Jupe courte

Catulle Mendès · Chapitre 42 sur 44

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Jupe courte

Chapitre II

Un tel aveu n’était pas de nature à diminuer l’étonnement des deux mondaines sans vertu; et, comme elles insistaient pour qu’on leur apprît le fond des choses:

—Eh oui! je me grise, reprit l’ingénue, toujours plus rougissante. C’est la seule façon que j’ai trouvée d’accorder la rigueur de mes principes et mon austérité naturelle avec les douces exigences auxquelles on ne peut se soustraire. Quand il m’arrive, dans une causerie avec quelque jeune homme qui pourrait me devenir trop cher, de me sentir dangereusement émue, je m’enfuis, je me cache dans le boudoir où M. de Courtisols lui-même n’a point le droit d’entrer. Là, sur une table en bois de Portugal, de petites fioles sont rangées, diverses de formes, diverses de couleur, et, après quelques gouttes bues,—vous devinez bien qu’il suffit de quelques gouttes pour me troubler l’esprit et me rendre aussi folle que possible!—je sens, tout près de moi, dans la pénombre de la chambre parfumée, s’animer, s’ébaucher, prendre forme, les plus aimables chimères qui puissent inquiéter et charmer la pensée d’une femme. Ah! les jolis moments, sans péril, sans déchéance, et quelles réalités sont égales à ces rêves? Il n’est pas de plus tendres amoureux que ceux que j’imagine, ni de plus beaux; ils sont toujours tels que je les veux, puisque c’est moi qui les crée; et, sans rien donner, je puis ne refuser rien. En vérité, je suis comme la sultane d’un étrange harem où les favorites seraient des favoris. De tous les temps, de toutes les contrées,—selon la liqueur que choisit mon désir,—il me vient mille amants dont un seul vaut tous les vôtres. Si j’ai mouillé mes lèvres d’un vin sucré d’Espagne, je vois s’agenouiller devant moi quelque torero gracieux et farouche, avec des braises dans les yeux et du sang très rouge, tiède encore, dans les broderies de sa veste; dès que j’ai bu un peu de johannisberg, il me semble qu’Hermann est à mes pieds, m’appelant Dorothée, et si timide qu’il n’ose effleurer mes lèvres de son souffle; la flamme des vins de Grèce illumine des paysages lointains où des éphèbes, blancs comme des nymphes, nagent vers moi dans les flots clairs de l’Eurotas ou du Céphise; le champagne imagine cent folies dans les cabinets particuliers où le diamant des bagues a griffonné des noms sur les miroirs; et si, plus pratique, j’ai vidé un verre de bordeaux,—tout petit, oh! tout petit,—le plus ardent, le plus sincère des habits noirs avec qui j’ai valsé me serre entre ses bras en murmurant à mon oreille des serments qu’il ne trahira point.

—Voilà qui est admirable! s’écria madame de Belvèlize dans un éclat de rire.

—Mais un peu incomplet, sans doute, objecta la comtesse de Cercy-Latour; car, ne dites pas non, mignonne, il est des instants où le rêve ne saurait tenir lieu de la réalité, et, si adorable qu’il soit, un amant imaginaire n’est nullement capable…

—C’est ce qui vous trompe! interrompit Hélène de Courtisols. Lorsque je m’avise de boire quelques gouttes encore, il se passe une chose véritablement inconcevable: j’entends la porte s’ouvrir,—oui, je gagerais que je l’entends,—et un homme apparaît…

—Un homme?

—D’une beauté incomparable!

—Un homme, vraiment?

—Tout à fait, je vous assure. Tant l’illusion est maîtresse de moi!

—Dans quel costume? en habit de torero ou d’étudiant allemand, sous la chlamyde des jeunes hommes grecs, ou en frac, selon que vous avez bu du xérès, du johannisberg, du chypre, du champagne ou du bordeaux?

—Épargnez-moi, je vous prie, de préciser le costume.

—En effet, dit madame de Belvèlize, c’est une question qui n’a pas le sens commun; on ne saurait prendre garde, dans une hallucination, à d’aussi menus détails.

—De quelque façon qu’elle soit vêtue, la vision est la plus adorable du monde; et telle est la réalité de son étreinte que je croirais souvent avoir des reproches à me faire, si je n’étais sûre d’être seule dans la pénombre de la chambre parfumée. Mais j’en suis sûre, grâce à Dieu! Et, ajouta Hélène de Courtisols, qui ouvrit enfin tout grands ses yeux bleus, si purs, où s’offrait la sérénité des consciences paisibles, ce m’est une grande satisfaction, quand je m’éveille de mes songes, seule, toujours seule, de penser que je n’ai manqué à aucun de mes devoirs, que je suis encore, que je ne cesserai jamais d’être une irréprochable épouse.