Homo Question so

Gilles Dauve · Chapitre 10 sur 34

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Homo Question so

Chapitre 8

 

Butch et fem à Buffalo

 

Butch et fem. Voire butch contre fem… Ce mode de relation

sexuelle et amoureuse entre femmes a souvent été objet

de moquerie, de mépris ou de scandale, et certaines fémi-

nistes le rejettent comme une reprise caricaturale des codes

de l’hétérosexualité, et donc de la domination masculine.

Au-delà du pittoresque ou du jugement, il y a là plus qu’une

minorité sexuelle marginale : butch et fem ont eu une impor-

tance sociale, et une réalité de classe.

L’essentiel de ce chapitre emprunte à une étude d’Eli-

sabeth Lapovsky Kennedy et Madeline Davis 1, qui ont

mené des entretiens avec plusieurs centaines de femmes

de Buffalo, de la fin des années 1930 au début des années

1960, avant d’en faire la synthèse dans un livre publié en

1993. Engagées dans les mouvements féministe et lesbien,

ces historiennes ont privilégié l’histoire orale « parce que les

femmes qui fréquentaient les bars gays et lesbiens venaient

surtout de la classe ouvrière et n’ont laissé aucune trace

écrite 2. »

 

1. Elisabeth Lapovsky Kennedy & Madeline D. Davis, Boots of Leather, Slippers

of Gold. The History of a Lesbian Community*. Sauf indication contraire, les

citations de ce chapitre sont extraites de cet ouvrage et traduites par nos soins. 2. Par commodité, working class est traduit ici par « classe ouvrière », mais ce que

nous expliquions au chapitre 5 (voir note p. 64) vaut aussi pour les femmes.

Working class englobe l’ensemble des métiers souvent manuels, peu ou pas

qualifiés et mal payés : les femmes dont nous parlons pouvaient être ouvrière

d’usine, mais aussi conductrice d’autobus, dactylo, employée de magasin, de

standard téléphonique ou d’hôpital, coiffeuse, factrice, femme de ménage, etc.

108 homo

 

Privé-public

Dans la vie des gays et lesbiennes, les bars, lieux publics

mais relativement protégés, tenaient un rôle essentiel.

À Buffalo, deuxième ville la plus peuplée de l’État de

New York, la Deuxième Guerre mondiale entraîne la

même évolution que dans le reste du pays. La mobilisa-

tion de millions d’hommes et de plusieurs centaines de

milliers de femmes favorise un brassage des individus,

une sexualisation des mœurs et, phénomène sans doute

pas si anecdotique, un changement des codes vestimen-

taires, notamment le port du pantalon par les femmes. La

proportion de femmes dans la population active passe de

27 % à 37 % entre 1940 et 1945, et une épouse sur quatre

travaille hors du foyer. Pour celles dont le mari est soldat,

la guerre permet davantage d’autonomie et de possibilités

de rencontres.

Dans les années 1940, pour des raisons plus commer-

ciales que militantes, s’ouvrent à Buffalo des bars gays.

Certains servent aussi de salles de spectacle pour une clien-

tèle mêlant Noirs et Blancs, gays, lesbiennes et hétéros,

ainsi que call-girls et petits délinquants.

Dans l’espace qui leur était possible, gays et lesbiennes

coexistaient sans « volonté idéologique de séparation ».

« Nous n’étions pas ségrégées comme ils le sont mainte-

nant », dit Joanna : « Aller dans un bar pour gays ne posait

aucun problème. […] On fréquentait toujours les mêmes

bars, c’est comme ça qu’on en venait à connaître tant de

garçons gays. »

Mais, à la relative tolérance facilitée par la guerre, ont

succédé après 1950 une répression politique et policière de

l’homosexualité et un retour à la hiérarchie des rôles dans

une famille nucléaire où l’homme est pourvoyeur de salaire

et la femme ménagère. Une femme aimant les femmes cou-

rait le risque d’être dévoilée comme « déviante » et de perdre

son emploi, donc la marge de liberté qu’offre l’autonomie

questionsociale et questionsexuelle 109

 

financière : aussi devait-elle séparer vie privée et publique.

Une lesbienne ayant travaillé en usine de 1936 à 1966 dit être

toujours restée discrète sur son orientation sexuelle : ce qui

était possible pour l’adolescente devenait interdit à l’adulte.

Buffalo était alors une ville industrielle dont beaucoup

d’habitants travaillaient dans l’acier ou l’automobile. Au

contraire de la « longue tradition de socialisation éro-

tique explicitement trans-classiste » des gays, la clientèle

lesbienne des bars était marquée par une forte homogé-

néité sociale : ces bars étaient surtout fréquentés par une

« communauté lesbienne ouvrière », les femmes de classes

moyennes hésitant à s’y rendre, de peur de ternir leur

image sociale 3.

 

Butch et fem

On venait en ces lieux boire, s’amuser, retrouver des amies,

ou dans l’espoir d’une rencontre amoureuse.

L’ensemble des personnes interrogées « s’accordent sur

la prééminence des rôles butch/fem dans la communauté

lesbienne publique » : un code bien établi et généralement

respecté, très prégnant à Buffalo en raison de la sociologie

industrielle de la ville, mais visible dans tous les groupes de

lesbiennes avant 1970.

À l’origine, butch désignait un garçon ou un homme plu-

tôt « dur », le mec costaud et viril. Le choix du terme indique

la volonté de certaines femmes, par le vêtement et l’attitude,

d’incarner une des images masculines alors dominantes.

Inversement, la « femme » (souvent écrit fem par les intéres-

sées, comme nous le ferons ici pour éviter de confondre

avec femme en français) représente un pôle de féminité.

 

3. Le lesbianisme de Buffalo ne se résumait évidemment pas aux bars. Les

Daughters of Bilitis, une des premières organisations vouées à la libération

lesbienne outre-Atlantique, fondée en 1955 et active dans la région de

Buffalo, regroupait des femmes plus aisées qui ne fréquentaient pas des lieux

qu’elles jugeaient vulgaires et inutilement provocateurs.

110 homo

 

« Comme dans la plupart des lieux, les rôles butch/fem

modelaient non seulement l’image de la lesbienne, mais

aussi le désir lesbien, et formaient la base d’un système

érotique. »

Les butchs employées en usine ne manifestaient géné-

ralement pas une personnalité particulière en entreprise,

mais sortaient le soir en vêtement de travail. D’autre part,

en apparaissant costumées en ouvrières, celles exerçant

des professions de col blanc choisissaient un style « pro-

létarien » qui leur était interdit dans la journée. Les unes

comme les autres participaient de la valorisation du pro-

létaire mâle, comme, avant-guerre, les homos de la bonne

société recherchaient un amant viril chez les marins ou

les terrassiers. On l’a vu au chapitre 4, la classe ouvrière

était à l’époque un symbole de puissance – voire de force

menaçante, ce qui en accroissait la trouble attirance – pour

elle-même et pour le reste de la société.

Espaces festifs, ces bars étaient également le théâtre

d’une violence fréquente entre butchs et hétéros, voire entre

lesbiennes. Une des raisons en était le besoin de conquérir

son espace. « Les bars étaient notre seul territoire », explique

Toni : à moins de rester caché, le lesbianisme ne pouvait

être vécu paisiblement. L’allure des butchs en faisait des

parias, amenées à ne trouver place que dans des quartiers et

des bars malfamés parfois contrôlés par la mafia. Refusant

le compromis (sauf avec leur famille), elles ajoutaient une

automarginalisation à la discrimination entraînée par leur

orientation sexuelle.

Les lesbiennes de Buffalo, surtout les butchs,

participaient d’une sous-culture sexuelle, comprenant

prostituées et showgirls, et incluant le goût de la bagarre.

Beaucoup de butchs et de fems avaient de temps à autre

des rapports sexuels avec des hommes, pour de l’argent

ou pour se faire payer à boire. « En général, se prosti-

tuer était une occupation admise pour les fems, bien

questionsociale et questionsexuelle 111

 

que la communauté n’ait pas été exempte de jugements

moralisateurs. »

Pour ces femmes, passer des heures au bar plusieurs

soirs par semaine offrait un des rares moyens de sociabi-

lisation alors à leur portée : « Dans une société hostile aux

lesbiennes, cette solidarité offrait un puissant soutien. »

Cette communauté lesbienne, la dureté, voire l’agres-

sivité des butchs la protégeait et la fragilisait à la fois : « La

posture défensive et la rivalité pour des amantes et des posi-

tions de pouvoir décourageaient la vulnérabilité nécessaire

à des amitiés intimes. » Les unions étaient éphémères et

peu se transformaient ensuite en vie de couple.

Avec le temps, cependant, les lesbiennes ont péni-

blement gagné en visibilité, à mesure que le public et les

médias évoluaient de l’ignorance (de ce qu’on préfère ne

pas voir) à une certaine fascination. The Price of Salt, roman

lesbien (plus tard réédité avec le titre Carol) publié sous

pseudonyme par Patricia Highsmith en 1952, se vendra à

près d’un million d’exemplaires en édition de poche 4.

 

Une sexualité polarisée

Dans les rapports physiques entre butch et fem, la première

était supposée active, la seconde passive, sans réciprocité.

Le but – et la gratification – de la butch était de donner du

plaisir à la fem, en un système érotique qui « à la fois imite et

transforme les schémas hétérosexuels ».

Le passage d’un statut à l’autre n’était pas courant : « La

polarité de genre imprégnait toute cette culture et il était

donc difficile d’y échapper. » Nombre de femmes ayant

débuté comme butch dans les années 1940 l’étaient encore

vingt ans après. Sortir d’un rôle qu’on avait peut-être choisi

à une époque mais auquel on se trouvait ensuite assigné

était cependant moins difficile pour une fem, et sera plus

 

4. Voir le chapitre 10 consacré à Patricia Highsmith.

112 homo

 

fréquent après 1960 (on lira plus loin le témoignage de

Joan Nestle).

C’était le plus souvent la butch qui prenait l’initiative de

la séduction, avec concurrence entre butchs. Ces tensions

entretenaient une « instabilité créée par les rapports de

pouvoir contradictoires entre butchs et fems ». Pour cette

raison sans doute, les relations prenaient plus la forme

d’une monogamie en série avec partenaires successifs que

celle d’amours fluides et multiples.

Dans les années 1940, ces femmes discutaient peu

sexualité, sauf entre amantes. L’acte le plus pratiqué, selon

les témoignages, était le « tribadisme », la « friction » (mots

des intéressées elles-mêmes), le frottement.

Deux butchs pouvaient être amies, jamais amantes.

De même deux fems. Selon ce schéma binaire sexué et

sexuant, « on attendait de la butch qu’elle soit celle qui fait

et qui donne », la fem étant celle qui reçoit, et dont le plaisir

comble la butch.

Là encore, les années 1950 entament une évolution :

ce milieu débat publiquement de l’image butch, la friction

cesse d’être l’acte le plus usuel, et l’on y discute sexualité et

orgasme, comme d’ailleurs commence à le faire la société

américaine. En réaction, apparaît la figure de la « butch

intouchable », la « stone butch », un idéal de « dure » égale à

l’homme, qui ne souffre pas, ne pleure pas, et voudrait

toucher sans être touché… un homme de pierre.

 

Jeu de rôle… à quoi joue-t-on ?

La dualité butch/fem était « un principe organisateur impré-

gnant les aspects de la culture lesbienne ouvrière » : « Le

goût des butchs pour le glamour était tel que les danseuses

de revue habillées de façon voyante et très maquillées

étaient facilement admises dans la communauté. »

« Les maniérismes butch/fem se modelaient sur le

comportement masculin et féminin tel que le cinéma de

questionsociale et questionsexuelle 113

 

Hollywood le montrait alors », jusqu’à la façon de marcher,

de s’asseoir, de tenir un verre, de fumer et de poser sa voix.

« La plupart des butchs étaient d’excellentes imitatrices qui

avaient maîtrisé les subtilités de la communication mas-

culine non verbale. » S’inspirant des rockers, les plus dures

des butchs blanches adoptaient l’allure à la fois « insouciante

et intense » d’Elvis, tandis que les fems suivaient la dernière

mode des vedettes de l’écran, s’habillant des nouvelles

matières synthétiques, mais portaient aussi le pantalon,

assorti de maquillage et de coiffures hyperféminines.

Le recours aux stéréotypes ne visait cependant pas à

copier les couples traditionnels. Pas plus par exemple que

les fairies de New York ne voulaient être confondues avec

des hommes.

Jouer un rôle masculin n’est ni se prendre ni vouloir être

prise pour un homme. Le but de la butch n’était pas de

« passer pour » un homme, mais d’en accentuer l’image,

de la caricaturer, en mettant en scène un modèle qui, de

fait, la rejetait en tant que femme et qui lui était interdit

dans la vie réelle. Si « la culture sexuelle lesbienne était

fondée sur l’érotisation de la différence entre masculin et

féminin », c’était d’une manière réinterprétée, traduite et

réappropriée.

Mais parodier un modèle, ici celui des identités mas-

culine/féminine, est-ce le subvertir ou le perpétuer ? Pour

les historiennes militantes ayant mené cette enquête, des

lesbiennes ont été à un moment conduites à se défendre

en imitant l’adversaire, parce que c’était une des rares

armes disponibles, une forme « prépolitique » de résistance.

Le couple butch/fem aurait permis de s’affirmer dans un

monde hostile, de réduire la séparation entre moi privé

et moi public, et de défendre ouvertement le droit d’une

femme à aimer une femme.

Sans valoriser le code butch/fem ni nier l’« impératif

social » exercé sur la lesbienne de l’époque, forcée d’entrer

114 homo

 

dans un des deux rôles, Elisabeth Lapovsky Kennedy

et Madeline Davis voient dans ce code un aspect posi-

tif : « C’est alors seulement [que cette lesbienne] pouvait

aisément faire partie de la communauté et en recevoir les

avantages. » En 1950, la pression sociale interne à la com-

munauté aurait été non seulement bénéfique mais, dans

les conditions de l’époque, nécessaire à sa construction et

à sa cohésion 5.

Le témoignage de Joan Nestle apporte un autre éclai-

rage. Née en 1940, elle a été une des premières actrices

du milieu butch/fem (dont elle faisait partie à New York) à

parler ouvertement d’un sujet qu’elle mit du temps à pou-

voir aborder.

Selon Joan Nestle, la relation butch/fem n’est pas cal-

quée sur l’hétérosexualité, et la permutation des rôles

n’est pas rare. Revenant en 1981 sur la période 1940-1970,

elle écrit : « Les femmes butch-fem ont rendu le lesbianisme

visible d’une façon terriblement claire dans une période

historique où n’existait aucun mouvement pour les

protéger. Leur apparence exprimait leur indépendance

érotique, ce qui provoquait la colère et la censure aussi

bien de leur propre communauté que de la société confor-

miste 6. » Elle ajoute dans « La question fem »en 1984 :

« L’ironie du changement social veut qu’une position

radicale, sexuelle, politique des années 1950 soit main-

 

5. Cette interprétation ne fait pas l’unanimité. Dans « Le silence des butchs »

(in Christine Lemoine & Ingrid Renard [dir.], Attirances. Lesbiennes

fems/lesbiennes butchs*), Marie-Hélène Bourcier conteste que le modèle

butch/fem ait pu servir d’arme à des femmes. Selon elle, les faits mêmes

rapportés par Elisabeth Lapovsky Kennedy et Madeline Davis prouvent

la tendance entre butchs et fems à une « imperméabilisation des frontières et

des fonctions », c’est-à-dire à la reprise par des femmes des stéréotypes du

masculin/féminin. Il n’y aurait donc pas à défendre une pratique oppressive

au nom des avantages que, malgré tout, elle apporterait, car ses supposées

bénéficiaires ne cessent jamais pour autant d’en être les victimes. 6. Joan Nestle, « Butch-Femme Relationships: Sexual Courage in the 1950s »,

in Heresies: A Feminist Publication on Art and Politics, no 4-12, 1981.

questionsociale et questionsexuelle 115

 

tenant considérée comme une pratique réactionnaire et

non féministe 7. »

Citons enfin Bert, une butch qui se définit comme « tou-

chable » : « Une fois au lit, la lumière éteinte, entre les draps

je ne crois pas qu’il soit question de masculin ou de féminin

ou de butch ou de fem, c’est un rapport 50/50. »

 

Détour par Montréal

Une enquête de Line Chamberland auprès de lesbiennes

montréalaises francophones à la même époque décrit une

réalité proche de celle vécue à Buffalo. À partir de 1950 et

jusqu’au début des années 1970, ces femmes, généralement

d’origine ouvrière, fréquentent le Red Light, un quartier

de petite délinquance, de prostitution et de strip-tease qui,

s’il subit aussi la répression policière, n’est pas exempt de

violence verbale et physique entre lesbiennes.

Pour Line Chamberland, « il n’existait pas dans les

années 1950 et 1960 une culture lesbienne homogène,

mais des sous-cultures définies par la classe sociale : les

lesbiennes de classe ouvrière avaient des façons différentes

de se reconnaître entre elles 8 ». Les personnes interrogées

gardent ainsi de ces bars des souvenirs presque opposés.

Toutes s’accordent pour les décrire comme des « milieux

rudes et violents où les plus dures imposaient leur loi ».

Mais les lesbiennes de classes moyennes se rappellent l’al-

cool, l’outrance, et considèrent encore les butchs comme

de « fausses » lesbiennes, et les fems comme des femmes

reproduisant les codes hétéros. Au contraire, les les-

biennes d’origine ouvrière disent s’y être senties à l’aise

et en soulignent les aspects positifs : rencontres amou-

 

7. Joan Nestle, « La question fem », texte repris in Elisabeth Lapovsky Kennedy

& Madeline Davis, Boots of Leather, Slippers of Gold*. 8. Line Chamberland, « Montréal: 1950-1977. La visibilité lesbienne et

l’importance des butchs et des fems », in Christine Lemoine & Ingrid Renard

(dir.), Attirances*.

116 homo

 

reuses et sexuelles, solidarité et valorisation d’une identité

lesbienne.

D’ailleurs, les lesbiennes ouvrières connaissent une vie

sociale différente : garçons et filles fréquentent les bars

avant l’âge légal, la butch est une figure connue des quartiers

populaires, et il n’est pas rare que des parents mettent leur

fille en garde contre sa fréquentation. Les butchs exerçant

souvent des métiers habituellement réservés aux hommes

(transport, manutention, taxi), elles ne sont pas soumises

aux exigences de discrétion imposées dans les métiers des

classes moyennes.

Line Chamberland conclut : « Les lesbiennes de classe

ouvrière ont donc joué un rôle clé dans le développement

d’une collectivité lesbienne à Montréal, puisqu’elles ont

été les premières à se rendre visibles 9. » Les temps ont bien

changé.

 

Et depuis…

L’imaginaire sexuel joue avec les représentations de son

époque. La dualité butch/fem était liée à l’image positive de

l’ouvrier américain masculin des années 1950, et de son

pendant féminin symbolisé par la mythique « Rosie la rive-

teuse ». Sur une affiche patriotique de 1943 restée célèbre,

une femme en bleu de travail montrait ses biceps : « We can

do it ! », c’est-à-dire que les femmes sont capables de fabri-

quer les armes dont les hommes vont se servir. Quoique

Rosie la riveteuse fasse aujourd’hui partie de l’iconogra-

phie féministe occidentale, beaucoup d’Américaines ont

quitté l’usine après 1945 pour revenir au foyer ou travailler

dans les services.

Buffalo, dont la population active était en 1940 de

247 000 personnes dont 66 000 femmes, a comme d’autres

régions souffert du déclin industriel : 580 000 habitants

 

9. Ibid.

questionsociale et questionsexuelle 117

 

en 1950, 350 000 en 1980, 260 000 en 2010. Quand la réa-

lité ouvrière décline, son imagerie dépérit : le bleu de travail

fait ringard aujourd’hui.

Depuis les années 1960, l’essor du féminisme et l’affir-

mation homosexuelle, gay surtout, ont transformé l’image

du lesbianisme, qui, dans certains milieux, passe moins

pour une pratique sexuelle que pour une affirmation

sociale ou politique.

Cet engagement ne va pas sans contradictions. À

Buffalo comme ailleurs, on aurait pu s’attendre à une

intégration des lesbiennes dans le mouvement féministe,

mais la cause commune n’allait pas de soi. Les féministes

de classe moyenne luttaient pour des réformes légales, les

féministes les plus impliquées dans le monde du travail

militaient pour l’égalité des salaires et des droits sociaux,

et les féministes noires contre la combinaison du racisme

et du sexisme. Loin d’une convergence, féministes et les-

biennes ont vécu des relations tumultueuses nourries de

dénonciations et de violences.

Or les sex wars ont été encore pires pour un milieu butch/

fem en butte à une double hostilité. D’un côté, le féminisme

majoritaire, dominé par des classes moyennes blanches en

quête d’intégration, ne pouvait qu’être réticent face à un

milieu si peu respectable. Quand le but est de se faire accep-

ter socialement, mieux vaut éviter de se compromettre avec

celles qui s’éloignent le plus des normes 10. D’autre part,

minorisées par le mainstream, les adeptes du butch/fem ont

été aussi – et restent largement – rejetées par une grande

partie du radical feminism, qui les accuse de reproduire les

stéréotypes de la domination masculine : jouer à l’homme,

c’est faire le jeu de l’ennemi.

 

10. Dans un entretien, la militante Amber Hollibaugh affirme même que,

jusque vers la fin des années 1960, « le mouvement des femmes était vraiment

férocement et brutalement homophobe » (voir bibliographie).

118 homo

 

Qui plus est, pour des femmes en route vers une pro-

motion sociale chèrement acquise, « l’image butch/fem

caractérisait et reproduisait les distinctions de classe au

sein de la communauté lesbienne ». Au bout du compte,

celle qui jouait à l’ouvrière le soir (qu’elle l’ait été ou non

dans la journée) s’est retrouvée en décalage par rapport

à un véritable mouvement de femmes dans le monde du

travail visant à faire valoir leurs droits élémentaires de sala-

riées, longtemps négligés par les syndicats 11.

 

Communauté ?

Elisabeth Lapovsky Kennedy et Madeline Davis sont

convaincues de l’existence d’une communauté les-

bienne (et gay). Pour les deux historiennes, qu’elle soit en

construction et « prépolitique » (en 1950), ou à défendre et à

promouvoir (depuis la fin du xxe siècle), cette communauté

serait centrale. Pourtant, le contenu et la richesse mêmes

de leur étude font douter de la pertinence du concept.

Il est certain que les bars lesbiens de Buffalo, comme à

une échelle beaucoup plus large les saloons new-yorkais

des premières décennies du e xx siècle, ont servi de lieux de

rencontre, d’échange et de solidarité à des homosexuel-le-s

qui n’avaient presque aucun autre moyen public de se

connaître, de s’aimer et de s’entraider. Les saloons faisaient

par exemple office de bourses du travail officieuses. Mar-

ginalisation et répression conduisaient à une socialisation

elle-même en marge et dans des lieux spécialisés, partici-

pant de l’existence d’une sous-culture gay. Or, à partir du

 

11. Aux États-Unis, dans quatre familles sur dix, la personne qui contribue

le plus aux revenus du foyer est aujourd’hui une femme. Ces travailleuses

se sont organisées, soit à l’extérieur, soit – de plus en plus – à l’intérieur du

cadre syndical. En perte de vitesse, les syndicats ont été conduits à s’appuyer

sur des catégories qu’ils ignoraient ou méprisaient auparavant, et, depuis

plusieurs décennies, l’« alliance » progresse en entreprise entre travail, genre

et race. Voir Kitty Krupat & Patrick McCreery (dir.), Out At Work. Building

a Gay-Labor Alliance*.

questionsociale et questionsexuelle 119

 

moment où a diminué la discrimination à leur égard, la

nécessité d’espaces spécifiques remplissant de telles fonc-

tions a perdu de son évidence. Légitimation publique et

normalisation des lieux de rencontre sont allées de pair. Il

existe aujourd’hui dans presque chaque ville étasunienne

une ou plusieurs associations lgbt ou de lutte contre l’ho-

mophobie, bénéficiant d’un soutien public : preuve à la fois

de la pression qu’exerce encore la norme hétérosexuelle

mais aussi de la reconnaissance dont bénéficient les mino-

rités sexuelles.

Elisabeth Lapovsky Kennedy et Madeline Davis affir-

ment que, pendant plusieurs décennies, « pour beaucoup

de femmes, leur identité était en fait butch ou fem, au lieu de

gay ou lesbienne », mais que, par la suite, « être lesbienne ou

gay est devenu une identité de référence autour de laquelle

des personnes se retrouvent avec d’autres comme elles et

construisent leur vie ». Doit-on conclure que l’identité gay

ou lesbienne serait un phénomène relativement nouveau,

qui n’existerait à Buffalo que depuis les années 1960 ? Il

semble plus logique de penser que la nouveauté réside seu-

lement dans le concept et sa popularité contemporaine,

non dans la matérialité des rapports qu’il est censé définir.

S’interroger sur le contenu de la notion d’identité aboutit à

constater son éclatement, la réalité diverse des pratiques et

des formes de subjectivation échappant toujours à la disci-

pline des classifications.

 

« Et j’espère qu’un jour nous ne verrons plus des butchs, ou

des fems ou des “entre les deux”, ni même des lesbiennes,

mais des femmes, des individues. Libres 12. »

 

12. Carole Nissoux, « Je suis une butch », in Christine Lemoine et Ingrid Renard

(dir.), Attirances*, op. cit.