Hyper-parentalité: Apprendre à lâcher prise pour le bien des parents et des enfants (French Edition)

3.1. L’excellence individuelle comme unique objectif

Les hyper-parents ont parfois tendance à accorder une importance

excessive à la note scolaire. Avoir une « bonne note », ramener des « bons

points » ou rapporter un « beau bulletin » semble constituer les principales

attentes de ceux qui en viendraient vite à considérer les résultats des

examens comme de véritables fiches de salaire. Face à ce constat, l’enfant

aura vite fait d’imaginer qu’il doit aller à l’école par obligation, pour

obtenir des points, comme on se rendrait à son travail, par nécessité, pour

être rémunéré. L’idée de se retrouver en classe pour apprendre avec les

autres, découvrir le monde avec eux et répondre à son besoin de curiosité

qui était pleinement le sien quand il allait à l’école maternelle risque ainsi

de céder le pas à la conviction qu’il doit s’y rendre pour « bien travailler »

et réaliser des performances que la note scolaire viendra traduire en la

convertissant en quelque chose qui ressemble à un salaire.

Si le salaire reçu correspond aux aspirations de ses parents, tout va bien.

Les points de l’enfant sont aussitôt métamorphosés en indices qui laissent

penser que, plus tard, il « gagnera bien sa vie » parce que sa réussite à

l’école lui permettra d’exercer une fonction bien payée. Ils en conçoivent

une fierté légitime et, parfois, vont jusqu’à exhiber le bulletin sur les

réseaux sociaux dans le but sans doute, un peu, de partager leur joie et,

probablement davantage encore, de susciter l’envie.

Si le salaire est décevant par contre, tout s’effondre. La panique se

généralise. On imagine déjà un avenir sombre. L’inquiétude, en se

généralisant, finit par gangréner toute la relation et saccage parfois

lourdement l’estime dans laquelle l’enfant ou l’adolescent se porte. Le

mauvais bulletin devient, aux yeux de l’enfant, le signe qu’il est, au regard

de ses parents, complètement nul parce qu’il serait à la fois bon à rien et

mauvais en tout.

Un bulletin n’est pourtant rien d’autre qu’un bilan d’évolution scolaire

utile pour procéder aux remédiations adaptées en révélant, parmi les

connaissances prévues dans le programme, celles qui sont maîtrisées, celles

qui sont en voie d’acquisition et celles qui doivent être réexpliquées. Cela

n’a rien à voir avec un quelconque certificat d’aptitude ou une sorte

d’attestation de qualité intellectuelle qui aurait la valeur d’un passe-partout

pour s’ouvrir les clés de la réussite dans la vie.

« Tes examens reflètent l’état de tes connaissances, mais ne disent pas

grand-chose de tes compétences et, en tout cas, rien de celles qui n’ont pas

fait l’objet de l’évaluation. Tu joues super bien de la musique, au football

ou au basket, tu es un magnifique danseur, une superbe chanteuse, un

dessinateur génial, un artiste créatif, tes sujets de conversation montrent que

tu es capable de passion, tes centres d’intérêt te grandissent, ta sensibilité

me touche, mais… tu ne maîtrises pas encore parfaitement le passage à la

dizaine et on va se donner les moyens de prendre le temps, ensemble, pour

que tu y parviennes… Voilà tout ce que cherche à dire, en somme, un

bulletin scolaire et absolument rien d’autre… Il ne me parle que de tes

matières et de la façon dont tu les maîtrises plus ou moins, mais il ne me dit

vraiment rien ou pas grand-chose de toi… » C’est comme cela qu’un parent

devrait lire un bulletin, en y prêtant évidemment toute son attention, mais

sans en faire tout un plat. Les notes ne doivent pas être lues comme les

chiffres d’un salaire qui refléterait le mérite, la valeur ou le prestige de celui

qui le reçoit, mais comme un état des lieux des connaissances, qui permet

d’ajuster le soutien qu’on peut donner à l’enfant pour qu’il puisse

poursuive, à son rythme et sans dommages, son parcours d’apprentissage

scolaire…

Voilà pourquoi un bulletin gagne toujours à être lu avec sérieux, mais

sans gravité par des parents. Parce qu’ils en comprennent les enjeux, ils

prennent connaissance avec sérénité des résultats sans en faire tout un plat

parce qu’ils les auraient investis d’une anxiété démesurée. Ils les reçoivent

alors, quand ils sont positifs, avec une exaltation excessive qui pousse à

l’étalage ou, quand ils le sont moins, avec un désespoir immodéré qui

enferme dans la honte…

Une note scolaire, des points et un bulletin ne méritent aucun excès ni

d’honneur ni d’indignité. Ils ne doivent en outre jamais donner l’impression

qu’ils détiennent le pouvoir en provoquant des émotions d’enlever un

soupçon de l’amour qu’on ressent pour ses enfants. Les bulletins ne font

jamais que rassembler des indicateurs cognitifs qui permettent de mieux

organiser le soutien de façon à aider l’élève à dépasser ses difficultés

d’apprentissage. En donnant aux notes une valeur affective ou sociale, on

les pervertit gravement dans leur fonction en mettant la relation éducative

sous tension de façon à la fois inutile, nuisible et complètement destructrice

pour les liens qui relient l’estime qu’a l’enfant de lui-même et son désir

d’apprendre en se sentant digne de découvrir le monde.

Attribuer une note, c’est conférer une marque de reconnais-sance qui

prend la forme d’une empreinte. Le nota censoria, terme juridique de

l’antiquité romaine, désignait le blâme public que le censeur donnait au

condamné pour flétrir sa réputation et la frapper d’ignominie. Par cette

estampille, le haut magistrat disposait du moyen de signaler les citoyens

répréhensibles qui se trouvaient aussitôt marqués du sceau de l’infamie.

Bien entendu, depuis qu’il s’est émancipé du champ de la pédagogie

scolaire, le mot « note » a perdu beaucoup de sa charge agressive. Il

n’empêche. C’est le propre de tous les termes de traîner avec eux le relent

des significations qu’ils avaient à leurs origines étymologiques. La note,

c’est donc bien la manifestation publique, ou à tout le moins publiable,

d’une appréciation qui garde l’apparence d’un jugement. Or, pour juger ce

que vaut un élève, beaucoup pensent, notamment à la suite des jésuites,

qu’il faut le classer. Évidemment, quand on classe, on prend le risque de

déclasser et même, lorsque le classement est interprété comme

disqualificatif, de casser…

L’élève qui reçoit une note l’associe systématiquement à la valeur

qu’on lui attribue. « Je vaux un dix ou un cinq » là où d’autres valent « un

vingt ». « Je suis donc deux ou quatre fois moins bon qu’eux. Et que dire

d’un zéro qui affirme que je suis nul ». Une note, quand elle est prise au

pied de la lettre ou qu’elle est insuffisamment explicitée, dénote en même

temps qu’elle délabre l’image que celui qui la reçoit se fait de lui-même.

Elle incite par exemple à se classer par rapport aux autres quand l’échelle

nominale est spontanément transformée, par l’élève, par son parent ou par

l’enseignant, en échelle ordinale.

Or, une note bien comprise doit permettre un rangement des

compétences de chacun en fonction de sa propre progression, pas un

classement des élèves entre eux, qui mettrait en surimpression les

différences dans les rythmes d’apprentissage en décourageant évidemment

les plus lents. C’est pour cela qu’elle doit toujours être transmise lors d’un

colloque singulier au cours duquel l’échange permet à l’élève de

comprendre avec l’enseignant le sens de la cotation et de concevoir

précisément ce qu’elle signifie en regard de l’inévitable évolution de ses

apprentissages. Un apprentissage évolue toujours et il ne peut jamais être

réduit à une forme permanente d’accumulation du vide. Une note est un

moyen de communication qui rend compte de cette progression.

Toute cotation est par contre mal compatible avec les cérémonies

publiques de remise de bulletin telles que les concevaient par exemple les

jésuites qui cherchaient à faire du classement des élèves un argument

d’émulation. Une note n’est pas un instrument de distinction qui, comme

dans une course, situerait chacun devant, au sein, ou en queue de peloton, et

l’ordonnerait dans un classement pour, le cas échéant, l’autoriser à porter un

maillot distinctif…

Cette scolarité qui déboucherait sur un classement semblable à celui du

Tour de France, c’est l’école qui pousserait à faire tout et n’importe quoi au

nom de la compétition, qui ne se préoccuperait que du sort de ses

champions dont elle s’empresserait de retenir le nom et condamnerait à

l’oubli de soi tous ceux qui, en prenant leur place dans la voiture-balai, en

viennent à maudire leur vélo comme on vomit sur ses plus beaux rêves

quand ils tournent au désastre.

Une note à l’école ne doit être ni une manière de classer ni une façon de

juger, juste une opportunité d’échanger à propos de la progression des

apprentissages… L’école n’est pas un endroit où l’on confond le plaisir

d’apprendre pour soi parce que la curiosité et le besoin de découvrir y ont

trouvé leur compte avec la satisfaction d’apprendre plus vite ou mieux que

les autres parce qu’on y serait nourri que par l’esprit de compétition. C’est

pour cela qu’il faut toujours donner une note avec prudence et la révéler

avec délicatesse, comme un acte de communication bienveillant. Ainsi

envisagée, elle ne causera pas de dégât et préservera chez l’élève le plaisir

d’apprendre.

Un élève devrait pouvoir accueillir un deux sur dix en mathématique

comme un triomphe parce qu’il pensait n’avoir strictement rien compris et

que ce deux signifie qu’il a malgré tout saisi un petit quelque chose. Ce sera

plus probablement le cas si l’enseignant prend le temps de s’installer à côté

de l’enfant pour identifier précisément avec lui ce qu’il a compris et

échafauder, à partir de ce socle un peu chancelant, mais présent, un parcours

d’apprentissage qui court moins de risque de s’interrompre…

Il y a évidemment une façon de communiquer les notes qui permet de

dépasser son apparence de mesure chiffrée et sa métamorphose en

classement scolaire. Cette façon de dire la note en lui donnant sa pleine

signification pédagogique est évidemment une affaire d’enseignant, mais il

y a aussi, quand il est question d’une note, la manière, tout aussi importante

de la lire… Et cela, c’est surtout une affaire de parents ! Quand un enfant craint de revenir avec une « mauvaise note », c’est souvent essentiellement

parce qu’il a peur de l’interprétation que ses parents en feront.

Or, on explique trop peu aux parents comment il faut lire une note,

comment il convient de l’interpréter et quelle valeur lui attribuer. Chacun

fait les comptes à sa manière, bricole en fonction de son propre vécu, en

s’appuyant sur une échelle souvent grossièrement étalonnée, sur une grille

d’interprétation qui lui permettra de trouver la note angoissante,

désespérante, décevante ou au contraire satisfaisante, rassurante, voire

euphorisante… Pour l’enfant qui se fait messager de ses résultats scolaires,

l’épreuve sera parfois d’autant plus difficile à surmonter que le climat

affectif, plus encore qu’à l’école, sera profondément contaminé par les

émotions parentales.

La tristesse qui se mue en déception manifeste, la peur qui se transforme

en inquiétude sourde et la colère qui cède la place à des formes plus ou

moins lourdes de ressentiment peuvent facilement, en famille, prendre le

pas, lorsque les résultats ne sont pas à la hauteur attendue, sur l’apaisement

serein qui s’associe à un résultat satisfaisant ou sur la joie que provoque un

bilan plus positif que celui qui était attendu. Cette transformation d’une

émotion en état d’âme, puis en sentiment, l’enfant, devinant que ses notes

ont le pouvoir de les provoquer, aura mille et une raisons de la fuir.

C’est pour cela qu’il est parfois tenté de cacher ses notes pour qu’on en

parle le moins possible, pour les réduire au silence, pour qu’elles ne

produisent pas de cris, de les enterrer pour qu’elles ne développent pas leur

pouvoir de nuisance, bref de les maintenir à l’abri pour qu’elles ne fassent

pas de bruit. C’est comme cela qu’une note, maintenue cachée, se nimbe de

silence pour couvrir de honte celui qui l’a obtenue. C’est bien connu, la

honte naît dans le sentiment d’insuffisance et s’émancipe dans le silence. À

un enfant qui cache sa note doit dès lors toujours correspondre un parent qui

s’interroge à la fois sur le sens profond que lui-même donne aux

apprentissages et à la vitesse à laquelle il entend que ceux-ci se réalisent et

sur la manière inadéquate dont il reçoit l’information qu’elle véhicule.

On ne répétera jamais assez combien l’évaluation scolaire influe sur les

dynamiques identitaires des élèves. Il faut aussi mettre en avant le fait que

si elle prend un tel poids dans les mécanismes d’autosélection à travers

lesquels l’enfant entérine son orientation par l’échec, c’est aussi parce que

les parents en comprenant de travers ce qu’elle signifie dissocient mal

l’évaluation du jugement. Une faible note (et même une collection de faibles notes) de l’enfant en calcul ne signifie pas qu’il est mauvais en

mathématiques, mais signale seulement que les apprentissages prennent du

temps à se réaliser. Des mauvais points en série ne veulent pas

systématiquement dire que l’enfant ne travaille pas suffisamment ; ils

indiquent davantage que l’enfant a besoin d’un support pour adapter ses

méthodes de travail ou se faire expliquer autrement (par un autre élève dont

les mécanismes de compréhension se rapprochent plus des siens) ce qu’il ne

comprend pas.

Les enseignants savent, parce que c’est leur métier, que l’évaluation est

un processus complexe. Les parents, eux, ont tendance à en simplifier la

portée et à en réduire la signification. Pour un professionnel de l’éducation,

une éducation n’est pas psychométrique, mais édumétrique. Elle exerce

généralement à ce titre trois fonctions : une fonction diagnostique qui

permet de prévenir les difficultés d’apprentissage, une fonction formative à

travers laquelle il devient possible de réguler ses apprentissages et une

fonction sommative qui constitue en quelque sorte une forme d’attestation

sociale des acquis. Les parents, trop souvent, ne perçoivent que cette

troisième fonction. Ils réduisent alors la note à cette seule signification

restreinte.

Les parents sont en effet généralement trop peu éclairés à propos de la

fonction formative des évaluations scolaires. La « note » ne semble pas

suffisamment, à leurs yeux, conçue comme une opportunité de réguler les

apprentissages en faisant la distinction entre le connu, le mal connu et

l’inconnu. C’est précisément cette note formative qui, nous l’avons vu,

s’échange beaucoup mieux sans tapage dans le cadre d’une relation

apprenante qui ne concerne que celui qui apprend et celui qui, en

enseignant, se pose en partenaire prêt à guider l’élève sur son parcours

d’apprentissage.

Pour ce qui relève de la fonction diagnostique, le contexte parental est

souvent pire. Ce n’est pas qu’ils ne la conçoivent pas, c’est plutôt qu’ils la

comprennent mal. La note ne semble plus jouer chez eux sa fonction

préventive que pour drainer son lot d’anxiété en prédisant le pire. « Tu

n’arriveras à rien », « On a peur pour ton avenir » et autres « Que va-t-on

faire de toi ? » deviennent ainsi, en réaction à une cotation chiffrée qui se

sature soudainement de sens, le réceptacle de toutes leurs angoisses. Face à

un tel déferlement, on comprend évidemment qu’un enfant préfère bâillonner ses notes plutôt que prendre le risque d’en faire dans un court

délai un sujet de conversation.

Reste la troisième fonction, la sommative, celle qu’évoquent

notamment les notes lorsque, consignées par exemple dans un bulletin, elles

prennent le statut d’un « laisser-passer » par lequel l’enfant endosse le statut

de bon élève ou, au contraire, d’une « mise à l’arrêt » qui signifie qu’il

devient au regard de ses parents un élève à problèmes… Ainsi envisagée, la

note ne prend évidemment plus suffisamment ses distances avec la nota

censoria dont nous avons parlé précédemment, celle qui juge publiquement

celui qui est condamné à la recevoir comme on subirait l’opprobre de celui

qui, disposant de l’autorité, distribue la note comme on assigne une

sentence qui prendrait la forme d’un jugement irrévocable. La situation

apparaît en outre d’autant plus pénible à vivre pour l’enfant – ou

l’adolescent – que celui qui prend dans ce cas le costume du censeur, c’est

un parent auquel il est affectivement attaché…

Quand elle limite son impact à cette troisième fonction, une note

apparaît évidemment généralement nuisible. Elle joue complètement de

travers son rôle de communication et provoque, en embarquant les parents

dans un ressac d’interprétations anxiogènes, des dommages collatéraux

considérables en saccageant notamment l’estime de soi de l’enfant qui

apparaît d’autant plus tributaire de l’appréciation que les autres portent sur

lui dès lors que ces autres sont précisément ceux sur qui il compte le plus

pour grandir.

C’est pour cela qu’un enseignant ne perd jamais son temps lorsqu’il

explique aux parents, mieux que par le biais d’un petit message stéréotypé

accompagnant la note, le sens que prennent les cotations quand elles sont

distribuées pour jalonner positivement le parcours d’apprentissage de leurs

enfants… Plutôt que de poser comme question à la sortie de l’école de son

enfant les sempiternelles « Ça a été ? » qui laissent entendre qu’on souhaite

absolument entendre comme réponse un « oui » franc et massif et « Quel

beau point as-tu obtenu ? » qui donne à sup poser qu’il n’est question d’aller

à l’école que dans ce but, ne vaudrait-il pas mieux interroger l’enfant en lui

demandant « Quelle belle question as-tu posée aujourd’hui ? » de façon à ce

qu’il perçoive que l’école, au regard de son parent, est fondamentalement le

lieu où l’on se rend avec plaisir pour interroger en vue d’obtenir des

réponses aux questions qu’on se pose et pas l’endroit où on est forcé de se rendre dans le but de donner les bonnes réponses aux questions qu’on nous