Homo Question so
Chapitre 16
Pour un monde
sans (homo)sexualité
Comment se définir tout en revendiquant à la fois
son universalité et sa différence ?
Line Chamberland
Comme l’annonçait le « Prélude », notre but n’était pas
d’écrire une nouvelle histoire de l’homosexualité, mais
d’éclairer quelques moments significatifs dans le dévelop-
pement d’une « construction sociale » : au lieu de voir dans
les amours entre hommes et entre femmes de simples pra-
tiques sexuelles (jusque-là souvent réprimées et toujours
marginales), le monde moderne a inventé « l’homosexua-
lité » comme réalité séparée, et ensuite comme question à
résoudre. Aujourd’hui seulement, au début du e xxi siècle,
nous commençons à saisir à quel point l’approfondisse-
ment de la société capitaliste transforme les relations entre
les sexes.
« La sexualité génère l’identité sexuelle »
(David Halperin)
Dans de très nombreuses cultures – le monde judéo-chré-
tien étant une exception – il n’est pas illégitime pour des
hommes d’entretenir entre eux des rapports sexuels.
Mais à deux conditions : tenir son rôle social (se marier
et procréer), et respecter une hiérarchie entre partenaires
sexuels, l’un dit actif (pénétrant), l’autre dit passif (péné-
tré). À cette seconde condition, il s’ajoute que la relation
229
230 homo
n’est légitime que si elle implique un adulte avec un homme
jeune, ou un adulte avec un homme qui se conduit comme
une femme est censée le faire. Or, à partir du e xix siècle,
une partie de l’Europe a vu émerger une catégorie histo-
rique nouvelle, celle des hommes préférant n’avoir de
rapports sexuels qu’avec des hommes. La naissance de
cette catégorie a impliqué que les anciennes lignes de
partage sexuelles, essentiellement construites autour de
la dichotomie masculin/féminin, passent au second plan.
Comme nous avons tenu à le dire dès notre « Prélude »,
cette évolution concerne le monde capitaliste le plus déve-
loppé et le plus conquérant, qui coïncide depuis quelques
siècles (mais cela peut changer) avec l’Europe de l’Ouest
et l’Amérique du Nord.
Ailleurs, « l’homosexualité » n’existe aujourd’hui que là
où elle est rendue possible par les avancées de la moder-
nité dans certains grands centres urbains. Le signe le plus
visible en est l’organisation de Gay Prides dans des villes
comme Tunis, Istanbul, Beyrouth ou Belgrade, avec plus
ou moins de succès ou de résistance, face à l’hostilité vio-
lente de l’État, de groupes extrémistes ou d’une partie de
la population. Et que prouve un jour de fête ? Même à Rio,
la réalité assombrit les clichés. Les mœurs prétendument
« libérées » des Brésiliens ne les empêchent pas de compter
l’un des taux de violence les plus élevés d’Amérique latine
contre les homosexuels et les transgenres.
La catégorie « homosexuelle » n’est apparue que dans
une partie minoritaire de la planète, celle où le capita-
lisme s’est emparé de la reproduction de l’ensemble des
rapports sociaux. Ces pays sont passés et passent encore
par une transformation générale des rapports hommes/
femmes, de la famille et de la « régulation » sexuelle, évolu-
tion contemporaine de la naissance de la sexualité comme
domaine circonscrit, fait d’éléments relevant autrefois de
divers cadres mentaux et juridiques : famille, reproduc-
questionsociale et questionsexuelle 231
tion, médecine, sciences naturelles, amour, désir, plaisir,
virilité, érotisme, libertinage… Pour que naisse cette
sphère séparée, il fallait l’avènement du travail salarié qui
coupe l’espace-temps de la production du reste des activi-
tés sociales à un degré auparavant inconnu. Si tout doit être
productif, il faut spécifier ce qui est production de valeur
dans l’entreprise, mais aussi ce qui est reproduction des
prolétaires dans la famille.
De la famille au couple
Le capitalisme s’est d’abord développé sous la direction
d’une bourgeoisie (détentrice d’un capital souvent hérité)
qui mettait à profit les habitudes et les valeurs d’ordre,
familiales en particulier, souvent d’origine religieuse. La
révolution industrielle a même renforcé les rôles sexués, y
compris chez les prolétaires : misogynie et conservatisme
moral sévissaient dans le mouvement ouvrier, qui est loin
d’y avoir renoncé.
Mais avec le temps, l’intégration de l’ensemble des
sphères sociales à la dynamique de reproduction capitaliste
a rendu accessoires la rigidité familiale et les mœurs bour-
geoises. À la différence de l’esclavage, du servage et des
diverses formes de travail agricole et artisanal dominantes
jusqu’au e xix siècle, le salariat a peu à peu permis à tous
(mais aux hommes beaucoup plus qu’aux femmes) de
prendre de l’autonomie par rapport à la structure familiale.
Le salaire étant généralement individualisé, travailler hors
du foyer donne à chacun(e) la possibilité d’un revenu qui
lui soit propre.
Autrefois, chez les possédants comme chez les petits
propriétaires, fonder et perpétuer une famille, c’était unir
deux lignages, d’où la nécessité de contrôler le choix du
marié puis la vie sexuelle de l’épousée. Ce modèle ances-
tral n’a pas disparu, il subsiste là où existe un fort enjeu
de transmission, avant tout dans la bourgeoisie tradition-
232 homo
nelle, mais il ne prévaut plus dans notre société où le capital
s’est émancipé de la tutelle de cette bourgeoisie-là, et qui
est composée d’individus qui choisissent leur partenaire.
Tardivement (1965, en France), la loi a aboli l’« incapacité
juridique » de la femme mariée.
De la famille, on est passé au couple, association de deux
autonomies, qui décide ou non de se perpétuer sous forme
d’enfants. À la parentalité biologique s’ajoute une parenta-
lité sociale. La pma permet à deux femmes vivant ensemble
d’avoir un enfant sans rapport physique avec un homme.
La gpa introduit la possibilité pour un enfant d’avoir trois
mères : une génitrice, puis une mère porteuse, enfin une
mère sociale qui l’élèvera. La loi reconnaît à un homme
seul ou à une femme seule le droit d’adopter. Dans cer-
tains pays, une personne ayant fait la transition vers une
identité de genre masculine tout en gardant ses organes de
reproduction féminins peut porter et mettre au monde un
enfant. Avoir un enfant est désormais un droit individuel.
L’homosexualité perturbait l’ordre bourgeois qui y
voyait, comme dans les autres sexualités non reproduc-
tives (prostitution, masturbation et adultère) une menace
pour la famille, cellule de base de la société et produc-
trice de futurs travailleurs et soldats (d’où la répression
de l’avortement, lequel devient socialement acceptable à
mesure que décline l’impératif nataliste 1). Dans les pays
occidentaux les plus « avancés », la famille cesse d’être au
cœur de la reproduction d’un ordre moral devenu ines-
sentiel à la marche du capital. Alors, à partir du moment
où le pater familias tombe en désuétude et où gays et les-
biennes se montrent bons parents, un couple d’hommes
1. Fritz Wittels écrit en 1907 dans Die Fackel (publié par Karl Kraus) : « La
raison pour laquelle l’État de classes interdit l’avortement est claire. L’Église
a besoin de chrétiens, le militarisme a besoin de recrues, le capitalisme a
besoin de coolies. » Cité par Irène Cagneau, Sexualité et société à Vienne et à
Berlin (1900-1914)*.
questionsociale et questionsexuelle 233
ou un couple de femmes remplit tout autant sa fonction
familiale. Puisqu’il n’est plus nécessaire d’être une famille
« papa + maman » pour élever des enfants, les scolariser, les préparer au travail, c’est-à-dire les intégrer à la société
existante, le capitalisme ne voit pas d’inconvénient majeur
à l’homosexualité, masculine ou féminine. Il commence à
résoudre la question posée par son propre développement.
Une société d’individus
En créant une classe de travailleurs « libres » de se présenter
sur un marché pour y vendre chacun une force de travail
dont il est propriétaire, le capitalisme introduisait cette
autre nouveauté : l’avènement de l’individu.
La société précapitaliste repose sur des inégalités
« de nature » difficilement modifiables : elle suppose des
groupes ayant chacun des droits et des devoirs différents,
des privilèges, des interdits selon le sexe, l’ethnie, la nais-
sance libre ou servile, noble ou roturière, l’appartenance
à telle région plutôt qu’à telle autre… Au contraire, quand
en 1874 George Washington faisait construire sa résidence
de Mount Vernon et qu’on lui demandait qui il souhai-
tait employer, sa réponse était simple : « Si ce sont de bons
ouvriers, ils peuvent venir d’Asie, d’Afrique ou d’Europe;
ils peuvent être mahométans, juifs ou chrétiens, peu
importe la secte ; ils peuvent même être athées 2. »
Non sans mal, alors que le capital imposait sa logique à
l’ensemble des rapports sociaux, la famille a dû s’adapter à
une société d’ego formellement égaux. Un monde où pour
vivre chacun doit vendre sa force de travail personnelle,
donc disposer de son corps, ouvre aussi la possibilité vir-
tuelle pour chacun de décider de ses choix de vie, y compris
en matière sexuelle. Alors qu’autrefois très peu de per-
2. Lettre de George Washington à Tench Tilghman, 24 mars 1784 : https://founders.archives.gov/documents/Washington/04-01-02-0174
234 homo
sonnes de même sexe cohabitaient en couple, la société du
xxie siècle se compose d’individus supposés souverains qui
s’associent et choisissent leur sexualité, leur façon d’avoir et
d’élever des enfants, et même leur sexe (leur genre).
Dans l’Amérique pré-industrielle, l’hétérosexualité restait
indéfinie parce que c’était le seul mode de vie ayant une
existence réelle. […] Le travail libre et l’expansion de la pro-
duction marchande ont créé le contexte dans lequel une vie
personnelle autonome pouvait se développer. L’affection, les
relations personnelles et la sexualité entraient de plus en plus
dans le domaine du « choix », apparemment indépendant et
distinct de la façon dont s’organise la production de biens. […]
Dans ces conditions, hommes et femmes ont pu façonner une
identité et un mode de vie à partir de leur attirance sexuelle et
affective envers les personnes du même sexe. Le désir homo-
sexuel de se fondre en identité s’est développé à mesure que
le capitalisme industriel étendait son hégémonie. […] Il est
devenu possible d’être une lesbienne ou un homosexuel : au
fil du temps, de plus en plus d’hommes et de femmes ont pu
incarner ce potentiel 3.
En parallèle, reproduction et sexe en sont venus à diverger
comme jamais auparavant. On n’a pas attendu le e xx siècle
pour réguler les naissances, mais l’époque moderne fran-
chit un seuil avec la contraception chimique, l’avortement
légalisé (ce qui ne veut pas dire libre), et la naissance différée
grâce à la gpa et à la congélation des ovules. Le découplage
sexualité/procréation crée les conditions d’une autonomie
(très relative) des femmes, et des sexualités marginales.
Il devient alors possible qu’une relation amoureuse et/ou
sexuelle entre personnes de même sexe cesse d’être vécue
3. John D’Emilio, Making Trouble : Essays on Gay History, Politics & the
University, Rootledge, 1992.
questionsociale et questionsexuelle 235
comme un phénomène hors norme, voire un péché ou
un geste criminel, mais soit désormais perçue comme la
condition propre à un individu.
Cette dynamique demeure pourtant circonscrite à
certaines sphères de la société. Dans les espaces où les pro-
létaires restent soumis aux formes d’exploitation les plus
brutales (que ce soit dans les pays non occidentaux ou au
cœur même des métropoles capitalistes les plus avancées,
là où une main d’œuvre souvent immigrée est sous-payée
pour effectuer des tâches de sous-traitance), le capital ne
prend en charge qu’en partie la reproduction de leur force
de travail. Dans ces espaces, c’est la famille qui assure une
protection et une solidarité minimales, conservant ainsi un
rôle central, avec pour corollaire le maintien du contrôle
traditionnel sur la sexualité des membres du groupe, et en
particulier la subordination des femmes et des filles. Là,
l’homosexualité comme catégorie sociale n’a guère sa place.
Le capitalisme n’a pas de mœurs spécifiques : il s’ac-
commode de ce qui ne le gêne pas. À condition que se
perpétuent la séparation entre les propriétaires des moyens
de production et ceux qui en sont dépossédés, la circula-
tion des capitaux et la course à la productivité, ce système
est assez fort pour ne reposer que sur lui-même. Dans une
société profondément capitalisée, c’est la discrimination
entre citoyens formellement égaux qui tombe sous le coup
de la loi, donc l’homophobie plutôt que l’homosexualité. La
« normalité » est celle qui sert le travail productif de valeur
et les intérêts de la classe qui en profite : au lieu d’imposer
un modèle de vie supposé unique, la société capitaliste est
potentiellement libératrice de tous les possibles… qui ne
lui font pas obstacle.
Le capitalisme a disloqué la famille pour la reconstruire
sous forme d’association d’individus. La famille élargie et
la vie de village où tout le monde se connaît ont cédé la
place à la famille nucléaire et à l’anonymat de la grande
236 homo
ville : là, des êtres (que selon le point de vue on qualifiera
d’atomisés ou de libérés) ont la possibilité de rester céliba-
taires, de se rencontrer et de s’associer. L’homosexuel, c’est
celui qui a la possibilité de n’être qu’homosexuel.
Mais des individus qui ne sont pas égaux
Mais nous ne vivons pas dans un modèle « pur » où un travail-
leur totalement libre rencontrerait un capital sans attaches
sur un marché où tout s’équivaudrait. George Washington
entendait choisir ses ouvriers sur leur seule compétence, ce
qui ne l’empêchait pas d’être propriétaire d’esclaves. Non
seulement le capitalisme hérite de hiérarchies anciennes,
mais il crée celles dont il a besoin, divise et sélectionne
selon le sexe, la couleur de peau, la nationalité, l’origine…,
reproduit des différences, et n’en efface certaines que pour
en inventer de nouvelles. Si l’esclavage a disparu, les Noirs
étasuniens subissent toujours une condition inférieure. Sous
le capitalisme, un être humain n’en vaut pas un autre.
La tendance à l’indifférenciation n’a rien d’automatique
ni de linéaire. Au e xix siècle, l’embauche en usine de mil-
lions de femmes (45 % de la main d’œuvre textile en France
au temps de la première Internationale) n’a guère entamé
la soumission à leur mari ni leur infériorisation sociale.
Les États-Unis ont réaffirmé l’interdiction des emplois
publics aux homosexuels après 1950, et il y a quarante ans
les autorités médicales mondiales s’obstinaient à qualifier
l’homosexualité de maladie. La figure du pater familias a
beau tomber en désuétude et le mariage homosexuel entrer
peu à peu dans les lois et dans les mœurs, la pression hété-
ronormative décline sans disparaître dans certains pays
capitalistes « modernes » : marié ou non, le couple hétéro
demeure majoritaire. La progression du travail féminin
hors du foyer (aux États-Unis, 43 % de tous les syndiqués
étaient des femmes en 2005) n’a pas mis un terme à la
subordination des femmes.
questionsociale et questionsexuelle 237
L’idéologie réactionnaire reflète un certain état de la
reproduction sociale, un état autrefois incontesté, encore
dominant dans la majeure partie du monde, et vivace dans
les pays dits progressistes. Le développement capitaliste n’a
pas égalisé les pratiques sexuelles : il fait coexister à la fois
et de façon contradictoire indifférenciation et hiérarchisa-
tion, en matière sexuelle comme dans les autres domaines.
Mais si aujourd’hui la sexualité relève du choix individuel,
comment le sujet exercera-t-il cette liberté, et jusqu’où ?
Que faire des rôles sexués, de la classification traditionnelle
des pratiques sexuelles… et des amours homophiles ?
Gayfriendly, avec limites
Élue au conseil municipal de San Francisco, Dianne
Feinstein a tenu à reconnaître la part de la « communauté
gay » dans sa victoire. C’était en 1969 – dans la suite de sa
carrière, Dianne Feinstein ne soutiendra d’ailleurs guère
les revendications des gays. Pour se défendre, des homo-
sexuel(le)s sont descendus dans la rue, ont usé de violence
quand il le fallait, et ont également constitué une force élec-
torale. Lorsqu’un groupe cherche à se faire reconnaître,
il est dans son intérêt d’en appeler aux lois et donc aux
institutions publiques : les organisations syndicales l’ont
fait aussi.
En 1975, Elaine Noble fut la première représentante
élue au Congrès sur un programme incluant la défense des
droits des homosexuel(le)s. Quatre ans plus tard, 100 000
gays et lesbiennes défilent à Washington. En 1987, ils et
elles sont 750 000 pour The Great March, probablement
la plus grande manifestation organisée jusque-là dans
la capitale, à laquelle participent Jesse Jackson (figure
célèbre du combat pour les droits civiques, et dirigeant
du parti démocrate), César Chávez (leader du syndicat
des ouvriers agricoles chicanos) et la présidente de la
National Organization for Women (organisation féministe
238 homo
de gauche modérée, plutôt blanche et « classe moyenne »).
À Washington encore, en 1993, une marche pour les droits
civiques des gays, lesbiennes, bisexuel(le)s et transgenres
réunit près d’un million de manifestants. Autant que la
progression en nombre, la nature et la variété des appuis
apportés aux revendications témoignent d’une conjonc-
tion réussie de la mobilisation gay et lesbienne avec la lutte
pour l’égalité civique, c’est-à-dire pour la fin de la discri-
mination (légale et de fait) envers les Noirs. Jusque-là,
la presse soulignait les aspects folkloriques ou festifs des
actions gays-lesbiennes : ces manifs géantes révèlent
la montée de ce qui s’affirme comme force politique. La
« population lgbt » devient un objet statistique, évalué
aux États-Unis à 5 %. Clinton a été le premier politicien
d’envergure nationale à ajouter « les gays » en tant que
groupe aux soutiens traditionnels du parti démocrate :
« les Juifs », « les Noirs », les syndicats, unis contre la droite
conservatrice religieuse…
… Quoiqu’il ne manque pas non plus d’églises
étasuniennes prêtes à soutenir les revendications gays-
lesbiennes : la première synagogue gay remonte à 1972,
de même la première ordination d’un prêtre gay par une
grande église chrétienne. Voyageant outre-Atlantique
en 1980, Guy Hocquenghem observait que ce sont des
« organisations à la base non politique qui forment, avec
les églises, le véritable tissu de la vie gay américaine », et que
les chrétiens gays sont « sans doute la première institution
de communauté homosexuelle américaine 4 ».
En entreprise, les luttes de gays, lesbiennes et trans-
genres ont surtout porté sur la reconnaissance des droits à
la sécurité sociale pour le conjoint (tant que le mariage était
impossible), l’accès des femmes à des emplois dits « mas-
4. Guy Hocquenghem, « Un ciel pour tous les clones », dans Un journal de rêve.
Articles de presse 1970-1987*.
questionsociale et questionsexuelle 239
culins », la possibilité pour les transgenres de trouver un
travail, et celle pour un gay ou une lesbienne d’exercer une
responsabilité syndicale. Non sans résistance, et tardive-
ment (pour l’État fédéral, dans les années 1970), les homos
ont cessé d’être exclus des emplois publics.
Bastion historique du sexisme et du virilisme, l’armée
aussi change, lentement. Déjà, depuis la guerre du Golfe
de 1991, l’Us Army incorpore des soldates à ses unités com-
battantes. Avant d’être élu président en 1993, Clinton avait
promis de supprimer l’interdiction des gays et lesbiennes
dans l’armée : « Nous ne devons nous priver de personne. »
On pense à Washington ne voulant se passer d’aucun bon
maçon ou charpentier, fût-il noir, juif ou mahométan. La
police n’est pas en reste. Comme on l’a vu 5, Carl Witt-
man qualifiait en 1969 le quartier gay à San Francisco
de « ghetto » parce que des flics hétéros y faisaient régner
l’ordre. À en croire bbc News, l’employeur le plus gayfrien-
dly d’Angleterre en 2006 était la police du Staffordshire.
Ces rapides coups de sonde dans la réalité contem-
poraine, chacun pourra les multiplier en Europe et en
Amérique du Nord, au Canada par exemple, qui s’enor-
gueillit de ses politiques antidiscriminatoires. Pour ce qui
est des États-Unis, la perception courante est largement
faussée par une surinterprétation des phénomènes les
plus visibles, ceux d’une partie du monde du spectacle, des
médias et de l’université. La floraison d’organisations et
d’institutions lgbt n’empêche pas la balance de pencher
fréquemment en faveur des « réacs ». Pour ne citer qu’un
exemple, à l’école, l’hétérosexualité (souvent associée
au mariage) reste au centre de l’éducation sexuelle. La
droite extrême n’est pas la seule à alimenter les tentatives
de retours en arrière, législatifs notamment, qui frappent
aussi les femmes : dans l’État du Mississippi (trois millions
5. Voir chapitre 11.
240 homo
d’habitants), seuls un hôpital public et une clinique privée
pratiquent l’avortement.
Malgré l’étendue d’un business gay dont l’estimation
varie entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars, marchandi-
sation n’est pas synonyme de libération, ni d’abolition du
gay bashing.
Communauté et mode de vie
Quand l’homosexualité était réprimée, la sociabilité entre
homos était d’abord sexuelle, aspect dont découlaient les
autres. Dans les bains publics new-yorkais, par exemple,
se construisait « un monde gay » (George Chauncey) fondé
sur le partage d’une sexualité marginalisée. Tant que l’ho-
mosexualité n’est pas socialement acceptée, les homos ont
tendance à se retrouver entre eux, tant pour des rencontres
amoureuses que par besoin de solidarité, de reconnais-
sance et de protection. Dans les années 1930, être gay
signifiait – selon un témoignage de l’époque – « avoir dû
porter toute sa vie un masque rigide et préférer fréquen-
ter des gens de [son] espèce ». Éviter ceux qui jugent ou
harcèlent, rechercher la compagnie de ceux qui sont « nos
semblables », dissimuler toute ou partie de son existence
notamment sur le lieu de travail, souvent aussi vis-à-vis de
la famille… À cette obligation d’une double vie s’ajoutait
par contraste un besoin de se légitimer par des références
au passé (« l’amour grec ») ou à des figures prestigieuses
(Shakespeare, Michel-Ange, Cocteau…), qui renforçaient
une autodéfinition collective.
Aujourd’hui si les 5 % de « population lgbt » recensée
aux États-Unis partagent une chose, c’est la persistance
d’un rejet social. « Ce que nous faisons au lit est illégal
dans à peu près la moitié des États » écrivait Pat Califia
en 1994. Presque trente ans plus tard, ce n’est plus le cas,
mais la légalisation ne signifie pas l’égalité des pratiques,
ni dans les têtes ni dans les comportements. De même
questionsociale et questionsexuelle 241
qu’aux États-Unis l’obtention des droits civiques, le busing
et l’affirmative action n’ont pas mis fin à la position sociale
inférieure que subissent la majorité des Noirs, les motifs
de revendication ne manquent pas aux gays et lesbiennes,
dont la défense continuera à mobiliser les « institutionnels »
ainsi que la frange activiste radicale.
Comme l’expliquent Alix et Fabrice dans les entre-
tiens, discrimination et exclusion obligent encore gays,
lesbiennes ou transgenres à se retrouver pour échanger sur
un vécu commun, en des lieux qui offrent une protection
qui leur est nécessaire, voire vitale.
C’est la combinaison contradictoire d’une accepta-
tion grandissante de l’homosexualité et de la résistance
persistante vis-à-vis de cette acceptation, qui renforce
le sentiment d’appartenance à une communauté – tout
apparente qu’elle soit. Communauté dont les organisa-
tions lgbt seraient les défenseurs et qui fut en son temps
théorisée par Foucault :
Est-ce qu’il est possible de créer un mode de vie homosexuel ?
[…] Est-ce qu’il n’y aurait pas à introduire une diversification
autre que celle qui est due aux classes sociales, aux différences
de profession, aux niveaux culturels, une diversification qui
serait aussi une forme de relation, et qui serait le « mode de vie » 6 ?
Le char du Flag
Or, tout mode de vie dépend de la place occupée dans les
rapports sociaux. Il n’y a guère de mode de vie commun
entre un professeur au Collège de France et un vendeur à
la Fnac, fussent-ils tous les deux gays et adeptes des mêmes
lieux de rencontre.
En supposant même qu’un tel mode de vie spéci-
fique ait existé, qu’en resterait-il à partir du moment où
6. Michel Foucault, « De l’amitié comme mode de vie », in Dits et écrits ii*.
242 homo
la marginalisation des homos commence à s’effacer, où
beaucoup mènent une vie de famille, où la sexualité ne les
définit pas davantage que d’autres critères : profession,
choix politique, religion, loisirs…? Parler de « culture
homosexuelle », c’est restreindre la culture à des signes
superficiels de reconnaissance, véhiculés par une mino-
rité des homosexuels, qui revendiquent une sociabilité
distincte ; mais leur microsociété est en fait une micro-
culture autour de lieux de rencontre, de loisirs, de vacances
ou de shopping, de références culturelles communes, et
d’entreprises spécifiques (de plomberie ou immobilière,
adhérentes du Syndicat national des entreprises gaies &
co). Ce que l’on définit comme axe central d’une identité
n’en constitue qu’une facette, et pas nécessairement la plus
déterminante.
Le partage d’une situation ne suffit pas à faire exister
une communauté, encore moins une communauté de
lutte. L’oppression ne fait pas la solidarité, le plus opprimé
n’est pas nécessairement le plus solidaire, et l’homosexua-
lité n’immunise par exemple pas contre le racisme. Quand
les organisateurs du défilé de la Fierté gay doivent faire tout
leur possible pour éviter que le char du Flag (association
des policiers gays et lesbiens) ne voisine avec le cortège des
anars, de quelle communauté s’agit-il ?
Les réformes en matière sexuelle, notamment le
« mariage pour tous » désormais légal dans un nombre
croissant de pays européens, tout en résultant d’un rapport
de force diffus que le droit finit par sanctionner, sont géné-
ralement accordées sans mobilisation massive dans la rue,
par des gouvernements de gauche (en France) ou de droite
(en Angleterre). En France, une fois cette revendication
obtenue, le militantisme gay-lesbien ne se manifeste publi-
quement que lors d’actions sporadiques, ou symboliques.
Les associations lgbt voudraient être le moteur d’une évo-
lution dont elles sont avant tout une représentation.
questionsociale et questionsexuelle 243
Intégration contradictoire
Qu’il soit réformateur pacifique, ou subversif violent,
l’homosexuel qui politise son identité se heurte à un ordre
moral, social, parfois aussi racial. Il arrive donc que la
révolte gay nourrisse la critique radicale et qu’emportée
dans un mouvement général, comme dans les années 1970,
elle puisse contribuer à une remise en cause globale.
Quand après 1980 a reflué la vague, les homosexuel(le)s
cherchèrent à satisfaire leurs revendications élémentaires
par des voies institutionnelles et un réformisme du quoti-
dien, afin de consolider une acceptation publique et sociale
toujours partielle et fragile. Le titre d’un ouvrage collectif
publié aux États-Unis en 1997, Creating a Place for Oursel-
ves, résumait bien le combat des gays et lesbiennes : en tant
que gays et lesbiennes, le but était effectivement de trouver
une place dans la société.
Edmund White raconte comment le rejet instinctif
par les gays du mariage, qui leur « semblait n’être qu’un
exemple de plus d’assimilation », a cédé le pas à la reven-
dication du droit au mariage, symbole par excellence
de pleine appartenance à la société 7. Ensuite, le couple
« homme-homme » ou « femme-femme » ne s’avérant pas
plus instable que le couple hétéro, et fonctionnant aussi
bien comme unité sociale de base, il est logique qu’il exige
et finisse par obtenir le droit d’avoir, d’élever et d’adopter
des enfants. Longtemps traités en anormaux, les homos,
en tant qu’homos, entendent mener une vie « normale ».
C’est ce que ne comprend pas Alain Naze, l’auteur du
Manifeste contre la normalisation gay, qui déplore l’intégra-
tion sociale des gays et lesbiennes. Il reprend l’illusion
– théorisée en son temps par Guy Hocquenghem – d’une
potentialité radicale de l’homosexualité : s’il est vrai qu’ « il
faut cesser de considérer les « gays » comme une commu-
7. Edmund White, « I do, Ido »*.
244 homo
nauté existant à part entière », il est inexact qu’« il n’y a
pas d’identité collective qui ne soit politique et articulée
à des pratiques militantes 8 ». Seul le militant croit que
l’action militante suffit à construire une communauté.
Même un combat aussi important que celui des femmes
pour l’avortement n’a pas créé de communauté : celles
qui descendaient par dizaines de milliers dans la rue en
France au cours des années 1970 pour la liberté de l’avor-
tement ont cessé de se mobiliser une fois l’objectif (plus ou
moins) atteint. De même, tous les gays n’ont pas le même
intérêt à rejoindre les autres opprimés : pour que l’ins-
pecteur d’académie gay forcé de taire son homosexualité
fasse cause commune avec le précaire hétéro, l’ouvrière
licenciée, le migrant sans-papiers, la femme violée et
l’employée discriminée en raison de sa couleur de peau, il
faudra un ébranlement social qui pousse ce gay à dépas-
ser la spécificité de son orientation sexuelle. Il y a des
homos révolutionnaires : il n’y a pas d’homosexualité
révolutionnaire.
« Au sens le plus profond, le capitalisme est le
problème » (John D’Emilio)
Les dominations sont multiples (patron/salarié, homme/
femme, parent/enfant, adulte/jeune, professeur/élève,
médecin/malade, national/étranger, Blanc/de couleur,
etc.), et toutes ne découlent pas de l’exploitation du prolé-
taire par le bourgeois. Si le mode de production capitaliste
structure le monde moderne, il n’y est pas la cause de tout :
par exemple, il n’a pas inventé la subordination des femmes.
Mais dans un monde où règne le capitalisme, c’est
lui qui reproduit et fait évoluer selon sa logique les faits
sociaux qui lui préexistent et ceux qui sont constitutifs de
son avènement. Notamment la subordination des femmes,
8. Alain Naze, Manifeste contre la normalisation gay*.
questionsociale et questionsexuelle 245
y compris (quelle que soit la minceur des changements) en
Arabie saoudite, pays éminemment capitaliste.
Saisir à la fois la façon dont le rapport capital/travail
détermine les dynamiques à l’échelle mondiale, et par
quelles formes de domination (variables dans le temps et
dans l’espace) passe ce rapport, là est l’enjeu théorique :
comprendre ce qui unit domination et exploitation, mais
aussi ce qui les distingue.
L’exploitation du prolétaire est indispensable au capi-
talisme. Par contre, chaque oppression ou discrimination
particulière ne lui est pas structurellement nécessaire:
certaines s’effacent ou diminuent, d’autres naissent ou
renaissent. La domination essentielle, c’est la domina-
tion de la classe bourgeoise, dont la perpétuation oriente
l’évolution des autres formes d’oppression. Ce qu’il faut
au capitalisme, c’est assurer son fondement : la sépara-
tion entre le travailleur et les moyens de production, mais
aussi la reproduction sociale, qui passe entre autres par
la famille, laquelle n’est évidemment pas la même à toute
époque ni en tous lieux. C’est pour préserver la famille telle
qu’elle existait auparavant que longtemps les sociétés ont
réprimé (ou toléré mais sur leurs franges) des pratiques que
nous qualifions aujourd’hui d’homosexuelles. La sexua-
lité découplée de la reproduction était trop dérangeante
pour qu’on accepte ses manifestations publiques, dont
l’expression était au e xix siècle vite condamnée comme
pornographique. On connaît les procès intentés en 1857
contre Madame Bovary puis Les Fleurs du Mal. En 1889,
un éditeur londonien passa trois mois en prison pour avoir
publié des ouvrages contraires aux bonnes mœurs, dont
trois romans de Zola et, là encore, Madame Bovary, dans
la traduction d’Eleanor Marx. Les partisans du « mariage
à l’essai » et de l’amour libre choquaient en 1900. Un siècle
plus tard, leurs idées et leurs pratiques ont peu à peu gagné
toute la société : sexualité avant le mariage et hors mariage
246 homo
(les États-Unis comptent aujourd’hui plus de ménages
non mariés que mariés), éducation sexuelle, contracep-
tion vendue en pharmacie, droit revendiqué au plaisir de
l’homme et de la femme, jusqu’à la famille homo-compa-
tible contemporaine.
Une acceptation complète de l’homosexualité est-elle
envisageable sous le capitalisme ? Pas plus que l’aboli-
tion sociale des différences de sexe, de couleur de peau,
d’origine, etc. Le capitalisme ne fait que reconduire sans
cesse la contradiction entre l’égalité formelle qu’il pro-
meut et les inégalités réelles qu’il génère. Pour justifier
cette contradiction, il la démultiplie en s’appuyant sur
des catégories à prétention naturelles (femmes, Noirs,
homosexuels…). Une égalisation complète des pratiques
sexuelles n’est possible qu’à l’intérieur d’une sphère sociale
relativement privilégiée, dans un milieu ou micro-milieu
préservé des antagonismes structurels, de préférence au
sein d’une catégorie assez homogène, classe bourgeoise ou
classe moyenne aisée, habitant un quartier épargné par les
désordres sociaux. Mais l’extension de cette zone protégée
à tout un pays, voire au monde entier, est aussi peu crédible
que la société pacifiée du Meilleur des mondes imaginée par
Huxley en 1932.
Homosexualité inégale
Les sociétés précapitalistes ne faisaient pas des goûts
sexuels le trait caractéristique d’un être humain : la figure
sociale de l’homosexuel apparaît au e xix siècle et n’est
acceptée qu’au e xx. Elle a son prolongement politique,
impensable autrefois : la conceptualisation de la sexualité
et spécialement de l’homosexualité comme idéologie,
revendication, thème de lutte et base d’un regroupement.
De pratiques sexuelles autrefois clandestines et désormais
permises, on est passé à la constitution, à la reconnais-
sance et à la défense d’une identité homosexuelle supposée.
questionsociale et questionsexuelle 247
Quand celle-ci s’est formalisée en communauté et insti-
tutionnalisée, il était inévitable que son « intégration »
déclenche une réaction : ce fut le queer, subversion dans la
subversion, bientôt « récupérée » à son tour via l’art contem-
porain, ou totalement marginalisée.
Détachée du tout subversif dont elle faisait partie, une
marginalité sexuelle s’est intégrée socialement pour deve-
nir un nouveau conformisme. Quoi de commun entre
d’une part les tentatives de polysexualité portées par la
minorité évoquée par Lola Miesseroff autour de 1968, et
de l’autre la banale réinvention du couple (et de la famille)
par les gays, la sexualité extrême des backrooms des boîtes
gays, et les lieux de drague des parkings et bois à la péri-
phérie des villes ?
L’égalisation (relative, répétons-le) des pratiques
sexuelles n’apporte pas l’égalité des sexes. La même évolu-
tion fait s’accommoder de l’homosexualité, et transforme
la subordination féminine sans la supprimer 9. Car si le
xxe siècle a apporté la possibilité de vivre en dehors de
l’unité familiale hétérosexuelle, les hommes en bénéficient
beaucoup plus que des femmes toujours sous la contrainte
d’une production spécifique, celle de procréer et de s’oc-
cuper des enfants. C’est parce que les femmes continuent
d’être soumise à l’obligation de maternité, avec toutes les
conséquences que cela entraîne, qu’elles restent traitées en
inférieures, même sous des formes apparemment moins
lourdes : les lesbiennes demeurent moins publiquement
visibles que les gays, et ne sont guère socialement leurs
égales 10.
9. Je ne développe pas ici ce qu’explique le texte « Sur la “question”
des “femmes” » (disponible sur ddt21.noblogs.org). 10. Les catalogues de vente par correspondance de films gays et lesbiens en
donnent une triste illustration. La même société propose aux gays des
films où dominent physique, virilité et puissance, et aux lesbiennes des
films où prévalent tendresse et beauté. Le corps masculin est pénétré,
248 homo
Un monde sans (homo)sexualité ?
Les sociétés traditionnelles imposaient un modèle, et
l’écart par rapport à la norme n’y était toléré qu’à condition
de rester invisible, et souvent réprimé.
Une caractéristique du mode de production capita-
liste est d’avoir créé une société d’individus égaux en
droit, avec une floraison de styles de vie et notamment
d’orientations sexuelles les plus variées, et la liberté de
constituer pour chacune un univers à sa mesure. À côté
du couple hétéro majoritaire se développent des modèles
alternatifs, officiellement reconnus quoique souvent mal
acceptés socialement. On peut s’attendre à voir d’autres
pays suivre l’exemple allemand en permettant d’inscrire
un « troisième » sexe ou un sexe « neutre » sur les registres
de naissance, l’important étant que chacun soit en règle
avec l’État. Toutes les identités sont les bienvenues – ce
qui ne signifie pas qu’elles soient égales – à condition que
la police puisse contrôler l’identité sur la carte du même
nom.
Le problème de la société capitaliste contemporaine ne
se limite donc pas à faire respecter des interdits moraux
(car il en existe encore) : elle doit aussi assurer la coexis-
tence d’une pluralité de modèles au mieux de ses intérêts,
c’est-à-dire de la reproduction du système et du maintien
de la domination bourgeoise.
Dans les régions les plus « avancées » du monde, l’ancien
ordre moral cède la place à une diversité de mœurs où la
sexualité se fragmente à l’infini. Parallèlement à une norme
hétéro toujours prédominante, les catégories foisonnent,
jusqu’au « lgbtqqip2saa », le second a désignant les allié.e.s,
le « 2s » signifiant, lui, Two-Spirit, appellation qui rem-
le corps féminin caressé. Côté hommes, le sexe. Côté femmes, l’amour.
Rien d’étonnant à cette persistance des stéréotypes : l’homosexualité est
tributaire des codes sexuels socialement majoritaires.
questionsociale et questionsexuelle 249
plaçe le péjoratif « berdache » : reconnaissance tardive de
We’wha. Si toutes les minorités se valent, la visibilité condi-
tionne l’existence de celles qui sont plus minoritaires que
les autres, chacune cherchant défense et garantie légale
et constituant sa différence en identité organisée dans un
regroupement spécifique 11.
Devant un tel constat, la critique radicale peine à imagi-
ner le dépassement vers une polysexualité qui paraît aussi
lointaine que le renversement du salariat, de l’État et des
classes. Ce que les situationnistes ont appelé la société de la
« séparation achevée » coupe le travail du reste des activités,
la production de la consommation, le labeur du loisir, et
crée des espaces-temps spécifiques, chacun étant réservé
à sa fonction particulière. Dans un monde fragmenté, la
sexualité, tabou dont on parle sans cesse, phobie autant
qu’obsession aggravée par la hantise de la performance,
demeure une réalité isolée.
Il n’y a donc rien d’étonnant que la pratique d’une
activité à la fois si essentielle, si contrainte et si morce-
lées, provoque par contrecoup le rêve d’une harmonie
universelle sans tension ni conflit, où tout le monde
aimerait (et ferait l’amour avec) tout le monde, dans une
parfaite réciprocité de désirs immédiatement satisfaits.
Les promesses de l’univers ludique des publicités, mais
pour de vrai : la « révolution sexuelle » enfin réalisée, le
jeu sexuel sans enjeu, Sade sans le crime, les « fantaisies
lubriques » fouriéristes sans la pesanteur du phalanstère,
Sacher-Masoch sans la douleur, l’hédonisme à la portée
de tous. Ce n’est évidemment pas ce que nous appelons
de nos vœux ni ce à quoi aspiraient Carl Wittman, le fhar
ou Mario Mieli.
11. Pour en savoir plus : What’s in an acronym ?, 2012, disponible sur le site
£www.hulshofschmidt.wordpress.com/
250 homo
Nous n’avons pas à déterminer ou à limiter d’avance les formes
de liens sexuels possibles ou souhaitables. La chasteté elle-
même n’est pas à rejeter. C’est une perversion aussi estimable
qu’une autre ! (Un monde sans argent, 1975-76 12)
Nous ne sommes pas contre les perversions. Nous ne sommes
même pas opposés à la monogamie hétérosexuelle à vie.
(La Banquise, 1983 13)
Une sexualité « non séparée » de l’ensemble des activités
humaines est aujourd’hui aussi difficile à imaginer qu’un
monde où n’existerait plus ce qui s’appelle « le travail 14 ».
Si nous n’avons pas hésité à utiliser le terme « homo »,
abréviation d’homosexuel, devenu désuet sinon péjoratif
comparé à l’appellation positive « gay 15 », c’est en raison de
l’ambiguïté et de la richesse d’un mot qui signifie même en
grec, et espèce humaine en latin. Parfois le brouillage étymo-
logique est le symptôme d’un sens à découvrir. L’amour est
à réinventer, on le sait. Et avec lui la possibilité d’un monde
futur où l’on serait humain sans avoir pour cela besoin de
se classer en homo, en hétéro, en bi, etc., sans avoir besoin
de se protéger entre semblables.
12. ojtr, Un monde sans argent*.
13. « Pour un monde sans morale », La Banquise no 1*. 14. Gilles Dauvé, De la crise à la communisation, Entremonde, 2017. Voir le
chapitre 3 : « Se défaire du travail ».
15. En attendant d’y revenir peut-être un jour, nous renvoyons le lecteur à ce
qu’explique le « Prélude » à ce sujet.