Hyper-parentalité: Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (French Edition)
> Le bonheur comme un vol de papillon…
celles qui s’éloigneraient des principes qu’elle impose.
L’art d’éduquer au bonheur – tout comme l’érotisme, la gastronomie
et l’esthétisme – constitue une des plus merveilleuses conquêtes de l’esprit
humain. C’est précisément de cet art d’éduquer au bonheur tout en résistant
à la tyrannie que sa poursuite obsédante pourrait provoquer dont il est
question dans cet ouvrage… Se réjouir… voilà par ailleurs une manière
bien agréable d’envisager l’action de se faire plaisir et de se mettre de façon
anticipée en joie. N’est-ce pas là, en somme, le meilleur moyen de se mettre
en mouvement pour vivre en toute liberté un moment de bonheur que
j’espère le mieux possible partagé ? Se réjouir, c’est prendre du plaisir dans
l’attente d’une joie future… N’est-ce pas là en définitive ce que nous
devons aussi apprendre à nos enfants ? La joie, le plaisir et le bonheur sont
sans doute moins souvent le résultat d’une exigence immédiatement
comblée que celui d’une attente patiemment récompensée…
> Le bonheur comme un vol de papillon…
Transmettre le bonheur, c’est un peu comme faire voyager un papillon.
Ceux qui veulent à tout prix l’attraper finissent généralement par le tuer en
le prenant au piège de leur filet. Il ne leur reste plus alors qu’à l’épingler
dans une collection de papillons morts qu’ils exhibent de temps en temps.
En effet, même mort, un papillon conserve généralement suffisamment de
couleur pour épater et même susciter de l’envie chez ceux qui pensent qu’il
suffit d’être joyeusement coloré pour avoir l’air merveilleusement gai,
pleinement content et totalement satisfait.
Les autres, ceux qui savent que les papillons volent pour essaimer le
pollen des fleurs et profitent de leurs ailes pour se reproduire, préfèrent
attendre patiemment qu’ils se posent sur leur épaule. Ils se contentent de les
accueillir, sans faire de gestes brusques, en vivant momentanément le plaisir
de s’être métamorphosés en perchoir et en goûtant, par le souvenir qu’ils en
gardent, à l’impression durable de bonheur que donne le sentiment profond
d’être en harmonie avec soi-même et avec une nature toujours vivante.
C’est cela le bonheur. Il ressemble à un instant ou à une suite d’instants
nécessairement fugitifs dont nous conservons une empreinte durable parce
que nous nous sommes sentis exister pleinement et vivre intensément. Cela
n’a évidemment pas grand-chose à voir avec le contentement éternellement
insatisfait des collectionneurs de papillons. Ceux-là apprennent généralement très vite à leurs dépens que posséder, amasser et collectionner
ne peut pas rendre heureux. En effet, la col lection doit nécessairement
demeurer incomplète pour rester intéressante. De plus, il n’est somme toute
jamais question de se sentir véritablement vivre, mais d’accumuler des
objets morts, des choses inertes ou des parties dévitalisées d’un ensemble
tout aussi déserté de vie. C’est pour cela que les collectionneurs, même
quand ils viennent à bout de leur collection, devinent qu’elle ne peut jamais
les rendre pleinement heureux. Ils éprouveront tout au plus une satisfaction
fugace à laquelle succédera généralement le sentiment d’un grand vide.
Alors, pour combler le trou, ils envisageront une autre collection et se
lanceront dans une sorte de collection de collections aussi absurde que
fondamentalement inutile.
Le bonheur n’est sans doute pas derrière cet horizon bouché ni en se
laissant guider par le besoin obsessionnel de pos séder. Au contraire, il est
un horizon ouvert à toutes les perspectives. Chaque fois qu’on s’en
rapproche, il s’éloigne inévitablement un peu pour fixer un nouvel horizon
vers lequel se diriger. En réalité, nous ne l’atteignons jamais, nous le
déplaçons sans cesse, nous nous en fixons un autre… et c’est comme cela
que nous avançons. Évidemment, un horizon n’est pas une illusion. Une
illusion est un mirage si elle est irréelle ou une chimère si elle est
imaginaire. L’horizon, lui, est bien réel, mais il n’est là que pour nous
montrer un chemin et guider nos pas vers un lointain toujours à atteindre…
Difficilement saisissable dans l’instant parce qu’il ne se laisse pas
posséder, difficilement atteignable parce qu’il fixe sans fin de nouveaux
horizons, le bonheur se donne sans doute mieux à connaître à travers le
regard qu’on porte sur son passé et les souvenirs heureux qu’il nous a
laissés… C’est pour cela que le bonheur tient souvent davantage à cette
impression tenace, globale et solide d’avoir, somme toute, vécu une vie
heureuse qui peut bien se poursuivre et semble suffisamment forte pour
demeurer le plus longtemps possible à l’abri du malheur…
On appelle cette impression générale le sentiment de bonheur. Il se
constitue comme un savoureux mélange d’harmonie, d’apaisement et de
sérénité qui donne en toute circonstance, à celui qui a la chance de
l’éprouver, le loisir de contempler, la chance de s’émerveiller et le temps de
savourer… C’est sans doute à ce bonheur-là, solide et durable, que nous
devons éduquer nos enfants et non pas à celui de posséder, de réussir et de briller davantage que les autres parce que celui-là, évanescent, s‘évanouira
sans doute aussitôt qu’il sera question de posséder encore davantage, de
réussir encore mieux ou de se sentir briller aussi longtemps que les autres
demeurent sous l’éteignoir et qu’on ne rencontre pas un autre, plus brillant
que soi.
Qu’est-ce que le bonheur aujourd’hui ? C’est sans doute avant tout un
état d’esprit. Il relève d’une certaine façon de voir les choses, comme un
télescope qu’on prendrait pour regarder ce qui nous entoure et donner du
sens à ce qui nous arrive. Le même évènement peut être interprété comme
une terrible nuisance pour l’un et comme une opportunité pour un autre. Un
spectacle identique peut tout aussi bien soulever l’enthousiasme joyeux du
premier et susciter l’ennui le plus morne du second… Ce ne sont donc pas
seulement les évènements qui surviennent dans notre vie, l’environnement
dans lequel nous vivons et la qualité des personnes que nous rencontrons,
mais aussi le regard que nous portons sur ces évènements, la façon dont
nous percevons cet environnement et la manière dont nous accueillons la
présence de ces personnes qui comptent… Un être humain n’est pas
seulement quelqu’un qui vit, qui subit, qui éprouve et qui ressent. Il produit
aussi naturellement une représentation mentale de ce qu’il vit, de ce qu’il
subit, de ce qu’il éprouve et de ce qu’il ressent. Le « bonheur » apparaît en
quelque sorte comme une forme de bilan que nous dressons à propos de cet
univers de représentations quand il s’élabore dans le temps et s’inscrit
durablement dans un état d’esprit.
« Êtes-vous heureux ? » « Pour le moment, pas… », « Glo balement,
oui… », « Presque… », « Pas complètement… » Les réponses à cette
question, sauf à des moments de joie totale ou de gaieté subite, sont
rarement organisées autour d’une simple logique binaire qui inviterait à
répondre par un sec « oui » sans nuance ou en cas de confrontation directe
avec le malheur par un impitoyable « non ». C’est pour cela que les
sociologues et les psychologues, attentifs à cerner le « niveau de bonheur »
d’une personne ou d’une population, ont de plus en plus tendance à lui
présenter des échelles. « Sur une échelle du bonheur graduée de 0 à 10, à
quel échelon vous situez-vous » ? Très vite, on se rend compte
qu’indépendamment de périodes de vie traversées par un épisode amoureux
intense ou par un moment d’accomplissement personnel ou collectif
particulièrement significatif, les gens ont tendance à se déclarer
relativement heureux en s’attribuant une note qui varie du 7/10 au 8/10. Une note faiblarde de six ou cinq révèle un bonheur fade. Sous la moyenne,
il est alors sans doute question d’éprouver quelque chose qui soit ressemble
au malheur, soit se rapproche de l’état du mal heureux, c’est-à-dire de celui
qui trouve son bonheur inutile, insuffisant ou peu en phase avec ce qu’il
attend de sa vie…
Le sept ou le huit correspondent au contraire à un sentiment global de
satisfaction. S’il se maintient dans la durée, il donne l’impression d’avoir
mené une vie heureuse. Chercher en permanence le neuf et le dix, cette
forme de bonheur total qui n’apparaît que par saillies avec les moments
d’attente comblée, de désir satisfait, de joie subite ou de gaieté soudaine
aurait vite fait dans la durée d’épuiser celui qui veut, tous les jours,
maintenir ce niveau de bonheur. Bien plus, il épuiserait sans doute le
bonheur lui-même en l’obligeant à passer d’un désir satisfait à un autre,
évidemment insatisfait, d’un plaisir assouvi à un autre, naturellement
inassouvi en se maintenant constamment en joie et en éprouvant
continuellement de la gaieté.
Un sept ou un huit ne signifient donc pas, à cet endroit, un bonheur
faiblard. Ils révèlent davantage l’impression de tranquillité, de sérénité et
d’apaisement qui s’attache au bonheur lorsqu’il est vécu comme un état
d’esprit global, durable et constant qui influence positivement le regard que
nous portons sur le monde et sur ce que nous y vivons. Ce bonheur-là paraît
le mieux indiqué pour permettre au malheur de se reposer plus ou moins
longtemps en donnant à celui qui se sent globalement heureux le sentiment
d’être durablement à l’abri.
Ce bonheur constant et durable a sans doute, de ce point de vue,
beaucoup à voir avec le sentiment d’harmonie qui tient non seulement au
rapport serein qu’on établit entre soi et soi, mais aussi à la relation apaisée
qui nous lie à la nature et au lien agréable qui nous relie au cosmos… On
réactive cette forme de bonheur à l’occasion très facilement, sans rien faire,
simplement en regardant pousser un arbre ou en contemplant le ciel avec
une passion heureuse… Ce qu’on ressent alors est l’exact contraire de la
nausée décrite par Sartre quand son héros, inexorablement bloqué au pied
de son échelle du bonheur, découvre que son existence n’a pas de valeur,
n’est remplie que de vide et équivaut au néant parce que plus rien ne
l’invite à croire, à espérer et à attendre, parce que l’arbre grandit en vain
dans un univers insensé et que le ciel lui apparaît désespérément vide.