés » auront évolué de la demande de tolérance

et du « droit à l’indifférence » à l’autoaffirmation d’une com-

munauté, puis à l’exigence de reconnaissance de ses droits.

Le Fléau social, lancé en 1972 comme dissidence au

sein du fhar, bientôt animé par Alain Fleig (1942-2012),

s’ouvre sur ce qu’il y avait de moins orthodoxe et de plus

radical chez les anarchistes, les marxistes, avec un intérêt

particulier pour les situationnistes. Tardif croisement d’un

mouvement homo en voie de parcellarisation et d’un mou-

vement communiste défaillant. L’aventure se termine en

1974, au bout de cinq numéros.