Hyper-parentalité: Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (French Edition)

> Lâcher prise

sans mal dicté les mots à dire.

Je me suis tu et, en me taisant, je me suis rapidement retrouvé

embarrassé de mon propre silence et de ma trop molle inertie. Comme je le

fais chaque fois que je suis pris au dépourvu par une attitude trop hautaine

pour s’avérer à mes yeux vraiment humaine, je m’en vais sonder celui qui

demeure éternellement assis dans un coin de ma tête et se lève comme un

seul homme chaque fois qu’un sentiment d’injustice vient frapper

lourdement à la porte de mes idées : Albert Camus. Je me suis donc

contenté de griffonner derrière un carton de bière une de ses citations qui dit

que « le mépris des hommes est souvent la marque d’un cœur vulgaire »10.

Je l’ai ensuite déposé sur ma table, voisine de cette famille « bien comme il

faut » avant de m’éloigner en espérant, d’une manière que je savais tout à

fait illusoire, qu’un membre viendrait lire la phrase de Camus et qu’elle

ferait alors un peu son chemin…

En réalité, c’était là une façon bien commode de m’en sortir avec les

problèmes de conscience que me crée mon aptitude à refouler le dégoût que

j’éprouve chaque fois que, dans le monde qui m’entoure, je perçois que le

mépris des autres accompagne chez quelqu’un une estime de soi

excessivement gonflée. Je me suis sans doute révélé trop timide, trop timoré

et trop réservé pour leur dire à haute voix la phrase de Camus. Traversé par

la peur stupide de passer pour un donneur de leçons, je n’ai même pas osé

en exporter la phrase au-delà de ma table. Il me restait alors, pour ne pas

perdre la face à mes propres yeux, à me répéter la phrase de Montesquieu

selon laquelle « la plupart des mépris ne valent que le mépris »11 pour

m’autoriser un peu lâchement à poursuivre ma journée en passant à autre

chose…

 

> Lâcher prise

Le lâcher-prise ne s’ordonne pas autoritairement, ne se décrète pas

impérativement et ne s’impose pas brutalement. Il se construit lentement,

patiemment et prudemment. Pour un hyper-parent contemporain, ce lâcher-

prise ne va pas de soi. On lâche prise quand on accepte d’être dépassé. Or,

nous acceptons facilement d’être dépassés par la hauteur d’un arbre, l’infini

d’un ciel ou la beauté d’un paysage… C’est par contre nettement plus difficile de le faire face à l’éducation de ses enfants, face à un travail qu’on

prétend maîtriser ou face à un avenir qu’on souhaiterait mieux contrôler…

C’est pour cela que tous les éléments de la nature nous aident à aborder

l’éducation, le travail et l’avenir avec davantage de sagesse, chaque fois

qu’un arbre nous surplombe de sa grandeur sans nous écraser d’une

arrogance dont on sait le monde végétal dépourvu, chaque fois qu’un ciel

nous rappelle que le sentiment d’infinitude constitue sans doute ce qu’on

fait de mieux pour apprendre à tolérer notre incomplétude et chaque fois

qu’un paysage nous invite à contempler l’étendue de ce que nous ne

chercherons jamais à posséder parce que la beauté demeurera toujours

fondamentalement insaisissable et que personne ne pourra jamais en

revendiquer la propriété exclusive.

Admirer un arbre, s’extasier d’un ciel ou s’émerveiller d’un paysage…

Ce sont là, en somme, trois façons d’apprendre à lâcher prise en acceptant

de n’être qu’un homme ou une femme, inévitablement incomplet,

nécessairement imparfait et fondamentalement limité, mais capable par le

regard apaisé, serein et profondément humain qu’il porte sur ce qui

l’entoure de tout métamorphoser en quelque chose qui invite à concevoir

que tout ce qui dans la nature nous surplombe, nous dépasse et nous

échappe le fait toujours sans nous couvrir de la moindre arrogance, d’un

soupçon de mépris ou d’une forme quelconque de condescendance… C’est

précisément de cela dont nous avons besoin pour nous autoriser à lâcher

prise : nous sentir à l’abri de cette arrogance, de ce mépris et de cette

condescendance que les hommes manifestent si facilement envers eux-

mêmes et envers leurs semblables…

 

4. A fame, peste et bello, libera nos, Domine. Verset de la longue litanie des saints chantée dans les églises depuis l’an 950.

5. BRUCKNER (P.), Grand entretien, Le Figaro, 17 mai 2022.

6. BAUMAN (Z.), La vie liquide, Paris, Fayard, 2005.

7. HUGO (V.), Aux arbres, Les Contemplations, Paris, Éditions Hetzel et Quantin, éditions définitives d’après les manuscrits originaux.

8. Spinoza (B.), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1955, coll. « La Pléiade ».

9. Lors de la 94e cérémonie des Oscars, l’acteur Will Smith a giflé l’humoriste Chris Rock après que ce dernier a fait une blague sur les cheveux de sa femme, Jade Pinkett Smith, atteinte d’alopécie.

10. Camus (A.), Correspondance avec René Char, 1944-1959, Paris, Gallimard, 2007, p. 214.

11. Citation tirée du site web Lefigaro.fr. En ligne : http://evene.lefigaro.fr/citation/plupart-mepris-valent-mepris-8201.php.

 

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