Jupe courte
Chapitre II
Ah! ma foi, il se mit à mener une vie de polichinelle. «La fête», comme on dit. Tous les jours au café, à l’heure de l’absinthe, et, presque tous les soirs, aux Folies-Bergère, regardant les filles sous le nez, trouvant que la poudre de riz sent bon. Après le spectacle, le souper. En cabinet particulier. «Garçon, très poivrées!» quand il commandait des écrevisses à la bordelaise; et il en commandait toujours. La vie d’un avoué de province qui vient passer les vacances à Paris. C’était bien le moins qu’il s’en donnât autant qu’il pouvait, à présent. Le jeûne excuse l’indigestion. Mais ce qui le charmait plus que tout, c’était de trouver la maison vide quand il rentrait. Oh! les bons sommeils, au beau milieu du lit; bien tranquille, étendant les bras à sa fantaisie. Autrefois, c’étaient toujours des querelles avant de s’endormir. Jacquelin avait une manie: il ne pouvait supporter de coucher dans un lit «bordé»; l’étreinte des draps et des couvertures tendues lui causait des impatiences et même des tristesses; il se croyait serré dans un linceul; naturellement, madame Jacquelin exigeait que la domestique «bordât» le lit aussi strictement que possible. De là, des grognements, qui ne cessaient que dans des ronflements. Tous les draps en l’air maintenant et toutes les couvertures aussi! de l’air, de la liberté. Les bonnes nuits! Et les déjeuners étaient charmants. Les plats qu’il préférait, il se les faisait faire, très gourmand, se régalant, content d’avoir enfin à table la place qu’il avait toujours enviée, près du poêle, l’hiver, près de la fenêtre, l’été. Mais ce qui était particulièrement agréable, c’était de pouvoir lire le journal bien à l’aise, du Premier-Paris au Courrier des théâtres, sans rencontrer, quand il tournait la page, le regard de madame Jacquelin, impatiente, rayant la nappe de ses ongles, et attendant qu’il eût fini, pour lire à son tour. De sorte que ce veuf d’une femme vivante coulait ses jours dans une béatitude parfaite. Et, les soirs où il n’allait pas aux Folies-Bergère, où il préférait, à cause du mauvais temps, pour ne pas prendre une voiture, faire une partie de dominos dans le petit café au coin de sa rue, si quelqu’un, dans la mauvaise humeur d’une pioche malheureuse, s’avisait de faire une allusion faussement attendrie au «malheur» de M. Jacquelin, il fallait voir avec quel sourire de dédain et de satisfaction il accueillait cette vaine méchanceté. Ah! par exemple, les gens qui le plaignaient avaient du temps à perdre.