Jupe courte

Catulle Mendès · Chapitre 44 sur 44

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Jupe courte

Le Soir du Retour

Il tomba sur le plancher, il râlait avec une écume rose aux lèvres. Porté sur le lit par un ami stupéfait, qui n’avait pas même eu le temps de jeter son cigare, il expira, une heure après, les veines du cou gonflées. «Rupture d’anévrisme,» dit le médecin appelé à la hâte. Les gens de la maison parlèrent d’une attaque d’apoplexie. Ce qui était incontestable, c’est qu’il était mort. On l’ensevelit, on le voitura au Père-Lachaise. Comme la route est très longue de Passy à ce cimetière, peu de gens accompagnèrent le défunt jusque-là; beaucoup s’arrêtèrent à un restaurant du boulevard Saint-Martin, renommé pour la façon d’accommoder les pieds de mouton à la poulette; ils s’installèrent devant les tables extérieures, sous la marquise en toile, parce que la matinée était belle; le corbillard traversait la place de la République, avec des cahots. Le concierge de la maison mortuaire, en compagnie du fruitier et du marchand de vin,—ils étaient tous trois grands marcheurs,—continuèrent à suivre le convoi, d’un air digne, à cause du chapeau à haute forme, qu’ils portent rarement. Ils devisaient des choses de leur quartier, chuchotant, riant derrière leurs mouchoirs, se donnant, par révérence, l’air d’être enrhumés; ils usèrent, en quelques heures de ce dimanche imprévu, toute une semaine de cancans recueillis par leurs femmes; ils parlaient aussi du trépassé, quelquefois, affirmant que nous sommes tous mortels, que l’apoplexie est un mal redoutable, qui ne pardonne pas et n’avertit pas les gens.

Apoplexie? rupture d’anévrisme? Je crois savoir de quoi ce pauvre homme est mort.

C’était un de ces misérables, enfin déshabitués de l’espérance, qui accomplissent quotidiennement la même besogne insipide, et qui, si la loi de la transmigration des âmes leur réservait une existence analogue à leur existence antérieure, revivraient écureuils en cage ou chevaux d’omnibus. Employé dans une administration de chemin de fer, ou dans quelque compagnie d’assurances, il faisait aujourd’hui ce qu’il avait fait hier, savait que demain serait pareil à aujourd’hui. Les voyageurs des grandes routes plates, sans côtes ni descentes, sans auberge inattendue, sans voleurs embusqués qui débouchent d’un fourré d’arbres, connaissent du moins les incidents du paysan qui passe en les recommandant à Dieu, d’un caillou roulant sous la semelle, qui aurait pu les faire tomber; lui ne rencontrait, sur son chemin dépourvu de courbes et de carrefours, aucune menue circonstance agréable ou pénible; ce qu’il lui arrivait, c’était qu’il ne lui arrivait rien; même une place perdue, qu’il retrouvait bientôt chez quelque autre patron,—on lui connaissait certaines aptitudes spéciales qui en faisaient un employé précieux,—n’était pas pour l’inquiéter ou pour lui inspirer l’espérance d’une situation meilleure; imaginez un fossé très peu large qu’on peut franchir sans allonger le pas; et il avait cette morne certitude qu’il ne tournerait jamais ni à droite ni à gauche, ne ferait jamais halte avant l’hôtellerie finale où les chambres sont en sous-sol et qui a une croix pour enseigne. Il était si bien convaincu de son irrémédiable médiocrité qu’il avait depuis longtemps renoncé à envier le bonheur des autres; ne jetant pas les yeux, au retour du bureau, le soir, dans les salles à manger qui laissent sortir, par les fenêtres ouvertes, un bruit riche d’argenterie et de causeries à l’aise, ne regardant pas les victorias de filles, qui promènent par les rues des promesses parfumées de boudoir. Beaucoup d’hommes, enfin, s’accoutument à une telle vie, s’y confinent, s’y acoquinent, s’y plaisent. Lui, non. N’étant point né imbécile, et l’abrutissement ne lui étant point venu, il se désolait dans un lamentable ennui, profond, lourd, incommensurable, qui s’exaspérait parfois en des crises de désespoir, où il heurtait sa tête contre les murs, où il s’arrachait à pleins poings les cheveux sur son oreiller mordu.

Cependant ce misérable n’était pas tout à fait malheureux, grâce à un souvenir qu’il avait.

Autrefois, à vingt ans,—que de journées s’étaient écoulées depuis, quelle navrante procession d’heures, hélas! l’une à l’autre semblables!—il avait aimé d’un simple et ardent amour une fille rencontrée, un soir, au quartier Latin. Elle était jeune, à peu près jolie, sortait, disait-elle, d’un atelier de couturière, rue de l’Ancienne-Comédie; ce qui fit qu’il osa lui parler, c’est qu’elle avait laissé tomber sur le trottoir un petit sac à ouvrage, en cuir luisant, qu’il ramassa et lui tendit. Le lendemain, accoutumée peut-être aux hospitalités qui ne durent guère, elle voulut s’en aller, offrant au baiser d’adieu son front semé de taches de rousseur, où les fleurs du chapeau mettaient comme une ombre fanée. Mais il ne lui permit pas de s’éloigner, la garda tout le jour, et d’autres jours, et d’autres encore, très longtemps. Expéditionnaire alors chez un agréé de la rive gauche, il cessa d’aller à l’étude; il vécut, tant bien que mal, de quelques économies. Le matin, il descendait pour faire ce qu’ils appelaient leur marché; il rapportait dans le sac à ouvrage, qui était un panier suffisant, deux petits pains, quelques brioches, une demi-bouteille de marsala achetée chez l’épicier,—il aurait eu honte de remonter un litre à la main,—et aussi deux côtelettes qu’il faisait cuire dans la cheminée de l’unique chambre; souvent ils les mangeaient presque crues, parce qu’il n’y avait pas assez de charbon de bois; et, lorsqu’elle mordait dans la viande avec ses petites dents, ou qu’elle mettait les lèvres au bord du verre, il la contemplait, ravi, s’étonnant qu’elle daignât être là, qu’elle voulût bien manger et boire pendant qu’il la regardait. Ce qu’elle avait été avant de le connaître, si on l’avait aimée, si elle avait aimé, il ne le lui demandait pas, ne voulait pas le savoir; c’était assez qu’elle fût à lui, maintenant, à lui seul; et, sans doute, elle avait commencé de vivre le soir de leur rencontre. Aucune épousée, la couronne nuptiale à peine tombée des cheveux, n’est plus entourée de respectueux désirs, qui s’agenouillent et n’osent pas, n’est plus dévotement chérie que ne l’était cette pauvre fille rencontrée, un soir, près de la rue de l’Ancienne-Comédie; si pur de corps et d’âme, il l’avait jugée pareille à lui; il lui avait fait une virginité de la sienne. S’amusait-elle beaucoup de cette tendresse toujours plus fervente, qui avait peur, eût-on dit, de lui faire du mal, qui lui parlait avec des paroles de piété et de reconnaissance idolâtre? Elle consentait à rester au logis, dorlotée, caressée, bercée; elle souriait, un peu surprise, se laissant faire. Et ce consentement suffisait pour qu’il fût certain d’être aimé, autant qu’il aimait lui-même, d’un amour plus profond, plus sincère, plus fidèle que tous les amours d’ici-bas. Une fois, après quelques jours d’angoisse, il eut une joie infinie. Il avait été obligé, pour je ne sais quelle affaire, d’aller passer une semaine dans le midi de la France, auprès d’un parent malade. Il connut tous les désespoirs de l’absence. Ne pas avoir là, toujours, celle qu’il adorait, s’asseoir à une table où elle ne s’asseyait pas, s’endormir,—quand il pouvait s’endormir,—dans une chambre où il ne l’avait pas vue défaire ses cheveux devant la petite glace, c’étaient des douleurs si grandes qu’il s’étonnait de n’y pas succomber. Il put partir enfin, usant d’un prétexte, à l’improviste. Revenu,—par l’express, si pauvre qu’il fût,—il avait en montant l’escalier de tels battements de cœur qu’il dut s’arrêter deux fois, la main cramponnée à la rampe. Il poussa la porte, il tomba à genoux. Il la retrouvait! il lui baisait la main! il la serrait contre lui! Il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle avait, en le voyant, un air plutôt ébahi que content; mais cette goutte d’amertume se perdit dans un océan de joie. Ah! ciel! être auprès d’elle, lui toucher la robe, les cheveux, la peau! Il lui semblait que tout son cœur sortait de sa poitrine, fondait, coulait le long de ses bras, le long de ses doigts, jusqu’à se répandre sur elle, en elle: et ce furent jusqu’au point du jour, avec l’oubli de tout, des étreintes folles, des cris, des bégayements qui s’achevaient en râles de tendresse. Non, il n’aurait pas cru qu’il fût donné à un homme de connaître une ivresse aussi entière, aussi parfaite. Hélas! à la suprême joie succéda la tristesse suprême. Peu de temps après le soir du retour, l’adorée disparut. Pourquoi était-elle partie? Pourquoi, un jour de malheur, avait-il trouvé le logis vide? Pas un instant il ne supposa qu’elle s’était ennuyée d’un amour trop long, qu’elle l’avait quitté pour un amant plus aimé. Il crut qu’on la lui avait volée, qu’elle était morte; un accident, dans la rue, tout est possible; mais, parmi l’horrible amertume de son veuvage, il eut cette consolation de ne pas soupçonner d’une traîtrise celle qu’il avait si loyalement chérie. Il garda intact le souvenir des quelques mois divins, et ce souvenir fut son recours contre tous les ennuis de la vie. Pauvre, condamné aux moroses besognes, bâillant, vieillissant, n’importe, il se réfugiait dans le cher passé toujours vivant. Il retrouvait, aux heures de mélancolie, l’heure précieuse entre toutes, l’heure du retour où il avait enlacé la maîtresse enfin revue, où il avait senti son cœur lui sortir de la poitrine, fondant, coulant le long de ses bras, de ses doigts, jusqu’à se répandre sur elle, en elle; et, à cause de ce moment, où se concentraient tous ses bonheurs, il subissait la lente succession des lamentables jours.

Or, le mois dernier, il rentrait chez lui, pensif comme de coutume, en compagnie d’un de ses collègues du bureau, qu’il connaissait depuis fort longtemps; ils avaient été clercs, ensemble, chez l’agréé du quartier Latin.

Un bon vivant, cet ami, portant gaillardement ses quarante-cinq ans, habitué des brasseries à femmes, n’engendrant pas la mélancolie, comme on dit.

Il s’assit, alluma son cigare, bavarda qu’il avait été trompé, la semaine passée, par une petite brocheuse de la rue du Cherche-Midi, ajouta d’ailleurs qu’il s’en fichait comme de Colin-Tampon, qu’il n’y avait pas là de quoi se mettre martel en tête, et que toutes les femmes étaient les mêmes.

—Oh! toutes!… il y a des exceptions.

—Pas une! dit l’ami. Méfie-toi des mijaurées; elles sont pires que les autres. Tiens, par exemple, tu te rappelles Adrienne?

—Adrienne!

—Oui, une maigriotte, pas laide, avec de taches de rousseur, dont tu t’étais toqué, dans les temps, quand nous faisions notre droit. Eh bien! mon cher,—je peux te dire cela, après vingt-cinq ans!—elle ne valait pas mieux que ma petite brocheuse. Dès que tu avais le dos tourné, elle me faisait de l’œil, il fallait voir, la mâtine. Tu comprends, on n’est pas de bois, je lui faisais de l’œil aussi, moi. Ça nous a menés loin! C’est égal, nous t’en avons joliment voulu d’être revenu de province, un beau soir, sans te faire annoncer. Devine un peu où j’étais caché? Dans l’armoire.

C’est alors que le pauvre homme tomba sur le plancher, râlant, avec une écume rose aux lèvres.

 

SUR LES BORDS DU LÉTHÉ

 

Ce jour-là, la bonne Consolatrice, la chère Muse aux yeux tendres, qui toujours m’aime et me conseille ainsi qu’une ange gardienne, me regarda longtemps, émue de mes larmes, et me fit signe de la suivre. Pendant bien des heures, bien des heures, loin des villes, loin des plaines, loin des monts et de tout ce qui est la terre mortelle, nous marchâmes parmi des brumes pâles, sous un ciel de nuées où la fluidité de plus en plus aérienne de vagues formes éparses, disparaissantes, semble au voyageur alangui des lambeaux de son âme, qui s’en vont. Enfin nous atteignîmes le bord tremblant d’un fleuve,—une rive dans des nuages!—et l’onde douce et morne, blême, à peine visible, qui fuit silencieusement sous des retombées de grêles plantes mélancoliques, était comme un fantôme de fleuve entre des mânes de roseaux.

La Consolatrice me dit:

—Tu vois le divin Léthé. Puisque la réminiscence des amours perdues te dévore impitoyablement le cœur, et que tu ne peux même plus rire comme les autres hommes ni chanter comme les autres poètes, à cause de l’implacable Autrefois, bois jusqu’à l’ivresse l’eau du morne et doux fleuve, et sois délivré du souvenir!

Puis elle s’éloigna, brume à travers les brumes après m’avoir remis une coupe de neige diaphane, si légère et si pâle qu’elle avait l’air du calice d’un lis, dont la pulpe serait faite avec de la lueur de lune.

Pareil à Tantale qui va calmer enfin sa dévorante soif, je me penchai vers le fleuve! Mais non, je n’emplis pas la coupe; et le calice de neige, au bout de mon bras affaibli, qui pendait, n’effleurait pas même l’onde entre les vagues roseaux…

 

C’était dans une petite maison du faubourg, où grimpaient des clématites, qu’elle habitait, Denise! J’avais seize ans, pas même, quinze. Ce qui m’étonnait, c’était que tant de gens, maraîchers allant au marché de la ville ou pauvres commis matinals qui se hâtent à cause du sous-chef hargneux, paysans qui cheminent, la pioche à l’épaule, vers le champ voisin, ou rouliers qui montent la côte en criant: «hue!» et «dia!» dans une pétarade de coups de fouet, pussent passer devant cette maison, indifférents, sans avoir l’air de se douter que la plus adorable des jeunes filles dormait encore, là, derrière les volets gris, fermés. Moi, je le savais bien, qu’elle était là, si délicieusement exquise, Denise, et qu’elle dormait dans son étroit petit lit, rêvant de la querelle qu’avaient eue, la veille, dans la cage, ses deux oiseaux préférés, avant de se fourrer la tête sous l’aile. Et je savais bien aussi comment il fallait faire pour éveiller la paresseuse! Longeant les murs, les mains dans les poches, comme distrait, je fredonnais, en passant devant le volet clos, une chanson qu’elle m’avait apprise, la vieille chanson de nos jeunes amours; puis très vite, je me cachais dans la ruelle, à côté du logis. Je n’attendais pas longtemps. Si doucement, pour ne pas éveiller le père et la mère, elle entr’ouvrait la porte, avançant son petit visage rose, où riait un joli rire, où ses yeux gris, sous l’envolement des cheveux, s’ensoleillaient et s’émerveillaient de la claire brusquerie du jour. Et nous nous en allions par les sentiers qui longent les jardins, derrière les maisonnettes, vers les bois mouillés de rosée. Vous souvenez-vous encore, vieux ormes, de tant de fleurettes cueillies sous vos ombrages réjouis qui remuaient et s’écartaient çà et là avec des sourires de lumière? Nous marchions plus avant dans la verte profondeur des branches, à travers les hautes herbes, où brusquement des chats à demi sauvages, chasseurs de lapereaux, bondissaient dans un éparpillement de campanules et de fraîches perles brisées. La main dans la main, elle appuyant parfois la tête sur mon épaule, nous nous disions de tendres choses, avec des soupirs déjà et des rires encore, tandis que les oiseaux dans les feuilles réveillées babillaient comme nous et s’aimaient comme nous. Comme nous? Non. Nos cœurs étaient si ingénus qu’elle me demandait, étonnée, pourquoi ce pinson, là-bas, voletait ainsi, les plumes gonflées au-dessus de sa pinsonne battant des ailes la poussière, et que moi, humilié, je ne savais que répondre. Ah! les douces, les chères heures! Mais, un matin, je fredonnai vainement la vieille chanson devant le volet gris, tristement fermé, et, trois jours après, Denise sortait enfin de la maison du faubourg, sous un drap blanc, dans un cercueil que suivaient le père et la mère, et des paysans, la tête baissée, et moi aussi, d’un peu plus loin, en pleurs.

 

Le cœur serré par cette funèbre souvenance, je plongeai la coupe dans le fleuve! mais je ne la retirai pas; et l’eau douce et morne faisait un petit remous clapotant autour du calice couleur de neige et de lune….

 

Belle, non, mais très blonde et très blanche et très grasse; tous les refrains aux lèvres et toutes les folies dans les yeux; une robe de trente-neuf francs, sans corset dessous, gonflée de saines plénitudes de chair; un endiablé entrain, qui, allumé par du champagne à trois francs la bouteille acheté chez l’épicier du coin et par des écrevisses à dix centimes la pièce emportées dans du papier de chez le marchand de comestibles, jetait sur le lit chapeau, manteau et corsage, et, de la pointe de la bottine, éteignait l’unique bougie du souper; Rose-Rosa-Rosette étonna, éblouit, enchanta ma jeunesse d’étudiant! Pas le sou le lendemain? bah! nous déjeunerons ce soir; et les grasses matinées n’ont rien de déplaisant quand la maîtresse n’est pas maigre. J’en vins à l’aimer, presque. Et quand elle eut été emportée par je ne sais quel infime commis-voyageur venu de Belgique pour repeupler les harems publics de Bruxelles ou d’Anvers, je demeurai bien morose dans la petite chambre de la rue de Fleurus, où elle avait ri son rire et chanté sa chanson.

 

Je retirai la coupe pleine! Mais je ne l’approchai pas de ma bouche; et je regardais d’un œil fixe l’eau mourante qui dormait dans le blême lis lunaire….

 

Vous étiez parfaite, ô Lucienne! Grande, svelte, et si doucement grave dans votre longue robe dont la traîne,—quand vous descendiez, rarement, de votre coupé,—avait l’air de mépriser le pavé de la rue, vous apparaissiez, la bouche jamais ouverte, les yeux à demi voilés sous la réserve des cils qui se baissent, comme l’Aristocratie elle-même, presque déesse, femme à peine. Tous les charmes qui ne sont ni des consentements ni des promesses, avec tous les parfums qui ne sont pas des odeurs, émanaient de vous, hautaine. Vous aviez, le soir, une manière de vous accouder sur le velours de votre loge, à l’Opéra, qui dédaignait tous les hommes, chanteurs ou spectateurs, ne prenait garde qu’aux vagues et pures tendresses des musiques; et lorsque vous étiez agenouillée, le matin, à l’église, il y avait dans votre attitude à la fois humble et fière un je ne sais quoi qui faisait remarquer à Dieu que c’était vous qui étiez là, et lui ordonnait de vous exaucer. Hélas! vous si haute, si lointaine, je vous aimais, moi, pauvre homme. Quand vous sortiez, avant midi, de noir vêtue, sous le voile, pour vos œuvres de charité, je vous suivais, inconnu, courant après votre voiture, heureux d’arriver à temps pour vous voir traverser le trottoir, devant quelque humble maison où vous alliez porter des consolations et donner, de votre main gantée, de l’or. Je rêvais d’être vieux et misérable, et couché sur un grabat, et mourant, car peut-être vous seriez entrée dans ma mansarde; et avec quel ineffable délice j’aurais baisé, pas trop près de vos doigts, la chère monnaie de l’aumône! Au bois, cet homme qui, au risque d’être écrasé, se jetait à travers les voitures pour se rapprocher de la vôtre; sous les portes cochères des hôtels, cet homme qui se mêlait à la foule galonnée des domestiques pour vous regarder descendre les marches de moquette, dans les lumières, entre les plantes rares, c’était moi! Et je ne me plaignais point d’être à jamais éloigné de vous. Je savais que vous étiez, en même temps que la plus grande et la plus belle, la plus pure; que, même admis dans votre monde, dans votre intimité, je n’aurais pu concevoir aucune espérance; que la sévérité de votre sourire éteignait les désirs dans tous les cœurs, arrêtait les aveux sur toutes les lèvres. J’acceptais la mélancolie d’être pour vous quelqu’un qui n’existe pas. Vous étiez la divinité, j’étais le dévot. Est-ce que Dieu connaît tous ses fidèles? Le bonheur de vous adorer me consolait de la tristesse de ne pas vous le dire. Et ce bonheur dura pendant trois ans, jusqu’au jour où j’appris que votre mari vous intentait un procès en séparation de corps parce que, un soir, comme il revenait de la chasse, il vous avait surprise aux bras de son palefrenier, dans le grenier au-dessus de l’écurie.

 

Résolu, cette fois, je mis mes lèvres à la coupe! Mais je ne bus pas une goutte de l’eau morne et douce qui retomba, comme des larmes dans le fleuve, entre les roseaux…

Alors celle qui m’avait guidé vers le Léthé revint et s’écria:

—Quoi! tu ne veux pas de l’oubli, toi qui souffres?

—Cruelle consolatrice, lui répondis-je, il n’est pas de fatal ou d’abject amour dont le souvenir soit aussi affreux que le désespoir de n’avoir pas aimé! Et si tu connais un fleuve dont l’eau bénie et maudite ravive, exaspère la mémoire, conduis-moi sur ses bords afin que je m’enivre d’angoisses et de délices!

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