La Porte du non-retour
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La Virginie a accompli sa traversée en quarante-cinq jours : une moyenne honorable. C’est un vaisseau fiable et son capitaine, monsieur de La Héronnière, un officier expérimenté. J’ai eu de bons rapports avec lui, encore qu’il soit d’une nature un peu abrupte et jaloux de son autorité. Il m’a avoué qu’il souhaitait m’avoir comme second quand se présenterait une nouvelle expédition. J’en ai accepté l’augure, avec un sentiment de fierté.
Il ne m’a pas caché qu’il n’avait pas éprouvé les mêmes satisfactions avec Joseph, « un petit monsieur trop imbu de sa personne, et qui avait encore beaucoup à apprendre », à l’en croire.
Pour célébrer notre retour, monsieur Maurin organisa une petite fête, sans faire trop de dépense. Il se contenta d’agrémenter le menu ordinaire d’une bouteille de « folle blanche », un cru fameux du pays nantais. Il la monta, non sans regret je présume, de sa cave, dont il était fier, et où je n’eus jamais l’honneur d’être admis.
Ni musique, ni chanson, ni danse, cela va de soi. J’aurais pourtant eu plaisir à inviter Cécile, qui boudait un peu, à une de ces vieilles danses d’autrefois, comme la gaillarde, qui met le cœur en joie.
La fête que Joseph et moi attendions, c’est le lendemain qu’elle eut lieu. Nous avons pris notre plus belle tenue pour une tournée des cabarets où nous avions nos habitudes. Un souper dans le meilleur restaurant de Nantes, la Duchesse Anne, préluda à une nuit au bordel.
La réserve de Cécile à mon égard n’avait pas de quoi me surprendre. J’avais longtemps hésité à répondre à la lettre que j’avais reçue à la Martinique, puis j’y avais renoncé. De tout le temps du repas festif, elle fit comme si je n’existais pas, ne m’adressant la parole que pour me demander de lui passer le poivre…
Je décidai d’en prendre mon parti. Puisqu’elle m’ignorait, je ferais de même.
Le lendemain de notre retour, monsieur Maurin nous convoqua dans son cabinet pour prendre connaissance de notre rapport. Joseph m’en laissa le soin et se contenta de quelques observations oiseuses et irritantes. Son père se montra satisfait, me complimenta et me demanda de le laisser seul avec son fils. J’eus, depuis le jardin, des échos de leur dispute. J’en constatai l’intensité en voyant Joseph fondre sur moi, me foudroyer du regard et passer son chemin sans m’adresser la parole. Sur le ton du repentir, il m’avoua, quelques heures plus tard, au cours de notre sortie, qu’il avait essuyé la plus belle semonce de sa vie, mais qu’à la réflexion, ne m’en jugeant pas responsable, il me gardait son amitié.
Notre dernier travail pour la livraison du fret, y compris nos nègres, une fois terminé, j’eus la surprise de recevoir une lettre de monsieur de Kergadiou. Il me priait de lui rendre visite « sans être accompagné ».
Il vivait dans son élégant hôtel en la seule compagnie d’une gouvernante entre deux âges, encore séduisante et délurée, et d’un valet aussi âgé que lui, sinon plus, d’une célérité un peu solennelle, comme chez un ministre.
Il fit monter de sa cave une bouteille de muscadet d’Ancenis, m’invita à trinquer et me demanda, en allumant sa pipe en porcelaine de Saxe, comment s’était passé mon voyage aux Îles, et si j’en avais tiré des enseignements pour la suite de ma carrière.
Je lui livrai quelques observations sur l’économie de l’île. Il parut les prendre en considération. Ces préliminaires ne laissaient pas de me surprendre, mais il ne tarda guère à entrer dans le vif du sujet : mes relations avec Cécile.
— C’est une délicieuse enfant, me dit-il, et qui fera le bonheur de celui qui la choisira ou se laissera choisir par elle. Je vous le dis tout de go, mon garçon : ce ne sera pas moi.
Je lui fis part de ma surprise. Il poursuivit :
— Allons donc ! Ne me dites pas que vous avez cru à ce marivaudage ! Dois-je vous rappeler que je pourrais être son grand-père et qu’elle est ma filleule ? Comment aurais-je pu songer à me mesurer à vous ?
— Vous mesurer à moi, dites-vous ?
— Si vous parvenez à vaincre votre timidité, vous l’épouserez, et je vous donnerai ma bénédiction. J’ajoute un détail trivial, mais qui a son importance : Cécile héritera de mes biens. Elle est éprise de vous, au point qu’après votre départ elle est tombée malade. Je vous rassure : rien de grave. Maladie d’amour n’est pas mortelle…
Stupéfait, je me demandai comment détromper ce brave homme sans dommage pour lui. Je l’écoutai faire étalage de sa fortune et des intérêts qu’il avait dans la maison Maurin. Je me dégageai brutalement de ce jeu d’illusion qui me peinait pour lui plus que pour moi.
— Monsieur, lui dis-je, j’ai reçu de Cécile, à la Martinique, une lettre dans laquelle elle me déclarait son amour de la façon la plus claire…
— Et que lui avez-vous répondu ?
— Je ne lui ai pas répondu, monsieur. Je ne voulais ni lui laisser ses illusions ni la décourager brutalement.
Il s’enfonça dans son fauteuil, ralluma sa pipe et me dit d’une voix brisée :
— Quelle déception, pour moi comme pour elle ! Jeune homme, vous avez agi avec une singulière légèreté. L’affaire nous paraissait en bonne voie. Mon ami Maurin et son épouse voyaient cette union d’un œil favorable, malgré la différence de condition entre vous. Et voilà que vous m’annoncez une rupture !
— Pour qu’il y ait rupture, il m’eût fallu répondre aux sentiments de Cécile. Or, il n’en est rien. Je n’éprouve pour votre filleule que de l’amitié. L’épouser ne m’a jamais effleuré l’esprit. Je suis navré qu’elle ait fondé des espoirs sur une union à laquelle je ne puis consentir car elle condamnerait ma carrière. Je ne suis pas un homme de bureau…
Il se raidit, posa sa pipe sur un guéridon et me jeta d’un air furieux :
— Alors ne la laissez pas lanterner, tonnerre ! Tranchez dans le vif en lui avouant que vous n’avez aucun penchant pour elle. Elle en souffrira, mais au moins la situation sera claire !
Je rétorquai brutalement :
— Faites-le vous-même, monsieur ! On vous a chargé de me sonder ? Alors faites votre rapport et n’en parlons plus !
— Je le ferai, mais dites-vous que vous commettez une mauvaise action et que vous risquez de vous en repentir !
Je négligeai de lui demander en quoi consistait cette menace et lui tirai sèchement ma révérence.
Monsieur de Kergadiou dut présenter son rapport dans les heures qui suivirent car, à des signes sans ambiguïté, je constatai que je n’étais plus persona grata dans cette maison. On me fit sentir qu’il était temps que je regagne Bordeaux.
Des lettres m’attendaient dans le cabinet de monsieur Maurin.
L’une d’elles était de monsieur David Cohen. Il se montrait surpris de mon silence et me pressait de l’informer de la date de mon retour. Un autre, écrite par mon père, me reprochait de même de laisser ma famille sans nouvelles ; il débitait des banalités moralisatrices, comme si je m’étais égaré dans le royaume de Tendre. Avec celle de Blanche, plus prolixe et moins guindée, j’eus l’impression, au récit de ses réceptions mondaines et des succès remportés lors de ses récitals de piano, qu’elle m’écrivait de Versailles. Un billet emphatique de Germain m’annonçait la prochaine publication de ses œuvres par un imprimeur parisien. Pure forfanterie, comme j’allais l’apprendre par la suite. De ma mère, rien, ce qui ne me surprit pas, d’autant que mon père m’avait appris qu’elle était très malade.
Je répondis à ses lettres en annonçant l’imminence de mon retour.
J’en parlai à monsieur Maurin, que je trouvai en train de soigner ses poiriers en espalier. Il parut ne prendre aucun intérêt à ma requête. J’attendais qu’il me parlât de mes relations avec sa nièce. Il n’en fit rien, se contentant de me dire :
— Vous comptez partir ? Eh bien, soit. Je ne vous retiendrai pas. Nous en reparlerons ce soir.
Il attendit la fin du souper, qui fut des plus mornes, avant de prononcer d’un air cérémonieux un laïus à consonance d’adieux. On allait me regretter, mais la vie était ainsi faite que les événements prenaient souvent le pas sur les sentiments… Et patati et patata… J’observais Cécile pendant qu’il déblatérait : elle était pâle et avait les traits tirés. L’impression perverse me vint à l’esprit qu’elle attendait que je sois parti pour retomber malade. Quant à Joseph, à dater de ce jour, il cessa de m’adresser la parole, ce qui me fut plus sensible que tout.
Je quittai Nantes une quinzaine après mon retour des Îles. En juin ou juillet de l’an 1768 ? Je n’en ai pas gardé le souvenir. Toujours est-il qu’il faisait une chaleur caniculaire et que la maison avait sombré dans une sorte de léthargie. J’évitais mes promenades ordinaires dans le parc, de crainte d’y croiser Cécile ou Joseph.
Je me trouvai seul au moment de prendre la diligence pour La Rochelle, un moyen de communication plus coûteux mais moins inconfortable que la poste, où l’on se trouvait souvent en fâcheuse compagnie.
J’eus, à quelque temps de là, par Joseph, qui avait renoncé à me tenir rigueur de mon comportement, en souvenir de notre fraternité d’armes, si je puis dire, des nouvelles de Cécile.
Elle s’apprêtait à partir pour Paris en compagnie de son parrain. Il me laissait entendre qu’il y avait du mariage dans l’air…
Plus d’un an avait passé, entre mon départ pour Nantes et mon retour de la Martinique, et j’eus l’impression que Bordeaux m’avait oublié.
La plupart des amis que je fréquentais naguère n’étaient plus là, soit qu’ils eussent quitté Bordeaux, soit qu’ils se fussent mariés ou n’eussent pas jugé bon de renouer avec moi. La nature humaine cache un fond d’égoïsme qui fait sans remords litière des sentiments amicaux ou amoureux. J’allais, durant toute mon existence, éprouver les méfaits de ce travers et, je dois en convenir, m’en rendre moi-même coupable.
À dix-huit ans, encore tributaire de ma famille et de mon employeur, j’ignorais ce qui allait m’advenir et m’en préoccupais.
Monsieur David Cohen, m’ayant convoqué dans son cabinet une semaine après mon retour, me signifia son contentement. Il avait reçu une lettre de son collègue de Nantes qui ne tarissait pas d’éloges à mon propos. Aaron me fit des compliments de la même eau, en y ajoutant quelques questions salaces sur les dames créoles. Je dus faire appel à mon imagination plus qu’à mes souvenirs pour satisfaire sa curiosité. Il me confia le drame de sa vie : n’avoir pu se soustraire aux exigences de son père et se lancer dans l’aventure de la traite. Je passai deux heures, devant une cruche de vin, à lui raconter mon voyage. Il voulait en savoir toujours plus.
— Mon père, me dit-il, a des projets pour toi. T’en a-t-il parlé ?
— Il ne m’en a rien dit. Il s’est contenté d’écouter mon rapport et de me faire des compliments.
— Patience ! Tu en seras informé dans les jours qui viennent. Attends-toi à une bonne surprise. Je ne peux t’en dire plus…
Dans ma famille, aucune fête ne marqua mon retour.
Mon père me serra contre sa poitrine, avec des larmes, et ma mère me tendit sa joue sèche à baiser. Blanche tourbillonna autour de moi comme une abeille, me butinant le visage à petits coups de bec. Je la trouvai changée, en mieux : elle était sortie de son cocon d’adolescente pour devenir une ravissante demoiselle mûre pour des conquêtes. Quant à Germain, il se contenta de m’infliger le récit de ses faux succès et de ses ambitions illusoires.
Une ambiance sépulcrale régnait parmi les miens, surtout en l’absence de ma sœur et de mon frère, l’une à son piano, l’autre me récitant ses poèmes. On n’y échangeait que des propos strictement utilitaires et sans la moindre chaleur.
Mes parents s’étaient concertés, me dit Blanche, pour que leur cohabitation soit exempte de toute promiscuité. Mon père avait loué un petit appartement, sur le même palier, où il avait installé sa bibliothèque, ses bibelots, sa table de travail et sa garde-robe. Ma mère vivait principalement dans sa chambre, gardée comme une barbacane de toute intrusion importune. Suzanne faisait la navette entre eux, sans se départir de son alacrité et de son dévouement.
Je retrouvai sans plaisir ma chambre telle que je l’avais quittée, et la table familiale, où les repas avaient des allures de veillée funèbre, surtout le soir, à la chandelle, ma mère ayant exigé de Blanche et de Germain qu’ils se taisent. On avait accroché entre deux fenêtres la gravure représentant mon frère Auguste dans une attitude conquérante.
Après une quinzaine de cette cohabitation, je décidai d’émigrer vers un lieu moins sinistre et me mis en quête d’un logement. Personne, à part Blanche, n’y trouva à redire.
Informé de mon intention, monsieur Cohen proposa de me louer, pour une somme modique, un appartement dans un de ses immeubles. Situé dans le quartier Saint-Michel, il se composait de deux pièces, ce qui me suffisait. Le quartier était populaire mais relativement calme. Ce logis donnait d’un côté sur une rue bordant un cloître et de l’autre sur des potagers. J’y jouirais d’un jardinet où des femmes faisaient sécher leur linge et où jouaient des enfants.
Mes ressources me permettaient de m’offrir ce logement confortable sinon luxueux. Blanche m’aida, comme par jeu, dans le choix de mon mobilier, que je voulus sommaire, car je m’attendais à être appelé à d’autres missions hors du pays. Je fabriquai de mes mains des étagères pour mes livres.
Joseph, de temps à autre, me donnait des nouvelles de Cécile. Elle avait élu domicile à Paris chez une sœur de monsieur de Kergadiou, madame de Puyvert, rue Saint-Honoré. Elle semblait avoir « retrouvé sa bonne humeur », ce qui me laissait entendre qu’elle avait mal supporté mon départ. Elle était reçue dans des salons et ne semblait pas devoir se lasser de ces mondanités et de la cour qu’on lui faisait. Tiens, tiens…
J’avais pratiquement libre accès chez les Cohen, sans avoir eu à le demander. Des portes que je croyais fermées à jamais pour moi s’étaient ouvertes ; des domestiques noirs en tenue chamarrée s’inclinaient sur mon passage.
On m’avait autorisé à rendre visite à madame Cohen. Cette dame semblait la version inverse de son mari : lui sec comme un sarment, elle ronde comme une pastèque. Elle avait dans sa jeunesse rompu avec sa famille, des hobereaux périgourdins, et quitté leur manoir proche de Montignac, pour « faire du théâtre » à Bordeaux. Monsieur Cohen l’avait remarquée dans Les Précieuses ridicules.Elle tenait le rôle d’une soubrette, Marotte ; il voulut en faire une précieuse, puis l’épouser. Il y parvint sans trop de débats, le plus difficile n’ayant pas été d’introduire cette goy dans une famille israélite qui vouait davantage de dévotion au veau d’or qu’à Jéhovah.
J’appréciais l’ambiance sereine de ce foyer qui contrastait avec celle de ma famille. J’y baignais comme dans un cocon de velours et de soie, mais ne m’y arrêtais que le temps de boire une tasse de thé ou de café et de rapporter à madame Cohen quelques pincées de nouvelles recueillies dans les restaurants et les salons, sans négliger de faire état des ragots ramassés dans la rue et dont la trivialité la divertissait. Elle me confiait que, chaque fois qu’elle allait au théâtre, lui revenaient des désirs inassouvis d’interpréter, comme dans sa jeunesse, Molière et Racine.
Elle voulut connaître Blanche et me confia le soin de la lui amener. Ma sœur fut reçue comme une reine, joua pour quelques intimes et, grâce à cette protection, se produisit dans les salons les plus huppés de Bordeaux, avec des gratifications honnêtes.
Je n’eus pas à engager une idylle avec la sœur d’Aaron, Sarah ; elle me devança, avec une liberté qui faillit me désarçonner. Le ballet de séduction auquel elle se livra m’étourdit sans me séduire. Elle n’était pas laide, mais avait hérité des femmes de sa race des attributs qui n’avaient pas attendu l’âge canonique pour s’épanouir. Elle faisait penser à une oie : elle en avait l’allure et l’esprit.
En faisant passer l’ambition avant le sentiment et en consentant à entrer dans son jeu, j’eusse assuré mon avenir jusqu’à la fin de mes jours. Aaron tenta de me le faire comprendre par des propos allusifs ; il me trouva fermé comme une huître. La manœuvre pour me faire entrer dans la famille par la grande porte échoua par ma faute. J’en soupirai d’aise et Sarah en pleura de dépit.
Cette rupture, qui, de même qu’avec Cécile, n’en était pas vraiment une, ne me condamna pas la maison de mes maîtres. La foucade de Sarah passa pour un caprice ; on jeta sur cette idylle inaboutie le manteau de Noé, et mes rapports avec l’entreprise reprirent leur train sans que l’on me montrât la moindre acrimonie.
Sarah n’allait pas tarder à entamer la même danse de séduction auprès d’un fils des Gradis, des armateurs concurrents, juifs comme les Cohen et aussi prospères. J’allais, quelques semaines plus tard, être invité au mariage ; je m’abstins d’y paraître.
Je dus patienter un mois avant d’être informé des projets que monsieur Cohen avait élaborés à mon intention.
Il m’apprit qu’il nourrissait pour moi deux ambitions : dans un premier temps, m’intégrer à ses services administratifs, avec un regard sur les manœuvres d’armement et les négociations avec les marchands d’esclaves et nos courtiers du Sénégal ; il me confierait ensuite la responsabilité d’une expédition de traite, une activité qui constituait l’essentiel de ses affaires.
Cela me convenait-il ? J’aurais eu mauvaise grâce de refuser… Il fit claquer ses mains sur son bureau et me dit en se levant :
— François, vous prendrez votre service dans une semaine. Nous serons appelés à nous voir chaque jour ou presque, sauf, évidemment, pour le shabbat, qui nous interdit toute activité du vendredi soir au lendemain, à la tombée de la nuit. Vous aurez en plus votre dimanche pour sacrifier aux devoirs de votre religion.
Il me confia à son trésorier, qui m’informa de mes émoluments. Ils étaient plus généreux que je ne l’avais prévu et me permettraient de vivre sans souci et même d’aider ma famille, le cas échéant. J’aurais moins de liberté que chez les Maurin, mais cela m’importait peu, dans la mesure où mes fonctions me convenaient.
Je consacrai une partie de mes loisirs, en fin de semaine, à la salle d’armes, dans une pièce du fort du Hâ, proche de la cathédrale Saint-André. Les exercices se déroulaient dans une sorte de crypte qui ne recevait la lumière que par des soupiraux contre lesquels s’agglutinaient des visages d’enfants.
Les armes blanches avaient toujours été mon point faible. Aaron me le reprochait, disant que j’aurais sans doute, au cours de mes expéditions, à affronter des corsaires, des flibustiers ou des pirates arabes. Durant mon séjour chez les Pierson, Fanny m’avait provoqué à des duels à fleuret moucheté qui m’avaient fait prendre la mesure de ma nullité.
J’eus le meilleur maître d’armes d’une province riche en bretteurs et qui avait fourni aux mousquetaires du roi, au siècle passé, ses meilleures lames : Geoffroy du Rouquet-d’Haudoua. Cet ancien officier de cavalerie de la Garde royale, réformé à la suite d’une chute de cheval, avait gardé de son service une allure majestueuse, des manières autoritaires et une fierté sans borne. Il exigeait de ses élèves des marques de respect excessives.
Au demeurant, le dernier représentant de ces cadets de Gascogne, dont la réputation semble s’être éteinte avec lui, était un fameux duelliste. Il se flattait de détenir une « botte », comme monsieur de Nevers, ce qui me parut relever d’un mythe personnel.
Un soir où il était en veine de confidence, il m’informa qu’avant sa mort il révélerait ce secret à son élève le plus méritant, et que cela le rendrait aussi invincible que son idole, le chevalier d’Éon.
— Il serait dommage, lui répondis-je, qu’un duel malheureux vous fît perdre la vie avant d’avoir confié ce secret à un tiers…
Il s’écria :
— Personne ne pourra me vaincre ! Ce n’est pas l’épée ou le sabre au poing que je mourrai. Je te le répète, ma botte est imparable.
— De qui la tenez-vous ?
— D’un capitaine de la Garde de Versailles, un Espagnol qui en était à sa dixième victime et auquel plus personne n’osait se frotter.
Avant de m’inscrire à ses cours, je m’étais armé de quelques notions puisées dans un manuel de Danet consacré à l’escrime. Quand je lui en parlai, il laissa éclater sa colère :
— Danet est un âne, macarel de Diou ! Il écrit pour les demoiselles. Fous-moi ce livre au feu et ne m’en parle plus jamais !
Il préférait l’épée au sabre, « bon pour les bûcherons ! », disait-il. Je lui opposais la nécessité pour moi d’apprendre cette discipline, la plus utilisée dans les abordages. Il répliquait que l’épée pouvait répondre à cette éventualité, aussi bien, sinon mieux, que le sabre.
Il n’avait que mépris pour l’usage en cours dans toutes les salles d’armes du plastron molletonné, des gants et du masque, « tous ces affûtiaux n’étant bons que pour le Carnaval ! », selon lui.
En quelques mois j’appris de ce maître la quintessence de son art. Parfois, conscient des faiblesses dues à son âge, à son infirmité, et des qualités qu’il se plaisait à louer chez moi, il me retenait pour prolonger un exercice à peaufiner. Je n’étais pas prêt à affronter le chevalier d’Éon, mais j’avais acquis, par ma jeunesse et ma vivacité, une maîtrise qui le comblait.
Au cours d’une exhibition publique de fin d’année, sur le glacis du Château-Trompette, je me distinguai, face aux meilleurs élèves, et emportai la palme, avec les félicitations du jury. Je me sentais mûr pour affronter les épées et les sabres des pirates, sur tous les océans du globe…
Il allait y avoir du changement dans le monde des armateurs pour la traite. Je l’avais pressenti dès mon retour de la Martinique. Quelques détails sur cet événement me paraissent indispensables pour la bonne suite de ce récit.
Deux ans avant mon retour, le duc de Praslin avait remplacé son cousin, le duc de Choiseul, à la tête du ministère de la Marine et manifesté son intention de donner un élan nouveau à la traite, qui avait connu un fléchissement inquiétant. Les décrets de Choiseul, l’Exclusif et le Pacte colonial, d’une extrême rigidité, avaient suscité un tollé et provoqué un trafic clandestin d’esclaves. Praslin y avait substitué des mesures moins contraignantes mais qui ne donnaient pas pour autant pleine satisfaction aux armateurs.
Pour relancer le trafic négrier, le nouveau ministre avait incité les négociants parisiens à créer une association destinée à soutenir le commerce avec les îles d’Amérique, « tombé dans un état de langueur et de discrédit ». Ces notables estimaient cette situation due à la longueur des expéditions, aux dangers que couraient les actionnaires et aux bénéfices aléatoires…
Premières mesures : une réglementation stricte des expéditions, au départ notamment de Nantes et de Bordeaux. On en escomptait des bénéfices mirifiques ; ce fut un échec. Praslin n’avait pas fait mieux que Choiseul ; pire, même.
Monsieur Cohen, de même que monsieur Gradis, n’ayant pas adhéré à ce projet, un autre armateur, monsieur Lassus, accepta d’armer des navires, mais les actionnaires boudèrent ses projets et ce pauvre homme, forcé de faire cavalier seul, y laissa des plumes.
Conscient de cette situation dramatique, le roi vint au secours des armateurs. Le Conseil d’État reconnut le zèle des Bordelais dans les expéditions de traite ; le roi, pour les encourager, renonçait à son droit de dix livres par tête d’esclave !
Nantes, élève réticent, n’allait pas bénéficier des mêmes faveurs. Il lui faudrait patienter trois ans…
Bordeaux venait d’entrer dans son âge d’or. En l’espace de dix ans, ce port allait voiturer des dizaines de milliers de nègres sur environ quatre-vingts vaisseaux. Successeur de Praslin, monsieur de Sartine encouragea nos armateurs à découvrir, au-delà des côtes surexploitées, « d’autres lieux propices à la traite, entre les possessions portugaises, l’Angola notamment, et le cap de Bonne-Espérance ». Un immense espace vierge livré à nos ambitions, un nouvel eldorado négrier.
Tandis que les armateurs nantais s’obstinaient à extraire leurs cargaisons de nègres de contrées en voie d’épuisement, d’autres perspectives s’ouvraient à la concurrence bordelaise.
— Mon petit François, me dit Aaron, nous allons rabattre leur caquet à nos amis de Nantes. L’Afrique est à nous. D’ici quelques années, nous serons le premier port négrier d’Europe. Même les Anglais et les Portugais devront reconnaître notre suprématie…
Jusqu’en l’an 1769, date de la suppression de la puissante Compagnie des Indes, les Portugais avaient protégé leurs territoires de traite contre les trafiquants étrangers. Leur puissance militaire étant insuffisante, Lisbonne avait accepté un échange : la permission de chasser sur leurs côtes contre des fournitures d’armes, de piastres et de nourriture, dont manquaient leurs colonies.
Ces nouvelles conditions, cet élan irrésistible, exigèrent de nous un surcroît de travail. Je ne m’en plaignais pas. Il m’arrivait fréquemment de suppléer Aaron dans la surveillance des opérations d’armement ou de désarmement : entré dans la prestigieuse confrérie des juges-consuls de la Bourse, il nous faisait profiter des informations qu’il tirait de sa nouvelle position.
Je retrouvai avec joie Fabrice de Montvert. Retour de Port-au-Prince, avec à son bras une élégante métisse au teint à peine coloré, il venait négocier la vente d’un immeuble situé entre la Grosse-Cloche et l’église Sainte-Colombe, avec l’intention d’éponger les dettes de sa famille et, peut-être, de s’établir à Bordeaux.
Je lui demandai des nouvelles d’Henri Pierson. Il s’ennuyait, me dit-il, et, peu à peu, incapable de s’intéresser à la production de son domaine, sombrait dans l’ivrognerie et la débauche ; quant à sa sœur, Fanny, elle faisait les quatre cents coups et même, disait-on, couchait avec des nègres !
Fabrice s’installa dans le meilleur hôtel de la ville, partit visiter quelques anciennes connaissances établies dans la viticulture, puis je ne le revis plus.
Au cours de leur bref séjour à Bordeaux, je les avais invités dans mon logis. Malgré le soin que j’avais pris à les bien traiter, ils m’avaient fait grise mine, comme si mon lieu de vie n’était pas digne de leur présence.
Quoi que Fabrice et son épouse pussent en penser, je me plaisais dans cet appartement que Blanche m’avait aidé à aménager avec le goût qui lui était propre.
Une locataire du rez-de-chaussée, brodeuse de son état, Estelle, qui vivait avec ses parents, avait accepté de s’occuper de mon ménage. Quant à mes repas, je les prenais le plus souvent, à midi, dans une auberge, avec des gens de mer de retour ou en partance. Le soir, je n’avais qu’à mettre les pieds sous la table.
Je ne pouvais que me louer du choix que j’avais fait de ma gouvernante. Estelle était l’amabilité, le dévouement et la fraîcheur mêmes. Elle avait de peu passé vingt ans, mon âge à quelques mois près. Quand je lui proposai un consensus visant à ajouter à sa tâche quotidienne un service plus intime, elle n’émit aucune objection. J’augmentai ses gages sans lui donner l’impression d’être une catin.
De tout le temps que dura ce que je n’ose appeler notre liaison, je n’eus pas à me plaindre de ses services, diurnes et nocturnes. Cet accommodement m’évitait la fréquentation coûteuse du Panier-Fleuri ou les risques que je courais avec les prostituées des Piliers de Tutelle. Les parents de ma maîtresse n’étaient pas aveugles au point d’ignorer ce manège, mais ils n’en soufflaient mot. Peut-être, comme d’autres parents l’eussent fait, nourrissaient-ils l’espoir de voir ces relations se concrétiser par un mariage.
C’est vers une revenante que se dirigeait mon destin.
J’étais surpris, mais sans m’en inquiéter, de n’avoir plus de nouvelles de Cécile dans les lettres de son cousin Joseph Maurin.
Un soir, alors que je quittais mon cabinet, je m’arrêtai sur le seuil et fronçai les sourcils. Une demoiselle appuyée à son ombrelle, vêtue et chapeautée à la dernière mode de Paris, semblait m’attendre ;c’était elle.
— Pardonnez ma réserve, lui dis-je. J’étais loin de m’attendre…
— … à cette surprise ? Allons, ne faites pas cette tête, mon ami. Si ma présence vous indispose, je puis vous l’éviter…
Je lui répondis en l’embrassant et lui demandai ce qu’était devenu son mentor, monsieur de Kergadiou.
— Mon parrain est resté à l’hôtel. Il souffre un peu de notre long voyage en diligence. Le pauvre homme… Il a été à rude épreuve au cours de nos vacances à Paris. Je lui en ai fait voir de toutes les couleurs. Quant à ces voyages, ils ne sont plus de son âge. Vous, en revanche…
Elle avait embelli, à croire que l’air de Paris pouvait accomplir ce genre de miracle. Il semblait que son visage, naguère un peu lourd et sévère, eût été remodelé, de même que sa silhouette, qui me parut plus svelte.
Je m’interrogeai : qu’allions-nous faire ? Allais-je me contenter de la reconduire à son hôtel ou l’inviter au restaurant ? Je décidai de la convier au Chapeau-Rouge, où son parrain avait retenu leurs chambres. Lorsque je lui eus présenté mes hommages, il s’excusa, avec ou non une arrière-pensée, de ne pouvoir nous tenir compagnie : il se contenterait d’un bouillon, qu’il se ferait servir dans sa chambre.
Au cours du souper, Cécile et moi avons fait mine d’oublier nos griefs pour retrouver l’ambiance d’amitié qui avait survécu à notre longue séparation. J’observai chez elle une lassitude due sans doute au voyage qu’elle venait d’entreprendre. Lorsque je lui en fis la remarque, elle protesta et chercha ma main sur la nappe.
— François, me dit-elle, j’ai une grave confidence à vous faire. Je crois que je suis amoureuse. Ne souriez pas. C’est très, très sérieux.
Je me figeai en me disant qu’elle se disposait à faire resurgir une passion avortée. Elle me détrompa en me révélant qu’elle avait rencontré à Paris le fils de madame de Puyvert, sœur de son parrain : Félicien. Elle n’ignorait pas, en quittant Nantes, que ce garçon existait mais ne pouvait soupçonner qu’il pourrait être tenté de la séduire. Je ne tardai pas à comprendre que ce séjour à Paris était une manœuvre du marquis et de sa sœur, en vue de provoquer cette rencontre. Cécile était une riche héritière et Félicien n’était pas dans le besoin. La fortune attire la fortune.
— Félicien, ajouta Cécile, est d’un an mon cadet. Il est beau, élégant, généreux et féru de musique, il donne des leçons de violon dans de bonnes familles et va composer un opéra. Il a une voix ravissante de ténorino, et…
Excédé, j’interrompis cette logorrhée qui semblait, par comparaison, destinée à me faire prendre conscience de mes insuffisances.
— Cessez de me comparer à ce beau Léandre ! m’écriai-je. Vous avez trouvé une perle ? Gardez-la et grand bien vous fasse !
— Cet imbroglio, François, répliqua-t-elle d’une voix ferme, est de votre faute. Vous m’avez humiliée par votre indifférence, comme si je n’étais pas digne de vous !
— Je ne vois pas là d’imbroglio ! Vous m’avez fait sentir que vous aviez quelque sentiment pour moi. J’ai tenté de vous faire comprendre que je ne pouvais y répondre. Cette affaire est de la plus grande simplicité.
— Alors, pourquoi cette réaction brutale quand je vous parle de Félicien ? Seriez-vous jaloux ?
— Si votre intention était de me mettre au supplice, c’est manqué. Je me suis rebellé contre votre insistance à vouloir me comparer à lui, que j’ai trouvée, pardonnez-moi, indécente.
Les gens, autour de nous, dressaient l’oreille, croyant à une querelle d’amoureux. C’en était une, mais unilatérale. Je n’avais pas été long à comprendre que Cécile, qui n’avait rien à faire à Bordeaux, n’était venue que pour provoquer de ma part un retour de flamme, là où il n’y avait que cendres.
J’écrasai mon cigare, appelai le maître d’hôtel pour régler la note, me levai et m’inclinai. Je n’entendis qu’un mot, alors que j’avais le dos tourné :
— Goujat !
Il était tard, me dis-je, et Estelle devait m’attendre. Je ne me trompais pas.
Je la trouvai assise à table, devant nos couverts et la chandelle. Elle me reprocha timidement de ne pas l’avoir prévenue de mon retard. Je la pris dans mes bras avec une telle fougue qu’elle éclata de rire. Je lui glissai à l’oreille :
— Ma chérie, il faut m’excuser : j’avais rendez-vous au restaurant avec une jolie demoiselle et m’y suis attardé.
— Je ne vous crois pas ! me lança-t-elle joyeusement. Vous vous moquez de moi, monsieur François. Ce n’est pas gentil.
Nous avons, cette nuit-là, fait l’amour avec plus d’ardeur et de tendresse que d’ordinaire.
On n’aime jamais autant une femme qu’après l’avoir quittée.
Dans les jours qui suivirent, je fus en proie à un trouble que je ne parvenais pas à maîtriser. Conscient d’avoir agi avec Cécile comme un goujat, j’envisageai de m’en repentir. À plusieurs reprises je passai devant son hôtel avoir l’espoir de l’en voir sortir. Mon imagination n’avait nul besoin de me la représenter plus séduisante qu’elle ne l’avait été à Nantes : elle l’était, vraiment, et j’en avais été frappé, en me gardant de lui en faire compliment. J’étais tout disposé à lui présenter des excuses qui eussent tout remis en question et nous eussent fait sortir de l’imbroglio dont elle avait parlé.
Je me hasardai à demander au gardien de m’annoncer. Il m’apprit que Cécile et monsieur de Kergadiou avaient quitté l’hôtel la veille. Avait-elle laissé un message ? Il n’y en avait pas. Avaient-ils gardé leur chambre dans l’intention d’y revenir ? Non.
À l’idée que ce départ signifiait une rupture définitive dans nos rapports, je n’en dormais plus. Je relus les rares lettres que j’avais d’elle, et notamment celle où elle m’avait fait l’aveu de son amour. L’idée de l’avoir perdue à jamais par ma seule faute m’obsédait et me faisait perdre la tête.
Aaron, en constatant mes négligences, mes erreurs, mes absences fréquentes et injustifiées, n’avait pas tardé à se rendre compte que je ne m’appartenais plus et m’en fit la remarque sans acrimonie. Quand je me fus ouvert à lui des raisons de ma détresse, il rit et me dit :
— J’ai connu la même aventure, il y a deux ans, avec une comédienne, tout comme mon père, et me suis trouvé dans la même situation que toi lorsqu’elle m’a quitté pour retourner à Paris. J’ai failli tout abandonner pour la suivre. Je n’ai surmonté ma peine qu’en me tuant au travail. C’est le seul remède à ce genre de maladie, crois-moi.
— Le travail ? J’en doute. Je le fais mal et n’en ai plus le goût. Le seul remède qui puisse me convenir… c’est…
— Quoi donc, mon ami ?
— Partir, le plus loin possible.
Je lui parlai du projet que nous avions mûri, Joseph et moi, de participer ensemble à une expédition de traite, et de l’impossibilité où nous étions de concrétiser ce désir, du fait de ma discorde avec sa cousine.
— C’est une bonne idée, me dit-il, mais il n’est pas nécessaire d’attendre la décision des Maurin. Je te sais fort capable d’embarquer pour une autre mission que celle qui consiste à aller faire ton marché en Amérique, avec ou sans ton ami Joseph. La logique voudrait d’ailleurs que tu voyages pour nous. Je vais donc en parler à mon père et t’informerai de sa décision.
Il ajouta :
— J’espère que tu n’auras pas à le regretter. Je te rappelle qu’une campagne de traite en Afrique n’a rien de comparable avec une traversée en droiture vers Saint-Domingue ou la Martinique. J’en connais qui ne sont jamais revenus, et d’autres qui ne s’en sont jamais remis : les fièvres et les fatigues dues au climat, les tractations dangereuses avec les courtiers véreux et les chefs de tribu, la promiscuité avec les nègres sur le bateau…
— Je m’y suis préparé, même avant de rencontrer Joseph. Confie-moi la mission la plus lointaine et la plus dangereuse, je n’y répugnerai pas et tu n’auras pas à te plaindre de moi.
Il me confia son intention de me faire naviguer sur un vaisseau de bon tonnage, fiable, et sous les ordres d’un capitaine éprouvé. Cela risquait de demander du temps.
— En attendant, me dit-il, nous allons t’envoyer à La Rochelle et à Bayonne. Nous avons des affaires à régler avec certains armateurs qui ont une fâcheuse tendance à marcher sur nos brisées. Ça te changera les idées et t’apprendra à négocier avec de fines mouches…
Un mois après le départ de Cécile, je quittai Bordeaux pour La Rochelle avec une double intention : l’oublier au plus vite, avec le moins de dommage possible, et faire mes preuves.
Je restai un mois dans cette ville où les armateurs n’aspiraient qu’à se hisser au premier rang pour la traite, un peu par gloriole et beaucoup par intérêt. Je n’eus guère de difficulté à négocier des compromis pour les territoires de chasse aux nègres et quelques dettes à régler.
Je partis de La Rochelle pour Bayonne à bord d’un caboteur qui lambinait le long des immenses plages désertes, si bien que la traversée dura une semaine.
Une ville étrange, Bayonne…
On y croisait des navigateurs de diverses nations d’Europe, ce qui faisait une Babel du moindre cabaret, où l’on parlait, outre le français, les dialectes gascons, le basque, l’espagnol, le portugais… On n’y faisait guère de traite mais beaucoup de commerce, notamment avec l’Espagne et le Portugal. Les négociations furent plus âpres qu’à La Rochelle, ces gens ayant le verbe haut et l’insolence spontanée. Je fus sur le point de me colleter avec un armateur, Cabarrus, qui prétendait ne pas se « laisser tondre par des Juifs » !
Je me retrouvai à Bordeaux environ trois mois après mon départ.
Monsieur Cohen me félicita de mon rapport et m’accorda une généreuse gratification.
J’allais éprouver une amère déception : Estelle m’annonça son intention de quitter mon service pour épouser un parent vigneron dans le Libournais. Une deuxième nouvelle me fut plus sensible encore : Aaron m’annonça que je ne pourrais quitter la France avant six mois.
— Tu ne regretteras pas ce contretemps, me dit-il. Nous avons tenu à te réserver un commandement sur l’un de nos meilleurs vaisseaux : la Vigilante, bientôt de retour des Antilles. Son capitaine, Antoine Laborde, ne nous a donné à ce jour que des motifs de satisfaction. En attendant, mon petit François, au travail. Tu ne vas pas en manquer…
Il oublia de me demander où j’en étais de mes peines de cœur. Elles s’étaient envolées au vent du large, dans le lit des prostituées, et il n’en restait que cendres et gravats…
La même ambiance sépulcrale régnait dans ma famille, où je me rendais deux ou trois fois par semaine.
Toujours souffrante d’on ne savait quoi, elle la première, ma mère passait une grande partie de ses journées à lire le Journal de Guyenne, les Petites Affiches générales et les gazettes parisiennes que mon père lui rapportait de chez les Cohen. Elle avait peu à peu perdu l’appétit et ne se nourrissait que de potages, de bouillies et de lait.
Mon père, à l’inverse, avait gardé son solide appétit, mangeait gras et buvait sec, ce qui avait fait bourgeonner des signes d’obésité. Il dissimulait une calvitie précoce sous une vieille perruque de crin qu’il ne poudrait jamais et qui laissait dépasser deux mèches grises. Suzanne me confia qu’il découchait plusieurs soirs de la semaine pour se rendre chez une femme dont elle ne put me révéler l’identité. Il commençait à souffrir du mal qui m’accable, au moment où j’écris ce récit, dans ma résidence du Médoc : le tophus pour les savants, la goutte pour le commun des mortels.
Privé d’énergie, il se livrait à sa tâche avec une indolence qui n’avait pas échappé à nos maîtres. Je redoutais qu’ils n’en vinssent à lui signifier son congé. S’ils ne le firent pas, ce fut en raison de ses longs et loyaux services.
Devenue une demoiselle, Blanche suscitait des convoitises dans les salons où elle donnait ses récitals de pianoforte. Au cours des séjours de quelques mois qu’il faisait chaque année dans son gouvernement de Guyenne et de Gascogne, monsieur de Richelieu, ayant assisté à l’un de ses concerts chez le président de la Cour des aides, la complimenta pour son talent et son charme. Il lui dit, après lui avoir baisé la main :
— Mademoiselle Dumoulin, je suis sûr que vous feriez merveille à Paris. Je puis faciliter votre entrée à l’École royale de musique, où j’ai des relations. En attendant, me feriez-vous l’honneur et le plaisir de donner un récital en mon hôtel ?
À la date qu’il lui fixa, elle se rendit chez le gouverneur, s’y trouva dans la meilleure société et reçut des ovations pour son récital consacré à Charpentier et à Rameau, des maîtres choisis, me dit-elle, « pour faire un peu Versailles »…
Monsieur de Richelieu avait prévu, pour donner suite à cette heure artistique, un « petit souper entre amis » auquel assistaient des dames et des filles. Blanche n’allait pas tarder à regretter d’avoir accepté cette invitation.
— J’ai compris, me dit-elle, que ma présence avait un autre but que de faire étalage de mon talent. Après une heure de bavardages, ce souper a pris l’allure d’une bacchanale. Lorsque monsieur le gouverneur a tenté de me prendre sur ses genoux pour me faire boire du champagne dans sa coupe, holà ! je l’ai vertement rembarré. Tu me connais, mon Françou. Quand il s’est mis à fourrager dans ma lingerie intime avec ses jolies mains baguées de diamants et de saphirs, je lui ai jeté le contenu de la coupe à la face, au risque de faire couler son fard. Il a apprécié mon récital mais beaucoup moins ce geste humiliant. Il a grimacé puis a choisi de faire bonne figure.
— Tu as fait ça, ma chérie ? Il ne te pardonnera pas cette humiliation. Comment a-t-il réagi, par la suite ?
— Quand je lui ai dit que je souhaitais me retirer, il m’a fait reconduire par un laquais. Je crains de ne plus pouvoir compter sur sa protection, mais je m’en fiche. Tu me vois déflorée par cette vieille poupée ?
Elle passa du coq à l’âne en me demandant où j’en étais avec Cécile. Je lui confiai qu’elle n’était plus pour moi qu’un souvenir, qu’après avoir souffert de cette rupture j’avais fini par l’oublier.
— À la bonne heure ! s’exclama-t-elle. Cette greluche n’était pas faite pour toi. Elle est laide, si j’en juge par le portrait que tu m’as fait d’elle. De plus, je craignais que tu ne quittes Bordeaux pour la suivre à Nantes…
Je lui demandai des nouvelles de mon frère, que je n’avais pas revu depuis des semaines.
— Germain ? me dit-elle. Nous ne le reverrons pas de longtemps. Il est parti pour Paris, avec ses œuvres dans son bagage. Il donne de ses nouvelles chaque semaine, mais pour réclamer des sous. Je crains que ça ne finisse mal et qu’il ne nous revienne d’ici peu avec ses illusions…
Je lui demandai où elle en était de sa vie sentimentale.
— Peuh… J’effeuille la marguerite en préservant ma vertu.
— En vue d’un mariage ?
— Me marier, moi ? Oh ! là là ! Je fais partie, comme toi, mon Françou, de ces gens qui refusent l’esclavage du mariage. Ou alors…
— Ou alors ?
— Il faudrait qu’un prince charmant s’arrête devant ma porte et m’invite à monter dans son carrosse à dix chevaux… Mais je ne crois plus aux contes de fées. Pour moi, seuls importent la musique et le piano…
Peu de temps avant mon embarquement sur la Vigilante, Blanche avait reçu un message tardif de monsieur de Richelieu. Il la conjurait de lui pardonner son comportement et la conviait à le rejoindre à Paris. Il se chargeait des dépenses du voyage et de l’hébergement. Il avait parlé d’elle à ses relations de l’École royale de musique. On l’attendait pour assumer un poste de professeur de piano et donner des concerts. Monsieur de Richelieu n’était pas le prince charmant, mais il présentait d’autres avantages dont elle entendait bien profiter…
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