La Porte du non-retour
2 La Côte des Esclaves
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La Côte des Esclaves
J’aurais eu du mal à imaginer l’impatience que l’on peut éprouver dans l’attente d’un navire et surtout qu’elle pût revêtir une telle intensité.
Se trouver chaque matin devant le même horizon désespérément vide, rester planté sur le quai, lunette à l’œil, en maudissant la brume et les embruns qui brouillaient les lointains du fleuve, telle est l’épreuve que je subis durant des semaines.
J’interrogeais, le plus souvent en vain, des navigateurs, officiers ou simples matelots qui remontaient l’estuaire et la Garonne, pour m’informer de la position de la Vigilante, retour des Antilles. Le capitaine d’une frégate d’Amsterdam, venu chercher une cargaison de vin, l’avait croisée au départ de Saint-Domingue où elle chargeait du fret. Ils avaient fait un brin de route ensemble, mais une tempête les avait séparés et ils s’étaient perdus de vue.
Une tempête… J’imaginais le pire, d’après les gravures illustrant mes livres, les peintures du cabinet d’Aaron et mes propres souvenirs. J’imaginais la Vigilante donnant de la gîte, mâts brisés et voiles arrachées dans le monstrueux ballet des lames déferlant sur le pont.
Conscient de mon impatience, Aaron me rassurait : ce retard n’avait rien d’inquiétant ; il était rare qu’un navire arrivât dans le temps prévu, et plus encore qu’il eût de l’avance.
L’automne vint, et toujours rien.
On ne parlait, à Bordeaux comme dans tout le royaume, que de deux événements qui, Dieu merci, étaient moins graves qu’une guerre ou une famine.
Après madame de Pompadour, le roi s’était épris de la fille née, disait-on, des relations d’une dame Bécu avec un religieux. Après quelques années au couvent, la petite Jeanne avait été placée comme servante chez la veuve d’un fermier général, d’où son inconduite l’avait exclue. Elle avait travaillé dans des ateliers de mode et avait eu des amants, dont l’un, Jean du Barry, après avoir vécu de ses charmes, obtint de la présenter à Versailles. Sa Majesté l’ayant honorée d’un regard et d’un compliment, elle allait contribuer à pousser au placard la favorite vieillissante pour prendre sa place et faire oublier au roi les petites catins du Parc-aux-Cerfs.
Au printemps de l’an 1770, on allait célébrer le mariage d’une fille de l’empereur d’Autriche, Marie-Antoinette, avec Louis, dauphin de France. Elle quatorze ans, lui quinze, elle gracieuse, lui lourd de corps comme d’esprit. À Paris, les festivités durèrent une quinzaine. Au cours d’un feu d’artifice tiré sur la place Louis-XV, autour de la statue équestre du roi, cent trente personnes furent victimes d’une bousculade.
Un matin, alors que je rédigeais un contrat de traite pour un homme d’affaires de Zurich, une main se posa sur mon épaule et la voix d’Aaron me susurra à l’oreille :
— Mon petit François, j’ai une bonne nouvelle pour toi. La Vigilante vient de passer la pointe de Grave.
Je me sentis fondre de plaisir. Il ajouta :
— Il va lui falloir, en raison du mauvais temps, une bonne semaine pour remonter jusqu’à nous, et plus d’un mois avant qu’elle reprenne la mer. Tu vas avoir du travail…
J’exultais. Aaron ne m’apprenait rien quant au délai nécessaire au déchargement et à l’armement d’un vaisseau. Il faudrait plus d’un mois s’il avait subi des avaries, ce qui semblait être le cas.
L’arrivée de la Vigilante, toutes voiles déployées, me tira des larmes de joie. C’était un brick d’environ deux cents tonneaux, doté d’une voilure qui me parut de dimensions exagérées mais qui donnait l’assurance d’une vitesse satisfaisante.
Durant trois semaines j’aidai aux apprêts de notre expédition, avec une sorte de frénésie qui laissait mon père ébahi. Il avait appris avec indifférence mon prochain départ, se contentant de plaisanter sur mes futures relations avec les négresses, auxquelles, disait-il, il ne fallait « pas en promettre », comme si ce pauvre homme avait quelque expérience en la matière.
En montant à bord en compagnie d’Aaron, pour une simple visite au capitaine, j’étais déjà sensible à l’odeur qui subsistait dans l’entrepont d’un navire de traite, après qu’on y eut entreposé deux cents à trois cents nègres. Elle m’avait écœuré au cours de mes précédents voyages, bien qu’on eût pris soin de laver à grande eau cet endroit de la cale. Celle qui régnait dans l’entrepont de la Vigilante était proprement insupportable, et ce mélange de sueur, d’urine, de vomi et d’excréments nous contraignit à protéger nos narines avec notre mouchoir. Je fus lent, au cours des voyages qui allaient suivre, à m’habituer à cette odeur de chiourme, presque aussi insupportable que celle d’un cadavre en voie de décomposition.
Monsieur Laborde, le capitaine, nous attendait à la coupée. Ce gros homme jovial, au visage embroussaillé d’un crin grisâtre qu’il caressait d’un geste indolent, comme on fait d’un chat, nous reçut dans sa cabine, nous fit servir du rhum ramené de Saint-Domingue et nous apprit qu’il allait aborder sa vingtième année de navigation. Il avait fait ses classes à Nantes, pour les Nairac et les Maurin, avant de s’installer à Bordeaux pour les Gradis et enfin les Cohen.
Aaron lui parla brièvement de moi et de l’examen, que j’avais passé avec succès à mon retour de Nantes, et qui m’avait valu le grade glorieux de lieutenant. Monsieur Laborde nous présenta son second, monsieur Louis Tabuteau, Saintongeais élégant, mince et droit, qui paraissait être son contraire, au physique du moins.
Le capitaine nous parla de son voyage de retour depuis l’Amérique. Le beaupré avait été endommagé par la tempête et rafistolé tant bien que mal, de même que le gouvernail et la quille, mais la voilure avait peu souffert. Plus grave : il avait perdu, entre la Guinée et l’Amérique, une dizaine de nègres et trois matelots, suite à une épidémie de fièvre jaune. Ces pertes étaient sérieuses, mais pas exceptionnelles.
— Les risques du métier, dit-il en se caressant la barbe.
Je ne tardai pas à être informé de la supercherie de ce vieux renard de David Cohen : il avait dans l’idée de faire passer la Vigilante pour une fringante jeunesse. Je n’aurais pas eu vent de cette indélicatesse si un inspecteur, au cours d’une visite plus méticuleuse, n’avait attiré mon attention sur certaines défectuosités.
— Ce vaisseau, me dit-il, a beaucoup bourlingué et en a souffert. Certaines parties sentent le rafistolage. Si c’est une « jeunesse », comme dit votre patron, ça veut dire que je devrais être en nourrice !
Le capitaine en second, monsieur Tabuteau, me révéla d’autres défectuosités inquiétantes. Construit à Amsterdam environ dix ans auparavant, ce vaisseau avait été rehaussé d’un entrepont d’environ cinq pieds. On lui avait adjoint une dunette et un gaillard d’avant. J’ajoute, pour les connaisseurs, qu’il mesurait cinquante pieds de quille, dix-huit de bau, que la cale était de neuf pieds de hauteur et l’entrepont de cinq, qu’il jaugeait environ deux cents tonneaux et avait treize pieds d’immersion…
Le second ajouta d’autres détails inquiétants : le gouvernail manquait de souplesse, les œuvres mortes étaient trop lourdes ; entre les Îles et Bordeaux on avait navigué en surcharge… Je m’informai d’un retard supplémentaire pour cause de carénage de cette vieille coque et de ses œuvres vives, ou même de l’éventualité d’une mise au rebut.
— Le vieux Cohen n’en fera rien, me dit-il. Il a décidé que la Vigilante pouvait encore naviguer, et rien ne le fera changer d’avis. Je ferai brûler un cierge à Saint-Michel pour que cette machine ne nous jette pas sur un banc de sable au large du Sénégal et qu’elle nous ramène à bon port. On a vu ce genre de miracle…
Quand j’ai fait part à Aaron de mes inquiétudes, son premier réflexe a été de me rire au nez et comme j’insistais, disant que j’avais été trompé, il prit la mouche :
— Tu croyais peut-être faire une croisière sous les tropiques à bord d’une unité fraîchement sortie d’un chantier naval ? Eh bien, je le regrette, mais c’est non ! Si tu éprouves des angoisses, reste à terre. Sinon, pars sans barguigner ! On t’a raconté des balivernes à propos de la Vigilante.C’est un vaisseau qui a pris de l’âge, c’est certain, mais sur lequel on peut encore compter. Parles-en à monsieur Laborde. Il te le confirmera.
Il ajouta, en posant sa main sur mon épaule :
— Pardonne-moi de m’être emporté, François. Il est vrai que mon père t’a dupé et que je n’ai rien pu faire pour changer sa décision. Il prétend que tu apprendras mieux ton métier sur un vieux rafiot que sur un vaisseau neuf…
La Vigilante appareilla à la mi-septembre. Elle portait quarante membres d’équipage, dont bon nombre de novices, dont j’aurais à assumer l’instruction, ce qui n’avait pas été prévu dans mon contrat.
La descente de l’estuaire s’effectua à une lenteur énervante, compte tenu de la lourdeur de cette dondon et de sa surcharge. Monsieur Cohen avait un peu forcé sur le métal en lames ou en lingots, destinés à la traite. J’étais mortifié de nous voir doubler par des unités plus rapides. Lorsque nous sommes parvenus en vue de la pointe de Grave, les navires qui nous avaient dépassés devaient se trouver depuis des heures en dehors des marées.
La suite du voyage, jusqu’à l’île de Madère, au large des côtes marocaines, fut, grâce à des vents favorables, une simple promenade. Nous fîmes, dans cette colonie tenue par les Portugais, provision d’eau et de quelques denrées fraîches, notamment agrumes et bananes.
À quelques lieues de cette île, nous avons arraisonné un navire de Bayonne pour demander au capitaine ce qu’il pensait de l’encombrement insolite que nous avions constaté dans le port de Funchal. Il s’agissait, nous fut-il répondu, de saltines,qu’il fallait traduire par mauresques,ce qui n’était pas de nature à nous rassurer, ces gens ayant une réputation de pirates. Nous avions des canons, mais eux-mêmes en étaient bien pourvus.
Une première tempête s’abattit sur nous le surlendemain, entre Madère et l’archipel des Canaries. Elle était de peu d’ampleur, mais les lames recouvrirent le pont et des voies d’eau se déclarèrent dans la coque, ce qui demanda l’usage des pompes. Ce coup de chien jeta mes novices dans l’angoisse. Je les rassurai : il en faudrait bien davantage pour mettre nos vies en péril. La marche sous la misaine était pesante, mais la Vigilante en avait vu d’autres…
Après quelques jours de navigation, je remarquai la disparité de caractère entre le capitaine et son second : l’un brouillon et d’humeur optimiste, l’autre froid et méthodique. Il en résultait quelque désordre dans la manœuvre. Notre vitesse dépassait rarement cinq nœuds, et nous reculions mieux par la dérive que nous ne progressions.
Il nous fallut près d’un mois pour arriver en vue de l’archipel du Cap-Vert, au large de la Mauritanie et du Sénégal, où les Portugais possédaient d’importantes réserves d’esclaves.
Nous avons affourché nos ancres dans la jolie baie de Praia, cernée de montagnes verdoyantes, un mouillage abrité des coups de vent. Monsieur Laborde avait prévu une escale de trois jours, nous y sommes restés une semaine. Il avait ses habitudes dans cette île, et notamment une métisse qu’il souhaitait revoir.
L’île de Santiago, dont Praia est la capitale, jouit d’un climat agréable et tout semble y pousser à merveille. Elle ressemble à une corbeille de fruits et de verdure grouillante d’abeilles et de guêpes. La population compte une grande part de nègres, certains affranchis et arrogants avec les Blancs. J’y découvris bon nombre de métis ou de mulâtres, que l’on a du mal à distinguer des Portugais en raison d’une couleur de peau quasiment identique.
Le port de Praia grouille d’une faune pittoresque mais dangereuse. Mêlées aux prostituées et aux marchandes de fruits et de gris-gris, les dames créoles contrastent, par leurs toilettes aux couleurs suaves, avec la tenue stricte et uniforme des Blancs. Toute cette population papillonne, danse, chante, dans une ambiance permanente de fête.
Monsieur Tabuteau me mit en garde, avant l’accostage :
— Prenez garde, mon ami : vous allez, à peine à terre, être assailli par des négrillons, des prostituées, des aigrefins, des rabatteurs de tripot et des proxénètes. Ne vous laissez pas tenter. Avec ces filles, vous risqueriez d’être victime d’une mauvaise maladie, et avec les rabatteurs, de perdre jusqu’à votre chemise. J’ai fait cette double expérience dans mes débuts…
Ma première promenade, accompagnée d’une escorte de négrillons criards, me conduisit au marché, sur la place dominée par ce qu’on peut appeler une cathédrale, un sanctuaire dont les murs décrépis n’encouragent guère aux dévotions. J’y découvris les productions vivrières de cette île : ignames, oranges, ananas, bananes et autres fruits nouveaux pour moi. Je fus tenté, sur un autre marché, par un vendeur d’oiseaux et de singes et faillis acheter un perroquet pour Blanche, mais je doutais qu’il pût survivre à cette expédition.
J’utilisai quelques articles de troc en ma possession, notamment des aiguilles et des miroirs de poche, objets très appréciés sous ces latitudes, pour me procurer une paire de poulets destinés à agrémenter le régime du bord et des fiasques de tafia. Je me demandai ce que me coûterait en pacotille une heure de plaisir avec la négrillonne qui s’accrochait à mes basques malgré mes rebuffades. J’eus de même du mal à me débarrasser d’un faux moine qui se proposait de me faire admirer des reliques dans un monastère de la montagne.
— La population est de confession catholique, me dit encore monsieur Tabuteau, mais il se mêle à ces croyances un vieux fond de superstitions. Méfiez-vous des curés et des moines, les pires des brigands ! La plupart cachent un poignard sous leur soutane ou leur froc.
Il m’incita à acheter, dans des boutiques fiables, des pagnes de coton fabriqués dans l’île, articles très recherchés et servant de monnaie d’échange contre des nègres. En principe, ces produits ne doivent sortir de l’île que sous des conditions rigoureuses, mais il existe des accommodements avec le ciel, si je puis dire : en graissant la patte aux contrôleurs. Je m’abstins, pour ne pas encombrer mon bagage.
En dépit de ses allures austères et un peu méprisantes, je ne tardai pas à me faire un ami de monsieur Tabuteau, plus âgé que moi d’une quinzaine d’années. J’appréciais les récits qu’il me faisait de ses voyages à travers le monde, jusque dans l’océan Indien. Il paraissait abriter, sous une carapace qui semblait inviolable, des drames sentimentaux ou familiaux dont il ne me dit mot mais que je devinais. Cela créait entre nous des affinités implicites dont il semblait, comme moi, avoir conscience.
La veille de notre départ, alors que je venais d’allumer ma chandelle et m’apprêtais à lire le Voyage aux Îles, du père dominicain Jean-Baptiste Labat, je constatai que cet ouvrage avait disparu. J’allai, le lendemain, m’en plaindre au capitaine. Il prit ma démarche avec hauteur.
— Ce livre, me dit-il, vous ne le retrouverez pas. Confisqué ! Jeune homme, on ne part pas pour un pèlerinage avec un ouvrage subversif dans sa poche !
Je protestai avec vigueur contre cet abus de pouvoir.
— Je suis libre, lui dis-je, de lire ce qui me convient sans en référer à votre autorité. Dans mon rapport à monsieur Cohen, je me plaindrai de vos procédés.
— Allez donc protester auprès du roi, si ça vous chante ! Je ne veux pas à mon bord de ces ouvrages qui condamnent mon métier : la traite. En vous le supprimant, j’ai fait acte de salubrité. J’ai lu quelques pages de ce livre. C’est grotesque ! Ce moine y présente l’esclavage comme une infamie. Les négriers seraient des brigands, les planteurs des tortionnaires et les nègres des martyrs ! On aurait dû envoyer cet enfroqué à la Bastille !
— Je ne vous dois aucun compte de mes lectures et de mes opinions, monsieur ! Il me reste dans mon bagage quelques œuvres de Voltaire, ami et défenseur des nègres. Dois-je vous les livrer pour en faire un autodafé ?
— Le bon Samaritain que voilà ! Votre Voltaire, monsieur, est le pire des hypocrites. Vous devriez savoir que, s’il a pris le parti des nègres, il est également actionnaire chez un armateur négrier !
Il menaça, si je ne lui remettais pas ces ouvrages, de m’abandonner à Praia ou de me débarquer à la prochaine escale.
— Je le ferai, aussi vrai que je m’appelle Laborde ! s’écria-t-il. À moins que vous ne me remettiez de vous-même les livres interdits…
J’eus la lâcheté de lui donner satisfaction.
— Je suis ravi, me dit-il ensuite, que vous ayez cédé à la raison. Oublions cette dispute, voulez-vous ?
Il me tendit sa main et me convia à boire un verre de tafia. Jamais breuvage ne me parut aussi amer. Je n’en bus qu’une gorgée.
Nous avions pris l’habitude, monsieur Tabuteau et moi, de nous retrouver le matin, quel que soit le temps, sous le gaillard arrière, pour des exercices à l’épée et au sabre. Il était plus habile que moi, mais, plus robuste, je le mettais souvent en fâcheuse position. Je n’avais rien perdu des enseignements de mon maître d’armes, Geoffroy du Rouquet-d’Haudoua. Il aurait été fier de moi.
Une quinzaine après avoir quitté le Cap-Vert et parcouru deux cents lieues par temps calme et par une chaleur d’enfer, nous sommes arrivés en vue de Bissau, au sud de la Casamance. Nous étions partis de Bordeaux depuis près de quatre mois, sans incidents notables à bord, et il me semblait que c’était depuis des années. Comme accablée par la chaleur, notre vieille hourque se traînait lamentablement.
Pour débarquer à Bissau, important lieu de traite situé sur une île au débouché des fleuves Géba et Corubal qui traversent la Guinée, nous avons laissé au sud l’archipel des Bissagos, réputé pour la qualité de ses produits de traite.
Alors que nous attendions la marée pour nous rapprocher de la terre, nous eûmes une émotion. Deux grandes pirogues apparurent, chargées chacune d’une trentaine de nègres armés de sagaies, qui gesticulaient, menaient grand bruit et semblaient nous menacer.
— Restons sur nos gardes, nous dit monsieur Laborde, et attendons de savoir ce que ces nègres nous veulent. Tabuteau, faites allumer les mèches des canons. Dumoulin, rassemblez les hommes d’équipage et distribuez des fusils.
Des palabres nous firent vite comprendre ce qu’ils attendaient de nous : que nous leurs achetions leurs produits, des fruits, des poissons séchés et des femmes. S’ils brandissaient des armes c’était pour faire impression. Ils avaient réussi. Le capitaine négocia avec le chef une livraison de vivres mais refusa l’accès à bord des femmes qui dansaient dans les pirogues au risque de les faire verser et qui écartaient leur tunique sur leur nudité.
Lorsque les nègres montés à bord avec leurs produits se retirèrent ivres, après des libations d’eau-de-vie, ils firent un tel tapage à bord de leurs pirogues que l’une d’elles se retourna. Nous eûmes alors le terrible spectacle d’un assaut des requins et de corps déchiquetés et entraînés dans les profondeurs.
La Vigilante n’était pas seule dans la rade. Des navires de diverses nations d’Europe y avaient déjà jeté l’ancre. À peine les nôtres affourchées, nous fûmes accostés par une chaloupe détachée d’un navire français de Nantes, le Courageux.Le capitaine monta à bord et nous donna des nouvelles de sa campagne de traite.
— Les affaires deviennent difficiles, nous dit-il. Nous sommes à pied d’œuvre depuis trois mois sans voir atteint notre quota. Trop de demandes et pas assez de fournitures ! Si vous avez des produits de qualité pour le troc, ça vous servira, mais attendez-vous à des exigences. Les chefs de tribu ont les dents longues. Il est vrai qu’il faut aller chercher des nègres de plus en plus loin dans les terres, parfois au cœur de l’Afrique.
Des questions me brûlaient les lèves : connaissait-il les Maurin et avait-il des nouvelles de cette famille, de Cécile notamment ? Il eut un sourire ironique.
— Les Maurin, me dit-il, c’est de la petite bière à côté des Grou, et des Montaudouin. Ils vivotent pour n’avoir pas pris à temps le vent favorable. Ce sont des épiciers, pas des négriers. Pour faire que le vieux change d’avis, il faudrait se lever de bonne heure et le fils, Joseph, n’est pas à la hauteur. Leur entreprise est sur le point d’être rachetée par l’armateur irlandais Antoine Walsch. Il a les dents longues…
Je lui demandai, en m’efforçant de ne pas y attacher beaucoup d’importance, s’il savait ce qu’était devenue Cécile.
— La nièce de Maurin ? Une belle fille, ma foi, que j’ai rencontrée dans le salon des Montaudouin. Eh bien, mon cher, elle a épousé un Parisien et vit dans la capitale. C’est tout ce que je peux vous dire d’elle…
C’était beaucoup. Je me repentis de ma curiosité et encaissai le coup sans montrer ma peine. Cette nouvelle venait soudain de détruire le fragile édifice de sentiments qui subsistait encore en moi. Les événements n’allaient pas tarder à faire souffler des bourrasques sur ces cendres froides.
Le lendemain de notre arrivée, monsieur Laborde décida de rendre visite au roi des Papels, dont j’ai oublié le nom. Ce chef d’une importante tribu de Guinée lui avait été recommandé par un mafouque (un courtier africain) comme l’un des rares pourvoyeurs de la traite dont il pourrait tirer quelques nègres.
J’ai gardé le souvenir d’un gros homme simplement vêtu d’un pagne mais orné de tant de bijoux d’or, de coquillages et d’amulettes qu’il ressemblait à une vitrine de joaillier. Un sceptre de bois précieux au poing, il siégeait sur un trône en bois sculpté, entouré de gardes nus armés de sagaies, de femmes et de quelques négrillons et négrittes.
Le but de cette démarche était, dans un premier temps, de présenter nos civilités au despote et de déposer à ses pieds des présents propitiatoires. Il nous en remercia par des hochements de tête et des grognements.
Je passai quelques heures de cette journée, en compagnie de monsieur Tabuteau, à explorer l’agglomération, moins importante et plus sordide que Praia, et les alentours. Cet endroit ne me plaisait guère, et ses habitants moins encore. Rien qui pût rappeler la fête permanente du Cap-Vert, mais une ambiance dans laquelle s’exprimait un seul souci : la traite. Nous y croisâmes, vêtus à la légère d’une veste et d’un pantalon d’un blanc sale, coiffés d’un chapeau rond, à larges bords et à ruban, des Anglais, des Hollandais et des Ibériques palabrant avec des courtiers et des nègres affranchis, en fumant des cigares.
Une scène singulière attira notre attention : un marché d’esclaves venait de débuter au bord du fleuve.
Au milieu d’un groupe de nègres enchaînés que l’on sortait un à un d’une pirogue, un Anglais s’inclinait sur chacun d’eux et paraissait l’embrasser. Je crus à un rite de conversion et marquai ma surprise à monsieur Tabuteau. Il se mit à rire et à me taper l’épaule.
— Cet homme, me dit-il, est un « goûteur de sueur ». En promenant sa langue sur leur visage et en les reniflant, il peut faire un diagnostic sur la santé des nègres proposés à la vente. Est-ce un procédé infaillible ? Je ne saurais le dire.
Le test se révélant douteux ou témoignant d’un mauvais état de santé, le nègre retournait dans la pirogue. Ceux qui, après un examen plus poussé, de la dentition et des organes génitaux notamment, étaient jugés sains étaient délivrés de leurs fers et on attachait à leur poignet une plaque métallique pour témoigner de leur appartenance. Ils étaient nus, avec simplement un lambeau d’étoffe pour cacher leurs parties honteuses.
Dépourvue de la ceinture de montagnes qui entoure les ports des îles d’Amérique, la contrée était d’une platitude navrante. L’air y était malsain, surchauffé, lourd d’odeurs putrides de vase et de poisson pourri. Nous y étions suivis par des nuées de moustiques dont la fumée des cigares ne parvenait pas à nous délivrer. Des négresses nous proposaient, avec des criaillements de volaille, des amulettes, des bibelots et des masques. Monsieur Tabuteau, qui en faisait collection, en acheta, qu’il paya avec de menus articles de traite ou de la monnaie portugaise.
Il semblait porter plus d’intérêt que moi à ce pays et à ses habitants, dont il avait étudié les coutumes et les croyances.
— Leur Bible est purement orale, me dit-il. Elle se résume à peu d’événements et de personnages : des guerriers passant pour des héros, une vague divinité demeurant sur la Lune, quelques animaux sacrés… Ils croient à la vertu des amulettes que fabriquent et distribuent des sorciers qui font aussi fonction de guérisseurs. Ils se méfient des missionnaires chrétiens et des moines, et n’ont pas tort. Ce sont pour la plupart les créatures les plus fausses, les plus immondes et ignares que je connaisse.
Il m’apprit à me méfier des crocodiles qui pullulent autant dans ce fleuve que les requins dans l’estuaire. La semaine précédente, deux Anglais qui s’étaient approchés du rivage du Géba avaient été happés par ces monstres et avaient disparu ; on n’avait retrouvé d’eux qu’un chapeau et des lambeaux de vêtements. J’aurais de même, en franchissant les limites du village, à me protéger des serpents qui infestent les marigots et la savane, en portant des guêtres ou des bottes. Autre danger : les grands fauves et les éléphants sauvages, dans l’arrière-pays.
La mort semblait présente à chaque pas et prête à fondre sur nous. On semblait prendre plaisir à nous raconter des histoires de négriers européens imprudents qui, partis prospecter en amont des fleuves, n’étaient jamais revenus, victimes, disait-on, de tribus où sévissait le cannibalisme.
C’est à Bissau que nous avons fêté le 1er janvier de l’année 1771.
Un courtier, ancien déserteur de l’armée portugaise, à qui monsieur Laborde ne ménageait pas sa confiance, nous invita à un souper de réveillon. Ce gros homme au visage basané et huileux, Almada Duarte, possédait une réserve d’esclaves dans une île voisine. Coruche, louée au roi et gardée par des mulâtres. Il avait consenti à nous en céder une vingtaine, pas de première qualité, mais nous n’avions pas lieu de nous montrer exigeants.
— Vous pourrez constater, nous dit-il, que ces nègres n’ont pas été maltraités, ce qui constitue une assurance contre une révolte. Les colons d’Amérique refuseraient d’acheter des esclaves portant des traces de coups ou qui seraient incapables de couper la canne. Les acheteurs sont de plus en plus exigeants, voyez-vous, et on trouve de moins en moins de sujets de bonne qualité marchande, ce qui explique leur prix élevé. Je vous fais une faveur, Laborde, au nom de notre vieille amitié.
J’ai retenu peu de chose de cette soirée de fin d’année, dont le moins que je puisse dire est qu’elle fut exempte de toute ferveur religieuse. Ce n’a été qu’une beuverie, suivie d’une bacchanale à laquelle quelques belles négresses saines furent « invitées » à participer. Je n’en sortis qu’à l’aube, malade à crever.
Dans les jours qui suivirent, monsieur Laborde me chargea de prendre avec moi quelques novices pour transférer nos captifs en barques, de l’île de Coruche à la Vigilante, et les installer dans l’entrepont avec les fers. Nous n’avons pas eu à nous gendarmer : cette chiourme terrorisée gardait une passivité de bétail.
L’opération de traite ayant débuté sous de bons auspices, il ne restait qu’à la poursuivre.
Avec le concours de Duarte, monsieur Laborde négocia auprès de marchands arabes quelques tonnelets d’eau-de-vie contre un contingent d’une quinzaine de nègres. Il eut moins de chance en voulant troquer des pistolets et des fusils de marque anglaise : depuis six mois que nous étions en mer, la rouille les avait attaqués ! Il fallut, durant une quinzaine, les démonter pièce à pièce, les dérouiller à l’émeri et les graisser.
La nuit venue, cette tâche ingrate terminée, je m’affalais dans mon hamac, la barbe saupoudrée de rouille et d’émeri. Ivre de tafia et de tabac, je m’enfouissais sous ma moustiquaire et sombrais dans un sommeil de brute dont me tiraient, au cœur de la nuit, les chants des indigènes, les cris des femmes, des pétarades joyeuses et des rixes.
Éveillé en sursaut, il me fallait quelques secondes pour situer l’endroit où je me trouvais, et je me sentais alors le plus malheureux des hommes. Des souvenirs de mon existence à Bordeaux me revenaient en mémoire, dans le crépitement de la pluie sur la toiture de palmes. Le plus fidèle était celui de Blanche au moment de mon départ, accrochée à moi en gémissant, certaine, disait-elle, que je ne reviendrais jamais de cette aventure.
Les pires moments de la journée étaient ceux du réveil dans une chaleur déjà épaisse comme de la poix, anesthésiante, collant à la peau et paralysant les membres.
Mon premier soin était d’embarquer dans la chaloupe et de monter à bord de la Vigilante. Je devais constater l’état de la chiourme, m’assurer que les attaches des prisonniers étaient intactes, leur faire distribuer leur ration quotidienne d’eau, de fèves et de riz, puis les faire monter sur le pont pour se dégourdir les membres et danser sous la menace du fouet. Aucun de ces malheureux ne songeait à se libérer en sautant dans le fleuve. Ils ne seraient pas allés bien loin, car les requins pullulent dans ces eaux. On était parfois obligé d’user du fouet sur des rebelles qui refusaient de s’alimenter.
Ce service terminé, je remontais dans la chaloupe pour reprendre terre. J’avais loué à Duarte une case meublée du strict nécessaire pour éviter le pillage. Pour mes incursions dans les parages, je ne partais jamais seul, accompagné le plus souvent par monsieur Tabuteau et un matelot armé. Je n’aimais guère ce pays, mais je tenais à le mieux connaître, sans doute, me disait notre second, « pour avoir des motifs à le détester davantage ».
Nous étions en hiver. Fréquentes, parfois diluviennes, les pluies ne me faisaient pas oublier les « abats d’eau » qui, à Bordeaux, crépitaient joyeusement sur le pavé. Celles de ce pays étaient lourdes, tiédasses comme des tisanes vénéneuses, et faisaient sortir du sol, courir sur les murs et envahir les cases des araignées et des chenilles géantes. Le village de cases de Bissau occupait un espace plat, cerné de marigots, de vasières grouillantes de reptiles et de batraciens, de rizières abandonnées ou mal entretenues, les Papels, connus pour leur indolence, préférant trafiquer avec les Blancs plutôt que de s’échiner à travailler la terre.
Je partais, les jambes gainées de guêtres, armé d’un fusil pour chasser le gibier, abondant dans les parages. Il était rare que je revienne sans un chevreuil peu farouche qui se laissait approcher à quelques pas. Parfois je ramenais un singe à notre cuisinier, quelques-uns de nos officiers appréciant cette chair brunâtre et sèche que, pour ma part, je détestais.
J’aurais aimé chasser le gros gibier, comme le phacochère, mais cela eût nécessité une expédition à laquelle se refusait monsieur Laborde, d’autant que notre subsistance ne nous donnait guère d’inquiétude. Contre des babioles nous pouvions nous procurer de la volaille, des légumes et des fruits qui venaient en abondance. Nous aurions pu échanger un lingot d’étain contre un bœuf. Quant au vin et aux boissons fortes, nous en étions encore assez bien pourvus à bord, et le tafia coulait à flots dans les tavernes.
Il allait s’ajouter à nos épreuves un fléau, la fièvre. Elle n’allait pas tarder à fondre sur nous et à transformer ce séjour pénible en calvaire.
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