Hyper-parentalité: Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (French Edition)
2. Naviguer en eaux troubles quand on est hyper-parent
pas s’imaginer qu’on pourra déblayer toutes les embûches qui se mettront
sur le chemin de l’enfant d’un simple coup de balai et admettre tout
simplement que le monde qui s’offre à nos enfants n’est pas celui dont nous
rêvions pour eux.
Le monde n’est évidemment pas parfait, nous le savons tous. Quand il
subit des secousses, ses failles se révèlent de manière parfois spectaculaire.
L’histoire nous indique aussi que les hommes ne sont pas programmés pour
leur autodestruction ; face à tout ce qui menace de l’anéantir, l’être humain
a toujours trouvé, en réagissant collectivement et en faisant preuve de
solidarité, les ressources pour survivre en laissant une place au bonheur
d’exister et à l’espoir de s’épanouir. C’est précisément cela qu’il faut à tout
prix apprendre à nos enfants. Or, il vaut mieux accepter de regarder sans
fard les imperfections du monde pour se donner les moyens d’observer ce
qui peut être fait pour colmater les brèches qui se forment que de tenter de
faire passer ce monde pour un mur sans taches, sans aspérité qui résiste et
sans s’abîmer à toutes les épreuves.
Même dans un monde en guerre, il y a suffisamment d’images de paix
pour laisser passer des lueurs d’espoir et illuminer d’un éclat de bonheur un
tableau noirci par la folie destructrice de quelques hommes. Plutôt que faire
croire à l’enfant que le monde est parfait, il vaut mieux lui dire que l’on
connaît ses imperfections et qu’ensemble, avec lui et tous les hommes de
bonne volonté qui nous entourent, on s’attachera à le rendre toujours
suffisamment vivable pour que la possibilité de bonheur et le droit à l’espoir
s’y installent à la fois solidement et durablement. C’est sans doute comme
cela qu’on remplit le mieux son rôle de parent : en donnant à son enfant
l’envie de grandir en dépit des imperfections du monde plutôt qu’en
s’évertuant à le convaincre à tout prix de l’idée qu’on ne grandit
véritablement bien que dans un monde parfait…
2. Naviguer en eaux troubles quand on est hyper-parent
2.1. Faire son deuil des certitudes…
L’hyper-parentalité se nourrit mal de l’incertitude. Quand l’avenir se
teinte d’ombres, s’assombrit de gris ou se couvre carrément de noir, il est difficile d’imaginer nos enfants grandir dans un monde qui ne ressemble
pas à celui qu’on souhaitait pour eux.
Le mot « pandémie » et le mot « guerre », qu’on réservait aux histoires
des romans et qu’on avait pris l’habitude d’associer à un univers de fiction,
font maintenant partie du vocabulaire qui nous sert à parler du quotidien. En
effet, le prix de l’essence qui grimpe est directement relié à une guerre qui
nous est proche et le virus, on le sait, est toujours présent dans nos vies
même s’il se fait plus discret. L’une viendra peut-être, nous dit-on, on ne
sait pas quand ni sous quelle forme ; plus personne ne peut prétendre vivre
dans un monde en paix. L’autre reviendra sans doute, probablement à
l’automne suivant, parce qu’on ne conçoit plus de vivre dans un monde
aseptisé qui aurait définitivement mis les épidémies échec et mat.
Guerre et pandémie sont des mots qui ont désormais quitté le passé dans
lequel les confinaient nos livres d’Histoire et se sont maintenant installés
dans le présent de nos préoccupations pour contaminer la manière dont nous
nous représentons l’avenir et teinter d’incertitude nos placides espérances.
Est-ce encore raisonnable de faire venir des enfants au monde dans un tel
contexte ? Cela revêt-il un sens de peupler davantage une planète qui ne sait
plus dans quel sens tourner ? N’est-ce pas, en définitive, un peu égoïste de
convoquer à naître des enfants alors que la terre est assiégée par des dangers
multiples sur lesquels elle n’a aucune garantie de contrôle ?
Non, évidemment, ce n’est en rien égoïste de mettre au monde un autre
que soi. Oui, bien entendu, cela a toujours un sens de donner vie à un être
humain et c’est toujours raisonnable de parier sur le vivant. Toutes les
mamans qui continuent à accoucher en Ukraine pour faire naître des enfants
sous les bombes nous montrent avec force que l’amour de la vie et le souci
de la donner s’avèrent en réalité, chez un être humain, toujours
suffisamment solides pour transcender la peur de mourir et l’angoisse de
voir une guerre se généraliser.
Il n’est donc pas question pour un hyper-parent de ne plus songer à
l’être. Il faut juste, s’il veut pouvoir l’être sereinement, se donner les
moyens de réaménager ses façons de l’être pour les réajuster à un monde
qui change, à une société qui évolue et à des manières de vivre qui
connaissent des bouleversements inédits. On ne peut pas, de nos jours, faire
comme si rien ne se passait et se transformer en parents comme si le monde
était immuable. Être hyper-parent dans un monde qui a été traversé par une
pandémie et lacéré par une guerre, ce n’est pas être hyper-parent dans un univers qui évolue sans secousses avec comme seule préoccupation
l’épanouissement optimal de chacun de ses enfants. Tout ce que nous
vivons imprègne de manière fondamentale nos façons d’être parents. C’est
pour cela qu’il faut s’interroger sur l’impact que peut avoir une double
secousse sociale de la dimension de celle que nous venons de connaître sur
la parentalité et sur son développement chez chacun d’entre nous.
Être parent dans un monde incertain conserve évidemment tout son sens
précisément parce que nous devons nous donner les moyens de redécouvrir
cette incertitude et, pourquoi pas, de la saisir comme une opportunité.
Comme le dit justement Pascal Bruckner5, nous avons pris la paix
postérieure à 1945 pour la norme au lieu de la voir comme une longue
exception. La parenthèse est fermée. On devait sans doute s’attendre à ce
que cela se produise et que l’incertitude fasse son grand retour. C’est la
certitude qui était une illusion, pas les temps présents qui revalorisent
l’incertain. C’est l’assurance solide ne laissant pas de place au doute qui
était une supercherie, pas l’époque actuelle qui remet en doute nos schémas
de vie simplistes. Parce qu’il sait qu’il ne maîtrise pas tout ce qui lui arrive
et ne contrôle pas tout ce qui l’entoure, un être humain est
fondamentalement et essentiellement un être incertain. Nous avions peut-
être au cours des décennies précédentes eu un peu tendance à l’oublier.
Redécouvrons donc l’incertitude et la fragilité, non pas pour cultiver
l’inquiétude et pour se draper d’angoisse, mais pour en faire, au contraire,
de véritables atouts éducatifs. Être parent dans un monde incertain, c’est se
convaincre que nous devons aider nos enfants à réfléchir la complexité, à
agir collectivement et à s’entraider. Rien dans le monde n’est définitivement
acquis et tout gagne à être sans cesse renouvelé, reconstruit et consolidé.
Nous avons vécu dans un monde fluide dans lequel tout semblait couler
de source. Tout y prenait la forme liquide de flux, commerciaux,
numériques ou relationnels. C’est à cela que Z. Bauman fait référence
quand il parle de « société liquide »6 pour évoquer notre système social…
Liquides dans leur forme, nos sociétés étaient néanmoins considérées
comme solides dans leur fondement. La démocratie semblait devoir se
répan dre partout comme un modèle politique intangible, incontestable et
indiscutable. Le libéralisme, légitimé par la théorie du ruissellement,
paraissait en passe de s’imposer partout et le bonheur, véhiculé à grand bruit
par les messages publicitaires qui le mettaient en images, donnait l’impression d’être accessible à tous ou, à tout le moins, au plus grand
nombre… Bref, dans une société fluide, il n’était pas inconcevable, pour un
parent, de garantir un avenir heureux à son enfant parce que l’univers,
même s’il manifestait bien quelques failles, semblait quand même solide
comme un roc.
Dans la société incertaine dans laquelle nous sommes depuis peu
plongés avec nos enfants, nous nous trouvons au contraire face à un édifice
brinquebalant dans lequel on éprouve le sentiment qu’il y sera plutôt
question d’être heureux malgré tout, en dépit de tout et, éventuellement,
indépendamment de tout ! Nos enfants doivent maintenant sans doute
davantage apprendre à vivre dans une société fragile au sein de laquelle rien
n’est jamais acquis et à l’intérieur de laquelle tout doit sans cesse être
travaillé pour éviter la prochaine destruction qui la menace ou le danger
d’érosion qui risque de l’abîmer. Ils doivent redécouvrir la fragilité de ce
qui nous entoure : nos démocraties, nos modèles de société, notre économie
et nos manières affectives d’être ensemble de façon à concevoir que tout ce
qui leur est précieux doit aussi, maintenant et durablement, être protégé.
Ce paradigme de la fragilité est donc l’avènement du sensible comme
façon d’être, l’affirmation de la délicatesse comme mode de vie et la
promotion de la pensée nuancée comme manière de penser. Face au fragile,
évidemment, le réflexe est parfois de s’en remettre à un pouvoir qui n’a que
l’apparence de la force, qui incarne la solidité de l’autorité intransigeante et
qui met en scène la puissance inflexible. C’est précisément à cette idée
fausse, simpliste et réductrice qu’il faut à tout prix que nos enfants et nos
adolescents résistent. Pour cela, il faut évidemment leur montrer sans la
moindre ambiguïté que, à travers l’éducation familiale et scolaire qu’on leur
donne, il faut au contraire, plus que jamais, apprendre la précaution, la
prévenance et la sollicitude pour se prémunir de la destruction du fragile…
Précaution, prévenance et sollicitude… Voilà trois jolis mots à remettre
de toute urgence au goût du jour parce qu’ils constituent sans doute les trois
vecteurs d’empathie qui, tant à l’école qu’en famille, doivent être
considérés comme les véritables « essentiels » éducatifs. Ce sont ces
« essentiels » dont les hyper-parents doivent en effet de toute urgence doter
leurs enfants s’ils souhaitent que ceux-ci ne soient pas tentés d’opposer à la
fragilité du monde un pouvoir fort, autoritaire et puissant alors même qu’on
devine que c’est par la force d’un pouvoir toujours soucieux d’être
collectivement exercé, par la légitimité d’une autorité sans cesse appuyée par la concertation et par l’exercice d’une puissance constamment mise par
tous au service de chacun que nos fragiles démocraties trouveront la force
de résister à tout ce qui, à travers les doubles coups d’une pandémie et
d’une guerre, menace de les emporter.
L’inquiétude est un état pénible, déterminé par l’attente anxieuse d’un
évènement qu’on craint. On aurait sans doute tous voulu offrir à nos enfants
un monde qui ne suscite pas d‘inquiétude, leur épargner les affres d’une
peur exacerbée par des images de guerre et les inviter à grandir sur une terre
moins incertaine… L’état du monde est pourtant ce qu’il est. On peut sans
doute faire semblant de jouer à déterminer qui est le plus stupide entre celui
qui se moque bêtement et sans finesse et celui qui gifle brutalement et sans
noblesse pour faire diversion et se donner l’illusion que ce qui est grave, ce
n’est pas cette guerre et ses déflagrations qu’on ressent jusque chez nous,
mais deux abrutis qui se donnent en spectacle. On peut aussi tenter de
maquiller les choses en ne prononçant pas les mots qui font peur, en parlant
de conflit plutôt que de guerre et en évoquant des victimes plutôt que de
parler de morts. On peut encore s’efforcer de ne pas montrer aux enfants ces
images pourtant omniprésentes, obsédantes jusqu’à s’incruster dans nos
habitudes de vie, de villes qui s’effondrent, de familles qui fuient, de
personnes qui meurent, de bombes qui tombent et de chars qui prennent
d’assaut des cités en lambeaux… Les enfants ne sont pas dupes. Ils
devinent que le monde est inquiétant et que grandir dans la paix n’est plus,
pour eux, une complète évidence.
C’est pour cela qu’il faut parler à nos enfants de la guerre en utilisant
les mots appropriés sur ces images qui les envahissent. Faute de se
transformer en inquiétude, la peur en effet se transforme chez un être
humain en angoisse qui se construit dans le non-dit et se répand
sournoisement en prenant pour support des images sans commentaire qui se
font entendre sourdement pour parasiter l’ensemble de notre façon d’être au
monde.
L’angoisse est un sentiment. Elle se diffuse insidieusement. La peur est
une émotion, elle se répand plus directement, plus brutalement et
généralement par contagion. L’inquiétude est un état d’âme, mieux
exprimée que l’angoisse, mieux réfléchie que la peur, elle se partage entre
des êtres humains chaque fois qu’ils en font un objet d’échange en évoquant
ensemble ce qui la provoque. L’inquiétude, c’est de la peur pensée, de
l’angoisse débusquée, de la crainte adoucie et de l’effroi maîtrisé.