La Porte du non-retour

Michel Peyramaure · Chapitre 15 sur 25

Pages du PDF

La Porte du non-retour

2 Le bal de l’Intendance

2

Le bal de l’Intendance

 

Alors que nos armées se battaient contre les Anglais en Amérique, aux côtés des Insurgents, Bordeaux se livrait sans retenue aux plaisirs.

Le passage du duc et de la duchesse de Chartres avait été l’occasion de festivités et d’une mémorable partie de cartes dans les jardins de l’Intendance, avec un gros lot de trois cent mille livres pour faire bonne figure en présence de Leurs Altesses sérénissimes. Durant ces trois jours de liesse, on avait dansé dans les rues, les guinguettes, les salons et sur les pelouses du Château-Trompette. Les grandes familles se disputaient l’honneur de recevoir ces illustres visiteurs.

L’un des lieux de plaisir les plus fréquentés était le Vauxhall. Cette guinguette populaire mais de bonne tenue, d’où la pègre était refoulée, se trouvait sur un terrain appartenant à l’évêché, dans les parages de la cathédrale. On y donnait « fêtes foraines et redoutes ». Je m’y rendais parfois pour tâcher d’y faire une rencontre à même de m’aider à prolonger la nuit.

Je fréquentais aussi le cabaret Bardineau, installé dans l’ancien hôtel noble des Duplessis, au Bouscat. On donnait dans ses jardins des bals, des concerts, des concours de tir à l’arc et des soupers galants sous les tilleuls et dans les chambres d’amour. Je trouvais là des notables, des bourgeois, des artisans et des gens de passage. On prétend que monsieur de Richelieu en personne ne dédaignait pas de s’y acoquiner, ce dont je doute.

Outre que ces sorties étaient pour moi une occasion de rencontres galantes, j’y côtoyais des gens de tous les milieux et pouvais y satisfaire ma curiosité. À moins de trente ans, je ne souhaitais pas vivre comme un trappiste mais évitais de me laisser prendre à une liaison à long terme.

Lorsque Aaron m’invita au bal donné à l’Intendance pour marquer la fin du séjour de nos visiteurs, je consentis à l’y accompagner malgré les réserves liées à ma tenue, n’ayant pas, dans ma garde-robe, de quoi faire illusion sur mon état. Il m’offrit de me prêter un habit convenable et me proposa même quelques affiquets, que je dédaignai.

Je ne puis oublier, pour diverses raisons, la date de cette soirée : 13 avril 1776.

J’avais été témoin, autour d’une bouteille de champagne, d’une conversation entre Aaron et le gouverneur concernant la possible construction sur la Garonne d’un pont qui manquait cruellement à notre ville, la rive opposée connaissant une croissance rapide. Il fut question d’un autre projet, tout aussi grandiose mais moins souhaité par la population : l’édification d’un théâtre digne de l’expansion et de la richesse de notre ville.

Je glissai mon grain de sel dans cet entretien pour dire que, si l’on faisait passer le théâtre avant le pont, nous risquions des émeutes. Monsieur de Richelieu n’en avait cure et n’y croyait guère. Lorsque Aaron m’eut présenté, il me dit :

— Dumoulin… François Dumoulin… Seriez-vous apparenté à ce petit prodige du piano, mademoiselle Blanche ?

— Il s’agit de ma sœur, monseigneur. Je sais les attentions qu’elle vous doit. C’est grâce à votre entregent qu’elle…

— Tsss tsss… C’est peu de chose, mon ami. Elle aurait réussi sans mon aide. Il est vrai que je me plais à encourager les jeunes talents. Le sien n’a pas tardé à s’épanouir.

Il me salua d’un hochement de tête avant de dériver avec sa suite vers un groupe de donzelles qui papotaient dans un concert de jacasseries, de rires et de battements d’éventails. Je reconnus dans ce cercle la jeune épouse d’un armateur juif avec lequel nous entretenions d’excellents rapports, Isaac Lewenson. Cette dame était chaperonnée par une demoiselle qui aurait pu passer pour sa fille, n’eût été son teint bistré de métisse ou de mulâtresse.

Je me souvins d’avoir croisé à diverses reprises madame Lewenson sur les marchés ou dans les boutiques, et de l’avoir saluée d’un sourire en soulevant mon chapeau, la dame me rendant mon hommage par un hochement de tête.

Un matin, cours de l’Intendance, ayant surpris la dame occupée à marchander l’achat d’une dinde, je lui étais venu en aide, ce dont elle m’avait remercié, avant de me demander qui j’étais. Quand elle apprit que j’appartenais à la famille Cohen, qu’Aaron était mon ami et que j’avais, deux ans auparavant, participé à une expédition en Guinée, elle m’avait invité à venir, un jour prochain, lui en dire plus sur cette aventure, « autour d’une tasse de chocolat ».

 

Escorté de quelques vieilles perruques, monsieur de Richelieu s’arrêta le temps de baiser des mains et de distribuer des compliments. Il parut manifester un intérêt particulier à la demoiselle de compagnie de madame Lewenson : il lui prit le bras pour lui proposer de danser ; elle se dégagea ; il le lui reprit en riant ; elle le repoussa avec la pointe de son éventail, une insolence qui me parut préluder à un scandale. Le gouverneur sourit, s’inclina et lui tourna le dos.

Curieux de connaître les motifs de ce comportement insolite, j’invitai la demoiselle à danser. Elle demanda la permission à sa maîtresse et me suivit. J’appris qu’elle se prénommait Gabrielle, qu’elle était depuis trois ans au service de madame Lewenson et se plaisait dans cette famille.

J’entrai dans le vif du sujet en lui parlant de l’incident auquel je venais d’assister. Elle ne fit pas mystère de m’en donner les raisons :

— Monseigneur se croit tout permis avec les femmes et ne me pardonne pas de lui résister. Il m’a invitée à plusieurs reprises dans sa folie, qu’il appelle la « Cabane de Philémon », où il mène ses conquêtes. Eh bien, moi, monsieur, je refuse de me laisser conquérir par ce vieillard lubrique !

Je lui parlai de Blanche, qui avait eu la naïveté de se laisser prendre à ce piège et s’en était dégagée à temps et sans dommage. Je devais convenir que monseigneur s’était racheté en l’aidant à faire carrière dans l’art du piano.

— Le piano… soupira Gabrielle. C’est aussi ma passion, mais je n’ai pas le talent de votre sœur, loin de là. J’aimerais la rencontrer quand elle reviendra à Bordeaux, si elle y revient…

— Peut-être pour la soirée inaugurale du théâtre ! Je plaisante, mademoiselle Gabrielle. Je serai mort bien avant.

— Allons donc ! dit-elle en riant. Vous êtes trop jeune pour avoir de telles idées !

Je baignais dans la félicité. Son visage me rappelait celui des sang-mêlé que j’avais rencontrés aux Antilles, avec, en quelque sorte comme marque d’estampage naturelle, un teint mat, une chevelure brune et lourde, un nez délicat et des lèvres bien ourlées. Que cet ogre de gouverneur se fût intéressé à ce tendron exotique n’avait rien pour me surprendre.

Je lui dis, en la raccompagnant à son fauteuil :

— Il me déplairait, mademoiselle Gabrielle, que nous en restions là. J’aurais plaisir à vous revoir et à poursuivre ce bavardage. Croyez-vous que nous en aurons l’occasion ?

— Je crains que non. Je ne suis pas l’esclave de madame Lewenson, mais elle veille sur moi comme sur ses propres enfants. Je ne puis lui en vouloir car elle m’a sauvée d’un milieu qui ne me convenait pas, pour m’amener en France. Elle est très attachée à moi, comme je le suis à elle.

— Nous n’avons dès lors qu’un recours, soupirai-je, nous retrouver sur les marchés ou dans les boutiques !

— N’en espérez pas davantage, monsieur Dumoulin. En revanche, rien ne m’empêche de vous écrire, si cela ne doit pas vous importuner.

— Eh bien, je me ferai une raison, en attendant mieux…

J’aurais volontiers entraîné ma cavalière dans un autre tour de danse, mais la soirée tirait à sa fin.

Ce ton de marivaudage m’indisposait, mais je n’allais pas lui avouer que j’aurais aimé un rendez-vous plus intime, un souhait qu’elle aurait peut-être traité, sinon par le mépris, du moins avec quelque réserve. J’avais compris qu’elle n’était pas de ces créatures que l’on emporte comme des objets de loterie. J’avais observé des limites décentes, ce dont elle dut me savoir gré.

Je griffonnai mon adresse sur un feuillet de calepin. Elle le glissa dans sa ceinture avec un sourire complice.

 

Trois jours plus tard, je reçus une lettre de trois feuillets, d’une écriture serrée, appliquée, d’un style banal, d’une orthographe approximative, mais où je devinai, entre les lignes, l’apparence de quelque sentiment.

Pour la faire brève, Gabrielle avait été mariée à quinze ans au fils d’un planteur de la Guadeloupe, le señor Dos Santos. Son mari, aussi jeune qu’elle, était une chiffe molle, un dégénéré, un impuissant congénital. Elle aurait pris son parti de cette désaffection si elle avait trouvé dans cette famille de rustres quelque consolation. Il n’en fut rien.

Elle m’écrivait :

« On me trétai come une souyon, on me batait, on me reprochai de ne pas engendré, come si cela était de ma fautte… »

Voisine des Dos Santos et compatissant aux mauvais traitements infligés à cette innocente, madame Lewenson lui avait suggéré de demander le divorce. Une matrone ayant constaté la non-consommation du mariage, il fut aisé de s’en prévaloir pour l’obtenir. Madame Lewenson ayant acquis de la famille qu’elle consente à lui abandonner cette enfant, elle l’avait ramenée en France, vierge comme devant.

Gabrielle terminait sa lettre par cet aveu pathétique : « Je sui condané à resté fille jusqua la fin de mes jours. »

J’aurais aimé lui répondre, mais je n’en voyais pas le moyen : ma lettre eût été interceptée, avec, pour elle, des conséquences graves.

Deux ou trois fois par semaine, je prenais une heure sur mon temps de travail pour prospecter les marchés, parfois en pure perte. Lorsque la chance m’était favorable, je n’avais qu’un maigre brouet de conversation à proposer à Gabrielle, madame ne perdant rien de notre échange.

Celle-ci me dit un jour, d’un ton aigrelet :

— Monsieur Dumoulin, je vous sais gré de votre amabilité, mais, à l’avenir, ne vous donnez pas cette peine. Je puis m’en tirer seule.

Je bredouillai une excuse et battis en retraite, la honte à mes trousses. Une lettre désespérée de Gabrielle, la troisième, suivit de peu cette ultime entrevue. Elle souffrait de devoir renoncer à ces rencontres et regrettait que « cete bel amitié soi compromize ».

Cette « bel amitié », d’autres événements allaient la compromettre, semblait-il, sans recours.

 

Dans le mois de juillet qui suivit ma dernière rencontre avec Gabrielle, Aaron m’annonça qu’il allait faire armer un senau jaugeant quatre-vingts tonneaux, la Licorne, pour aller faire la traite au Sénégal et en Gambie. Il me rappela ma promesse de participer à cette expédition ; je ne pouvais revenir sur ma parole, bien qu’il m’en coûtât, d’autant qu’il m’assurait du capitanat en second.

Informer Gabrielle de mon départ m’était difficile, voire impossible. Lui demander un entretien à son domicile l’eût compromise inutilement, du fait qu’il allait se passer des mois avant que je ne revienne.

Je me rendis au marché avec l’intention de glisser une lettre dans sa ceinture. J’en eus l’opportunité au marché du Chapeau-Rouge, en trompant la vigilance de sa maîtresse. Je lui annonçais mon départ et lui affirmais que, quoi qu’il pût m’advenir, je ne l’oublierais pas. Dans la lettre que je reçus en réponse, elle m’assurait de son « afecsion » et se promettait d’attendre mon retour, « osi lontant qu’il le fodré ».

 

Un soir, après ma journée au port, alors que je venais d’allumer ma chandelle, on gratta à ma porte. Je crus qu’il s’agissait du concierge ; c’était Gabrielle. Elle restait immobile sur le seuil, attendant sans doute que je lui tende les bras. Je me contentai de l’inviter à entrer, en lui disant ma surprise et ma joie.

— Je suis confuse de mon audace, me dit-elle. Qu’allez-vous penser de moi ? Si vous me jugez mal, dites-le. Je repartirai.

Pour la rassurer, je la pris contre moi et retrouvai sur elle le parfum de jasmin qui m’avait troublé sur la piste de danse. Je l’aidai à se défaire de son mantelet et de son chapeau et lui conseillai de prendre ses aises, en m’excusant de la modestie de mon logis.

Je la fis asseoir à ma table, où subsistaient les reliefs de mon repas, et lui demandai comment elle s’y était prise pour s’évader. Ç’avait été plus simple qu’elle ne le craignait. Elle avait quitté sa chambre à la tombée de la nuit, était passée par le jardin et avait couru jusqu’à mon domicile, peu éloigné du sien.

Nous avons passé quelques instants à bavarder, assis sur le bord du lit, nous tenant les mains et buvant du rhum. Elle me rappela les termes de sa lettre et sa promesse de m’attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Je répliquai en riant :

— Et si je restais absent des années, Gabrielle ? Et si je ne revenais pas ?

— Alors, je me ferais nonne chez les sœurs grises, et me ferais oublier.

— Je vous l’interdis ! J’irai vous arracher à votre couvent, mais rassurez-vous. Je ne resterai pas absent plus d’un an, sauf si je suis pris par les cannibales !

Elle poussa un cri, les mains plaquées sur son visage, et soupira :

— Il peut se passer bien des choses, en Afrique et en un an. Je sais que vous avez failli ne pas revenir de votre dernière expédition…

— Elle s’est déroulée dans de mauvaises conditions, sur un vaisseau qui était à la fin de sa carrière. Celui sur lequel je vais embarquer n’a effectué que deux ou trois voyages. Il est comme neuf.

Elle me sauta au cou. Je faillis éclater de rire lorsqu’elle me dit :

— Comme moi, François… C’est comme si je vous attendais depuis toujours.

J’ai soufflé la bougie. Nous sommes restés deux heures de cette nuit tiède de printemps à nous caresser et à nous aimer, puis je l’ai raccompagnée pour lui éviter de mauvaises rencontres.

 

Le lendemain matin, je n’avais plus tous mes esprits en me rendant sur le port où des fournisseurs avaient commencé à décharger leur marchandise. Aaron ne tarda pas à se rendre compte de mon état.

— Mais enfin, me lança-t-il, où as-tu la tête ? Attends-tu la saint-glinglin pour faire charger ces barriques de cognac ? Où as-tu passé la nuit ? Au bordel ou au cabaret ? On dirait un somnambule…

— Ne sois pas trop sévère, lui répondis-je. Il m’arrive une aventure merveilleuse. J’en suis encore bouleversé.

— Puis-je savoir qui est cette merveille ?

— Tu l’apprendras seulement à mon retour.

Malgré l’envie qui me pressait de tout lui raconter, je préférai m’en abstenir, de crainte qu’une indiscrétion involontaire ne compromette celle que je considérais comme ma maîtresse. J’étais malade à l’idée de ce départ. S’il n’en avait tenu qu’à ma volonté, j’y aurais renoncé.

À la fin de la journée, Aaron me présenta le capitaine de la Licorne, Joost van den Vosmaer, au cours d’un souper au Triton, rue Caguemule. Pour me faire plaisir, il avait invité Héraklès, qui, habillé en bourgeois, avait belle allure.

Le capitaine de la Licorne était tout en rondeurs et, souffrant d’une maladie contractée au cours d’une escale au Cap-Vert, se servait d’une canne. Il devait être proche de la cinquantaine mais, à voir son visage aux traits lisses et discrètement hâlés, il accusait dix ans de moins.

À peine avions-nous attaqué le foie gras qu’il nous apprit, non sans un sentiment de fatuité, qu’il était issu de la famille d’un stathouder de la Frise, familier des princes d’Orange-Nassau. Il avait fait ses classes de navigateur dans les îles de la Sonde, où la Hollande avait des concessions importantes, avant d’entreprendre des expéditions de traite dans le sud de l’Afrique occidentale, à l’intention des planteurs du Surinam.

De tout le repas, il n’eut ni un regard ni un mot pour Héraklès. Il manifesta même un plaisir pervers et ostentatoire à parler des « sauvages », qu’il semblait haïr. L’aversion que j’éprouvai pour lui après quelques heures d’entretien n’allait pas me quitter.

De toute la semaine qui précéda mon embarquement, Gabrielle ne me donna signe de vie : elle paraissait avoir renoncé à d’autres rendez-vous nocturnes comme à sa correspondance. Craignait-elle de laisser s’approfondir une passion naissante que notre séparation rendrait difficile à supporter ? Son escapade avait-elle été connue de sa maîtresse ? Avait-elle été déçue de nos premières étreintes ? Autant de questions qui m’obsédaient.

 

Nous avons appareillé à la mi-mai, par vent favorable. La Licorne, vaisseau de modestes dimensions à l’origine armé en cutter avec un mât unique, avait été, pour notre voyage, transformée en brick et dotée d’un mât supplémentaire et d’une dizaine de canons. Le navire se révéla bon marcheur, fringant et rapide. Le capitaine Vosmaer me confia qu’il s’était livré à son bord à des trafics interlopes entre Amsterdam et l’Irlande, à la barbe des gardes-côtes, et qu’il avait donné toute satisfaction. Il en parlait avec une joyeuse faconde de pirate.

L’importance de l’équipage – une trentaine d’hommes – me parut justifiée par les ambitions de l’armateur, qui comptait sur environ deux cents nègres, ce qui me paraissait excessif pour un vaisseau de ce tonnage. L’avoir équipé d’un entrepont pour loger les captifs risquait, en l’alourdissant, de ralentir sa marche, une fois sa cargaison à bord. Ses mouvements étaient assez souples et son gouvernail sensible, ce qui lui donnait une dérive modérée.

La Licorne me changeait de la Vigilante qui, au moment de louvoyer, partait par le travers autant que par l’avant.

Le capitaine Vosmaer sembla, dès les premières journées, tenir ses officiers et son équipage bien en main. Je n’eus qu’à me louer du chirurgien Le Moal, un Breton qui s’était intéressé aux maladies tropicales et avait garni sa pharmacopée de remèdes spécifiques.

J’avais sur les officiers, pilotins et novices un privilège qui suscitait quelques jalousies : je représentais l’armateur. Je n’allais pas tarder à comprendre que j’étais dans leur ligne de mire, que la moindre faiblesse de ma part me serait néfaste et qu’on n’hésiterait pas à provoquer les occasions de m’éprouver.

Lorsqu’un vent favorable gonfla nos voiles à la sortie de l’estuaire où nous l’avions attendu deux jours, il y eut un tel encombrement que nous faillîmes aborder par le flanc un cutter danois dont l’équipage nous couvrit d’injures auxquelles nous ne nous fîmes pas faute de riposter.

Durant deux jours nous voguâmes en compagnie de navires français qui se rendaient en droiture aux Îles d’Amérique. Nous les quittâmes pour prendre la direction du sud. Nous allions bon train, couvrant, en moins d’une semaine, trois cents lieues de mer.

Des difficultés se présentèrent alors que nous longions les côtes septentrionales de la péninsule Ibérique. Des vents violents nous mirent dans l’obligation de changer la voilure plusieurs fois par jour.

La fin du mois de mai nous trouva en vue de l’île de Madère, où nous restâmes trois jours à l’ancre dans le port de Funchal. Une semaine plus tard, nous eûmes connaissance de l’archipel des Canaries. Les caprices des courants nous jouèrent un mauvais tour en nous drossant sur le cap Bojador et la côte africaine, que le capitaine craignait d’approcher : outre les bancs de sable, ces parages étaient infestés de pirates maures querelleurs et pillards.

La terre d’Afrique… Elle se révélait à nous, sous un ciel implacable, par des immensités de plages et de dunes désertes, avec, par endroits, des ports de pêche misérables.

Dans les premiers jours de juin, nous avons arraisonné un navire bayonnais, la Néréide, capitaine Etcheverry. Cet officier monta à notre bord et partagea notre dîner. Il avait quitté la France une dizaine de jours avant nous et avait dû réduire sa voilure durant une semaine en raison d’une succession de tempêtes. Il partait pour une campagne de traite en Angola et craignait que son vaisseau, plus lent et lourd que le nôtre, ne prît encore du retard.

Peu après cette rencontre, alors que nous étions au large de la Mauritanie, le courant nous déporta vers la côte, truffée de bancs de sable, un véritable cimetière de navires que nous eûmes du mal à éviter en sondant toutes les heures.

À l’approche de l’île des Maringouins, nous fûmes arraisonnés au vent par un navire battant pavillon anglais, dont le capitaine monta à notre bord pour nous présenter ses civilités. De retour du Sénégal, il faisait voile vers les îles Canaries avec une bonne cargaison de nègres.

Nous avons mouillé l’ancre, quelques jours plus tard, dans un port du Cap-Vert, une terre qui ne m’était pas inconnue. Il avait fallu, pour approcher cette île, sonder en permanence pour éviter les récifs, qui nous donnaient des angoisses. Peu après avoir embarqué de l’eau et quelques produits frais, nous jetions l’ancre en l’île de Gorée, centre international de la traite, notre première escale sur le continent africain.

 

Notre voyage avait duré plus d’un mois, avec des fortunes diverses, mais sans événement grave, et nous avions parcouru, depuis Bordeaux, environ huit cents lieues.

Alors que le capitaine Vosmaer se rendait à terre pour rendre ses devoirs au gouverneur, nous fûmes assaillis par une nuée de nègres montés dans des pirogues, qui nous proposaient des fruits, des poissons frais, des petits singes et des filles. Je troquai deux canifs contre des goyaves et quatre aiguilles contre un panier d’oranges.

Nous avons passé les deux premiers jours de notre escale à remplir nos barils d’eau et à ramasser du bois pour la cuisine. Le gouverneur nous donna toutes les permissions nécessaires, en nous confiant qu’il aimait les Français autant qu’il détestait les Anglais, et que la population de son île était à l’unisson.

Le lendemain matin, une partie de l’équipage fut autorisée à descendre à terre. C’était un dimanche et la foule se pressait vers les églises en dansant, chantant et brandissant des foulards bariolés. Je m’y mêlai et n’allais pas le regretter, car la messe fut un spectacle digne de ceux que l’on donne dans nos campagnes pour la mi-carême.

Sortant de la nef fraîche et odorante et revenu à bord, j’appris que le gouverneur, monsieur Le Ménager, conviait notre capitaine et ses officiers à un souper dans ses jardins.

Des affaires lucratives entreprises en sous-main avec les Cohen l’avaient incité à leur témoigner à travers nous sa gratitude. Il souhaitait d’autre part, je l’appris par la suite, retarder le règlement d’une lourde dette envers eux.

Il nous traita comme des ambassadeurs, dans son palais proche de la rade, véritable oasis plantée de palmiers, ruisselante d’eaux vives, où des volières d’oiseaux chanteurs entretenaient une ambiance d’Éden retrouvé. On avait placé sous son autorité une garnison de quatre cents hommes afin d’assurer la bonne marche du commerce, alors qu’il se livrait pour son propre compte aux trafics interlopes à l’origine de sa fortune.

Ce n’est que le lendemain, avec quelque ménagement de notre part, qu’il fut question de la dette et de son remboursement. Elle consistait en numéraire et en fourniture d’un contingent d’esclaves. Le gouverneur nous fit promettre son règlement dans la semaine qui suivait.

Au sortir du palais, Vosmaer se répandit en imprécations :

— Ce jean-foutre est fidèle à sa réputation d’escroc, mais je ne le lâcherai pas, tonnerre de Dieu ! Il a tenté de nous rouler, mais nous lui ferons rendre gorge.

Nous avions appris que la veille, sous notre nez, il avait fait embarquer sur un navire danois une cinquantaine de pièces d’Inde !

Monsieur Le Ménager allait poursuivre ses opérations destinées à endormir notre méfiance en nous conviant, le lendemain, à la représentation d’une comédie de Voltaire, Alzire,aux chandelles, dans ses jardins, accompagnée d’un médianoche.

Ce genre de réjouissances, dont il usait fréquemment comme d’un narcotique, ne lui coûtaient guère : ses soldats lui ramenaient des villages voisins tout ce qui convenait à ces réceptions. Il les agrémentait de spectacles de danses africaines et donnait licence à ses domestiques, négresses, métisses ou négrillons, de satisfaire la lubricité de ses hôtes.

La perversité et la veulerie de Vosmaer m’horripilaient. Je compris vite que ses ruades a posteriori contre le « jean-foutre » n’étaient faites que pour donner le change, et qu’il était comme cul et chemise avec lui. Le gouverneur avait vite appris à manœuvrer ce lourdaud : il suffisait, pour le neutraliser et le mettre à sa botte, de le flatter, de lui donner son content de rhum ou de punch, ou de lui mettre dans les bras une des grosses négresses dont il raffolait.

Lorsque je tentais de lui rappeler ses devoirs, il m’envoyait paître en me traitant de « blanc-bec ». Je lui faisais observer que j’étais responsable auprès des Cohen des négociations avec le gouverneur et que je n’envisageais pas de repartir les mains vides ; il me répondit qu’il s’en foutait.

Décidé à sortir au plus tôt de cette embrouille, je demandai de mon propre chef audience au gouverneur et trouvai porte close : il venait de quitter son palais et n’avait pas indiqué sa destination ni la date de son retour. En me promenant dans les jardins, j’aperçus sa silhouette à travers une fenêtre ! Cela m’incita à persévérer dans mon siège, avec une telle obstination que j’eus enfin gain de cause.

Lorsque je fus admis dans son cabinet somptueusement aménagé, je crus qu’il allait m’embrasser. Il était désolé de m’avoir fait attendre, mais il avait un entretien « de la plus grande importance » avec un négociant arabe. Il me fit asseoir et sonna pour qu’on nous servît du punch et des pâtisseries.

— Heureux de vous revoir seul à seul, me dit-il. Je dois vous avouer que je préfère m’entretenir avec vous qu’avec Vosmaer. C’est sans doute un excellent navigateur, mais, entre nous, un rustre et un jouisseur.

Il ajouta, en agitant son éventail :

— Je suppose, mon ami, que vous souhaitez m’entretenir de cette fameuse dette…

— Telle est mon intention, en effet, lui répondis-je. Je ne compte pas quitter cette île en la laissant impayée. J’en suis responsable auprès de monsieur Cohen. Si je revenais les mains vides, je risquerais de me retrouver à la rue.

Il replia nerveusement son éventail, avala quelques gorgées de punch, puis, après avoir essuyé sur son visage la sueur suintant de sa perruque, il répliqua d’une voix molle :

— Je vous comprends, monsieur, mais je regrette votre suspicion à mon égard, après les traitements amicaux dont vous avez été l’objet de ma part. Rassurez-vous : je ne souhaite pas me soustraire à vos exigences, mais il se trouve que je suis provisoirement dans l’embarras, dépourvu de numéraire et de pièces d’Inde…

— Vraiment ? Vous venez pourtant, ce me semble, de livrer une cinquantaine de nègres aux Danois, et vous n’êtes pas au bord de la ruine, si j’en juge par l’éclat de vos réceptions, ce dont j’aurais mauvaise grâce de vous faire reproche…

Il alluma sa mèche pour riposter avec aigreur :

— La livraison dont vous parlez, monsieur, était prévue de longue date et je ne pouvais la retarder davantage. Alors, pour ce qui concerne mes engagements à votre égard, eh bien, il vous faudra patienter, de même que pour le numéraire.

— Soit ! Nous nous reverrons au retour de notre expédition en Gambie, dans un mois ou deux. En attendant, veuillez, je vous prie, mettre par écrit cet engagement, afin que je puisse témoigner auprès de mes employeurs, en cas de défaillance de votre part, que j’ai rempli la mission qu’ils m’ont confiée.

Il me dit en se levant :

— Je vais faire préparer ce document par mon secrétaire. Passez le chercher demain…

Je n’avais pas daigné informer Vosmaer de ma démarche, de crainte qu’il ne décidât de me suivre, et de brouiller les cartes par ses vantardises et sa faconde débridée. Il en fut informé le jour même par le gouverneur et me fit prier de le rejoindre dans sa cabine, où il me reçut avec une mine rogue qui annonçait l’orage. Il éclata à peine étais-je en sa présence :

— Ainsi, mon petit monsieur, on se permet de débiter des sornettes sur mon compte et de prendre des initiatives sans m’en tenir informé ? Avez-vous oublié que vous êtes mon subordonné ? C’est une faute gravissime. Vous allez la payer par les arrêts de rigueur. Oui, monsieur, aux arrêts !

Loin de me laisser impressionner, je ripostai :

— Faites-le donc, si vous l’osez ! Il faudra motiver cette décision pour vos officiers, en attendant de le faire pour monsieur Cohen. Je serais surpris qu’il vous donne raison, après tout ce que je lui dirai de vous.

— Vous êtes un paltoquet, monsieur !

— Et vous, capitaine, un jocrisse !

Il leva sa canne sur moi, mais elle resta en suspens. La colère éclatant sur son visage vultueux faisait monter une écume blanche à ses lèvres. Il s’écria :

— Foutez le camp, Dumoulin, et ne m’adressez plus la parole que pour le service, et quand je vous y autoriserai ! Dites-vous bien que vous ne perdez rien pour attendre…

Le lendemain, lorsque je me rendis au palais du gouverneur, le secrétaire m’annonça que celui-ci avait dû quitter Gorée pour régler une affaire urgente sur le continent, et qu’il resterait quelques jours absent. Je réclamai le document qu’il m’avait promis ; il n’avait pas eu temps de le dicter à son secrétaire.

En retournant à bord, j’étais d’une humeur de chien. Elle explosa lorsque je constatai, au moment de prendre mon quart, que mon bagage avait été fouillé. Je ne pouvais ignorer d’où venait le coup et ce que l’on cherchait : le document attestant du détail de la dette. Par précaution, je l’avais pris sur moi.

 

Je passais mes moments de liberté en promenades à travers la ville, seul ou en compagnie de notre chirurgien ou d’officiers, dont certains connaissaient déjà cette île.

Détachée du continent comme un fruit de sa branche, gorgée de soleil, Gorée est prise, jour et nuit, comme dans une écharpe de soie, par le vent du large ou le souffle ardent venu de la côte africaine, proche d’une heure environ en chaloupe.

On a vite fait le tour de cette île, longue de trois lieues environ et large d’un quart, qui semble avoir été jetée à la côte par une tempête. Avant les heures brûlantes de l’après-midi, je prenais plaisir à parcourir les marchés déployés dans les artères principales transformées en jardins. Je contemplais, drapées dans leur boubou chamarré, droites et majestueuses comme des reines, les femmes et les jeunes filles venues faire leur marché ou vendre leurs produits. Certaines marchandes, assises à même le sol, un petit singe sur l’épaule, fumaient de longues pipes africaines.

Monsieur Le Moal avait séjourné jadis dans cette île, peu après le retrait des Hollandais puis des Anglais, qui nous en avaient laissé la possession. Il avait acquis à bord une indépendance que personne ne lui contestait et que justifiait sa compétence. Il avait profité de chacune de nos escales pour herboriser et prenait plaisir à nous faire visiter sa pharmacopée, digne du cabinet de son maître, Paracelse, inventeur de « l’éternel printemps de l’homme » par ses thérapeutiques naturelles.

Je trouvai en lui un guide de quelques années plus jeune que moi, amical et disert. Sur les marchés, il s’arrêtait à chaque pas pour respirer ou goûter les épices et les herbes en échangeant quelques mots, dans leur dialecte, avec les vendeuses.

Il me raconta que la capitale de Gorée avait été détruite, une quinzaine d’années auparavant, par un énorme incendie qui n’avait laissé subsister que trois maisons de colons, bâties en pierres et en briques. Grâce à sa position de tête de pont des activités liées à la traite, elle s’était vite remise de cette catastrophe.

Il me fit admirer le palais qu’une signare,une négrière richissime, Cathy Louette, avait fait construire en marge de la ville. Elle faisait travailler les jardins de ce Versailles tropical par une escouade de cinquante jardiniers.

À chacune de nos promenades, nous étions assaillis par des groupes de négrillons sortis on ne savait d’où et qui s’accrochaient à nos basques jusqu’à ce que nous leur jetions une poignée de monnaie, qu’ils se disputaient dans la poussière, ou que nous les menacions de notre canne.

Des équipes de Noirs étaient occupées à paver l’artère menant au castel Saint-Michel, un reliquat des remparts à la Vauban, qui, hérissé de canons, prend appui sur les falaises basaltiques dominant la côte. Les autorités employaient à cette corvée épuisante, sous bonne garde, des nègres en attente de leur transfert en Amérique.

En marge de la ville indigène grouillante d’une population cosmopolite, qui en faisait une sorte de Babel africaine, la civilisation blanche étalait des villas et des bungalows surnageant dans une opulente végétation de palmiers, de flamboyants et de baobabs.

— Toutes ces belles demeures, me dit Le Moal, ont été édifiées grâce au sacrifice de milliers de nègres, et cela semble devoir durer ! Suivez-moi, François ! Je vais vous montrer une des curiosités de cette île, dont on aurait tort de se glorifier. On l’appelle la Maison des esclaves. J’ignore si nous y aurons accès, car on n’y entre pas comme dans un moulin.

De vastes dimensions et d’architecture baroque, cette bâtisse pouvait, vue de l’extérieur, malgré ses murs grossièrement badigeonnés d’un plâtre rosâtre écaillé par endroits, passer pour la résidence d’une signare ou d’un riche négociant.

Un gardien nous en ayant interdit l’entrée. Le Moal dut exciper de son état de chirurgien de la marine pour que la porte s’ouvrît.

De la cour est, flanquée d’un escalier à double révolution menant aux appartements du gardien-chef et de ses subordonnés, mon regard fut attiré par une porte étroite ouverte sur une image éblouissante de l’immensité océane, traversée de vols d’oiseaux blancs et de pirogues.

— On appelle cette ouverture, me confia Le Moal, la porte du Non-Retour. Les esclaves qui l’empruntent avant de monter sur un navire négrier doivent abandonner tout espoir de revoir un jour leur patrie.

Il venait de toute part des odeurs nauséabondes : celles que j’avais respirées dans l’entrepont de la Vigilante, au retour de la Guinée, et auxquelles j’avais eu du mal à m’habituer. On avait entassé dans les geôles de cette prison des nègres en attente du départ vers l’inconnu. La chaleur y était telle qu’on y suffoquait et que les captifs enchaînés étaient dans l’incapacité de bouger et même de se plaindre. Ils nous regardaient d’un air effaré, comme si notre présence annonçait leur départ imminent.

— Ce n’est pas la première fois que je visite ces lieux, me dit Le Moal, mais c’est toujours avec le même dégoût et la même horreur. Si l’on pouvait montrer cette image à l’Europe, je connais bien des négriers, honnêtes personnes au demeurant, qui cesseraient leur activité. Oui, mon cher, voilà le spectacle que nous offrent des nations qui se disent chrétiennes et ouvertes au progrès ! J’en ai honte…

Il ajouta, en me prenant le bras :

— Je vous en conjure, mon ami, ne répétez pas un mot à Vosmaer de ce que je viens de vous confier. Cette brute ne tolère pas que l’on conteste à son bord le principe de la traite. Il me l’a fait comprendre au départ de notre expédition. J’ai confiance en vous, et je souhaite que ma modeste expérience vous soit profitable…

Je le plaçai, sur le chemin du retour, devant cette équivoque : oubliait-il qu’il avait embarqué sur un navire négrier ?

— La contradiction avec mes convictions, me répondit-il, n’est qu’apparente. Je me souviens que saint Vincent de Paul, aumônier des galères royales, s’est évertué à réconforter et à soigner les galériens. Je ne fais que suivre sa voie. J’ai souvent du mal à faire admettre par nos négriers que le Noir est notre prochain.

Il ajouta, en passant un bras sur mon épaule :

— Mais vous-même, mon ami, que faites-vous donc sur cette galère, si je puis dire ? Il semble que vous non plus n’approuviez pas les méthodes de la traite, et pourtant…

— Je ne puis rien vous cacher. Ces méthodes, je les réprouve, mais je suis engagé sur un chemin qui m’oblige à les affronter. Je vais vous faire un autre aveu : je me suis juré que ce serait ma dernière campagne. Je tiendrai parole, quoi qu’il m’en coûte.

Il se pencha vers moi pour me confier :

— Ce voyage, qui, comme pour vous, sera peut-être le dernier, a pour moi un autre but que de jouer les saint Vincent de Paul : réunir une somme de documents qui me permettent d’en faire un ouvrage dénonçant ces pratiques, et de le faire imprimer, tout en sachant qu’il y va de ma vie.

— Qui pourrait vous en vouloir à ce point ?

— Ne faites pas l’innocent, François ! Vous savez fort bien que ce livre me fera tant d’ennemis que je ne pourrai quitter mon domicile sans risquer de me faire agresser par un nervi à la solde des armateurs. Mais si j’en réchappe, je poursuivrai ma lutte pour l’abolitionnisme et ne serai pas seul…

— Vous rêvez ! Autant vaudrait attaquer une batterie de canons avec des arbalètes. Je ne crois pas qu’on aille jusqu’à s’en prendre à votre vie. En revanche, vous risquez de vous retrouver à la Bastille, et il faudra autre chose que vos trompettes pour faire s’écrouler ces murailles !

— J’en suis conscient, mais souvenez-vous : sans remonter jusqu’au Christ, c’est ce qu’on disait d’un certain moine nommé Luther. Il était seul, à ses débuts, à affronter Jéricho, et vous savez ce qu’il en est advenu…

Dans la soirée, nous avons repris notre conversation sur le pont, adossés à des rouleaux de cordage, face à un crépuscule qui peignait à fresque une chaîne de nuages et laissait éclore les premières étoiles. Le Moal avait dans sa réserve personnelle quelques bouteilles de cognac. Il en ouvrit une et me la tendit. J’avalai au goulot quelques rasades, et il fit de même. Je lui parlai de la négresse Makoua et du nègre Héraklès, afin de lui montrer qu’il ne pouvait m’assimiler à un négrier. Je faillis lui confier mes relations avec Gabrielle, une métisse, mais remis cela à plus tard…

— Il y a une belle âme sous votre défroque de négrier, me dit-il. Le Samaritain confronté aux juifs et aux Romains… Lorsque j’écrirai mon livre, je parlerai de vous et de vos exploits.

Il me raconta qu’il lui arrivait, entre deux campagnes, de se rendre à Paris et d’y retrouver quelques amis abolitionnistes qui, en se regroupant, constituaient un noyau dur capable de peser dans l’opinion. On y trouvait des écrivains, des philosophes, des historiens et même quelques ecclésiastiques.

— Notre but, après Voltaire, Diderot, Condorcet et quelques autres, me dit-il, est de semer le doute dans les esprits. Nous creusons des mines sous les murs de Jéricho pour faire éclater nos marmites. Cela fera, le jour venu, autant de bruit que les plaidoiries de Las Casas pour les peuples d’Amérique…

Je me fis l’avocat du diable en avançant des arguments spécieux :

— Je ne puis que vous encourager, mais avez-vous songé aux conséquences qui résulteraient pour l’économie de la suppression de l’esclavage ? Des milliers de colons devraient renoncer à exploiter des domaines qui ne tarderaient pas à retourner à la friche, des armateurs abandonneraient les ports, des négociants en produits exotiques fermeraient boutique et les consommateurs que nous sommes devraient se priver de denrées d’un prix devenu prohibitif…

Il étouffa un petit rire dans une gorgée de cognac avant de répondre :

— Je plains les amateurs de café, de sucre et de chocolat ! Vous allez me tirer les larmes, François ! Rassurez-vous : lorsque les esclaves des plantations seront libres et recevront un salaire, tout, peu à peu, rentrera dans l’ordre, et je serai le premier à m’en réjouir. Je me passerai difficilement de ces denrées mais serai en repos avec ma conscience.

Il ajouta, en allumant un cigare :

— Le croyant que je suis aurait aimé que l’Église suive le même chemin que moi. Hélas… Elle a fini par admettre que les Noirs ont une âme, mais son action s’arrête là. Condamner la traite serait s’aliéner la clientèle qui alimente ses bonnes œuvres. Vous n’ignorez pas que la plupart des familles de négriers entretiennent à domicile un séminariste ou un curé…

Il me raconta qu’à Paris, au cours d’un repas, il s’était fait un malin plaisir de poser une question à un grand prélat : « Monseigneur, comment pensez-vous que le Christ eût jugé l’esclavage ? » Réponse du prélat : « Rien dans la Bible ne condamnant ces méthodes, il ne m’appartient pas de les contester ! »

— Je n’ai rien répondu, ajouta Le Moal. Taper du poing contre une porte qui s’obstine à rester fermée est absurde.

Il était minuit passé et je devais prendre mon quart lorsque nous nous sommes séparés.

En arpentant le pont, la lunette dans ma ceinture, je songeais à Gabrielle.

Elle était présente à mon esprit à chaque heure du jour et parfois de la nuit, malgré les efforts que je faisais pour l’éradiquer. Persuadé de la retrouver à mon retour, je souffrais moins de son absence, posais des jalons sur notre futur et échafaudais des projets communs. L’épouser ? L’idée m’en venait parfois, mais je la repoussais au nom d’une vocation de célibat à laquelle j’aurais eu du mal à renoncer.

Combien de temps allait durer notre expédition ? Un an, plus peut-être, et vers quelle destination ? Notre campagne portait sur la Gambie, mais Vosmaer nous avait laissé entendre qu’il n’en ferait qu’à sa tête, ce qui ne laissait pas de me troubler.

Il nous disait, avec un gros rire :

« Mes amis, l’homme propose et Dieu dispose. Or, à ce bord, Dieu, c’est moi ! Si, souffrant de la soif, je vois une fontaine à proximité, personne ne m’empêchera de m’y désaltérer. Faites-moi confiance : je sais où trouver des nègres. Mon flair ne m’a jamais trompé. »

Lorsque je contestais le pouvoir suprême qu’il s’attribuait, il m’écrasait de son mépris.

 

Notre séjour à Gorée faillit se terminer pour moi de façon tragique.

Il existe, sur le fleuve Sénégal, en amont de Dakar, un territoire encore mal exploré, occupé par une population réputée pour son indépendance et sa sauvagerie.

Lorsque « Dieu le Père » nous confia sa décision d’envoyer une petite expédition dans les parages, pour en ramener non des nègres mais les produits frais que l’on ne trouvait à Gorée qu’à des prix prohibitifs, je regimbai : c’était beaucoup de risques pour peu de profit.

— Je ne reviens jamais sur mes décisions, me dit-il. Vous dirigerez cette expédition, avec notre chirurgien et quelques matelots. Vous prendrez des armes. On ne sait jamais… J’ai dit !

Je dus, pour ne pas envenimer nos rapports, céder à sa volonté. Quand nous partîmes, le temps était lourd comme de la poix et la brise sentait l’orage. Nous avions chargé à bord de notre canot des sennes pour la pêche et des fusils pour la chasse ou pour faire face à de mauvaises rencontres. Il y avait à bord, en plus de Le Moal et moi, l’enseigne Gérard et trois matelots.

Quelques heures avant la tombée du jour, nous avons engravé notre embarcation dans une anse du fleuve, au milieu d’une roselière, à l’abri de palétuviers géants. Le Moal fut le premier à sauter à terre avec sa boîte de naturaliste et son filet à papillons, tandis que Gérard et moi, laissant notre esquif à la garde des matelots, nous mettions en quête de gibier.

Cette première chasse fut prometteuse. Nous avons regagné notre canot porteurs de cobes des roseaux, d’outardes, d’une gazelle et d’un jeune phacochère. Le lendemain, notre senne nous ramena une pêche miraculeuse, dont un bébé crocodile que nous relâchâmes.

 

Le troisième jour, notre équipée allait prendre un tour tragique. Alors que nous achevions notre dîner à bord du canot, Gérard s’inquiéta du tumulte insolite et soudain agitant la tribu de singes qui nous tenait compagnie et nous divertissait de ses facéties.

Je demandai à mes compagnons de préparer leurs armes. À peine l’avaient-ils fait que des nègres entièrement nus surgirent de la sylve, hurlant et brandissant des sagaies.

Lorsqu’une de ces armes se planta dans la coque, j’ordonnai de tirer une salve dans le seul but d’intimider nos visiteurs, puis de profiter de leur surprise pour nous désengraver et filer au plus vite. Impressionnés par notre riposte, les nègres interrompirent leur provocation, d’autant que l’orage qui menaçait venait d’éclater, et disparurent dans la forêt.

À force de rames, nous avons gagné le large du fleuve, sous des bourrasques qui brassaient les arbres et nous déportaient. Il nous fallut le reste de la journée pour arriver en vue de Dakar et, à la nuit tombante, nous engager, au risque de chavirer, sur un océan démonté, à la merci d’une lame qui nous enverrait par le fond.

La nuit était profonde lorsque nous parvînmes aux abords de Gorée, à moins d’un quart de lieue de la Licorne, dont nous pouvions à peine distinguer les lumières. Pour attirer l’attention des hommes de quart, je fis tirer une salve afin de demander du secours. Mouillés de la tête aux pieds, épuisés à force de ramer en nous relayant, nous avons passé une demi-heure dans l’angoisse avant de voir venir à nous, dansant à travers l’ombre, la lanterne d’une chaloupe.

 

Fut-ce la conséquence de la fatigue que j’avais éprouvée ? Trois jours plus tard, j’étais en proie à l’attaque d’une fièvre que Le Moal qualifia de « bilieuse et inflammatoire », ce qui n’avait rien pour me rassurer. Les saignées ne m’apportèrent aucun répit, pas plus que l’émétique en grains. Je vomissais dans des efforts épuisants une bile noirâtre et fétide. Une occlusion intestinale se déclara, que mon chirurgien soigna avec des lavements de jus de tabac (« un remède de cheval, mais radical », à l’en croire), transformant mes souffrances en une torture qui m’arrachait des hurlements, comme une parturiente.

À partir du quatrième jour, je recommençai à m’alimenter par des bouillons et à avoir accès au pont. Un infirmier me confirma que des membres de l’équipage avaient été atteints de cette même maladie, la malaria, dont trois matelots et un novice étaient morts. J’ai encore dans l’oreille le grondement du canon et le bruit des corps glissant sur la planche avant de plonger dans l’océan.

Durant ma maladie, je n’eus pas une seule fois dans ma cabine la visite du capitaine, soit qu’il redoutât la contagion, soit qu’il me rendît responsable de l’échec de notre équipée : nous avions dû, pris par la tempête, nous délester d’une partie de notre chargement.

Jugeant l’atmosphère du bord néfaste pour moi, Le Moal obtint la permission de me faire descendre à terre et de me confier à un mulâtre, propriétaire d’une sorte d’auberge, qui accepta de me garder quelques jours contre une modeste rétribution.

Je passai cette convalescence à lire Les Bijoux indiscrets, de Diderot, et le Journal de bord en la terre de Brésil, de Jean de Léry, que mon ami m’avait prêté.

La chaleur tombée, je me hasardais dans les quartiers où se donnaient des fêtes populaires, et me saoulais d’un tintamarre assourdissant d’odeurs, de musique de balafons, tambours et flûtes, de danses endiablées, où l’on voyait tourbillonner des boubous aux couleurs éclatantes.

De retour à ma case, située au fond du jardin de l’auberge, je retrouvais le caméléon apprivoisé que je m’amusais à gaver d’insectes, de vers et des restes de mes repas. Il appartenait à une jeune négresse de la race foula, qui me faisait des agaceries que je dédaignais, ma santé ne me permettant pas de m’adonner au plaisir des sens.

 

Au début du mois de septembre, ce n’est pas sans regret que j’appris la décision du capitaine de lever l’ancre, afin de poursuivre notre campagne vers le sud de l’Afrique.

Il me restait quelques jours. Je les employai à déambuler, nez au vent, à travers la ville et ses écarts occupés par des villages de nègres pacifiques, vaquant à des travaux d’artisanat, et à noter sur mon calepin des détails pittoresques ou utilitaires. Il m’arrivait de passer une heure ou deux, allongé entre deux blocs de basalte, sous la forteresse du Castel, mon chapeau au ras des sourcils et un cigare aux lèvres, à rêvasser en regardant les mouettes voler dans un ciel d’un bleu tirant sur le violet, et des pirogues montées par des nègres glisser sur « la mer sombre couleur de vin », comme disait le vieil Homère.

Monsieur le gouverneur avait enfin cédé à mes instances répétées. La veille de notre départ, après s’être acquitté de la somme qu’il nous devait, il nous fit livrer une cinquantaine de captifs prélevés, je l’appris plus tard, dans la réserve qu’il avait installée sur la côte de Gorée qui fait face au continent. C’étaient des Toubas, des Fatiks et des sujets de race indéterminée enlevés dans la vallée du Bounoum, au nord du Sénégal.

Lorsque Vosmaer, daignant prendre conscience de mon retour à bord, m’adressa la parole, ce fut pour me dire :

— Vous aviez eu tort de vous alarmer, mon cher Dumoulin. Vous voyez, tout est enfin rentré dans l’ordre. Les bons comptes font les bons amis ! Faisons la paix, voulez-vous ?

Il me tendit sa main : elle était humide de sueur. J’avais l’impression de tenir un crapaud dans la mienne…

OceanofPDF.com