Hyper-parentalité: Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (French Edition)
Chapitre 2 Aux sources de l’hyper-parentalité
Chapitre 2
Aux sources de l’hyper-parentalité
1. La forme des familles
La famille est la structure affective de base que l’homme s’est
inventée pour se rassurer. À travers ceux de son clan qui l’ont précédé, il se
donne des racines fortes et solides. Par l’intermédiaire de ceux de sa tribu
qui lui survivront, il se projette dans l’avenir en se lançant dans des projets
qui le dépassent et qui transcendent son existence sur terre. Sans famille,
réelle ou fantasmée, nous ne sommes que des êtres flottant à la surface de
notre conscience, sans souvenirs d’enfance peuplée de parents et de grands-
parents et sans perspectives d’avenir nourri d’enfants et de petits-enfants…
C’est pour cela que la vie de famille, pour le meilleur comme pour le
pire, prend tant d’importance dans une existence humaine. La famille existe
partout dans le monde, même si elle prend des formes différentes en
fonction des cultures qui les façonnent et des liens qui y sont valorisés. La
parentalité s’ancre toujours dans une vie de famille. L’hyper-parentalité ne
se rencontre toutefois que dans la forme de famille et dans la nature des
liens privilégiés par nos modèles sociaux occidentaux très individualistes,
soucieux de performances et attentifs au développement personnel optimal
de chacun. Il n’est donc pas question d’imaginer un hyper-parent du
XIXe siècle ni même de songer à en trouver un en Afrique ou dans un pays
davantage influencé par la culture orientale.
Pour comprendre schématiquement les différentes formes que peut
prendre une famille en fonction du modèle culturel qui la privilégie, le
mieux est d’imaginer un arbre dont on considérerait en priorité les racines,
le tronc ou le houppier2. Certaines cultures valorisent davantage que
d’autres les racines. Celles-ci y prennent la forme de véritables souches. On
parle d’ailleurs de famille-souche quand les familles s’enracinent fortement
dans la tradition en valorisant le prestige et l’attention accordés aux aînés. Il
ne viendrait l’idée à personne au Japon d’acheter une voiture sans avoir au préalable fait essayer la banquette arrière aux grands-parents : ce sont eux
qui, en fonction du confort, donneront – ou pas – leur aval pour l’achat du
véhicule.
Des cultures, comme la nôtre, ont par contre tendance à réduire ces
racines à des radicelles en faisant peser l’essentiel du développement de la
famille sur le tronc, c’est-à-dire sur le couple parental. Elles ne donnent aux
grands-parents qu’un rôle très limité dans l’éducation des enfants au risque
de soumettre ce tronc à une pression tellement forte qu’il se met à craquer.
C’est ce qui explique que le « burn-out parental », par exemple, est un
syndrome propre à nos structures sociales et qu’on n’en retrouve pas la
trace dans d’autres modèles culturels que ceux qui valorisent la forme de
famille-tronc.
Il existe également d’autres modèles culturels qui concentrent
davantage l’attention sur la forme et la richesse du houppier pour donner de
la consistance à l’arbre. Ces familles-houppiers sont les formes familiales
culturelles qui, comme en Afrique, comptent davantage sur l’ensemble de
la communauté pour l’éducation des enfants. « Il faut tout un village pour
éduquer un enfant » : ce proverbe wolof exprime mieux que tout cette idée
puissante selon laquelle la famille n’existe qu’au sein de la communauté qui
la soutient en permanence dans sa fonction éducative.
Des racines, un tronc, un houppier : et si l’équilibre familial se trouvait
quelque part dans l’idée qu’il faut prendre dans chaque modèle culturel ce
qu’il a de meilleur ? Par exemple, donner aux aînés (les racines) une place
plus grande dans les familles pour renforcer la puissance du tronc et ne plus
faire peser sur lui l’entièreté de la charge éducative. Pourquoi pas également
accorder davantage de confiance à la communauté sociale qui entoure la
famille ? Personne ne doit être condamné à éduquer seul ses enfants dans un
monde social au sein duquel chaque famille se développe peut-être un peu
trop entre quatre murs et le couple parental ou, pire encore, le parent isolé
se retrouve dans une posture éducative qui l’oblige à faire de l’éducation
une odyssée solitaire…
Il n’est évidemment pas question ici de prétendre que « c’est mieux
ailleurs » et qu’il suffit de changer de forme culturelle familiale pour voir
disparaître celle qui nous posait problème – puisque l’émergence de
l’hyper-parentalité s’explique par la forme culturelle des familles. Pas si
vite ! D’abord, tous les modèles ont leur faille et il n’est pas question d’imaginer que les familles-souches ou les familles-houppiers constituent
des modèles de fonctionnement qu’il faut à tout prix dupliquer sans
discernement en s’obligeant à un changement culturel brutal. Ensuite, il faut
sans doute prendre conscience du fait que ce sont les modèles ouverts aux
autres, aptes à se remettre en question sans tout remettre en cause et
capables de s’enrichir des différences sans s’obliger à un bouleversement
qui permettent le mieux de conserver leurs avantages en limitant le poids de
leurs inconvénients. Il faut donc rassembler ces trois composantes – des
racines, un tronc, un houppier – pour faire tout un arbre. En identifiant la
part qui est culturellement la mieux valorisée, on se donne surtout
davantage de moyens pour identifier les parties auxquelles on prête
d’ordinaire moins d’attention quand la croissance devient plus difficile ou
quand l’arbre menace de céder. Ce sont ces parties qu’il faut peut-être
solliciter pour rendre l’ensemble plus solide et mieux répartir la charge qui
pèse sur un arbre quand il est tout à la fois question de faire reposer
l’éducation des enfants sur des racines solides qui empêchent de faire céder
ses appuis au moindre coup de vent, sur un tronc qui sert de colonne
vertébrale à l’ensemble et sur un houppier dont l’ombre bienveillante
permet à chacun de se reposer à l’abri du soleil quand celui-ci se fait trop
brûlant.
> Voir Petit inventaire des ressources parentales
Pour que la famille-tronc s’enrichisse de sa souche…
Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous
pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard
seulement, quand est dénoué le bandeau, nous nous rendrons compte de
ce que nous avons vécu et nous en comprendrons le sens. Le présent ne
devient dès lors généralement maîtrisable qu’au moment où il fait déjà
partie du passé et ne s’éclaire en définitive qu’à la lumière de ce passé
qui le recouvre.
C’est comme cela que le temps, aux deux bouts de la vie, s’y prend
pour rendre l’être humain un peu plus sage. Les enfants, eux, sont sages
sans le savoir, en acceptant de laisser passer le temps sans chercher à le
précipiter tandis que les personnes âgées, elles, se mettent à faire preuve
de sagesse quand elles cessent de lutter contre le flux du temps pour