La Porte du non-retour

Michel Peyramaure · Chapitre 11 sur 25

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La Porte du non-retour

3 L’île des Sorciers

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L’île des Sorciers

 

Nous étions installés à Bissau depuis trois mois, avec des fortunes diverses en matière de traite, lorsque éclatèrent les premiers cas de cette fièvre qu’on appelle la malaria. J’allais en être une des premières victimes.

Notre chirurgien, Benoît Coste, mal préparé à combattre cette maladie, y perdait son latin. Il s’était, dans ses débuts, intéressé aux fièvres qui sévissent en France dans certaines contrées marécageuses comme les Dombes, le Périgord ou la Vendée. Celles des tropiques étaient autrement virulentes, et il manquait des moyens pour les combattre.

J’observai en moi avec terreur les premiers symptômes : malaise général, céphalées et vertiges, suivis par des embarras gastriques et des diarrhées qui, en quelques jours, allaient faire de moi une loque humaine.

Duarte nous envoya un sorcier réputé guérir ce mal. Cet être puant, laid comme un vieux singe et constellé de gris-gris, se livra sur nous à des gesticulations en marmonnant des propos cabalistiques. Il nous fit boire une mixture verdâtre et fétide et nous saupoudra d’une sorte de farine qui n’eut pour résultat que de nous faire éternuer.

Je restai tout le temps de ma maladie dans l’infirmerie de la Vigilante, en compagnie de quelques officiers, novices et matelots dans le même état que moi, ou pire. Lorsque Coste constatait la mort d’un de ses patients et qu’il le faisait évacuer pour le jeter aux requins, je me disais que mon heure n’allait pas tarder à sonner et qu’elle serait une délivrance. Je l’attendais en proie à une étrange apathie, comme si j’étais déjà débarrassé de cette loque qu’était mon corps.

Coste, n’ayant à sa disposition aucun remède, avait déclaré forfait.

— Des remèdes, disait-il, je n’en connais qu’un seul qui soit efficace, le quinquina, mais on n’en trouve qu’en Amérique ou dans quelques officines d’Europe.

Il faisait, dans notre entrepont, une chaleur telle qu’il me semblait m’y dissoudre comme dans un bain d’acide. Je perdais mes matières sans en avoir conscience, ce qui ajoutait à la puanteur ambiante. Le soir venu, je suppliais Coste de me faire monter sur le pont pour une illusion de fraîcheur, mais il s’y refusait, au prétexte qu’un changement de température pourrait m’être néfaste et que j’étais contagieux.

Un jour, je m’éveillai d’une sorte de sieste en éprouvant contre mes reins une chatouille déplaisante qui me fit croire à la présence d’une araignée. Je poussai un cri et appelai le chirurgien. Il se moqua de ma peur. Il s’agissait, me dit-il, d’une amulette que le sorcier, revenu visiter ses patients alors que je dormais, avait glissée dans mon hamac.

La nuit suivante, je fus pris d’une diarrhée si violente que je crus ma dernière heure venue et perdis conscience. Je fus surpris, le lendemain, en constatant que j’étais encore en vie.

— Cette évacuation, me dit Coste, vous a peut-être sauvé la vie en vous débarrassant d’un seul coup des matières pestilentielles qui encombraient vos entrailles…

Il consentit à me faire hisser sur le pont, à l’ombre de la dunette, et me fit boire du café. L’idée que j’avais peut-être échappé à la mort et au dépeçage par les crocodiles m’inonda d’un étrange bien-être. Coste m’ausculta et me répéta que j’avais eu beaucoup de chance, ce que je ne pouvais contester, persuadé que cette guérison tenait du miracle. Je flottais dans les limbes, bercé par la houle, le visage et le corps caressés par le vent qui m’apportait du large une odeur qui me changeait de celle de l’infirmerie.

Je demandai à Coste le montant de nos pertes. Nous avions à regretter la mort d’un officier, d’un pilotin, de deux novices et de quatre matelots. Quant à nos nègres, ils avaient traversé cette épidémie sans en souffrir, étant, me dit Coste, « immunisés contre la malaria ».

Lorsqu’on les fit monter sur le pont, les femelles à bâbord et les mâles à tribord, je pris plaisir à les voir se promener et danser en m’adressant des regards ironiques.

Coste convenait que ma guérison n’avait rien de miraculeux mais était due surtout à ma jeunesse et à ma forte constitution. Il me fit servir des bouillons de fèves et des bols de riz avant de m’autoriser la viande et le poisson. Il me fallut attendre une semaine avant que je puisse me lever et me rendre utile.

Mon premier souci fut de me mettre au service des paludéens encore soignés à l’infirmerie. Je passai des jours à leur faire boire les tisanes conseillées par Duarte, à nettoyer le jour leurs linges souillés et à faire office de garde-malade durant la nuit.

 

Je constatai, en sortant de ma longue prostration, que le capitaine avait mis le cap sur l’île des Sorciers, plus salubre, au dire de Duarte, que la rade de Bissau. Nous trouvâmes de l’agrément à cette nouvelle position, à la pointe de l’île tournée vers l’océan. En revanche, les opérations de traite nous furent interdites, tout se déroulant dans le port que nous venions de quitter. Il y avait bien quelques tribus, mais elles étaient, à ce que je crus comprendre, sous la protection du despote.

Le temps ne nous étant pas compté, nous passâmes les premiers jours à construire sur la côte des cases à l’abri du soleil pour les derniers de nos paludéens. Les indigènes du voisinage ne nous laissaient manquer de rien en matière de nourriture et nous proposèrent même des femmes, pour la plupart des négrittes à peine nubiles qui firent la joie des hommes d’équipage.

Les provisions apportées de Bordeaux, farine et biscuits notamment, diminuaient sans autre recours que les galettes de mil et de sorgho que des femmes noires troquaient contre de la pacotille. Nos maigres rations de biscuits, pratiquement inconsommables, étaient truffées de ces vers qu’on appelle « cossons » ou « moutons » et qui nageaient sur notre soupe. Par chance, on nous fournissait notre content de viande fraîche, de poissons, de fruits et de légumes, les habitants de cette île étant moins paresseux que ceux de Bissau.

Sur les conseils de Duarte, nous renonçâmes à pénétrer trop loin dans l’intérieur. Hormis quelques espaces cultivés autour des villages, ce n’étaient que forêts insondables et mangroves de palétuviers fourmillantes de reptiles, certains de taille monstrueuse. Il nous arrivait d’en trouver sur notre chemin ou suspendus aux arbres, et de les abattre. Certains de nos matelots les faisaient rôtir sur la braise et s’en régalaient. Je leur trouvais quant à moi un goût répugnant. Je songeais au frère Toussaint et à la terreur que lui inspiraient les reptiles…

En revanche, je me régalais des oiseaux qui peuplaient les arbres autour de notre camp. Nous les faisions rôtir à la broche, arrosés de tafia.

 

En l’absence du trafic négrier qui justifiait notre présence en Guinée, nous jouissions de cette villégiature agréable et sans risques, à l’abri des coups de vent, des courants que les crues rendaient dangereux, d’une chaleur excessive et de la promiscuité avec la faune des négriers et aventuriers de tous ordres et de tous calibres qui hantaient Bissau.

En revanche, la Vigilante ne semblait guère apprécier ce farniente. Monsieur Tabuteau n’avait pas tardé à constater que la carène présentait un aspect inquiétant. Elle était couverte par endroits de mollusques, et des vers l’avaient taraudée. Quant aux œuvres mortes, le soleil, depuis notre arrivée sur les côtes de Guinée, les avait torréfiées au point qu’elles risquaient de se fendre. Il aurait fallu du goudron et de la peinture, mais ce n’était pas ici, ni à Bissau, que nous aurions pu en trouver. Tel était le résultat d’une longue immobilisation dans les eaux chaudes et pourries des tropiques.

 

Quelques jours avant notre retour à Bissau, un incident coûta la vie à deux de nos captives.

Alors que les matelots armés du fouet les obligeaient à gesticuler sur le pont pour leur exercice quotidien, elles enjambèrent la rambarde et sautèrent dans le fleuve. Je donnai du sifflet pour qu’on tentât de les repêcher en mettant une chaloupe à la mer, mais il était trop tard. À peine avaient-elles fait quelques brasses, elles furent attaquées par des requins. Horrifié et impuissant, j’assistai de la dunette à leur dépeçage. Elles se débattirent avec des hurlements et disparurent dans un tumulte d’eau brassée, ne laissant surnager que des membres arrachés et des nappes de sang qui s’élargissaient.

Nous dûmes mater avec les fouets et les fusils quelques nègres qui s’agitaient, menaçant de se jeter à leur tour par-dessus bord. Nous les obligeâmes, non sans peine, à réintégrer l’entrepont en les arrosant, comme chaque matin, d’eau de mer, afin de les soulager de la fournaise intérieure.

La même mésaventure faillit m’advenir dès le lendemain.

J’étais occupé à surveiller le nettoyage des listons, cette frise de bois qui court de la poupe à la proue, quand l’idée me vint d’examiner de plus près les dégâts faits à la coque par les mollusques. La corde qui me soutenait s’étant rompue sous mon poids, je fis un plongeon, touchai le fond et parvins à remonter à la surface et à m’accrocher à la sauvegarde du gouvernail pour me maintenir hors de l’eau. En voyant les ailerons des requins griffer la surface du fleuve, je crus ma dernière heure venue. On me lança à temps une corde à laquelle je m’arrimai tant bien que mal, et je me retrouvai sur le pont plus mort que vif.

 

Je ne voyais pas sans inquiétude tomber la nuit. À peine le soleil avait-il plongé comme une grosse orange dans la mer que le calvaire débutait dans ma case.

On aurait pu compter, dans cette île des Sorciers, autant sinon davantage de moustiques qu’à Bissau, où ils avaient beaucoup plus de chair humaine à vampiriser, et ils étaient, semblait-il, plus agressifs. Privé de ma moustiquaire, volée, je suppose, par un matelot à la peau plus sensible que la mienne, j’étais livré à leurs assauts, sans autre recours que d’enfumer mon logis. C’était payer bien cher mon renoncement à l’atmosphère pestilentielle du bord. J’avais pris la précaution de me pourvoir de verdures fraîches qui donnaient beaucoup de fumée mais me faisaient suffoquer à m’en arracher la gorge.

Lorsque, le matin, je consultais mon miroir de poche, j’avais peine à me reconnaître. Je m’étais laissé pousser un joli flocon de barbe. Je la taillais et l’épouillais soigneusement, de même que ma tignasse, que je confiais à des négresses de la chiourme. J’étais maigre à faire peur. Ma peau s’était couverte de dartres et de piqûres de moustiques, et un début d’ophtalmie m’avait rongé les paupières. J’avais, avec ma chemise et ma culotte sales, mon chapeau de paille effrangé, l’aspect de ces bagnards qu’on envoyait en Guyane défricher la forêt…

Le pire était que nous ne voyions pas la fin de notre calvaire. Après plusieurs mois de traite, nous n’avions pas, et de loin, rassemblé la cargaison prévue. L’absence de nouvelles ajoutait à nos épreuves. Les vaisseaux de traite venant d’Europe restaient peu de temps en rade de Bissau, chassés par le mauvais temps de l’hivernage ou la raréfaction des esclaves.

Le capitaine Le Droumaguet, commandant pour les Grou un brick venu de Nantes, ne put nous donner les nouvelles d’Europe et de France dont nous étions sevrés, car il naviguait depuis des mois, avec une longue escale sur la Côte de l’Or. Autant se fier aux corbeaux pour faire la poste, mais il n’y en avait pas…

La robuste constitution du capitaine Laborde, et peut-être ses ingestions massives de tafia, l’avait mis, à ce qu’il disait, hors d’atteinte de la malaria. Incapable de résister aux tentations charnelles, il satisfaisait sa lubricité en puisant chaque soir dans l’entrepont une captive dont il jouissait comme un satrape dans son harem. Monsieur Tabuteau m’apprit que c’était à la suite de ce traitement que deux de nos négresses avaient sauté par-dessus bord.

J’aurais mauvais esprit à lui reprocher ce dévergondage, alors que je ne m’en privais pas à l’occasion, et nous n’étions pas les seuls.

Un soir, à la fin d’un repas dans sa cabine, monsieur Laborde envoya chercher la négresse qu’il avait retenue au cours de sa tournée, mais il se révéla ivre au point de voir sa virilité défaillir. Il me la confia et m’ordonna de la posséder sur-le-champ et sous ses yeux, afin de trouver un stimulant dans ce spectacle.

Malgré ses charmes, je fus incapable d’arraisonner cette captive pavillon haut. Allongé sur la couchette du capitaine, je me lançai à l’abordage mais sans résultat sinon sans conviction, humilié par le rire de ma partenaire improvisée. Monsieur Laborde m’encourageait avec des claques sur les fesses et des propos salaces, sans pouvoir rien tirer de moi qui pût satisfaire sa curiosité dépravée.

 

Il était temps, après notre hibernation dans l’île des Sorciers, de reprendre sérieusement nos opérations de traite, unique justification de notre présence dans cet enfer.

Après avoir essuyé des orages et des pluies diluviennes, nous avons regagné notre premier mouillage dans la rade de Bissau. J’y ai retrouvé avec un plaisir mitigé l’ambiance interlope, l’animation et le vacarme du port, qui nous changeaient du lourd silence des solitudes que nous venions de déserter.

À ma première descente, j’eus l’impression de mettre pied à terre sur un nouveau continent. Il faisait la même chaleur d’étuve mais on était moins assaillis par les moustiques. Nous nous sommes attablés, monsieur Tabuteau et moi, à la première taverne venue pour nous gaver de pâtisseries et de jus d’orange ou de mangue. Sur la petite place ouverte en face de nous, des nègres effectuaient des tours de magie et charmaient des serpents en jouant de la flûte à bec.

Quelques heures plus tard, Duarte nous révéla la mort du roi des Papels, un événement qui ne nous toucha guère. Sa Majesté avait été mordue durant son sommeil par un serpent venimeux introduit dans sa couche par ses ennemis. On avait, sans résultat, ouvert le ventre d’un poulet vivant pour l’appliquer sur la morsure, et fait appel aux sorciers de la cour. Ce complot de palais, si l’on peut dire, allait donner lieu à une guérilla fratricide faite d’assassinats, d’attentats, de rapts, dont toute la population fut témoin sans paraître s’en émouvoir.

Un soir, monsieur Laborde, émergeant de sa léthargie après avoir dévoré à lui seul un homard et deux pigeons, jeta sa serviette graisseuse sur la table, se leva et s’écria, d’une voix qui fit frémir nos verres :

— Il nous faut des nègres, nom de Dieu ! Alors, bande de chenapans et de fainéants, va falloir bouger vos fesses ! Je veux que dans moins d’un mois nous ayons foutu le camp de ce merdier et que nous soyons en route pour Saint-Domingue avec deux cents de ces foutus macaques dans l’entrepont ! Je ne plaisante pas !

Nous étions depuis trois mois en rade de Bissau et nous n’avions sur la Vigilante qu’une centaine de captifs…

 

Nous avons pris en compte les menaces de monsieur Laborde, mais elles ne furent guère suivies d’effets.

— S’il suffisait, me dit monsieur Tabuteau, de frapper le sol comme César pour en faire sortir non des légions mais des cargaisons de nègres, nous serions repartis depuis longtemps… Où veut-il que nous les trouvions ? Compte-t-il entreprendre une expédition pour aller en rafler dans les villages, comme les conquistadors du Mexique et du Pérou ? Il y faudrait une année et une armée !

Monsieur Laborde convoqua Duarte à bord de la Vigilante pour convenir avec lui d’une stratégie, mais il avait disparu. Le mulâtre qui lui servait de factotum nous informa que ce déserteur avait jugé prudent de prendre la fuite pour échapper à un navire de Lisbonne, armé en guerre, qui venait d’accoster.

En son absence, nous étions à la merci de quelques roitelets de l’intérieur qui envoyaient à Bissau des caravanes d’une dizaine de nègres menés à coups de trique par un marchand, le mambouillou. Reliés entre eux par une longue perche, la mayumba,que l’on sciait à leur arrivée, ils étaient épuisés après une marche de plusieurs jours. Malingres et malades, c’étaient pour la plupart des produits de mauvaise qualité, un rebut dont nous refusions de nous encombrer.

Monsieur Laborde ne décolérait pas et prenait le ciel à témoin de notre malchance. Lequel répondait par un flux de soufre ardent qui faisait de chaque journée un enfer.

Il décida d’affréter quelques pirogues pour aller prospecter les territoires en amont du fleuve Géba. Je fus, avec monsieur Tabuteau, chargé de cette expédition hasardeuse et pleine de risques, qui se composait d’une dizaine de matelots et d’autant de nègres loués à un courtier.

Nous étions bien pourvus en armes, mais cela ne me rassurait qu’à demi, la poudre, gâtée par l’humidité, refusant parfois de s’enflammer. Notre équipage, à commencer par les indigènes, n’était pas plus rassuré que nous. L’un d’eux nous avait prévenus que nous risquions de faire de mauvaises rencontres, les rives du Géba étant peuplées de nègres qui n’appréciaient guère ces incursions sur leur territoire.

L’embarcation de tête, une barque munie d’une voile et de deux pierriers, avait à bord, en plus de moi et de monsieur Tabuteau, trois matelots et quelques rameurs, destinés à pallier le manque de vent.

À la suggestion d’un de nos nègres, nous nous étions engagés sur un petit affluent du Géba et naviguions sous des voûtes de palétuviers géants. Après deux jours d’errance, une surprise nous attendait.

Notre barque s’étant engravée sur un banc de vase, nos nègres se mirent à l’eau pour nous tirer de ce piège naturel. Un autre piège apparut. Sortant d’un bras mort, deux grandes pirogues venaient de surgir, chacune chargée d’une vingtaine de nègres entièrement nus, qui se mirent à gesticuler et à hurler en nous menaçant de leurs lances et de leurs sagaies.

Monsieur Tabuteau ordonna à nos rameurs de remonter dans la barque et à moi et aux matelots de charger nos fusils, pistolets et pierriers. Afin de ne pas manquer nos cibles, au cas où nous serions attaqués, il nous demanda d’attendre que les deux pirogues se fussent rapprochées, et à l’un des nègres de notre barque de manifester nos bonnes intentions aux agresseurs, ce qui, dans le tumulte qui avait éclaté, n’eut aucun résultat.

Lorsque des sagaies commencèrent à voler vers nous, l’une d’elles blessant un de nos rameurs, notre première salve coupa net l’élan de la première pirogue, sans interrompre clameurs et menaces. Nous vîmes quelques nègres touchés par nos balles basculer dans la rivière.

La deuxième pirogue, doublant la première, s’avançait vers nous à force de pagaies, quand monsieur Tabuteau me confia le soin d’allumer un pierrier. Le projectile, fusant comme un éclair, balaya l’équipage et sema la panique. Ce fut, pour nos agresseurs, le signal de la retraite. Elle était d’autant plus urgente que le reste de notre expédition venait de nous rejoindre et s’apprêtait à ouvrir le feu à son tour.

Nous avons remis sans peine notre barque dans le fil du courant, où se débattaient des blessés et où flottaient des cadavres dont les crocodiles, qui grouillaient sur les berges, allaient faire un festin. Nous n’avions de notre côté qu’une victime : notre rameur, atteint d’une sagaie. Monsieur Tabuteau me confia le soin de le panser.

J’avais, en reprenant notre marche, l’impression d’avoir assisté à une bataille des temps anciens…

Cette expédition se révéla non seulement dangereuse mais infructueuse. Nous avions risqué notre vie et celle de nos hommes pour un profit dérisoire : une poignée de nègres acquis auprès d’un chef de tribu pour deux ou trois lingots de cuivre ou capturés à la suite d’un guet-apens qui nous força à faire de nouveau usage de nos armes.

Monsieur Laborde nous fit grise mine et nous insulta, comme si nous étions responsables des résultats de cette expédition téméraire.

— J’ai décidé que nous allions quitter cette terre maudite d’ici une semaine, conclut-il. Il va nous falloir des vivres en abondance pour le retour. Nous pourrions trouver ce qui nous est nécessaire dans le village, mais les denrées sont à des prix prohibitifs. Lieutenant Dumoulin, vous allez vous charger d’en trouver à meilleur compte dans les villages alentour. Bonne chance !

M’ayant confié le soin de cette collecte, il me laissa choisir mes compagnons de route : trois matelots et un nègre qui nous servirait d’interprète, les produits pour la traite étant chargés sur des bourricots.

Nous partîmes avant le lever du jour pour profiter de la relative fraîcheur laissée par la nuit. Nous passâmes de tribu en tribu sans trop de méfiance, car ces villages d’agriculteurs sont réputés de nature paisible et de commerce facile. On nous accueillait avec des marques sinon de sympathie, du moins d’intérêt, et les négociations s’achevaient par des libations du tafia dont je m’étais bien pourvu.

Mes efforts pour tenter de me procurer quelques esclaves demeurèrent lettre morte, ces gens nous ayant fait comprendre qu’ils avaient besoin de toutes les forces vives de la tribu pour cultiver leurs champs. Nous aurions pu, comme la plupart des négriers, user de la menace pour en obtenir, mais je répugnais à utiliser ces procédés.

Notre campagne nous retint trois jours. Nous mangions à la table, si je puis dire, des chefs et dormions à la belle étoile. J’eus un matin une mauvaise surprise : j’avais passé toute la nuit en compagnie d’une vipère qui s’était glissée sous le sac me servant d’oreiller.

Je revins avec de quoi remplir nos cases de produits frais : des fruits, des fèves, du riz, mais aussi des panières de volailles et un petit troupeau de chèvres et de porcs, qui eurent quelque peine à nous suivre. Monsieur Laborde, ravi de cette expédition, me récompensa d’une fiasque de tafia, que je partageai avec mes compagnons de route.

 

Je retrouvai sans plaisir l’ambiance du bord, les nuits troublées par les plaintes et les cris de nos prisonniers, l’odeur nauséabonde suintant de l’entrepont.

Cette odeur, à laquelle j’avais fini par m’habituer, monsieur Tabuteau m’en parlait avec une expression de répugnance.

— J’ai renoncé depuis longtemps, me dit-il, à faire l’amour avec les négresses. Certaines, même après leur toilette, puent comme harengs en caque et leur suint résiste à tout. J’en ai connu qui avaient une odeur médicamenteuse qui me donnait l’impression de boire une tisane poivrée. Quant à leur haleine…

Je me rebellai contre ce jugement injuste. Les quelques beautés noires que j’avais tenues entre mes bras, dans les îles d’Amérique notamment, échappaient à cette critique sévère. Je ne me souvenais que de chairs riches de senteurs agréables et d’haleines dépourvues de relents fétides. En revanche, celles que monsieur Laborde, après s’en être satisfait, jetait dans mes bras ne sentaient pas la rose ou le jasmin, mais qui aurait pu dire si une femme blanche mise aux fers, mal nourrie et arrosée, pour toute toilette, d’un seau d’eau de mer eût été moins repoussante que ces victimes ?

Monsieur Laborde se montrait quant à lui peu délicat. En dépit de la chaleur suffocante et de la fatigue, c’était, chaque soir ou presque, dans sa cabine, la même saturnale. Cherchant une complicité absolutoire dans la débauche, il nous conviait à l’imiter. Il m’arrivait de céder, mais non sans réticence, avec l’impression de réchauffer des restes et d’ajouter une épreuve supplémentaire au martyre de ses victimes.

 

Notre contingent d’esclaves avait augmenté mais était encore loin d’atteindre le quota que monsieur Laborde s’était vu fixer par l’armateur. Duarte avait mis son exil volontaire à profit pour négocier, dans les îles voisines des Bissagos, l’achat d’esclaves qu’il avait ramenés à Bissau après le départ du navire portugais. Monsieur Laborde en avait acquis une cinquantaine, triés sur le volet. Comme l’entrepont pouvait contenir deux cents esclaves, il y avait encore de la place.

Cet afflux de nègres nous obligea à redoubler de vigilance. Quelques rebelles avaient semé le trouble dès leur arrivée dans la chiourme, certains ayant choisi de se laisser mourir de faim. Il fallut les alimenter de force, faire usage du fouet et menacer de les jeter aux requins pour les contraindre à renoncer à cette forme de rébellion.

Un matin, après la promenade sur le pont et la danse obligatoire, monsieur Laborde les réunit et leur tint un discours traduit par un interprète mulâtre. Ils ne mesuraient pas, leur dit-il, la chance qui leur était offerte d’aller vivre sous des latitudes plus clémentes que l’Afrique, où l’on prendrait soin de leur nourriture et de leur santé, où le grand dieu des Blancs purgerait leur âme de tous leurs péchés, et autres sornettes du même tonneau…

Autant prêcher à des pierres ! Monsieur Laborde ne recueillit que des murmures de réprobation et de colère. Le lendemain, quatre d’entre eux, de superbes pièces d’Inde, se suicidèrent en se jetant à la mer.

Chaque jour, monsieur Laborde en faisait fouetter un devant ses congénères. « Pour l’exemple ! » disait-il.

Au cours d’un repas, il nous parla de ce qui était advenu à un navire anglais, quelques années auparavant, à une centaine de milles des côtes de Guinée.

Ce navire faisait voile pour la Jamaïque avec à son bord deux cents esclaves environ, quand une révolte suscitée par des négresses avait éclaté et entraîné toute la chiourme. Il avait fallu faire usage des armes pour les contenir, mais les révoltés, de par leur nombre et leur volonté d’échapper à l’esclavage, avaient eu l’avantage. Ils avaient fait un massacre de l’équipage, l’avaient jeté par-dessus bord, ne gardant, pour les ramener en Afrique, que le capitaine et trois matelots.

Le voyage de retour avait duré deux mois, au terme desquels, le navire s’étant échoué sur un banc de sable des Bissagos, ils avaient gagné la terre et s’étaient fait héberger par une tribu. Lorsqu’ils avaient, en guise de vengeance ou d’exorcisme, décidé de mettre à mort les Blancs qu’ils détenaient, des femmes compatissantes s’y étaient opposées.

Peu après, au cours d’une expédition de traite, les mutins avaient été repris par des Anglais et de nouveau embarqués pour la Jamaïque.

Ce cas, ajouta monsieur Laborde, n’avait rien d’exceptionnel.

À preuve, ce navire portugais qui s’apprêtait à quitter Bissau avec une cargaison d’une centaine de nègres, en doublant les fers pour répondre à une menace de révolte. Les femmes, qui jouissaient d’une relative liberté à bord, leur ayant procuré des limes, les captifs s’étaient libérés de leurs entraves. Alors que l’équipage était occupé à dîner, ils avaient fait irruption sur le pont où, armés de bûches, de triques, de chicottes, ils avaient massacré les hommes de quart. Le capitaine avait fait hisser le pavillon de détresse pour alerter les vaisseaux voisins, mais, par négligence, ces derniers ne s’étaient pas pressés d’intervenir, si bien que la bataille avait duré environ une heure, faisant de part et d’autre de nombreuses victimes. La plupart des rebelles survivants s’étaient jetés dans l’estuaire plutôt que d’être châtiés et d’être remis aux fers. Ceux qui restaient, une vingtaine en plus des femmes, avaient demandé grâce.

Laborde nous dit, après nous avoir révélé ces événements :

— Nous n’avons pas enregistré, dans notre marine marchande du moins, d’exemple aussi dramatique de mutinerie. Il n’empêche : nous allons devoir faire preuve de vigilance. Messieurs, les fers sont notre seule protection. Je vous laisse le soin d’en passer chaque matin la revue et de me signaler le moindre cas digne de méfiance.

 

Les risques étaient atténués, du fait que le gros de notre contingent, vivant à bord depuis des mois, avait noué avec l’équipage des relations sinon amicales, du moins exemptes de mépris de la part des matelots et d’aigreur de celle des captifs. J’avais même constaté, sans en faire état auprès du capitaine, que des gardiens, en dépit de la consigne, offraient du tabac et du tafia à des captifs, dont certains jouissaient d’un statut particulier, aidant à la manœuvre, lavant le pont ou grimpant dans les vergues pour ravauder de la toile.

L’un d’eux, un colosse d’une puissance herculéenne, se vanta un jour auprès du quartier-maître de pouvoir rompre ses fers sans avoir à les limer. Informé de ce défi, le capitaine le convia à lui en administrer la preuve. Le Noir, bandant ses muscles, brisa ses entraves comme si elles étaient de bois et les jeta avec un regard de mépris aux pieds de monsieur Laborde, qui, assuré de sa bonne conduite, consentit à le laisser à discrétion vaquer à bord.

Une fois libre, le colosse se montra d’humeur docile et prêt à se porter volontaire pour les travaux les plus pénibles. Il chantait comme un aède, dansait nu comme David devant l’Arche sacrée, sous les premières étoiles, devant les matelots, qui le récompensaient avec une ration supplémentaire de nourriture, du tabac et du tafia.

Duarte, qui nous l’avait procuré, nous révéla qu’il s’agissait d’un Mandingue, issu de cette belle race du nord de la Guinée, entre les fleuves Saloum et Gambie. Il était le fils d’un roi qui, à la suite d’un conflit familial, avait décidé de s’en débarrasser en le vendant à un mafouque, lequel l’avait cédé à Duarte. N’ayant pu avoir connaissance de son nom, monsieur Tabuteau proposa de l’appeler Héraklès, un avatar d’Hercule.

 

En vertu de l’adage qui prétend qu’un malheur ne vient jamais seul, un nouveau fléau allait fondre sur nous, alors que nous étions sur le point d’appareiller, ce qui retarda cette opération. Au dire de notre chirurgien, Benoît Coste, l’ophtalmie peut être provoquée par une trop longue exposition au soleil… ou à la neige (!), l’abus du tabac et de l’alcool, le mélange des deux ayant les effets les plus redoutables. On pouvait y voir aussi, selon lui, l’intrusion d’une quelconque vermine dans l’orbite.

Le risque était que la cécité soit la conséquence d’un mauvais traitement de ce mal. Les symptômes se manifestaient par une vision en jaune, un arc-en-ciel permanent ou une taie… La moitié de l’équipage en fut victime, si bien que nous fûmes contraints de retarder notre départ.

Moi-même atteint, j’eus, durant une semaine, l’impression d’être plongé dans une nuit polaire, ma vue sensible seulement à la vague clarté d’étoiles filtrant sous mes paupières gonflées et purulentes. Je progressais à tâtons et finis par renoncer à la moindre promenade, car la taie qui obstruait mon regard, en dissolvant les formes, suscitait de nombreux pièges.

Benoît Coste ne savait où donner de la tête. S’il n’avait que de vagues notions en matière de maladies tropicales, celle-ci le laissait quinaud. Les topiques de sa fabrication qu’il instillait sous nos paupières irritaient ce tissu fragile sans nous apporter d’amélioration.

Lorsque monsieur Laborde, lui-même atteint, se plaignit de ses méthodes inefficaces, ce pauvre homme protesta en ces termes :

— Eh quoi ! On exige de moi des soins qui ne figurent pas dans mon contrat. Mon rôle, je vous le rappelle, consiste principalement à m’assurer de la bonne santé des nègres et de les marquer au fer rouge, ce qui n’est pas une sinécure ! Le reste est hors de mes compétences. Vous attendez des miracles en oubliant que je ne suis pas le bon Dieu !

Il m’avoua qu’il souffrait de voir ces spectres aveugles déambuler sur le pont, aidés par des hommes valides, se prendre la tête à deux mains en maudissant ce pays, ce climat, ce navire et son capitaine.

C’est des nègres que nous vint la guérison.

Un de leurs gardiens les surprit à faire un usage singulier des citrons qu’ils avaient réclamés. Ils les faisaient couper par un gardien et les pressaient pour faire tomber quelques gouttes sous leurs paupières, avant de les passer à leurs voisins. Ce remède empirique ayant démontré son efficacité, Benoît Coste le fit adopter par ses patients. En quelques jours de ce traitement des plus simples, nous avions retrouvé la vue.

Monsieur Laborde remercia ses nègres d’une distribution de tafia et d’une double ration de riz et de viande, si bien qu’il ne fut plus nécessaire de les menacer du fouet pour les faire danser.

Ce traitement avait un inconvénient : il occasionnait une vive douleur, mais elle passait vite. Nous allions ramener au pays ce remède miraculeux, qui allait susciter le mépris de nos Diafoirus avant que son efficacité ne fut démontrée de manière irréfutable. La nature, trop souvent méprisée, accomplit de ces prodiges qui semblent témoigner d’une alliance tacite avec l’homme.

Alors que j’avais encore toutes mes facultés, Benoît Coste fit appel à moi pour un service qui, s’il dépassait ses compétences, me trouva dans une ignorance totale : un accouchement.

Il y avait parmi nos négresses une femme qui touchait à son terme. Benoît Coste la fit conduire à l’infirmerie du bord, où, cela va sans dire, rien n’était prévu pour son cas, mais qu’il jugeait préférable à l’entrepont et aux bons offices des matrones, ce que, pour ma part, je jugeai absurde. Mon ignorance alliée à sa maladresse risquait d’avoir des conséquences dramatiques. J’obtins, non sans insister, l’assistance d’une matrone.

À mon corps défendant, j’étais devenu médecin accoucheur, une promotion dont je me serais bien passé. À ma grande surprise, l’opération, qui dura une journée et une nuit, se termina au mieux. Duarte nous avait expliqué que, sous ces latitudes, l’accouchement est un événement banal et que les parturientes vont, dès le lendemain de leur délivrance, se baigner dans le fleuve avant d’aller préparer leur repas.

La seule chose qui nous donna du souci fut l’attitude de la jeune négresse. J’ignore ce qu’elle put imaginer lorsqu’elle se retrouva à l’infirmerie, avec ces deux Blancs à son chevet. Elle se débattit, hurla, et ne se rasséréna que lorsque la matrone lui eut fait comprendre que nous n’avions pas l’intention de la torturer ni de voler son enfant. Elle nous remercia d’un sourire lorsque sa congénère lui montra son nouveau-né, vagissant, encore couvert de mucus, et, après sa toilette, le lui confia pour le mettre à la mamelle.

Profondément émus par cette naissance improvisée, nous fîmes, le chirurgien et moi, une démarche auprès de monsieur Laborde, afin qu’il rendît sa liberté à cette femme et à son nourrisson.

— Vous plaisantez ! s’écria-t-il. Je ne vais pas sacrifier cette superbe Wangara pour des motifs vaguement sentimentaux. Je compte en tirer un bon prix. À Saint-Domingue, elle trouvera facilement un acquéreur et sera plus heureuse que dans sa mangrove de merde !

Il ajouta, avec un gros rire :

— Lieutenant Dumoulin, vous qui êtes célibataire, pourquoi ne pas me l’acheter, l’épouser, la reconduire dans sa tribu et y vivre avec elle ? Je vous ferai un prix d’ami, à valoir sur votre solde ! Bon, ne parlons plus de cette affaire. Vous venez de m’offrir une graine d’esclave. Ça vaut bien quelques rasades de tafia !

 

Notre contingent d’esclaves se montait à cent quarante têtes. Résultat médiocre, qui, de plus, avait retardé notre retour d’un mois au moins, mais au dire de monsieur Laborde la qualité compenserait la quantité.

Nous pouvions appareiller. Il était plus que temps : la pourriture avait gagné la coque de notre vaisseau et la chaleur malmenait les œuvres mortes. Si nous étions restés quelques mois de plus dans cette rade, nous n’aurions jamais pu en repartir.

Le jour du départ, ce fut du délire dans l’équipage. La veille, on fit la fête sur le pont, on dansa, on chanta des chansons de France, on s’abreuva de tafia, à en vomir. Mêlé à nous, Héraklès s’en donna à cœur joie, se contorsionnant en brandissant des torches, jonglant avec des oranges, entonnant des chants guerriers en brandissant un harpon en guise de sagaie.

Je confiai une inquiétude à monsieur Tabuteau : ce Mandingue, ce fils de roi nègre, avait l’intelligence, l’énergie et l’âme d’un chef. Qu’il décide de fomenter une révolte, et toute la chiourme, femelles comprises, répondrait à son appel. On pouvait attendre de lui le meilleur comme le pire.

Il m’intéressait au plus haut point. En quelques semaines, il put soutenir une conversation dans notre langue, et le gros des manœuvres du navire le trouvait prêt et compétent. Sa mémoire retenait tout et son intelligence en faisait le meilleur profit. J’hésitais parfois, lorsque je m’entretenais avec lui, entre le tutoyer ou le vouvoyer. Il m’inspirait plus que de l’intérêt : le respect qu’on doit à un prince, fut-il de race noire.

 

Héraklès faillit, malgré la bonne réputation qu’il s’était acquise dans l’équipage, perdre sa liberté, voire sa vie.

Je surpris un matin une querelle entre lui et le quartier-maître, qui s’était mis en tête de lui imposer une corvée indigne de lui. Menacé d’être mis aux fers, Héraklès ne broncha pas. Lorsque le quartier-maître sortit son revolver, l’esclave le lui arracha des mains, le jeta par-dessus bord, puis, soulevant son adversaire comme un fagot, le laissa retomber sur une écoutille. J’intervins à temps pour éviter que le malheureux ne fût jeté à la mer par le colosse.

Je sortis à mon tour mon pistolet et l’en menaçai. Il sourit et me dit d’un ton calme :

— Toi pas tuer moi… Toi, ami…

Je rengainai mon arme et m’apprêtais à me retirer pour faire mon rapport sur cet incident quand des matelots, qui avaient assisté à la querelle, se jetèrent sur Héraklès, le matraquèrent, parvinrent non sans mal à l’immobiliser et à lui lier les mains dans le dos. Je dus intervenir pour éviter à celui qui venait de se dire mon ami d’être fouetté. Je reçus quelques horions, mais parvins à calmer la meute.

Héraklès n’avait pas tenté de résister à ses agresseurs. Il avait reçu sans broncher une bastonnade qui lui avait déchiré le cuir chevelu et inondé le visage de sang. Conscient d’avoir failli être massacré, il me remercia d’un sourire. Je dénouai ses liens et obtins du quartier-maître la promesse de ne pas chercher à se venger.

Lorsque j’informai monsieur Laborde de l’incident, il fronça les sourcils et me dit, en allumant sa pipe :

— Ce nègre en prend trop à son aise, lieutenant. Nous allons lui rabattre son caquet. Je vais le faire fouetter, la tête en bas, de cinquante coups de chicotte, que vous lui administrerez de vos blanches mains, monsieur Dumoulin ! L’exécution aura lieu demain, sur le pont, en présence des nègres. J’y tiens. Disposez !

La colère me monta au cerveau. Je m’écriai :

— Si vous punissez ce nègre, capitaine, il faudra aussi punir celui qui a tenté de l’humilier et de le menacer de son pistolet ! J’ai le regret de vous prévenir que je ferai mon rapport à monsieur Cohen sur cette affaire si vous ne renoncez pas à ce châtiment injuste. Cela risque de vous coûter cher, votre place même.

— Nom de Dieu ! bougonna-t-il. Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce que ce nègre est pour vous ? Auriez-vous l’intention d’en faire l’acquisition ?

Je maintins ma requête avec une telle obstination que monsieur Laborde décida de porter cette affaire devant ses officiers. Il les réunit le soir même, leur exposa son problème et me demanda de plaider la cause d’Héraklès, ce que je fis avec chaleur. La majorité m’ayant donné raison, le supplice fut annulé. Monsieur Laborde m’en tint rigueur mais je m’en moquais : j’avais sauvé la vie de ce prince noir, qui n’aurait probablement pas survécu à son calvaire.

Après la réunion, monsieur Laborde me prit à part, m’invita à boire un dernier verre et me dit d’un ton conciliant :

— Je me plie à cette décision, mais je la regrette. Sachez, mon jeune ami, que, quoi que vous en pensiez, un nègre n’est jamais tout à fait innocent. C’est ce que m’a appris ma longue expérience de la traite. Des rebelles, des têtes brûlées, j’en ai connu et je les ai toujours matés. Ce n’est pas un hasard s’ils sont noirs, mais une fatalité qui nous dépasse et contre laquelle nous ne pouvons rien. La couleur de leur peau s’est infiltrée dans leur âme, puisqu’on suppose qu’ils en ont une, et elle recouvre tous les péchés du monde : le mensonge, la traîtrise, la paresse, la cruauté, et j’en passe… Informez-vous de leur cruauté ! Vous apprendrez qu’elle dépasse de loin tout ce que vous pourriez imaginer, et ce n’est que chez eux qu’on trouve cette aberration de l’espèce humaine : le cannibalisme.

Ce n’était pas la première fois que nous échangions nos avis sur la condition des nègres, aussi le laissai-je énoncer ses outrances sans me donner la peine d’y répondre.

Il gratta la toison de sa poitrine sous sa chemise, bâilla et soupira :

— Bonsoir, lieutenant ! Faites de beaux rêves…

 

Je parlai de cet entretien à monsieur Tabuteau. Il avait été partisan d’innocenter Héraklès, ce dont je l’avais remercié.

— Laborde, me dit-il, n’est pas un mauvais homme. Il a même un certain sens de la justice. Je crois qu’il n’aurait pas fait exécuter la sentence dont il a parlé. Ce nègre vaut son pesant d’or et il le jugeait plus victime que coupable. Il faut se mettre à sa place. Vingt ans à faire la traite sur toutes les mers du monde, ça change un homme. Il est le fruit d’une pratique universelle, que certains condamnent et dont d’autres profitent.

— Ce que je crois, ajoutai-je, c’est que, pour lui, la traite est une aventure plus qu’un moyen de s’enrichir. Son état de santé lui imposerait de se retirer, mais il ne peut s’y résoudre. Il serait comme un tigre ou un lion dans une cage et en mourrait…

Il me raconta qu’au cours de la traversée, peu après avoir quitté Bordeaux, monsieur Laborde avait tiré de son coffre un flacon marqué d’une étiquette rouge en lui disant qu’il s’agissait d’un poison. Il ne comptait pas l’utiliser pour son usage personnel, mais dans un cas bien précis :

— Il en aurait fait administrer en secret à des sujets suspects de rébellion, pour étouffer les révoltes dans l’œuf. Il n’a pas eu à faire appel à cette méthode discrète et efficace, mais aurait pu le faire pour votre Héraklès qui, quoi que vous en pensiez, risque d’être un meneur dangereux et de mettre nos vies, sinon la vôtre, en danger. On lui a laissé trop de liberté. Il s’est montré arrogant. Voyez où mène un excès de mansuétude dans ce monde de violence qu’est la traite…

Il me demanda ce que j’allais faire si monsieur Laborde ordonnait que l’on remette Héraklès aux fers. Je lui confiai que je l’ignorais mais qu’à coup sûr j’en souffrirais.

— Mais alors, me dit-il, pourquoi ne l’achetez-vous pas ?

— Vous plaisantez ?

— Nullement ! Il y a des exemples d’officiers ou même de matelots qui ont acheté un esclave, de quelque sexe que ce soit, pour le ramener au pays. Aucune loi ne s’y oppose. En réglant cet achat sur votre solde, rien ne peut contrarier cette opération.

Je m’esclaffai et lui racontai que j’avais, quelque temps auparavant, fait l’acquisition aux Îles d’une négresse rendue folle par la mort de son enfant, qu’on voulait lui enlever. Je ne l’avais gardée que le temps d’en faire présent à un ami, Jacques Nadeau.

— Décidément, me dit-il, vous semblez voué au rachat des esclaves, comme certaines confréries religieuses. Si vous persistez, je vous souhaite bon courage et bonne chance. Vous allez avoir du travail…

L’idée semée dans ma tête par monsieur Tabuteau allait faire son chemin.

 

Notre départ de Bissau fut marqué à bord par une foire aux vêtements, si l’on peut dire en parlant des hardes dont nous avions hérité des marins disparus et de ceux, au nombre de trois, qui avaient déserté lors de notre escale devant l’île des Sorciers. Il s’y mêlait des objets personnels et de petites sommes d’argent que le capitaine avait rangés dans son coffre, ainsi que de menus articles destinés à la traite. Il n’y avait pas de quoi se vêtir comme un milord, mais je trouvai dans cet amas sordide quelques frusques bonnes à faire encore un peu d’usage.

Hormis l’uniforme que je ne revêtais qu’en certaines occasions, comme des visites que nous recevions ou que nous rendions à d’autres vaisseaux, j’étais moi-même fort dépourvu. Il ne me restait que le vêtement de toile que je portais à bord avec la permission du capitaine, pour moins souffrir de la chaleur, alors que monsieur Tabuteau suait sang et eau dans sa veste boutonnée jusqu’au col. Il s’ajoutait à ce trousseau deux mouchoirs, une paire de bas troués au talon, une paire de souliers éculés et des guêtres.

Pour compléter cette garde-robe, je fis l’acquisition d’une chemise, d’une paire de bas ravaudés et de bottes ayant perdu la moitié de leur semelle.

Quand je regardais mes pieds je constatais qu’à force de les laisser nus, même à terre, ils s’étaient déformés et racornis au point que j’aurais pu fouler, comme les Indiens, un lit de braise. Pour ce qui est de traverser des halliers d’épineux, c’était une autre affaire, et je ne m’y serais pas risqué…

Je quittais sans regret cet enfer où j’avais failli à plusieurs reprises laisser ma peau. J’avais sacrifié inutilement un temps précieux du début de mon âge adulte que j’aurais pu consacrer à la carrière de professeur de géographie et d’histoire qui m’avait tenté, et peut-être à fonder une famille. J’avais même envisagé de racheter, avec l’aide de mes parents et en faisant quelques emprunts, la librairie et le cabinet de lecture proches de la Grosse-Cloche, tenus par un vieil homme à demi aveugle, qui se faisait continuellement piller.

Inutile pour moi, cette expédition ? me demandais-je. Il y a toujours, dans les ciels lourds d’orage et de pluie, une trace de ciel bleu, aussi timide et lointaine fut-elle. Il n’est pire malheur dont on ne tire profit, soit qu’il affermisse notre nature et nous prépare à en affronter d’autres, soit qu’il nous arme contre la malveillance, à supposer que nous en réchappions.

 

Après une inspection, à marée basse, de la carène, monsieur Laborde ne nous cacha pas ses inquiétudes.

— Le mal est plus sérieux que je ne l’imaginais, nous dit-il. Nous allons devoir compter sur la Providence pour nous épargner des tempêtes qui viendraient à bout de ce rafiot, sans compter qu’il nous faudra retourner à Bordeaux avec des passagers, ce qui n’arrangera pas nos affaires, car la panique gagne très vite ces gens. Sans pouvoir dépasser cinq ou six nœuds, je crains qu’il ne nous faille un mois avant de toucher le Cap-Français…

Il ajouta :

— Messieurs, que ces observations restent entre nous. Je crains, si l’équipage venait à apprendre notre situation, que cela ne provoque de nouvelles désertions.

Déserter ? Choisir entre revenir en Europe sur un bâtiment étranger et rester sur cette terre maudite ? J’aurais quant à moi préféré me laisser partir à la dérive sur un canot, ou même sur un radeau, plutôt que de mourir des fièvres ou de quelque autre maladie.

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