Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 14 sur 34

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Homo Question so

questionsociale et questionsexuelle 157

 

« Communisme gay »

C’est probablement en Italie que le mouvement homo-

sexuel a connu son expression la plus radicale, dans un

contexte où l’offensive de l’autonomie ouvrière se nour-

rit profondément des apports d’autres courants autrefois

tenus à sa lisière : féminisme, contre-culture, écologie…

Mario Mieli (1952-1983), figure de ce mouvement

homosexuel, a développé une activité intense, politique

et théâtrale, en Italie, mais aussi à Londres et à Paris, où il

assiste en 1973 à quelques réunions d’un fhar déclinant :

« Une assemblée du fhar est très belle si on la vit comme un

trip. » Provocation et scandale sont pour lui indispensables

pour faire comprendre que la lutte de classes passe par le

corps, et qu’une révolution n’a de réalité qu’en révolution-

nant aussi l’usage et le sens des corps.

Ses Éléments de critique homosexuelle paraissent en 1977,

année où l’effervescence sociale approche en Italie d’un

seuil insurrectionnel. Pour lui, c’est l’hétérosexualité

comme norme qui est pathologique, car contraire à l’« uni-

versalité du désir homoérotique » : « le désir homosexuel

est présent en tout être humain » (comme Carl Wittman,

Mario Mieli critique implicitement la thèse d’une homo-

sexualité qui s’imposerait au sujet sans qu’il l’ait choisie).

C’est le capitalisme qui encourage la monosexualité :

 

L’intérêt du capitalisme étant de maintenir la subordination

des femmes et la sublimation répressive des tendances éro-

tiques « perverses », la (re)conquête de la transsexualité sera

concomitante de la chute du capitalisme et du refus du tra-

vail aliéné et aliénant : la lutte des hommes et des femmes

est (fondamentale pour) la révolution communiste. [Par

conséquent,] la complète désinhibition des tendances homoé-

rotiques est une des conditions sine qua non de la création du

communisme.

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Ce que Mario Mieli nomme « transsexualité » est à l’op-

posé de ce que l’on entend d’ordinaire par « changer de

sexe » à l’aide de la chirurgie et de la chimie : la transsexua-

lité, pour lui, c’est la libération en chacun de ses tendances

potentielles, et la réalisation de « l’érotisme polymorphe de

l’être humain ».

Au contraire, dans la société actuelle, répression et

refoulement conduisent ceux qui veulent quand même

vivre leur transsexualité (au sens de Mario Mieli) à imiter la

monosexualité : la femme trans aspire à la virilité, l’homme

trans à la féminité, et l’un comme l’autre demeurent coin-

cés dans leur spécialisation sexuelle.

Très minoritaire en son temps comme au nôtre, cette

critique rencontrait néanmoins un écho à l’époque :

 

Je ne veux pas être récupéré par la normalité hétérosexuelle

parce que je ne crois pas en elle. Mais je ne crois pas non plus

en un modèle homosexuel et alors, conscient de mes limites,

je veux progresser dans ma libération pour faire exploser tout

ce que j’ai refoulé […], me changer moi-même et n’être ni

homosexuel ni hétérosexuel, être ce que nous ne savons pas

encore, parce que c’est réprimé. (Lambda, no 2, Turin, 1977 5)

 

Mais comment parvenir à ce que Mario Mieli appelle

« communisme gay » ? Il est sans illusion sur la portée de

la contestation homosexuelle : « Si, comme le féminisme,

l’homosexualité est en train de devenir à la mode, sa

marchandisation n’altère en rien les mœurs, ou mieux, si

maturation des mœurs il y a, elle avance à pas de tortue,

tandis que les modes éphémères s’affirment, se dépassent

et galopent. » Il sait que sous le capitalisme moderne, il n’y

a rien de subversif en soi dans le fait de revendiquer une

sexualité « non conforme ».

 

5. Cité dans Marcello Tari, Autonomie ! Italie, les années 1970*.

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Alors, n’acceptant pas que l’horizon historique reste

bouché, Mario Mieli propose des issues là où il croit en

déceler.

D’abord, comme d’autres en quête de prolétaires non

« intégrables » (chez les immigrés, par exemple), il cherche

à l’intérieur du mouvement homo la minorité radicale,

et l’identifie chez les lesbiennes : « La présence des les-

biennes révolutionnaires constitue le lien principal entre

mouvement gay et mouvement féministe. Le mouvement

homosexuel des femmes est formé par les lesbiennes révo-

lutionnaires et il est souhaitable que le mouvement des

femmes devienne de plus en plus homosexuel. »

Mais ces lesbiennes révolutionnaires restent introu-

vables. L’hétérosexualité étant pour lui « la condition de la

production capitaliste », Mario Mieli en vient donc à l’idée

que la libération de l’éros serait la base du renversement de

la société existante. L’éros ainsi élevé au niveau d’une force

historique, sa répression passe pour la cause qui explique

tout : « Le machisme est la plus grave entrave à la réalisation

de la révolution communiste. »

Mario Mieli atteint ici la limite maximum d’une théo-

rie visant à unifier la révolution sociale et la révolution

sexuelle… tout en investissant la sexualité d’une charge

subversive sans égale.

On peut lire Éléments de critique homosexuelle comme

symptôme d’une fuite en avant théorique quand le sujet

révolutionnaire faillit à sa mission, et cette échappatoire

n’est pas propre à Mario Mieli. Comme on l’a vu, au

cours de cette période, face au constat de l’enlisement des

ouvriers dans… l’ouvriérisme, les espoirs de révolution se

reportent sur la jonction de « minorités » : Noirs, femmes,

homos… Hélas, par leur spécialisation même, ces mino-

rités déçoivent à leur tour. Reste la quête d’une dimension

humaine qui engloberait la question sexuelle, sorte de

sphère qui contiendrait toutes les autres, le vrai saut « qua-

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litatif », précédant l’ultime élargissement de cette sphère à

la totalité de la vie, au cosmos, objectif de plus en plus vaste

et de moins en moins tangible…

Combattant d’un « érotisme nouveau (et à la fois très

ancien) de type polysexuel, transsexuel », et lucide sur ce

que devenait le mouvement gay ascendant, Mario Mieli

demandait trop à son époque. Il a fini par se replier sur

l’écriture, réfugié dans le mysticisme, avant de se suicider,

à 31 ans.