Jupe courte

Catulle Mendès · Chapitre 3 sur 44

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Jupe courte

Chapitre III

Quand elle rentra chez elle,—après la plus douce des matinées,—le bonheur riait dans ses yeux, lui mettait partout, au front, à la joue, aux lèvres, des roses gaies, épanouies. Elle avait réussi! elle avait triomphé! Oui, voulue, adorée, prise, comme elle prétendait l’être, avec toutes les ardeurs, avec toutes les extases. La bonne idée qu’elle avait eue de s’aller coucher dans les draps de son ennemie! comme elle leur avait bien dérobé le secret d’être aimée! Ce qui la ravissait surtout, c’était que Tristan, éperdu, avait juré qu’il la reverrait avant la fin de la journée; il ne pouvait plus vivre sans elle, voulait l’emporter, n’importe où, très loin, être seuls sans cesse, elle et lui. A la vérité, une chose la tourmentait un peu: l’odeur empruntée s’enfuirait, la chemise de surah ne se souviendrait pas longtemps de la chair qu’elle caressa d’abord; mais madame de Marcellis espérait que l’illusion persistante de l’amour enfin venu croirait toujours aspirer la senteur évanouie. Un autre sujet d’inquiétude, c’était que sa conduite ne lui paraissait pas tout à fait irréprochable: elle éprouvait, la voleuse, une espèce de scrupule, à présent; c’était peu, ce qu’elle avait pris, un parfum! n’importe, elle avait pris le bien d’autrui, et rien n’est plus répréhensible. Sa conscience n’était pas tranquille; elle aurait eu beaucoup de remords—si elle n’avait pas eu tant de joie! Ah! comme elle était heureuse, entre les baisers de naguère et les baisers de bientôt! Elle attendait, dans les ravissements d’une impatience alléchée, l’heure où elle devait revoir le vicomte. Hélas! l’heure vint, non l’amant, et voici la lettre qu’elle ouvrit, pressentant un désastre, osant à peine lire: «Me pardonnerez-vous d’avoir repris dans votre amour le goût d’un ancien bonheur? Pour me détacher d’une ingrate, j’avais fait tous les efforts; peu à peu, l’oubli venait; quelques jours encore, et, n’appartenant qu’à vous, je n’aurais plus su le nom de celle qui m’avait appartenu. Par quel fatal change, ce matin, ai-je respiré ses lèvres sur vos lèvres? Par quel miracle le parfum de votre adorable corps m’a-t-il affolé du parfum de son corps, à elle? O vous que j’allais aimer, je vous dois l’irrésistible tentation de n’aimer qu’elle seule; et je vous fuis, parce que je l’ai retrouvée en vous.» Toutes les larmes qu’elle réservait pour le plaisir, madame de Marcellis les pleura de douleur, et de dépit aussi. Mais quoi! elle fut bien obligée de reconnaître qu’elle était justement punie; et c’est une chose avérée que le bien mal acquis ne profite jamais.