La Porte du non-retour

Michel Peyramaure · Chapitre 1 sur 25

Pages du PDF

La Porte du non-retour

Récit de François Dumoulin

– Médoc, 1818 –

Je n’aurais jamais imaginé que l’on pût éprouver une souffrance d’une telle intensité, de cette manière-là, si différente et tout aussi poignante que celle que l’on éprouve à la suite d’une blessure ou au cours d’une maladie. Je n’ai jamais ignoré que nous portons en nous, en réserve, tapis dans le coin le plus secret de notre personne et si discrets qu’on finit par les ignorer, les germes du malheur prêts à diffuser en nous leur poison.

Longtemps, innocent que j’étais, je me suis cru protégé de cette fatalité. Mon existence, vouée pour une grande part à l’aventure, a sécrété autour de moi et en moi une carapace d’insensibilité que j’ai crue longtemps exempte de toute lézarde. Il a fallu que j’aborde le temps de la retraite pour me convaincre que je ne jouissais d’aucun privilège, que la souffrance morale, après les maux corporels dont j’ai pâti et pâtis encore, ne pouvait m’être épargnée.

J’avoue qu’après la mort de celle qui a été la dame de mon cœur et de mes pensées, comme disent les poètes, l’envie m’est venue de la suivre dans sa randonnée de l’ombre et du silence. J’aurais aimé m’embarquer avec elle pour un voyage semblable à ceux que j’entrepris jadis : on aboutissait à l’embarcadère par la porte du Non-Retour empruntée par les esclaves de l’île de Gorée, au Sénégal.

L’homme aux décisions promptes que je suis a vite réagi et s’est recomposé, comme au sortir d’un buisson d’épineux, non pour gémir mais pour soigner ses blessures et retrouver ses assises.

Retourner à Bordeaux, port d’attache de toute mon existence, y retrouver ce reliquat humain fait d’amitié, d’affection ou simplement de bons rapports ? Je ne m’en suis pas senti le courage. La maison où je vis et le domaine viticole qui l’entoure, héritage de mon père, me paraissaient le seul environnement qui pût convenir aux quelques années qu’il me restait à vivre.

Celle qui a été ma compagne à peine mise en terre dans le modeste cimetière de Lesparre, en Médoc, l’idée m’était venue d’entreprendre un récit, non sous forme de mémoires, car je ne suis pas un personnage digne de passer à la postérité, mais de témoignage sur le temps des négriers. J’ai conscience d’avoir une longue et lourde tâche à assumer, mais, si j’ai douté longtemps d’en avoir la force, au moins en ai-je toujours eu la volonté.

Poursuivre sa route en laissant derrière soi les êtres que l’on a aimés plus que soi-même, vivre avec l’impression de ne faire qu’exister, voilà le refrain que je rabâche chaque matin, en mangeant ma frotte à l’ail dans les rangs de ma vigne envahis par les liserons, et contre lequel je m’insurge.

Entreprise présomptueuse et peut-être vouée à l’échec, alors que je sors, écorché vif, d’une épreuve où j’ai vu l’annonce de ma propre fin par un suicide banal. Le temps qui me reste à vivre – il serait plus juste de dire à survivre –, je vais le consacrer à évoquer mes amours et à exprimer ma philosophie : les uns dictés par la passion, l’autre par le sens de la justice qui, au fil du temps, a fait du négrier que j’étais un défenseur de l’abolitionnisme.

En ce qui concerne mes activités d’esclavagiste, le repentir n’est pas tombé sur moi comme un coup de vent par une mer calme. La porte derrière laquelle j’abritais mes scrupules ne s’est ouverte que lentement et parfois en grinçant. Avec les temps de réflexion qu’elle suppose, la retraite a provoqué les dernières poussées. Je vis aujourd’hui devant une porte largement ouverte sur le passé, ses lumières et ses ombres.

Le commun des mortels de cette génération vouée au profit et aux plaisirs, qui a vu l’agonie de la royauté et les débuts de la Révolution, n’a pas renoncé à ces dérisoires substituts à l’ennui qui marquent les époques de décadence : affaires, bonne chère et dévergondage.

 

J’ai donné congé pour un mois à ma servante, Mariette, le temps de m’habituer à ma nouvelle condition de solitaire, et de savoir si j’aurai le courage de reprendre le fil de mon existence sans avoir recours à une tierce présence. J’aurais mal toléré son caquet larmoyant et ses silences ponctués de reniflements.

Il ne m’a pas fallu une quinzaine pour prendre conscience de cette évidence : le seul exorcisme capable de me délivrer de mes obsessions récurrentes sera le retour sur le passé par l’écriture, comme on rouvre les livres d’école de sa jeunesse.

Il va sans dire que je ne conçois pas mon projet dans un but de publication. Cette préoccupation m’est d’autant plus étrangère que je n’ai pas d’héritier qui puisse prendre l’affaire en main et que j’ai conscience de n’être ni un écrivain ni un mémorialiste digne de passer à la postérité.

De mes pérégrinations en droiture, de Bordeaux aux îles d’Amérique, ou triangulaires, de Bordeaux aux côtes d’Afrique et de là à Saint-Domingue et aux Antilles avec une cargaison de « bois d’ébène », j’ai ramené une ample moisson de souvenirs et de notes prises à la volée, dans des conditions souvent inhumaines. Ils me seront utiles car ma mémoire, l’âge venu, est sujette à caution.

 

J’ai profité du temps douceâtre de mai pour une promenade à cheval vers les grèves de l’Océan, à quelques lieues de mon domicile.

Je préfère ce côté sauvage de la péninsule médocaine à celui qui donne sur l’estuaire de la Gironde, aux berges gluantes et mornes bordant les grands vignobles à « châteaux ».

Passé une immensité de landes, de marécages et la molle barrière des dunes, j’ai chevauché sur la grève, déserte à l’infini.

Sur cette étendue dont rien n’interrompt la monotonie, mon attention a été attirée par un échouage que j’ai pris, de loin, pour un dauphin ou une petite baleine. C’était un cadavre d’homme. Il achevait de pourrir entre ciel et sable, à moitié dévoré par des chiens sauvages ou les quelques loups qui subsistent dans la contrée. Il ne restait de ses vêtements que les lambeaux d’une chemise de marin et une culotte coupée aux genoux. Il gisait près d’un fragment de bordage auquel il avait dû s’accrocher avant de venir, à bout de forces, mourir sur une frange d’algues.

À l’horizon, aucun navire, aucun canot échoué sur un banc, rien que le liséré de la mer amorçant sa remontée. Cette découverte macabre m’a rappelé ces tristes moments où l’on était contraint de rejeter à l’océan les cadavres des marins morts du scorbut ou d’une maladie tropicale, avec la simple prière de l’aumônier du bord pour les accompagner dans leur dernier voyage.

J’ai laissé ce cadavre en l’état où je l’ai découvert. Que faire d’autre ? Sur le chemin du retour, par vagues, des souvenirs me sont revenus à la mémoire : révoltes d’esclaves à bord des navires négriers, cadavres jetés par-dessus bord par dizaines, échouages sur des grèves africaines, errances au gré des courants, navires fantômes…

Autant d’événements dont j’aurai à nourrir mon récit.

OceanofPDF.com