Jupe courte
Chapitre II
Ainsi c’en était fait, il ne la reverrait plus. Bien que plus d’une grande dame à Saint-Pétersbourg, à Varsovie, à Vienne, à Paris, pâmée à cause de la façon dont il jouait les mazurkas de Chopin, lui eût mis des baisers dans les cheveux, il n’avait jamais aimé aucune femme,—non pas même cette admirable comtesse de Loukhanof, si blanche, à qui l’on s’étonnait de ne pas voir des ailes d’ange,—autant qu’il aimait la baronne de Linège. Oh! les heures charmantes qu’ils avaient eues, un peu avant le soir, quand le baron n’était pas encore revenu de la chasse; lui, les mains rêveuses, errantes sur les touches, elle, assise auprès de lui, l’écoutant, penchée, et se mourant de langueur dans le vague rhythme des sons. Et il se rappelait aussi les joies plus intimes, où leurs âmes n’étaient pas seules à se mêler, où ses lèvres se taisaient sous les baisers si proches, où ce n’était pas seulement sur le piano que se promenaient ses mains savantes à tous les doigtés. Hélas! ces délices, il les avait perdues pour toujours. Car le baron, sûrement, accomplirait ses menaces. Il tiendrait sa femme enfermée; soupçonneux comme les Arnolphes et les Bartholos, il aurait à sa ceinture les clefs de toutes les portes, ferait griller toutes les fenêtres. Sans doute, madame de Linège était une adroite personne; mais c’est seulement dans les comédies que l’on voit les Agnès et les Rosines rejoindre leurs amoureux malgré les vaines clôtures. Elle userait en vain des plus subtils stratagèmes, elle essayerait en vain de séduire ses gens devenus ses gardiens; elle ne pourrait pas même lui écrire, pas même lui faire savoir qu’elle l’adorait toujours, par l’envoi d’une fleur ou d’un ruban encore parfumé d’un baiser! C’est l’âme pleine de ces tristes rêveries qu’il s’en retourna vers Paris, non pas en chemin de fer ni en voiture, mais à pied, par la grand’route,—comme pour s’éloigner plus lentement du bonheur de naguère,—et, quand monta peu à peu la nuit, il y eut de petites étoiles au ciel, mais pas une espérance dans son cœur.