Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 16 sur 34

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Homo Question so

des tas de trucs – E. Armand,…

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des tas de trucs – E. Armand, Émile Pouget 3 –, mais ça ne

m’avait pas parlé de cette manière-là.

Mais, quant à me définir, je ne pouvais pas dire autre

chose qu’anar, à l’époque, mais pas copain avec les gens de

la fa [Fédération anarchiste], et aussi en plein accord avec

les idées des situationnistes.

En mai 1968, dans le comité d’action de mon bled, je

m’étais liée très étroitement avec un tout jeune homme,

Christian. Moi j’avais 20 ans, lui en avait 15 ; c’était le petit

frère d’une copine de lycée. Il était à la jcr, homosexuel et

n’avait jamais fréquenté le ghetto. Parce que moi j’ai connu

l’époque du ghetto homo… raser les murs et compagnie.

Bien que j’aie eu des copains qui étaient flamboyants et

des copines flamboyantes qui se proclamaient tout le

temps, j’ai connu ça. Lui, il aimait essentiellement baiser

avec des hétéros, de toute façon. Et donc on a fait Mai 68

ensemble, mais lui à la jcr, et moi de mon côté, avec tout

le milieu marseillais qui commençait à se former. La jcr

l’a viré d’ailleurs. Le prétexte, c’était ses « fréquentations

anarcho-maoïstes » – essentiellement moi, mais il n’était

pas le seul à me fréquenter – : la vraie raison, c’est qu’il était

homo. Et donc Christian était homo tout ce qu’il y a de

proclamé, et n’avait même pas conscience de la répression

là-dessus, lui qui pourtant est fils de maçon, élevé dans un

milieu marqué par les staliniens.

 

Polysexualité

Toujours à Marseille, on se retrouve dans des trucs de sexe

en groupe, mais pas programmé du tout, ce ne sont pas des

partouzes. C’est tout le monde avec tout le monde, homos

et hétéros mélangés – j’y ai même rencontré un de mes

 

3. E. Armand (1872-1962), anarchiste individualiste, défenseur de l’amour

libre. Émile Pouget (1860-1931), anarchiste et anarcho-syndicaliste, auteur

du livre classique, Le Sabotage.

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grands amours, qui est arrivé avec un garçon et est reparti

avec moi. On a une sexualité de plus en plus débridée et

drôle, extrêmement tendre et amicale. Il faut tout de même

que je précise que les garçons y étaient bien plus nombreux

que les filles. Ce qui est drôle, c’est qu’on ait repris un terme

utilisé par les sociologues bordelais : « faire un tas ». Mais,

pour eux, il ne s’agissait pas de baiser, seulement de sentir

les corps, de se frôler, et, pour ce que j’en sais, l’homo-

sexualité ouverte n’était pas à leur menu.

À Paris, à la rentrée 1970, on s’installe en groupe, à

une dizaine, dans un appartement de trois pièces : deux

chambres à coucher et une pièce où il était interdit de

dormir, réservée aux gens qui passaient la nuit à discuter.

On était pour ce qu’on appellera la polysexualité. Nous,

on disait pansexualité, mais on n’était pas zoophiles, ni

pédophiles, pas plus d’ailleurs que sado ou maso. D’autres

appartements se créent, on circule, tout ça se mélange,

on a des discussions des nuits entières, on participe à des

manifs, toujours en bande, avec l’idée qu’on n’est pas une

communauté : car la communauté, c’est la communauté de

la misère. Nous étions en groupe pour pouvoir être actifs

ensemble. C’était une période d’effervescence d’idées, de

discussions, d’actions et de sexe absolument intensive. Et

évidemment, là-dedans, nos copains qui étaient homo à

la base étaient plus particulièrement impliqués dans le

combat pour la fin de la répression de l’homosexualité.

Comme on était aussi dans le combat contre l’oppression

des femmes.

 

MLF et FHAR

Première étape. Début 1971. Une copine nous a invités

à une réunion du mlf. On y va, toute la bande, mais les

garçons sont obligés de rester au bistrot à côté. Et nous

on y va, à trois filles, avec cette copine. On commence

par dire :

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« Excusez-nous, mais nous, on vit en groupe avec des

garçons dont certains sont homosexuels, d’autres le sont

moins, etc., notre but c’est pas de nous séparer des garçons

pour mener ce combat. 

— On ne remet pas en cause la non-mixité. 

— Ah bon… »

Déjà on commence à tirer la gueule. Là-dessus on se

regarde un peu : « Putain, qu’est-ce qu’on est mal habillées,

qu’est-ce qu’on a l’air pauvres, les filles. » Effectivement,

on avait l’air de souillons par rapport à toutes ces jeunes

femmes. Et on entend des énormités comme : « Je suis

homosexuelle par choix politique » ; et là, l’une de nous

hurle (je crois que c’est moi) : « Et pas par plaisir, imbé-

cile !? »

Là-dessus, on apprend que se crée le fhar. Évidem-

ment, on se précipite. On débarque avec notre bande de

copains et on se jette là-dedans à corps perdu, parce que,

ce qui nous plaisait, c’est que ce n’était pas un front de

libération homosexuelle, mais un front homosexuel d’action

révolutionnaire. On pensait de même pour le mlf : c’est bien

que des groupes s’organisent autour de causes spécifiques,

à condition qu’ils ne soient pas appelés à perdurer, qu’ils

soient appelés à se fondre dans la révolution ; d’autant que

la révolution allait avoir lieu demain. On trouvait bien que

le mlf existe, mais à condition qu’il soit un outil spéci-

fique dans un ensemble plus large, et qu’il soit mixte ; on

trouvait bien qu’il y ait le fhar, mais à condition qu’il soit

également mixte.

 

Mixte, c’est-à-dire ouvert aux hétéros aussi ?

Oui, ouvert à tous. D’ailleurs, le fhar, au début, prônait la

polysexualité. À cette époque-là, on a un appartement, rue

Charlemagne, où dorment et habitent périodiquement

plein de gens, et le lieu devient une sorte d’annexe du

fhar . C’est là que je rencontre le très jeune homme qui

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deviendra plus tard Hélène Hazera. Au fhar, il y a des

comités de quartier, on crée celui du Marais. Le Marais

était, à l’époque, un quartier populaire où on parlait

yiddish à tous les coins de rue, et dont rien ne laissait

présager qu’il serait un jour le lieu de la marchandisa-

tion de l’homosexualité. La maison devient un foutoir

invraisemblable de gens qui discutent, fument du hasch,

prennent de la mescaline, qui s’aiment et se mélangent, et

on y fait les réunions du comité de quartier, on y prépare

des actions… On était tout le temps en train de proclamer

notre sexualité libre. Je me souviens, je me promenais à

poil sous une soutane avec de grandes bottes : une soutane

fait une robe magnifique. Bref, on était dans une pro-

voc tous azimuts permanente. On baisait dans des lieux

publics, déjà depuis longtemps.

 

Quelles actions ?

Du genre, foutre le bordel dans le ghetto…

 

C’est-à-dire ?

Les boîtes homos, par exemple. Venir devant les boîtes et

dire aux mecs : « Sortez de là ! » D’autres actions aussi. Un

jour, on apprend qu’il y avait des cassages de gueule de

pédés aux Buttes-Chaumont. Une partie de mes copains

y vont. Tout à coup, les casseurs de pédés se retrouvent

face à une armée de folles hurlantes – parce que même ceux

qui n’étaient pas folles en rajoutaient – qui leur ont cassé

la gueule proprement 4. Et ça, c’est une belle action. Aller

casser du casseur de pédés. Aller faire du scandale dans

les ghettos.

 

4. Épisode décrit par Lola dans Claire Auzias et al., Un Paris révolutionnaire,

L’Esprit frappeur/Dagorno, 2001.

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Le fhar a cette réputation d’ag très confuses, de lieu de drague

et de baise.

Surtout à la fin du fhar. En fait, ça ne se passait pas

vraiment dans l’ag, pour ce que j’en ai vu. Parfois, il y

en avait qui allaient baiser dans les locaux… autour, aux

Beaux-Arts. Dans l’ag… bon, il y avait de la drague, des

pratiques… Dans mon souvenir, c’était plus bon enfant

qu’autre chose. J’ai pas souvenir qu’un d’entre nous ait

baisé dans une ag du fhar. Mais on pouvait flirter, on

pouvait draguer, on pouvait déconner. On pouvait s’amu-

ser, c’était quand même très ludique, les ag du fhar, faut

reconnaître. Avec, en plus, la bande des futures Gazolines,

avec Hélène… ils y allaient gaiement. Leur slogan, je crois,

c’était « Le fard avant tout », f-a-r-d, enfin tu vois… Hélène

était extrêmement intéressée par l’is, et d’autres aussi.

 

Petits chefs & Gouines rouges

Au fhar, assez vite, nous, on se heurte à ce qu’on a appelé

les petits chefs. C’est là qu’on fait cause commune avec ce

qui sera plus tard les Gazolines. Des petits chefs dont on

se rend compte qu’ils manipulent les réunions, c’est-à-dire

qu’un tas de choses sont décidées à l’avance. On commence

à gueuler.

 

C’est qui, ces « petits chefs » ?

Hocquenghem, Alain Fleig… Moi, je ne me souvenais pas

pourquoi on n’était pas copain avec Fleig alors qu’on était

proche de lui politiquement. J’ai demandé récemment à

Hélène Hazera, et elle m’a dit : « Mais il faisait partie des

petits chefs ! »

 

Ils avaient une ligne différente, ces « petits chefs » ?

C’étaient des gauchistes. Hocquenghem arrivait directe-

ment de chez les trotskystes. Et puis le fhar commence à

être invité dans des galeries d’art, à des trucs mondains,

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mais nous, on proteste : c’était retourner dans le ghetto.

Mon copain Jacques Desbouit va à un vernissage et il écrit

sur les tableaux exposés : « Les pédés sont des vandales. » On

commence à faire du scandale, on se lie avec des gens, des

garçons surtout, parce qu’il n’y avait pas tant de filles que ça.

 

À ce moment-là, il y a beaucoup de femmes qui sont parties ?

Au début, il y avait plein de femmes, mais elles commen-

çaient déjà à s’en aller. Je me retrouve d’ailleurs, à un

moment donné, dans une relation amoureuse avec une

fille qui m’emmène aux Gouines rouges. La catastrophe…

Une caricature. T’avais vraiment les mecs et les filles. Les

nanas viriles et les nanas très féminines. Et tu sentais bien

que les plus viriles dominaient l’affaire. Je trouvais ça un

peu curieux ce truc séparé. On discute… Tout d’un coup,

il y a un incident : il y avait eu une réunion d’un groupe du

fhar juste avant, dans la même salle. Arrive un garçon du

fhar que je connaissais, une folle d’une manière invrai-

semblable. Il dit :

« Les filles, j’ai oublié mon manteau dans la salle. Je peux

venir le récupérer ? 

— Ahhh ! un homme ! Dehors ! Dehors ! »

Là, j’ai dit : « Vous rigolez ?! C’est lui que vous traitez

d’homme ? Excusez-moi mais, parmi nous, là, il y en a

qui sont plus garçon que lui. En plus, il a un manteau à

récupérer. C’est quoi ces conneries ? » Je me suis levée, j’ai

pris le manteau, je suis sortie avec ma copine, et on a été

suivies par plusieurs filles. On est allées boire un coup avec

le copain en question.

 

Ceux que tu appelles les chefs, Hocquenghem… Est-ce que

ça répondait à un besoin de se faire reconnaître, de se faire

accepter, un désir de respectabilité ?

Non. Les artistes, Hocquenghem n’en était pas respon-

sable, mais il avait accepté. Le problème, c’étaient leurs

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habitudes bureaucratiques : ils appliquaient le comporte-

ment bureaucratique qu’ils avaient déjà chez les trotskards

ou chez les maos. Au fhar, il y avait toute une mouvance

crypto-maoïste ou crypto-trotskyste. Ça se manifestait

dans leurs pratiques. Laurent Dispot, par exemple, il ne

proclamait pas son maoïsme 5. Un jour, on a une discus-

sion, tous les deux, dans un bistrot, il parlait d’organiser les

homosexuels, et il a fini par me dire : « Fondamentalement,

moi, je suis maoïste, je suis toujours maoïste. »

Et c’était ça. C’était une manière de fonctionner extrê-

mement léniniste finalement, centralisatrice, directive.

Quand tu as une salle, tu dois la manipuler. C’est vraiment

les réflexes bureaucratiques hérités de leur passé gauchiste

et léniniste. Et puis il y en avait certains qui voulaient seu-

lement dominer, et il y avait ceux qui n’y arrivaient pas.

Hocquenghem avait, lui, un charisme phénoménal, il était

extrêmement brillant.

Mais, en même temps, le fhar était un grand lieu de

rencontre, d’expériences et de pratiques partagées, c’est

vrai que c’était une libération terrible.

 

Explosons les codes sexuels

Et puis se passe une seconde fracture, plus théorique.

Il commençait à y avoir un discours affirmant que l’ho-

mosexualité était forcément révolutionnaire, comme par

essence, et que la bisexualité était forcément récupérée.

Hocquenghem notamment développait cette idée. Le dis-

cours de la polysexualité disparaissait on ne sait où. Or

nous étions sur une position inverse, qui était : « Explosons

les codes sexuels ». Nous, on expliquait que ce qui nous

intéressait n’était surtout pas d’être dans une catégorie

d’orientation sexuelle… et, puis, il n’y a pas de pédés nazis

 

5. Ancien de la Gauche prolétarienne, cofondateur du fhar, plus tard

journaliste et écrivain.

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peut-être ?! Ça nous paraissait une aberration théorique.

Alors on commence à s’engueuler de plus en plus. On fait

du scandale, on est rejoints par d’autres, etc., et on finit

par sortir du fhar avec un tract où on invite les gens à

nous retrouver en dehors de ce qui devenait un ghetto. Et

notre appartement collectif devient un lieu de rencontre

et un centre de discussion extra-fhar, extra-organisation,

extrêmement actif.

 

Le tract « Et voilà pourquoi votre fille est muette 6 » est signé par

Jacques Dansette, Patrick Deregnaucourt, Jacques Desbouit,

Karen Gautrat, Philippe Pellen, Jean Schwartz, Roland

Simon, et toi. Signer ce tract, c’était s’engager. 

Comme au fhar, les gens signaient tous « Un du fhar » ou

quelque chose comme ça, on avait décidé de mettre nos

noms et prénoms.

 

Tous les signataires n’étaient pas homos, ni bisexuels, pas plus

d’ailleurs que dans le fhar : il y avait des hétéros. Une petite

minorité.

Pour nous, personne n’était « hétéro » par définition, même

si Philippe et Roland, par exemple, n’avaient pas de rap-

ports sexuels avec des hommes.

 

Comment votre tract a-t-il été reçu ?

Je ne sais pas quel écho il a eu au fhar puisqu’on est partis

après l’avoir diffusé, mais des gens nous ont rejoints, parce

qu’on proposait justement de se retrouver en dehors du

« ghetto fhar ». Après notre départ, les gens connaissaient

notre comité de quartier, et beaucoup ont commencé à

venir régulièrement rue Charlemagne.

 

6. Disponible sur le site blastemeor.noblogs.org

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Le tract n’est pas daté.

Il est de 1971, je ne me souviens plus si c’est avant l’été ou pas.

 

Donc vous êtes restés peu de temps au fhar.

Quelques mois. On a foutu un bordel monstre. De toute

façon, après, le fhar s’est dissous très vite.

 

Lutte de classes

Vous partez, des gens vous rejoignent. Qu’est-ce que vous

faites ?

Il faut dire une chose : on vivait, depuis Mai 68, dans une

agit-prop permanente. On était constamment en action,

on faisait beaucoup de choses dans la rue. Pas de manière

organisée, en général. On se trimbalait comme une espèce

de bande noire, on volait, on se mêlait de tout, on provo-

quait quand ça nous prenait, comme beaucoup de gens à

Paris à l’époque. On passait notre temps à mettre le bor-

del partout, à intervenir ; parfois on nous appelait, on se

retrouvait dans une manif, sur une grève ou une action. Il

n’y avait pas de séparation entre la vie et ce qu’on pourrait

appeler notre action politique, mais on était quand même

très axés sur la vie quotidienne.

 

Pour employer un grand mot : et la lutte de classes ?

Pour nous, ça faisait partie du truc. Quand des copains se

trouvaient à travailler, on se retrouvait mêlés à ce qui pou-

vait se passer dans leurs boîtes. Moi, je faisais des enquêtes.

On s’était agrégés à une espèce de regroupement informel

des enquêteurs vacataires, qu’on appellerait aujourd’hui

une coordination, qui se réunissait une fois par mois. Ce

regroupement s’occupait de faire pour les enquêteurs,

qui étaient tous des travailleurs intermittents, ce que font

aujourd’hui les cafards, c’est-à-dire pondre des papiers

sur comment s’inscrire à la Sécu, comment s’inscrire au

questionsociale et questionsexuelle 175

 

chômage 7... Et aussi signaler les boîtes qui nous traitaient

mal, leurs façons d’essayer de nous entuber et comment y

résister.

On faisait aussi des interventions. On allait envahir

des boîtes d’enquêtes comme esop et Makrotest par

exemple, c’est celles dont je me souviens. C’est très drôle,

d’ailleurs, on nous accordait une puissance phénoménale.

Une fois, le jour de l’intervention sur Makrotest, qui était

à Puteaux, des copains qui étaient en train de bosser à

l’ifop entendent : « Les enquêteurs vont marcher sur

l’ifop ! » Alors que l’ifop était vachement loin de Puteaux,

rue d’Aumale dans le e ix ! On faisait peur aux patrons.

On agissait là où on bossait. On n’allait pas faire les gau-

chistes en intervenant partout, sauf si on nous appelait.

Un copain bossait quelque part, on pouvait venir lui filer

un coup de main. Là où on travaillait, forcément on se

battait, dès qu’il y avait la moindre occasion. C’était ça

notre lutte des classes. On était quand même dans les

années post-68 : la contestation était permanente. Ce

qui fait que sur le front du travail (puisqu’il fallait quand

même de temps en temps qu’on travaille, même si on était

anti-travail) on était très actifs.

On volait aussi beaucoup dans les magasins, on a fait

des opérations « caisses ouvertes ». Souvent, c’était très

spontané. On décidait une action : « On y va ! » On était

tout le temps sur la brèche, puisque notre idée c’était qu’on

est en groupe pour être actif. On a aidé à des avortements

aussi, et à la mise à l’abri de très jeunes, l’un évadé de la

ddass , l’autre d’un séminaire ; on a accueilli toutes sortes

de camarades en errance. La vie quotidienne était très

importante.

 

7. Les cafards étaient les membres d’un collectif de défense des chômeurs et

« allocataires sociaux », actif à Montreuil :

www.cafard93.wordpress.com/2009/06/25/le-journal-des-cafards/

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L’été 1971, ç’a été un « Summer of Love » incroyable 8.

Tout le monde débarquait, ça discutait, ça baisait et ça se

droguait beaucoup. Les Gazolines ont commencé à se for-

mer ; l’année d’après, on a défilé ensemble à l’enterrement

de Pierre Overney, avec les Gazolines habillées en veuves

joyeuses 9.

 

L’enterrement d’Overney, c’est 1972. Le fhar commençant

vers le début 1971, et vous partez…

… Au bout de cinq-six mois… Notre vie communautaire

et tout, c’est un mouchoir de poche.

 

René Lefeuvre

L’été 1970, j’avais rencontré, à Bordeaux, Christian Mar-

chadier, qui s’appellera Arthur plus tard 10. On l’a retrouvé

à Paris, et il nous a emmenés chez René Lefeuvre, pour qui

je l’ai aidé à traduire Fascisme brun, Fascisme rouge 11.

On a commencé à fréquenter la maison de René

Lefeuvre, où je n’étais pas dépaysée : il y avait autant de

bordel que chez mes parents, avec encore plus de livres, et

René aimait les garçons. On a beaucoup discuté sexualité

avec René. Il allait à Arcadie 12. Moi, je connaissais Arcadie

par mes parents, j’avais déjà vu leur revue, et, pour nous,

 

8. Par référence au Summer of Love étasunien, en particulier californien, de

1967, mais dominé, lui, par le phénomène hippie. 9. L’assassinat de Pierre Overney, militant maoïste, par un vigile à Renault-

Billancourt, est l’occasion, en 1972, d’un enterrement politique auquel

participent près de 200 000 personnes. Il va sans dire que les gauchistes

furent choqués par le comportement des Gazolines. 10. Christian Marchadier, dit Arthur, « ex-vandaliste de Bordeaux en 1968 »

(Debord), correcteur, écrivain, traducteur, éditeur, est décédé en 2014, à

Marseille : www.lexomaniaque.blogspot.fr/2014/10/arthur-est-mort.html 11. Texte publié par Otto Rühle en 1939 et édité en 1975 par les éditions

Spartacus, animées par René Lefeuvre.

12. Au temps où l’homosexualité était honteuse et réprimée, l’association

Arcadie (1954-1982) voulait briser la solitude des homosexuels, tout en

exigeant d’eux discrétion et respectabilité. Le contraire de la visibilité

pratiquée et revendiquée plus tard par les gays.

questionsociale et questionsexuelle 177

 

c’était la réaction. Là s’est passé un épisode dont j’ai eu

honte après. Je lui dis : « Mais enfin René, c’est au fhar que

tu aurais dû être. Qu’est-ce que tu vas foutre à Arcadie ! » Et

là, en pleurant, il me répond : « Mais c’est la première fois de

ma vie que je peux danser avec un garçon… tu ne te rends

pas compte de ce que c’est. »

On est restés très amis avec René. On a cessé de le fré-

quenter assidûment quand s’est formé le groupe Spartacus.

Nous, on est allés à une ou deux réunions, mais des trucs

ne me convenaient pas, on était trop dans la mouvance de

l’is pour arriver à se fondre là-dedans. Je n’ai écrit qu’un

article dans Spartacus, sur le bouquin de mon père 13. On est

restés amis longtemps avec René, très proches. On parlait

de sa vie couramment. Il avait en face de lui quelqu’un

– et, dans le milieu où il était, ce n’était pas si courant – qui

était plus qu’au parfum de ce que c’est qu’être homosexuel

honteux, caché, etc. La seule personne qui a libéré René,

c’est Daniel Guérin. Jusque-là, il ne disait rien, il se cachait,

René. C’était terrible quand il était tout jeune, maçon en

Bretagne, et c’est au régiment qu’il a découvert qu’il aimait

les garçons. Tu imagines à quel point c’était compliqué

pour lui.

 

Reich, Rühle, Korsch, Marx

Quelle a été votre réaction quand est sorti Le Fléau social,

en 1972 14 ?

Nous, on était déjà barrés, avec Arthur, qui était germa-

niste, sur les éditions pirates de Reich et la découverte que je

faisais de l’ultragauche. On a lu le Marx de Rühle, et ç’a été

un choc invraisemblable. Et puis on avait d’autres copains,

 

13. Maison d’édition, Spartacus a aussi été une revue (15 numéros, de 1975

à 1979). L’article de Lola a paru dans le numéro 12, en décembre 1978

(disponible sur le site archivesautonomies.org)

14. Le Fléau social, 1972-1974, mentionné au chapitre précédent (disponible sur

le site archivesautonomies.org).

178 homo

 

on voyageait. En Italie, on connaissait les comontistes 15…

On s’intéressait beaucoup à Reich. Ça commence avec

Arthur, qui me fait rencontrer Michel Jacob, qui, lui, était

branché avec Constantin Sinelnikoff, éditeur pirate des

œuvres de Reich de sa période allemande, quand Reich

était encore marxiste. Sinelnikoff publie Reich 16. On est

suivis par les flics – pour un truc pareil, on n’en revenait

pas… Ces œuvres de Reich, Rühle, Korsch… tout ça, on

découvre quand ça commence à sortir. Et le jeune Marx,

que je connaissais très mal, les Manuscrits de 1844… On

plonge là-dedans.

 

Et le milieu dont tu fais partie, il y plonge aussi ?

Ce milieu avait un peu muté. Il y a des copains qu’on a

perdus, d’autres qu’on a trouvés. L’appart commence à

partir en déliquescence, les gens ne viennent plus. C’est

d’autres copains, toujours de tous les genres, qui viennent

chez nous. On perd une bonne partie de cette mouvance

qu’on avait rencontrée autour du fhar. Si on se croise, on

est contents de se voir, mais pas de liens.

 

15. Groupe influencé par les situationnistes et le communisme des conseils. Son

nom, Comontismo, est la traduction italienne de la Gemeinwesen marxienne.

Groupe éphémère, il produisit des tracts, des brochures et des livres en

1972-1973. Notamment proche de la revue Invariance, qui publia la première

traduction d’Apocalypse & Révolution, de Giorgio Cesarano et Gianni Collu :

www.revueinvariance.pagesperso-orange.fr/apocalypse.html 16. Après la mort de Reich, dans une prison américaine, en 1957, le Wilhelm

Reich Trust, qui gérait les droits de ses œuvres, veillait à ce que n’en soient

publiées que les titres et les versions en anglais. En effet, les versions

originelles, en allemand, de ses ouvrages majeurs avaient été expurgées par

Reich lui-même de toute dimension de critique sociale parce qu’il avait,

après son arrivée aux États-Unis en 1939, abandonné le marxisme et la

psychanalyse pour se tourner vers la biothérapie. C’est donc illégalement

que Constantin Sinelnikoff, aidé de quelques amis, publiait des textes

de Reich traduits de l’allemand. Voir Constantin Sinelnikoff, L’Œuvre

de Wilhelm Reich (1970, réédité en 2002 aux Nuits rouges). Lola évoque

notamment ici la traduction de Die Funktion des Orgasmus, paru à Vienne en

1927, édité de manière pirate en 1975 par les Éditions du Nouveau Monde

(sises 17, impasse Lénine à Montreuil…).

questionsociale et questionsexuelle 179

 

On devenait plus théoriques, et moins agit-prop parce

qu’il n’y avait plus autant d’occasions de se retrouver

dans des trucs d’action, même si cela arrivait encore. Par

exemple, quand mon compagnon a travaillé chez Larousse,

où il y a eu un plan social, il a fait un tract, qu’on a distri-

bué. On allait dans des actions et des trucs comme ça, des

manifs, et on en prenait l’initiative nous-mêmes si on avait

l’occasion. Mais on était davantage dans des lectures… et

dans la bringue.

 

Régression identitaire

Maintenant, quel regard portes-tu sur ce qui s’est passé

depuis ? Le mouvement homosexuel, aujourd’hui les lgbt,

tout ça ?

On a vu monter une crispation identitaire. Déjà, « l’homo-

sexuel est révolutionnaire », c’était une catégorie identitaire.

On ne savait pas que ça allait devenir une crispation iden-

titaire générale. Les lgbt , ça commence et ça finit par la

séparation : ils séparent la lutte de classes et ce front que

j’appellerais plutôt vie quotidienne, la libération de la vie.

Petit à petit, on a vu un abandon de la lutte de classes. Moi,

ça ne m’intéressait plus. Ni moi ni mes copains. À partir du

moment où ça devenait une lutte catégorielle, que ce soit

les femmes, que ce soit les homos ou je ne sais quoi d’autre,

maintenant la race, et bien ce n’était plus possible.

Hélène Hazera intervient régulièrement sur Facebook

en disant : « Il y a des luttes en priorité. Le sort des immi-

grés est plus intéressant que nos histoires de binaire et non

binaire, par exemple. » Elle est toujours sur des positions

de classe, bien que très investie dans la lutte pour les droits

des trans. Je suis bien d’accord pour maintenir ces fronts

de lutte, mais pas de manière séparée. Pour moi, c’est un

retour au ghetto.