Hyper-parentalité: Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (French Edition)

1.2. Le contrôle impossible de la vie virtuelle

• Ne pas comparer ce qu’il vit dans sa chambre avec ce que nous y

faisions à son âge.

• Partager ses centres d’intérêt en y prêtant attention tout en évitant de

se montrer intrusif.

 

1.2. Le contrôle impossible de la vie virtuelle

Contrôler les territoires réels explorés par l’enfant peut se révéler, pour

un parent hélicoptère, une tâche épuisante. Contrôler maintenant

l’ensemble des territoires virtuels dans lesquels il menace de s’égarer est

devenu une tâche impossible. Même confiné dans sa chambre, l’enfant peut

s’ouvrir un accès vers des mondes multiples, virtuellement dangereux et

souvent très mal connus du parent.

Que de crispations autour des écrans ! S’il y a bien un espace de

développement et de divertissement dans lequel les parents refusent de

s’accorder le droit de lâcher prise, c’est bien celui du rapport aux écrans de

leurs enfants. La crainte de voir l’enfant se métamorphoser lentement en

addict, la peur de le voir s’abêtir au contact des écrans, l’anxiété éprouvée à

l’idée de le voir s’égarer dans des lieux virtuels qui prennent la forme de

terra incognita pour l’hyper-parent et l’angoisse, plus générale, de le voir

galvauder son avenir parce que, passant son temps sur des écrans, il n’aurait

rien appris et serait devenu une sorte « d’infirme cérébral nouvelle

génération » dénué de perspectives, tout cela finit évidemment par former

un salmigondis de questions anxiogènes qui contribuent à diaboliser les

écrans.

Que de bêtises ne dit-on pas pour faire perdre la tête à ces parents

déboussolés qui passent leur temps à guerroyer avec leurs enfants et à

« pourrir » la relation qui les relie à eux exactement comme au e XIX siècle

on menait la vie dure à ceux qui lisaient des romans parce que ceux-ci

étaient soupçonnés de diluer la raison de l’adolescent dans un imaginaire

improductif. À cette époque-là, un jeune homme devait lire Victor Hugo en

se cachant sous sa couverture et une jeune fille n’aurait même pas osé le

faire… Plus aucun parent « responsable » n’aurait de nos jours l’impression

de se laisser aller à une forme de négligence éducative en lâchant la bride à

son enfant devenu lecteur de romans, que ceux-ci soient de Victor Hugo ou

d’un plus obscur auteur. Et pourtant…

Cela ne signifie évidemment pas que les jeux vidéo valent les romans

(ce débat-là, nous le verrons un peu plus loin, n’a pas beaucoup de sens),

mais cela montre que toute « nouveauté » angoisse naturellement les

parents aussi longtemps qu’ils n’en connaissent pas eux-mêmes les

contenus. Les parents contemporains maîtrisent le contenu d’un roman,

notamment ceux de Victor Hugo, ils ignorent souvent à peu près tout de ce

qui fait le contenu des jeux auxquels leurs enfants jouent sur leurs écrans…

Par ailleurs, il faut aussi tordre le cou à l’idée que les plus jeunes sont

davantage que les adultes accros aux écrans. En réalité, si l’on mesure le

temps quotidien moyen passé devant un écran18 par un jeune (15-34 ans) et

qu’on le compare avec celui passé par un adulte de plus de 50 ans, la

balance penche largement du côté des seconds. La jeune génération passe

4 h 57 devant un écran tandis que les plus âgés y passent… 6 h 48 ! La

différence se fait essentiellement sentir au niveau de la forme que prend

l’écran. Si les plus jeunes passent près de trois fois plus de temps sur

Internet, les adultes de l’ancienne génération les battent à plate couture

quand il s’agit de regarder la télévision : 5 h 36 pour les 50 ans et plus

contre 1 h 43 pour les plus jeunes… La scène qui montre un adulte qui

peste contre un adolescent qui passe trop de temps devant les écrans alors

qu’il est lui-même vautré devant une télévision qu’il regarde passivement

n’a donc rien d’illusoire.

Quand on est un parent contemporain, établir un rapport serein avec les

écrans de ses enfants ne va évidemment pas nécessairement de soi tant les

messages émis çà et là, plus ou moins marqués d’un sceau scientifique, sont

contradictoires. En réalité, si l’on s’en fie aux analyses ou plus exactement

aux méta-analyses (les analyses des analyses) scientifiques relatives à

l’effet de l’usage des écrans sur le développement de l’enfant, il faut bien en

dire que les conclusions auxquelles elles aboutissent ne contribuent pas à

lever le voile.

En résumé, toutes ces analyses en arrivent à la conclusion que « ça

dépend »… Ça dépend du contexte éducatif plus ou moins permissif, de la

manière dont l’enfant investit sa scolarité, de ce qu’il fait quand il n’est pas

sur un écran, du niveau de décrochage de l’élève, du QI de l’adolescent, de

ses heures de sommeil, de la taille de son lit, de la couleur du papier peint

de sa chambre… Avec des « ça dépend » comme ceux-là, on peut faire dire

tout et n’importe quoi aux chiffres (et certains ne s’en privent pas) ! Il suffit pour cela de faire passer des corrélations pour des causalités et le tour est

joué. Prendre les résultats d’une recherche pour affirmer la validité d’une

option en l’isolant du corpus de tous les autres travaux qui en nuancent les

conclusions est un jeu d’enfants.

Un exemple permet de comprendre facilement cela. Il serait, par

exemple, aisé de sonner l’alarme parentale en révélant que le temps passé

par un collégien sur une console, une tablette ou un ordinateur après le

repas est de plus d’une heure pour 52,6 % des collégiens, dont 14,7 % qui y

passent plus de deux heures. En précisant que, une fois au lit, 51,7 %

utilisent régulièrement un appareil électronique, on a vite fait de démontrer

que ces pratiques perturbent le sommeil des adolescents. Si l’on s’arrête là,

le ver est dans la pomme et le numérique se trouve définitivement

estampillé « perturbateur de sommeil » aux yeux des parents mal avisés.

Mais, comme le montre cette même étude19, la principale cause de

perturbation du sommeil des collégiens est en fait… le collège lui-même. Il

suffit pour s’en rendre compte de comparer les temps de sommeil pendant

les jours d’école et ceux pendant les jours de repos. Une recherche ne vaut

donc que par la façon dont on donne à lire ses résultats avec nuance et en

ayant pris soin de les contextualiser.

En s’appuyant sur les mêmes travaux, on pourrait aussi aller plus loin et

alerter les parents en déclarant le collège « nocif » pour la qualité du

sommeil de leurs ados… De là à les amener à diaboliser l’institution

scolaire et ses horaires comme ils le font parfois avec les écrans, il y a

évidemment une marge, celle précisément qui comble le fossé qui s’établit

entre la prise de connaissance des résultats d’une recherche et l’envie que

nous ayons de lui faire dire ce que nous souhaitons… On appelle cela en

langage scientifique le biais de confirmation.

Tout cela pourrait prêter à sourire si certains n’utilisaient pas cette

confusion pour crisper les positions de parents déboussolés en écrivant des

livres ou des articles aux titres ravageurs. Comment s’y retrouver lorsqu’on

vous parle d’un côté de « crétin digital »20 et qu’on voit, d’un autre côté,

l’école prescrire les écrans et en faire un média pédagogique privilégié ?

Comment lire le titre d’un article qui prétend que Google rend stupide et

constater ensuite que les enseignants invitent sans cesse nos enfants à y

faire des recherches ? Comment faire la part des choses entre les messages

qui évoquent, souvent sans discernement, une forme d’addiction aux écrans et ceux qui parlent d’un environnement communicationnel ludique,

convivial et constructif qui risque de marginaliser ceux qui ne les utilisent

pas ? Bref, comment se diriger dans une mer inconnue quand les vents

soufflent avec force dans toutes les directions ?

Les parents déboussolés ou ceux qui se fient à la première boussole

venue pour voguer, toutes voiles dehors, dans une direction qu’ils se sont

fixée une fois pour toutes, ont bien du mal à naviguer sereinement. Pour le

faire, ils devraient plutôt se fier à « l’estime », cet instrument de navigation

qui indique vaguement une direction et évite, malgré ou grâce à

l’imprécision qu’il revendique, de se perdre en mer. Il ressemble bien à

toutes ces recherches qui affirment que « ça dépend » et confirment que,

pour donner un sens à l’éducation de ses enfants, il vaut mieux adopter des

positions nuancées dans un débat qui cloue sans discernement les écrans au

pilori ou qui leur laisse prendre toute la place en reléguant au second plan

tout ce qui constitue un être humain. C’est dans la nuance davantage que

dans la crispation identitaire qu’un parent trouvera la sérénité nécessaire

pour installer sa lucidité numérique et faire naître sa maturité digitale.

C’est par elle qu’il se donnera les moyens d’établir un rapport sain avec ce

qui n’est somme toute qu’un média et doit, à ce titre, toujours être évalué en

fonction de l’usage, raisonnable ou abusif, intelligent ou stupide, continu ou

modéré, qu’on en fait.

L’écran, parfois encore perçu comme un danger parce qu’il menace la

toute-puissance du livre, prendra inévitablement le même chemin. Un livre

ou un écran ? Comme s’il était question de l’un ou de l’autre alors qu’il ne

pourra jamais être question que de l’un et de l’autre. L’écran n’a en effet pas

pour vocation de chasser le livre, bien au contraire ! En rendant les

contenus attractifs, il contribue à stimuler la lecture. Le livre ne doit pas non

plus se donner l’obligation de prendre tout le terrain.

Un parent « averti », c’est-à-dire serein, mûr et lucide face au

développement du monde digital, privilégiera l’alternance des moments de

lecture et de ceux consacrés aux écrans plutôt que d’opposer les uns aux

autres en s’engageant sur ce point dans un bras de fer contre-productif et

sans fondement avec son enfant. À un « Tu ferais mieux de lire un livre

plutôt que de perdre ton temps sur ton écran », il privilégiera, par exemple,

un « Lis ce livre et utilise Internet pour visualiser les lieux qu’il évoque »

ou un « Sers-toi d’Internet pour chercher le livre que tu auras envie de lire » qui ne créera pas d’opposition entre les deux médias, mais indiquera