La Porte du non-retour

Michel Peyramaure · Chapitre 17 sur 25

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La Porte du non-retour

Cinquième Partie

 

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La dame du Château-Trompette

 

Clos-Gabrielle, automne 1818

Les vendanges ont passé comme une joyeuse tornade, avec des jours de labeur harassant. Il nous est venu de l’océan des grains qui n’ont pas interrompu la tâche de mes journaliers mais les ont contraints à patauger dans une terre grasse et à revenir le soir trempés comme des soupes, chaussés de cothurnes de boue, mais de bonne humeur.

J’ai participé, dans la mesure de mes forces, jambes nues, au foulage du raisin au cuveau. J’aime cette pratique qui nous ramène aux origines de l’humanité, quand la Palestine, Rome et la Gaule étaient couvertes de vignobles, et où l’on foulait aux pieds comme on danse. Je me plais à imaginer le vieux Noé, le roi David, Homère entonnant des hymnes bachiques en pressant la vendange.

Le premier jus de raisin ne laisse rien percer des qualités du vin qu’il précède. Il faut attendre une semaine avant de se faire une idée. Je crains que le cru de cette année ne soit pas exceptionnel : trop de sécheresse, puis des pluies diluviennes. Aimé Chassagnac, lui, pavoise, alors que nos vignes sont voisines et nos cépages quasiment identiques. Il doit avoir des secrets que le viticulteur d’occasion que je suis ignore.

 

Il est venu, après la pluie, un coup de froid qui risque de retarder la fermentation. Il faudra patienter avant que le moût commence à bouillir. Chaque matin, je colle l’oreille à mes cuves pour entendre sa chanson.

Les fûts, dont quelques-uns tout neufs, sont prêts à recevoir le vin. Ils sont en bois des pays baltes, supérieur, à ce qu’on dit, à ceux du Limousin ou du Périgord, qui n’ont d’autre avantage que d’être plus proches de nous et de mieux convenir aux gosiers britanniques. C’est du moins ce que prétend Aimé Chassagnac.

 

Le passage de la cuve à la futaille est une opération délicate. Il convient de ne pas bondonner les tonneaux, afin que le vin ne fuie ni n’explose. Il faut poser sur la bonde une feuille de vigne ou de figuier recouverte d’une poignée de sable ou de terre. C’est ainsi que devaient procéder nos ancêtres les Gaulois…

Je me souviens de la fête qui, jadis, accompagnait la première dégustation, de la joie de Blanche quand je soutirais le nouveau cru et lui tendais la coupe pleine. La voir danser dans le chai, à moitié ivre, faisait ma joie.

Comment pourrais-je l’oublier ?

 

L’Espérance mit un peu moins d’un mois pour rallier Bordeaux, après une traversée calme, agrémentée par la présence d’acteurs et d’actrices, de retour d’une tournée dans les Îles, qui nous donnèrent des spectacles de nuit sur le pont, aux chandelles. Ah, la voix de Phèdre se perdant dans les étoiles…

J’avais l’impression, en touchant la terre ferme, de n’avoir quitté Bordeaux que depuis une semaine ou deux. J’y retrouvais l’ambiance du port et des quais, l’animation, les odeurs de détritus montant de l’eau grasse et celles de friture venant des auberges. D’un campement de nomades me venaient d’aigres musiques de violons et des chants. La navette des débardeurs semblait n’avoir pas cessé depuis mon départ ;il y avait parmi eux quelques nègres dont les femmes admiraient la carrure.

Rien n’avait changé, mais rien n’était comme avant.

Alors que je reprenais machinalement le chemin de la rue où les Lewenson ont leur domicile, il me semblait traîner un boulet à chaque pied. Des nègres en livrée discutaient avec des éclats de voix devant le grand portail au fronton orné de masques aux formes négroïdes et la façade aux fenêtres délicatement festonnées. Un carrosse s’avança ; il en descendit un couple que je n’eus guère de mal à reconnaître : un notaire du quartier de Saint-André et son épouse. Qu’aurais-je fait s’il s’était agi de Gabrielle et de son capitaine ? Je m’éloignai en me disant que je n’avais rien à faire en ces lieux.

Quelques heures plus tard, de retour sur le port, je remerciai le capitaine Marsac de son hospitalité et lui proposai de régler mon voyage comme le simple passager que j’étais. Il s’y refusa en souhaitant que le hasard nous remît en présence, peut-être à l’occasion d’un autre voyage. Je lui offris un souper au Chapeau-Rouge et tâchai de faire bonne figure malgré la peine qui me taraudait.

— Qu’allez-vous faire après cette aventure ? me demanda-t-il.

Du diable si je le savais ! Retrouver ma famille en premier lieu, puis Aaron, qui, comme Dieu le Père, déciderait de mon sort, après avoir pris connaissance de mon odyssée. Plus rien ne m’importait de ce qu’il allait faire du naufragé que j’étais, en quelque sorte. Je me sentais comme un somnambule errant sur les toits et menacé d’une chute dans le vide.

Je comptais sur Aaron pour m’éclairer davantage sur les circonstances qui avaient provoqué le mariage de Gabrielle.

Lorsque je me présentai à son domicile, le portier eut du mal à me reconnaître, de même les secrétaires et les commis. Je demandai à voir Aaron ; il recevait des fournisseurs venus de Gascogne livrer des alcools, des pâtés truffés et des prunes à la liqueur. Il en aurait, me dit-on, pour l’après-midi.

J’en profitai pour me mettre en quête d’un logement, celui dont j’avais résilié la location avant mon départ étant occupé. Le concierge m’en indiqua un autre, dans les parages, chez les sœurs Charpentier. Je m’y rendis sans plus attendre.

La maison était vétuste et étroite, pressée comme un livre entre des immeubles de rapport appartenant aux Cabarrus et aux Couturier. Une vieille servante au visage engoncé dans un nuage de dentelles répondit à mon coup de sonnette et me conduisit à l’étage où résidaient ses maîtresses.

Je me trouvai en présence d’adorables petites vieilles à peine ridées, roses et affables. Après que je me fus fait connaître comme capitaine en second sur un navire des Cohen, l’une des deux s’écria :

— Emma ! Un marin… Tu rêvais d’en héberger un, il me semble. Tu vas être comblée.

— Entrez, monsieur… pardon : capitaine ! dit Emma. Mettez-vous à l’aise. Nous allions prendre notre chocolat. Si cela vous tente…

Je m’assis devant une fenêtre qui donnait sur un établissement religieux que, sous cet angle, je ne reconnus pas. L’autre sœur, Odile, avait posé sur un guéridon le livre qu’elle était en train de lire. Je reconnus par la couverture un roman de Gautier de La Calprenède, Cléopâtre.

En buvant mon chocolat et en prêtant une oreille distraite aux jacasseries des deux vieilles filles, j’avais l’impression de feuilleter un de ces catalogues de mode périmés que jadis mon frère Germain envoyait à notre sœur Blanche. Elles étaient grasses sans être obèses, fort vives dans leurs mouvements et leur faconde. Elles avaient dû être assez jolies au temps de la Régence, dont elles avaient gardé la mode agrémentée de fanfreluches et colifichets de fausses perles.

Elles interrompaient de temps à autre mes réponses à leur curiosité pour réprimander les trois carlins qui me sautaient sur les genoux et lapaient le chocolat jusque sur mes lèvres et le bord de ma tasse.

Lorsque je m’enquis du montant de la location et demandai à visiter mon futur appartement, elles se concertèrent derrière leurs éventails et lâchèrent un prix qui me fit sourire tant il me semblait dérisoire. J’eus droit au règlement intérieur :

— Nous devons vous prévenir, capitaine, me dit Emma, que vous logerez dans une maison respectable, et qu’en conséquence…

Je la rassurai : mon intention n’était pas d’y attirer des « créatures ». L’affaire conclue, je me dis qu’il convenait que je visite mon logis, où je comptais aménager dès le lendemain. La servante m’y précéda.

Les deux pièces qui m’étaient réservées étaient assez vastes mais à ce point encombrées d’un mobilier hétéroclite et inutile que j’aurais eu du mal à m’y déplacer. J’avais l’impression de pénétrer dans l’arrière-boutique d’un brocanteur ou d’un antiquaire. Je me dis qu’une seule pièce, celle qui comportait une cheminée, me suffirait et que j’entasserais dans l’autre les meubles dont je n’aurais pas besoin.

 

Sa réunion terminée, au début de la soirée, Aaron m’ouvrit ses bras pour une accolade fraternelle.

— François ! s’écria-t-il, comme j’ai plaisir à te revoir ! Je te croyais… On m’a dit que… Peu importe ! L’essentiel est que tu sois de retour. Entre donc ! Il me reste un peu de temps avant le souper…

Il me fit asseoir près de lui sur un sofa, m’offrit des cigares du Brésil – ses préférés – et du vin. Me souvenant qu’il m’avait autorisé à le tutoyer, je lui dis, en allumant mon cigare :

— T’aurait-on laissé entendre que j’avais disparu en mer ou je ne sais où ?

— C’est cela : disparu en mer, au cours d’un naufrage, entre la Dominique et Porto Rico. C’est ce que j’ai entendu de la bouche d’un capitaine revenant de Saint-Domingue. Ce qui me ravit mais me surprend, c’est que tu sois le seul rescapé ! Que s’est-il passé, dis-moi ? Mon père avait pourtant confiance en Vosmaer, et…

— Confiance mal placée, Aaron. C’est un incapable et un imposteur. Ses certificats ? du vent ! Ses campagnes de traite ? des mensonges éhontés ! C’est la vérité. Quel intérêt aurais-je à te raconter des balivernes ?

— Mais la Licorne était un bon vaisseau, il me semble…

— Belle allure, soit, mais il ne fallait pas y regarder de trop près. Elle était en tout cas inapte à la traite.

— Diable, diable ! Encore un exploit de mon pauvre père… Il est vrai qu’à la fin de sa vie il n’avait plus toute sa tête et qu’il était facile de le berner. J’aurais dû m’intéresser davantage à cet armement, mais il n’aimait guère qu’on conteste ses décisions.

Je tentai de le rassurer sur le sort de la Licorne,dont la perte aurait pesé sur ses finances. Rien n’indiquait avec certitude qu’elle eût fait naufrage. Il y avait un exemple : un brick, la Jeanneton, que l’on croyait perdu, était reparu avec deux mois de retard, sans graves avaries et avec toute sa cargaison.

Il tritura nerveusement son cigare.

— Je veux bien te croire, mais dis-moi : combien Vosmaer ramenait-il de nègres ?

— Lorsqu’il s’est débarrassé de moi, sa cargaison n’en portait qu’environ une centaine. Il comptait faire escale à Gorée pour la compléter. J’ignore, et pour cause, s’il y est parvenu.

— Que veux-tu dire ? Il se serait débarrassé de toi ? Et comment t’es-tu retrouvé sur l’Espérance ?

Je soupirai.

— C’est une longue histoire. Elle va te surprendre.

— Retrouvons-nous pour dîner en ville. Je veux tout savoir sans plus tarder sur cette mystérieuse affaire…

En arrivant au Chapeau-Rouge, où je l’attendais, il paraissait excité comme s’il avait un frelon dans sa culotte.

— Je suis débordé de travail, me confia-t-il. Tu n’imagines pas dans quel état j’ai trouvé nos comptes lorsque j’en ai hérité. Nous allions droit à la banqueroute ! Outre qu’il n’entreprenait plus rien, mon père laissait péricliter ses affaires, en pensant : « Après moi, le déluge ! » Je me suis trouvé devant une situation telle que j’ai failli passer la main et céder notre maison à un autre armateur ! Cabarrus était sur les rangs, mais j’ai tenu bon, car j’avais envisagé de me marier.

Il m’invita à lui donner des détails sur mon odyssée. Il m’écouta en avalant ses huîtres, avec des regards vers le plafond, qu’il accompagnait de « Diable ! », « Incroyable ! », « Comment est-ce possible ? » et autres « Cet homme devait être fou ! »…

Lorsqu’on nous apporta les pâtés truffés du Périgord, il se pencha vers moi comme pour me faire une confidence ou plutôt avec l’air d’en attendre une de moi.

— Je suis surpris que tu ne me parles pas de cette fille, Gabrielle, la servante des Lewenson ? Il y avait quelque sentiment entre vous, il me semble. Je suppose que tu n’en as plus de nouvelles…

— Et pour cause ! Monsieur Marsac m’a appris qu’elle allait se marier si ce n’est déjà fait. Les nouvelles, c’est de toi que je les attends. A-t-elle quitté Bordeaux ?

— Pas du tout ! Elle loge avec son mari, Hector de Vermeil, qui vient d’être nommé gouverneur du Château-Trompette.

Je faillis avaler de travers un morceau de pâté. Mon trouble n’avait pas échappé à Aaron.

— Je te mets en garde, me dit-il en souriant, pour le cas où tu souhaiterais refaire sa conquête. Monsieur de Vermeil est jaloux comme un tigre, et c’est le meilleur bretteur de la province.

Je me défendis mal d’en avoir l’intention. Je n’allais pas donner l’assaut à cette forteresse, comme dans les romans du Moyen Âge, pour enlever ma belle !

Alors qu’on nous servait le jambon de Westphalie, je fis dévier notre entretien sur sa situation matrimoniale. Son visage s’assombrit. Il me confirma qu’il avait eu du mal à faire accepter par sa famille sa liaison avec la fille du tanneur de Bergerac, qui, outre qu’elle n’appartenait pas à la tribu d’Israël, était peu fortunée. Il avait dû se battre et menacer, si l’on persistait à le décourager, de quitter sa maison pour aller soigner un vignoble qu’il possédait à Pomerol.

— Je ne regrette pas mon obstination, me dit-il. Outre que Sophie avait une dot convenable, elle s’est montrée une épouse peu rancunière envers les miens et conforme à ce que j’attendais d’elle. Elle vient de me donner une fille, Francine.

Il ajouta, ex abrupto :

— Je suis surpris que tu ne me demandes pas de nouvelles de ton protégé, Héraklès. Eh bien, il nous a quittés pour s’établir comme maréchal-ferrant, à Montussan, près de Libourne. Il semble qu’il soit bien accepté par la population et ne manque pas de clients. Il a épousé une fermière du coin qui ne répugnait pas à vivre avec un nègre. Rends-lui donc visite. Il sera heureux de te revoir.

Alors qu’on nous servait les fromages, il me prit de court en me demandant ce que je comptais faire.

— J’avoue, lui répondis-je, que je n’en ai aucune idée. Peut-être d’ailleurs est-ce à toi de me le dire. Comptes-tu me garder à ton service ?

Il protesta, disant qu’il s’était mal exprimé ou que j’avais mal compris sa question.

— Considère ma maison comme ta famille, François. Souhaites-tu retrouver ton cabinet ou repartir pour une nouvelle campagne ? À toi de choisir ! Prends le temps de réfléchir. J’avoue que tu me serais utile ici pour mes affaires, mais si tu souhaites reprendre la mer, je ne m’y opposerai pas. J’ai d’ailleurs quelque idée à te proposer. Nous en reparlerons. En attendant, je t’accorde une quinzaine de repos. Tu l’as bien mérité…

 

Quand je me présentai au domicile de mon père, le lendemain, il n’était pas encore revenu de son travail sur les quais.

Margot était seule avec Suzanne, et mal réveillée de sa sieste. Elle resta bouche bée en me voyant apparaître.

— Toi, François ! s’exclama-t-elle. Dis-moi que je ne rêve pas ! On dit à Bordeaux que…

— … que j’ai fait naufrage avec la Licorne ? Eh bien non, tu vois. Ce n’est pas mon fantôme qui vient te rendre visite.

— Et tu comptes rester longtemps à Bordeaux ?

— Aussi longtemps que mon employeur voudra de moi.

Elle tenait dans ses bras un nourrisson et le berçait pour qu’il cesse de vagir. Quand je lui demandai si elle faisait office de nourrice, elle éclata de rire.

— Regarde bien ce chérubin, François. On dit qu’il te ressemble. C’est ton demi-frère, Lucien. Tu sembles surpris… C’était dans l’ordre des choses, et nous ne comptons pas, ton père et moi, en rester là…

J’appris que mon père se portait « comme la tour Pey-Berland », qu’il gagnait bien sa vie et avait retrouvé sa belle humeur.

Margot me donna des nouvelles de Germain et de Blanche, qui vivaient à Paris, l’une de son talent et l’autre d’expédients. Ils n’écrivaient que pour se plaindre de ce que la vie dans la capitale était chère et qu’ils n’arrivaient pas à joindre les deux bouts.

— Si je n’y mettais le holà, dit-elle, ton père se ruinerait pour rembourser les dettes de jeu de monsieur Germain et les caprices de mademoiselle Blanche ! Généreux comme il l’est, il se saignerait aux quatre veines plutôt que de les savoir dans la gêne. Quand il a parlé de vendre sa vigne du Médoc, louée à un voisin, Aimé Chassagnac, j’ai protesté et menacé de le quitter. C’est là que nous nous retirerons, quand il aura l’âge de la retraite ou qu’il ne pourra plus travailler.

J’ai observé une larme sur la joue de mon père quand il m’a serré dans ses bras. Persuadé que j’avais disparu, il m’a assailli de questions, et j’ai dû, comme je l’avais fait avec Aaron, lui servir le récit de mon aventure, au cours du souper. Il me dit, alors que je me préparais à regagner mes pénates :

— Mon fils, tu as devant toi un homme heureux…

 

Je venais d’avoir trente ans et l’envie de reprendre le collier ne tarda pas à me harceler. Chaque jour, ma première promenade me menait sur le quai, où je retrouvais mon père devant l’entrepôt des Cohen, assis, une plume à la main, sous un auvent, devant sa table couverte de registres. Le port connaissait une vie plus intense que jamais. Des navires de toutes nationalités s’alignaient sur la berge ou à une encablure au large, attendant leur tour de toucher au port.

J’occupai une partie d’un temps qui ne m’était pas mesuré dans le cabinet de lecture auquel je m’étais abonné et qui m’informait des nouvelles du royaume et de nos provinces.

J’avais acquis la certitude que le roi Louis XVI n’était pas un mauvais homme, mais qu’il souffrait de n’être pas maître de son entourage. Nul n’aurait osé le traiter de satrape comme son grand-père, le Bien-Aimé, qui ne l’était guère sur la fin de ses jours. N’était le manque d’attention qu’il portait à la reine, Louis eût été le meilleur des hommes.

Il faisait convenablement son métier de roi, aimait sincèrement son peuple et souffrait de la misère dans laquelle il macérait. Il s’intéressait à l’économie, favorisait les grandes entreprises, envoyait des navigateurs dans les terres lointaines, aidait les Insurgents américains à se libérer du joug de Londres… On se gaussait de l’indolence de ce grand et gros garçon plus occupé de ses travaux de ferronnerie que de son épouse, mais cela ne valait-il pas mieux que d’entretenir des favorites, comme ses prédécesseurs ?

J’avoue que l’envie me prit de rejoindre en Amérique les troupes de La Fayette et de Rochambeau, afin de me venger des mauvais tours que les Anglais nous jouaient, notamment dans le commerce des esclaves. En cédant à cette attirance, j’aurais perdu l’amitié d’Aaron, qui attendait beaucoup, me disait-il, de notre collaboration. À vrai dire, si j’étais un bon navigateur, je craignais de n’être pas un bon soldat. Et si j’aimais la liberté qui déployait ses étendards en Amérique, je détestais la guerre.

J’avais appris avec une émotion mitigée la mort, à quatre-vingt-trois ans, de Voltaire, dont j’avais souvent mêlé le nom aux controverses m’opposant aux négriers. À la Comédie-Française, on avait couronné son buste de lauriers…

À cette occasion, son ennemi intime, Rousseau, avait tourné un quatrain pervers : « Plus bel esprit que grand génie/Sans loi, sans mœurs et sans vertu/Il est mort comme il a vécu/Couvert de gloire et d’infamie. » Il s’était lui aussi éteint, quelques mois plus tard, dans sa retraite d’Ermenonville.

Le roi ayant signé avec le jeune État d’Amérique un traité de commerce et une déclaration d’amitié, cela allait déclencher une nouvelle guerre contre l’Angleterre. Sans attendre qu’elle fût officiellement déclarée, les Anglais se livraient à des coups de main contre nos navires.

Aaron jurait que les dieux s’étaient ligués contre lui. Une nouvelle guerre signifiait que la traite allait être mise sous cape et qu’une période de marasme économique allait s’ouvrir.

Pour occuper mon temps, j’effectuais des promenades à travers la ville, qui, en certains endroits, prenait l’aspect d’un vaste chantier : on abattait des îlots de taudis pour construire de nouveaux immeubles et créer des rues larges et pavées.

L’une de mes promenades favorites me menait aux abords du Château-Trompette, dans l’espoir d’apercevoir ma bien-aimée se promenant sur les remparts, comme dans les romans de chevalerie. J’avais bien conscience de ce que cette démarche avait de dérisoire. Tout ce qu’elle me révélait, c’étaient des groupes de soldats en train de faire l’exercice tambour battant sur le lacis dominant la Garonne, et des patrouilles déambulant sur le chemin de ronde.

Une semaine après mon retour, Aaron m’invita, non sans une idée perverse, à l’accompagner à une prise d’armes au Château-Trompette, en l’honneur du retour de notre gouverneur, monsieur de Richelieu. Ma première réaction fut de refuser de le suivre ; la seconde d’accepter, pour l’amer plaisir de revoir, peut-être, l’épouse du capitaine de Vermeil.

J’allais être comblé au-delà de toute espérance.

Chaque année, monsieur le gouverneur s’installait pour quelques mois dans son apanage, avec sa cour, son escorte militaire et ses favorites. C’était, chaque fois, l’occasion de réceptions et de bals.

Monsieur de Richelieu revenait, dans sa « dormeuse », une voiture aménagée à sa convenance, d’une tournée d’inspection dans les provinces du sud de son gouvernement : Gascogne et Guyenne. Pour vaincre l’ennui durant la monotone traversée des landes, il avait composé des petits poèmes qu’il dispersait au vent. Un ami me confia plus tard la copie de quelques vers sans génie, destinés à l’une de ses belles amies, madame d’Aiguillon : « Des sables, de vastes déserts/Des forêts de pins toujours verts/Sans oiseaux, même sans ombrages/Le dépouillement des hivers/Est moins triste que leur feuillage. »

On se répétait dans Bordeaux le mot féroce qu’il avait eu à propos d’une querelle avec l’archevêque : « Nous ne nous sommes pas battus, nous n’avons fait que nous disputer une maîtresse… »

Me souvenant du piège qu’il avait tendu à Blanche au début de leurs relations, mais n’oubliant pas la protection qu’il lui avait ensuite assurée à Paris, je n’avais guère de sympathie pour ce personnage ambigu. Il allait, quelques années plus tard, à plus de quatre-vingts ans, épouser la veuve d’un gentilhomme irlandais, madame Roth, avec l’intention de lui donner un enfant pour en faire don à l’Église. Une naissance prématurée mit un terme à ses illusions. Adorateur de Voltaire, il lui avait un jour écrit, en l’invitant à Paris : « Je vous attends avec l’inquiétude d’un vieillard qui n’a pas de temps à perdre, et d’une jeune fille qui attend son amant. » L’esprit ne fait pas toujours bon ménage avec le bon goût…

 

Je me trouvais en compagnie d’Aaron lorsque monsieur de Richelieu, accompagné de sa cour et de son escorte, traversa le châtelet d’entrée du Château-Trompette pour assister à la prise d’armes et à la cérémonie organisée en son honneur.

J’étais à quelques pas de lui quand il descendit de sa dormeuse, aux accents de la musique militaire. Il était égrotant et si maigre qu’il semblait exposé à être balayé par un coup de vent venu du fleuve. Avec quelques artifices, bas de soie rembourrés, culotte matelassée, poudre et vermillon dont elle avait plâtré son visage, la « vieille poupée » s’efforçait de faire illusion et y parvenait assez bien.

Lorsque le gouverneur du château descendit de sa selle pour le saluer, cette face de « bergamote vermillonnée » (dixit une gazette parisienne) se répandit en sourires complaisants. Monsieur de Vermeil était jeune et portait beau dans son costume de cérémonie, avec ses moustaches blondes et sa perruque d’une blancheur de givre.

C’est surtout la tribune réservée aux dames qui retint mon attention. Mon cœur se crispa lorsque je reconnus madame de Vermeil. Elle balayait son visage à petits coups d’éventail, sous un chapeau grotesque représentant un navire aux voiles déployées.

J’ignore si, ayant consulté au préalable la liste des invités, elle avait reconnu mon nom. Je décidai en tout cas de ne rien faire, perdu au milieu de la foule, pour attirer son regard.

Après la prise d’armes et la revue de la garnison en musique par le gouverneur, les invités se ruèrent dans la salle d’honneur du château. Il y régnait, malgré l’épaisseur des murs, une chaleur atroce. De longues tables dressées sur tréteaux et servies par des Noirs étaient chargées de bouteilles, de pâtisseries et de fruits des Îles. Des guirlandes de verdure et de papier de couleur tapissaient les murs et, dans le fond, un buste du roi dominait l’assistance.

J’écoutai d’une oreille distraite les allocutions marquant cette cérémonie qui, pour la première fois, mettait en présence le gouverneur de nos provinces et celui du Château-Trompette. Le président du parlement porta une santé à la ville de Bordeaux, « porte océane ouverte sur le monde », une autre à l’« armée française invincible » et la dernière à la « libre Amérique débarrassée des Anglais ».

Une santé particulière fut dédiée à madame de Vermeil, rouge de confusion et plus belle que jamais, malgré son chapeau. Monsieur de Richelieu, dans sa réponse, la qualifia de « rose épanouie offerte par nos colonies », allusion peu discrète à son métissage.

Laissant les invités se ruer vers les tables, les deux gouverneurs s’étant retirés dans un salon voisin, Aaron me prit par la manche et me glissa à l’oreille :

— Mon petit François, le moment est venu de présenter tes hommages à madame de Vermeil. Je suis persuadé qu’elle t’attend. Laisse-moi faire…

Avant que je puisse le retenir, il fonça vers un groupe de dames qui jacassaient autour de la « rose épanouie », s’y fondit, reparut quelques instants plus tard, la main de madame de Vermeil posée sur la sienne, paraissant plaisanter avec elle comme une vieille connaissance. Ils se dirigèrent vers une banquette libre, à quelques pas de moi, sous une grande toile représentant une bataille navale du temps du Grand Roi. Aaron fit mine de me reconnaître. Il se leva pour venir à ma rencontre, me prit par le bras et, malgré la faible résistance que je lui opposai, me fit asseoir sur une chaise, face à la banquette.

— Madame, dit-il avec un sourire pervers, puis-je vous présenter mon plus proche collaborateur, monsieur Dumoulin ? Mais peut-être vous êtes-vous déjà rencontrés…

Je m’inclinai pour faire à Gabrielle un baisemain auquel elle répondit par un hochement de tête et un sourire qui semblait hésiter entre plaisir et colère.

— En effet, monsieur Cohen, dit-elle en agitant nerveusement son éventail, nous nous sommes déjà rencontrés, il me semble, mais il y a de cela bien longtemps.

Aaron s’inclina et nous laissa en tête à tête, sous prétexte d’avoir quelques mots à dire au président de la Cour des aides. J’admirai la subtilité de sa stratégie, mais c’est l’angoisse au cœur que je me retrouvai seul en face d’une madame de Vermeil métamorphosée en Gabrielle, n’osant porter mon regard sur elle ni lui adresser le premier la parole, agacé par le mouvement excessif de son éventail et le navire qui frémissait sur sa tête comme pour prendre la mer. La décence voulait qu’elle fût la première à engager la conversation, mais, devant son mutisme, je me lançai :

— Madame, croyez-moi si je vous affirme que je ne suis pour rien dans cette rencontre. J’ai conscience que ma place n’était pas dans cette cérémonie, et moins encore en face de vous. C’est pourquoi, si vous me jugez importun, je puis me retirer…

— N’en faites rien ! répondit-elle sèchement. Je suis convaincue que monsieur Cohen a tout manigancé, mais, lorsqu’il m’a attirée vers vous, j’ai eu la faiblesse d’accepter de le suivre. Est-ce assez vous éclairer sur mes sentiments à votre égard ?

Je répliquai, avec un sourire en coin :

— Vos sentiments, dites-vous ? Puis-je croire que vous en éprouvez encore pour moi ? Et de quelle nature, je vous prie ?

— J’aurais pu refuser de suivre monsieur Cohen. Pourquoi, selon vous, ai-je accepté, alors que je me sentais observée par l’assistance, mes dames en particulier, qui doivent être en train de jaser ?

Il m’était difficile de nier qu’elle ait eu le désir de me revoir, au risque de se donner en pâture à ses amies, à moins que ce ne fût pour m’adresser des reproches quant à ma longue absence et à mon audace.

À une dizaine de pas de nous, Aaron observait la scène, un cigare dans une main, une flûte de champagne dans l’autre. L’orchestre de cordes juché sur une estrade entama un madrigal amoroso qui aurait pu nous exempter, sans paraître manquer à la bienséance, de poursuivre une conversation si timidement engagée, mais cette musique semblait se nourrir de notre silence.

Gabrielle fut la première à le rompre. Je l’entendis murmurer derrière son éventail :

— François, je me dois d’être franche avec vous. Quoi que vous en pensiez, je regrette d’en être arrivée là. Si j’ai accepté d’épouser monsieur de Vermeil, ce n’est pas par amour…

Je l’interrompis, avec une pointe d’irritation :

— … mais sans doute parce qu’on vous y a obligée, en usant de la menace, voire de la torture !

Indignée de cette insolence, elle se leva, le rouge aux joues. Je la fis se rasseoir.

— Pardonnez-moi, Gabrielle, mais les mots ont dépassé ma pensée. Il se mêle tant de rancune à l’amour que j’éprouvais pour vous…

— Que vous éprouviez ! s’exclama-t-elle. Sachez que mes sentiments à moi n’ont pas changé. Vous auriez pu rester dix ans absent que je ne vous aurais pas oublié. Vous paraissez en douter ! Faut-il, pour vous convaincre, que je me lève pour le clamer devant tous ces gens ?

Des mots, me dis-je, des mots qu’elle n’accompagnerait d’aucun acte susceptible de la déshonorer, et qui n’ouvraient sur aucune perspective. Étions-nous condamnés à laisser macérer en nous, jusqu’à la fin de nos jours, cette passion inaboutie ?

J’étais sur le point de lui exprimer cette vérité, quand je vis avec stupeur son ancienne maîtresse, madame Lewenson, débouler vers nous en épongeant ses joues grasses avec son mouchoir. Elle se planta devant nous et nous ordonna de nous séparer.

Je protestai :

— De quel droit, madame, prétendez-vous interdire à madame de Vermeil de bavarder avec un vieil ami ? Oubliez-vous qu’elle n’est plus votre servante ?

— Et vous, monsieur, qui l’avez courtisée, avez-vous oublié son état de femme mariée ? Sachez que je considère toujours cette enfant comme ma fille, et qu’elle me doit son mariage. J’ai fait trop de sacrifices pour que son union soit troublée par je ne sais quelle amourette avec… avec… Vous n’avez rien à faire ici. Sortez ou j’appelle la garde !

Elle ajouta, tournée vers Gabrielle :

— Quant à vous, je vous défends de revoir cet homme, sinon j’en informerai votre mari.

Elle lui prit la main et l’entraîna. Cette duègne semblait si remontée contre moi que je m’exécutai, en glissant au passage un regard assassin vers Aaron. Il se contenta de hausser les épaules d’un air navré.

 

Le lendemain, en retrouvant Aaron, je laissai éclater mon ressentiment :

— Tu te prends peut-être, lui dis-je, pour un expert en stratégie sentimentale ? Eh bien, tu as raté ton coup et tu m’as humilié. N’est pas Figaro qui veut ! Tu as failli provoquer un esclandre dont tout Bordeaux aurait fait des gorges chaudes !

Il se gratta la joue et soupira, en me tapotant l’épaule.

— Désolé que cette initiative ait mal tourné. J’étais persuadé que tu aurais plaisir à bavarder avec une ancienne connaissance…

— On peut souffler sur des braises, à condition de ne pas causer un sinistre !

— Calme-toi ! Je sais que tu es toujours amoureux de cette femme, et je suis persuadé qu’il en est de même pour elle. Sache qu’elle n’est pas heureuse en ménage.

— Comment le sais-tu ? T’aurait-elle fait des confidences ?

— Je l’ai appris d’un fils des Lewenson, avec qui je suis en affaires. Pour te le dire en quelques mots, Vermeil est un excellent officier mais une brute. Il ne malmène pas son épouse, mais il la trompe, sans trop s’en cacher. On lui prête une maîtresse à Queyries, une autre à Libourne, et il ne dédaigne pas les occasions faciles.

— Cela ne t’autorise pas à jouer les entremetteurs sans en informer les intéressés, à commencer par moi. J’aurai du mal à te pardonner cet abus de confiance…

— Diable ! Tu prends cette affaire trop à cœur. Je regrette ce comportement stupide de ma part. J’aurais pu t’indiquer des moyens moins risqués pour provoquer de nouvelles rencontres…

Il me révéla que, deux à trois fois par semaine, sur la fin de la matinée, accompagnée d’une jeune servante, Gabrielle se livrait à une promenade à cheval en amont du quartier Sainte-Croix, entre fleuve et marais, comme au temps où elle vivait dans le giron des Lewenson.

— L’endroit, ajouta-t-il, est assez éloigné du centre et discret. Si tu as besoin d’un cheval, tu peux t’en procurer un dans mes écuries.

Il me restait une semaine avant de reprendre le collier. L’éventualité d’une nouvelle rencontre avec Gabrielle m’obsédait. Irais-je ? N’irais-je pas ? Si l’envie me dévorait de céder, la raison me l’interdisait. À quoi nous mènerait cette manœuvre ? À supposer que Gabrielle souhaitât renouer des liens affectifs, d’amitié ou d’amour, n’y avait-il pas des risques, pour elle et pour moi ?

 

Un matin, au saut du lit, je me décidai. À dix heures, j’enfourchai le cheval d’Aaron et, un quart d’heure plus tard, je longeais la berge du fleuve en direction de Sainte-Croix. Des terrassiers étaient en train d’abattre ce qu’il restait d’anciens remparts à demi écroulés : une guérite accrochée comme une chaire à un pan de muraille.

Pour me protéger du soleil, je trouvai un abri sous un bouquet de chênes verts et de tamaris qui dérobait ma présence et celle de ma monture. Allongé dans l’herbe, face au village de Queyries qui se dessinait sur l’autre rive, à travers une brume de chaleur, j’attendis, dévoré d’impatience, en regardant des embarcations glisser sur le fleuve.

 

Je ne perçus pas le bruit des sabots sur la terre meuble de la rive, mais je vis deux cavalières qui, cheveux au vent, leur chapeau battant dans leur dos, semblaient se mesurer à la course : une image de beauté que j’allais garder longtemps en mémoire.

Je les laissai passer à quelque distance de moi sans interrompre leur chevauchée. Elles s’arrêtèrent à une centaine de pas pour faire boire leur monture à une auge de pierre et cueillir quelques fleurs. Je remontai en selle, et, faisant mine de me promener, je m’avançai vers elles.

Lorsqu’elle me reconnut, Gabrielle se dirigea vers son cheval, s’apprêta à l’enfourcher pour déguerpir, puis, y ayant renoncé, me lança :

— Tiens ! Monsieur Dumoulin, que faites-vous dans ces parages ?

— Ce que vous y faites vous-même : une promenade matinale.

Elle indiqua à sa servante :

— Prends les devants et attends-moi derrière Sainte-Croix. Je n’en ai pas pour longtemps.

Tournée vers moi, elle me jeta d’une voix grinçante :

— Ne me dis pas que c’est le hasard qui t’a conduit jusqu’ici ! Je ne te croirais pas ! Que veux-tu encore ? Qu’attends-tu de moi ?

— Le hasard, lui répondis-je, était responsable de notre rencontre de l’autre soir. Aujourd’hui, il n’y est pour rien. Je suis venu de mon propre gré, mais si ma présence t’importune…

— Non, reste ! Asseyons-nous sous ce figuier. Quand on n’est pas en selle, cette chaleur est insupportable.

Nous nous sommes assis sur un tapis de feuilles froissées et avons observé un moment de silence, comme pour nous préparer à un affrontement, sans savoir qui allait ouvrir les hostilités. Quand je lui embrassai la main, je sentis une légère crispation. Elle me demanda de nouveau ce que j’attendais d’elle, avant d’ajouter :

— Je ne suis pas libre d’aller où je veux, tu le sais, François. Mon mari est jaloux et me fait surveiller. J’aimerais te revoir mais, outre que c’est impossible, cela ne mènerait à rien qu’à nous occasionner de nouveaux soucis.

Elle poursuivit, en laissant sa tête s’appuyer à mon épaule :

— Je n’ai rien oublié, François, mais une nouvelle liaison entre nous est à exclure. Les dés sont jetés. Pourquoi n’as-tu pas renoncé à cette expédition, et pourquoi es-tu resté si longtemps absent ?

— Renoncer m’était impossible. Mon contrat était signé et je ne pouvais le rompre. Quant à donner de mes nouvelles, c’était tout aussi impossible.

— Tu devais partir pour un an, et tu es resté absent près de deux ! J’ai résisté à la limite de mes forces aux pressions de ma maîtresse, puis, me croyant abandonnée, j’ai cédé. Si j’avais refusé d’épouser Vermeil, j’aurais été jetée à la rue. Tu me vois, seule, sans soutien, sans emploi et sans argent ?

— Tu aurais pu trouver un emploi dans une famille honnête…

— Sans références, c’est quasiment impossible ! Pourquoi ce retard, François ? Le bruit a couru que ton navire avait fait naufrage…

Je lui racontai, en quelques mots, ce qui m’était advenu. Elle me tendit ses lèvres ;je m’attardai à en savourer la douceur et le parfum retrouvés.

— Sache, lui dis-je, que je ne compte pas renoncer à toi. J’ai appris que Vermeil te trompe. C’est un motif de divorce.

Elle éclata de rire.

— Divorcer ? Si je prononçais ce mot devant lui, il serait capable de me tuer. Il m’aime, mais à sa façon. D’ailleurs…

Elle se détourna, comme pour cacher une larme.

— D’ailleurs, nous allons quitter Bordeaux d’ici peu. Vermeil a été nommé dans une autre ville de garnison, Bayonne. Il faudra bien que je le suive. Alors, à quoi bon…

En proie au vertige, je me pris la tête à deux mains en bredouillant :

— Non, ce n’est pas possible…

— Je compte t’écrire, me dit-elle. Tu me diras où ma servante peut déposer ma lettre. En attendant, tu pourras relire celles que je t’ai adressées avant ton départ. Le mieux, François, c’est que tu trouves très vite une nouvelle femme et que tu l’épouses. En attendant mon départ, promets-moi de ne pas chercher à me revoir.

Je le lui promis, mais non sans garder l’espoir de la rencontrer de nouveau. J’acceptais mal l’idée de la perdre une nouvelle fois, et à jamais.

Les femmes ne paraissent jamais aussi séduisantes qu’au moment où elles s’apprêtent à disparaître de votre existence. Ce matin-là, Gabrielle me semblait plus désirable qu’elle ne l’avait jamais été, l’ombre sous son chapeau de paille accentuant le ton bistré de sa peau. Quand elle fut remontée à cheval et se fut éloignée sans se retourner, l’envie me prit de me lancer à sa poursuite, mais, à peine en selle, j’y renonçai. La rejoindre pour lui dire quoi ? Que je l’aimais ? Elle le savait déjà. Que je refusais la fatalité ? Elle avait un nom : monsieur de Vermeil.

Dans les jours qui précédèrent la reprise de mes activités, trahissant ma promesse, je me suis rendu chaque matin dans les parages de Sainte-Croix et, tapi dans l’ombre du figuier, j’ai attendu, en vain, le passage de Gabrielle.

 

En dépit de sa naïveté et de ses incorrections, la lettre promise par Gabrielle était le plus beau et le plus désespéré des chants d’amour que j’eusse lus ou entendus. Sans la moindre honte, j’en pleurai comme un collégien, moi qui n’ai pas la larme facile. Elle m’en annonçait d’autres, de Bordeaux ou de Bayonne.

Je n’eus pas l’honneur d’être invité à la cérémonie, précédée d’une prise d’armes, qui allait marquer le départ du gouverneur, monsieur de Vermeil, pour sa nouvelle affectation. De toute manière, peu enclin que j’étais à rechercher les occasions de ranimer une peine de cœur, je me serais abstenu.

À son retour, Aaron me fit un bref rapport de l’événement. Il avait trouvé madame de Vermeil « pâle et maussade », ce qui pouvait passer pour des regrets de quitter une ville à laquelle elle était attachée.

— Je conçois que cette épreuve te soit pénible, me dit-il, mais cette liaison ne menait à rien. Ton travail te fera oublier cette aventure malheureuse, et je compte bien te mener la vie dure ! C’est le seul remède qui te puisse convenir. Et trouve-toi une maîtresse, nom de Dieu !

 

La ville de Bordeaux était en proie à une sorte de fièvre dévastatrice. Elle semblait vouloir faire table rase d’un passé qui lui pesait pour se tourner résolument vers l’avenir.

On achevait la destruction des remparts qui, depuis des années, perdaient leurs dents. La majestueuse porte de Bourgogne, semblable à celles qui rappelaient à Paris le règne du Grand Roi, avait remplacé la vieille porte des Salinières. On avait fait de la place Royale, entre les hôtels du Commerce et de la Douane, celle de la Bourse, sans toucher à la statue équestre du Bien-Aimé. Des hôtels particuliers, la plupart appartenant à des armateurs ou à d’autres négociants, avaient émergé du chaos des taudis livrés aux démolisseurs.

Le grand projet de monsieur de Richelieu : un théâtre digne de rivaliser avec ceux de Paris, avait vu le jour au début des années 1770.

Le gouverneur avait fait appel pour sa réalisation au meilleur architecte du royaume, Victor Louis. Cet édifice comportait une ample façade aux colonnes corinthiennes et un fronton orné de statues de déesses et de muses. Il fut inauguré avec une représentation d’Athalie,par une troupe venue de Paris. J’eus l’honneur d’être convié à cet événement.

Construire un théâtre alors que Bordeaux avait surtout besoin d’un pont provoqua quelques remous parmi les autorités locales et dans la population. Monsieur de Richelieu fit taire ce début de fronde : ce théâtre, à l’en croire, allait accroître le prestige de la ville dans tout le royaume. Pour le pont, on verrait plus tard ! Il y avait bien assez d’embarcations pour passer l’eau et aborder à la rive droite en grande partie désertique…

 

Aaron ne tarda pas à m’annoncer le projet qu’il avait concocté pour moi.

— Je me refuse, me dit-il, à faire mon deuil de la Licorne sans avoir des preuves formelles de sa disparition ou de sa survie. Ce serait pour nous une perte considérable, alors que nous avons besoin de tous nos moyens pour faire face à la concurrence. Je veux en avoir le cœur net, et sans attendre. J’ai pensé à toi pour mener à bien cette recherche.

Il ajouta en me tapant sur l’épaule :

— Ça te changera les idées ! Tu peux d’ores et déjà, si tu es d’accord, te préparer à partir.

Pouvais-je refuser ? Il avait prévu de me faire embarquer sur une frégate, la Flamme, gréée à trois mâts, armée de quarante canons, équipée de deux dunettes et jaugeant trois cents tonneaux. Elle avait été mise en carène dans le chantier naval de la Paludate, qui remplaçait celui des Chartrons…

En raison de la guerre rouverte contre l’Angleterre, et des restrictions du commerce avec l’outre-mer, la Flamme était l’un des rares navires en construction, à Bordeaux ou dans d’autres ports du royaume. Une reprise s’amorçait, mais timide. On avait entrepris, à l’imitation des armateurs anglais, d’équiper la coque de nos navires d’un revêtement de cuivre pour les rendre moins vulnérables aux eaux chaudes des tropiques.

Rien n’avait été prévu pour une expédition de traite de la Flamme, ce vaisseau devant se rendre en droiture à Saint-Domingue et y rester deux mois. Nous aurions à bord, en plus du fret, des passagers, des engagés et quelques soldats.

J’allais embarquer avec la conviction de chercher une aiguille dans une meule de foin. C’est dire que je ne mis guère d’enthousiasme à préparer ma mission, d’autant que nous allions risquer de mauvaises rencontres, avec des bâtiments anglais notamment.

J’obtins sans peine des sœurs Charpentier, mes logeuses, de prolonger ma location jusqu’à mon retour.

Durant les quelques semaines que j’avais passées sous leur toit, nous avions entretenu les meilleurs rapports. Quand je rentrais pour préparer mon déjeuner, elles se tenaient sur leur palier et me guettaient comme deux araignées. J’avais du mal à m’en défaire, curieuses qu’elles étaient, comme

si elles voyaient en moi un argus(2).

J’avais vite constaté qu’en mon absence elles se livraient dans mon meublé, dont elles avaient la clé, à des investigations, et ne se privaient pas de fouiner dans mes affaires. Je n’avais rien à cacher, mais il m’était insupportable que des mains étrangères pussent lire ma correspondance, notamment celle de Gabrielle. J’avais l’impression que deux souris grignotaient des pans de mon existence.

J’ai attendu en vain les lettres que Gabrielle m’avait promises et qui n’auraient eu pour effet que de ranimer ma peine. J’avais d’ailleurs, par bonheur, d’autres soucis en tête.

 

Quelques jours avant d’appareiller, j’eus l’occasion de m’entretenir avec le capitaine de la Flamme. Originaire d’Angoulême, il se nommait Rocheteau.

Il était de ces hommes sur lesquels une femme ne se retourne pas. La cinquantaine au jugé, de stature médiocre, déhanché à la suite d’une blessure de guerre dans la mer du Nord, il avait un visage singulier, large et plat, le nez et le bouche se rejoignant presque, comme s’il avait reçu sous le menton un coup de poing qui aurait laissé des traces.

Après des cabotages sur les côtes de l’Europe, il avait effectué des expéditions de traite sur celles d’Afrique pour des armateurs de Nantes, les Dhariette, et mon ancien ami Joseph Maurin.

— J’aime l’Afrique, me dit-il, mais beaucoup moins les Africains. Ces sales nègres me donnent la nausée. Sans eux, ce continent serait le paradis de la Genèse.

Paradoxe : il était accompagné d’un esclave, Félix, un adolescent qui ne passait pas inaperçu dans ses vêtements hétéroclites, où il nageait : un uniforme de marin datant du siècle passé, des sandales de corde et un foulard d’indienne pour couvre-chef, un pistolet dans la ceinture. Il avait, disait-il, acheté cet esclave aux enchères, afin qu’il le suive comme son ombre.

Je ne tardai pas à comprendre que Félix était à la fois son esclave, son garde du corps et, malgré sa répugnance pour les nègres, son giton. Cela me rappelait James Creach, capitaine de l’Albatros, et son éphèbe, Rami.

« Cet homme, me dis-je, je vais avoir à m’en méfier… »

J’avais tort.

 

Le départ de la Flamme eut lieu un matin de février. Aaron avait obtenu le parrainage de monsieur de Richelieu, avec pour marraine une de ses favorites. La jeune madame Cohen se trouvait dans l’assistance, gracieuse sous son ombrelle et de nouveau enceinte de cinq à six mois. Une fanfare louée par Aaron fit éclater ses cuivres dans le soleil lorsque monsieur le gouverneur eut prononcé l’allocution d’usage. Je participai à la procession, à Notre-Dame-du-Bon-Secours. Quelques-uns des vingt passagers qui allaient embarquer étaient présents au cours de cette cérémonie propitiatoire. Il s’y ajoutait une quinzaine d’engagés, artisans maçons, charpentiers, corroyeurs et chirurgiens, dont nos îles manquaient cruellement.

En plus de ma mission d’enquêteur, Aaron m’avait confié le soin de négocier l’achat d’une plantation, avec des consignes strictes quant à la situation et au coût. Il ne m’avait pas fait mystère de son intention d’aller finir ses joins sous les tropiques. Je ne lui cachai pas que je nourrissais le même projet.

— Eh bien, me dit-il, nous nous retrouverons pour pêcher les tortues et baiser les métisses !

Pour lui comme pour moi, le destin allait en décider autrement…

 

J’étais resté jusqu’au dernier moment dans l’attente de la correspondance annoncée par Gabrielle. Je me consolai de ma déception en me disant, contre toute évidence, qu’un jour ou l’autre nous ferions ensemble route commune.

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