La Porte du non-retour
3 L’île lumineuse
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L’île lumineuse
On pourra trouver singulier que, de tout le temps qu’a duré la relation de ce voyage, je n’eusse pas mentionné la présence de mes deux compères : Fabrice de Montvert et Henri Pierson.
À titre de passagers, je les voyais rarement sur le pont. Ils passaient leur temps dans leur cabine transformée en tripot, à jouer de l’argent et à boire avec des messieurs et des dames passionnés par des cartes qui n’étaient pas celles des marins. S’il arrivait que nous nous croisions au sortir de leur antre pour fumer un cigare, nous échangions quelques banalités.
Alors que la terre était en vue, Henri Pierson me dit :
— Ma proposition de t’héberger à Port-de-Paix tient toujours. Mon père, commissionnaire pour le vieux Cohen, sera heureux de faire ta connaissance et de t’héberger le temps qui te conviendra.
Fabrice non plus n’avait pas oublié sa promesse :
— Ma famille, me dit-il, est informée par le précédent navire de notre rencontre et de ta venue à Saint-Domingue. Tu y es attendu. Le Petit-Goave est à peu de distance de Port-de-Paix. Tu pourrais jumeler tes deux visites.
Ces invitations avaient de quoi me tenter, mais d’autres préoccupations m’attendaient au Cap : il fallait procéder au déchargement du vaisseau, à la distribution de la marchandise, veiller à rassembler le fret du retour… Mes compagnons pilotins ne seraient pas de trop pour m’aider. Parti avec l’auréole d’un protégé de monsieur David Cohen, j’avais quelque ascendant sur eux.
Je ne m’attarderai pas sur mon séjour au Cap-Français, qui allait durer une semaine environ. J’avais hâte d’aller au plus pressé avant de prendre le bateau pour Port-de-Paix à l’ouest et le Petit-Goave au sud. Le capitaine en second, monsieur Vergès, m’avait prévenu que, l’Albatros devant subir quelques réparations, je pourrais disposer d’un mois, à quelques jours près, avant de repartir.
Je passai la première semaine en compagnie de Moreau, notre commissionnaire du Cap-Français, à rendre visite à quelques planteurs que les Cohen comptaient dans leur clientèle. Nous fûmes reçus partout avec ce sens de l’hospitalité propre aux planteurs. Dans la ville même, j’avais pris pension chez une veuve proche de la quarantaine, Irène Malgloire, qui demeurait à deux pas de l’Intendance et du port. Ce qui n’avait rien pour me réjouir, elle avait comme autre client le capitaine Creach. Quant à son giton, Rami, cuisinier du bord, il avait été laissé libre de fréquenter les lieux de prostitution masculine des bas quartiers et les bouges à matelots.
Un matin, au cours d’une promenade sur le port en compagnie d’un de nos pilotins, Claude Brunet, j’assistai au débarquement d’un navire négrier, l’Honorine, retour d’une campagne de traite au Sénégal.
Lorsque les premières « pièces d’Inde », comme on dit dans le jargon des négriers, ont débarqué de la chaloupe qui effectuait la navette entre le navire et le port, des planteurs les ont entourées, en prévision du marché aux esclaves, lequel n’aurait lieu que le lendemain ou quelques jours plus tard, le temps de redonner apparence humaine à cette chiourme affectée par le voyage.
Ce navire ne m’était pas inconnu. Deux ans auparavant, j’avais assisté à son gréement dans le chantier naval de la Paludate. Il appartenait aux Nairac, les plus puissants armateurs de Bordeaux avec les Gradis et les Cohen.
C’était la première fois que Claude assistait à cette scène. Quant à moi, je n’avais gardé souvenir que des quelques nègres que l’on faisait danser au fouet sur le quai de Bordeaux. Au fur et à mesure qu’ils débarquaient, enchaînés à plusieurs, hâves, chancelants, effarés, les captifs, surveillés de près par des gardiens armés de fouets et de fusils, étaient conduits dans un vaste baranquon dressé sous une frange de palmiers et de cocotiers.
Le marché, annoncé par des panneaux, débuta le lendemain, dans l’après-midi, malgré la chaleur stagnant sur le quai. On avait dressé une estrade sur des barriques, devant le baranquon où avaient macéré les captifs. On aurait pu se croire à une des grandes foires de Bordeaux, devant un théâtre de saltimbanques, sauf que les malheureux qu’on y traînait n’étaient pas des artistes.
Il y avait foule autour de l’estrade lorsque le contremaître chargé de la vente commença son numéro, en gesticulant avec une volubilité de bateleur. Vêtu d’une chemise d’un rouge éclatant et d’un pantalon blanc, coiffé d’un chapeau de paille orné d’un ruban, il portait à sa ceinture deux pistolets et à la main une cravache. Nous l’entendîmes, Claude et moi, hurler un couplet qui disait :
— C’est chez nous, clients et amis, que l’on trouve, je vous le dis, les meilleures marchandises !…
La « marchandise » du jour se faisait attendre et le public commençait à trépigner d’impatience sous les ombrelles, quand la sonnette brandie par le contremaître annonça le début de la vente.
La première « pièce d’Inde » que l’on poussa sur l’estrade était un magnifique Congo vêtu d’un simple morceau d’étoffe qui lui cachait le bas du ventre et d’un lambeau jeté sur ses épaules, destiné, semblait-il, au dire d’un de nos voisins, à cacher les traces des coups de fouet qu’on avait dû lui infliger pour le mater.
— Ce grand mâle, s’écria le contremaître, est un vrai miracle de la nature ! Admirez sa beauté, mesdames, et sa musculature, messieurs. Pour couper la canne vous ne pourrez trouver mieux !
Une femme de planteur se détourna en marmonnant :
— C’est un véritable monstre ! Je n’en voudrais pas pour nettoyer nos écuries…
La mise à prix, jugée prohibitive, déclencha des exclamations. Le nègre trouva comme preneur, après une brève enchère, un planteur de Saint-Christophe qui, enfilant des gants blancs, examina son acquisition de la tête aux pieds.
— Beau sujet, marmonna-t-il. Il pourra faire un étalon convenable, mais ces traces de coups ne me disent rien qui vaille. S’il a été battu, c’est sûrement à la suite d’une révolte. Il faudra que je le fasse surveiller…
Il repartit avec son nègre enchaîné et encadré par deux domestiques mulâtres.
Le reste de la vente proposait quelques mâles plus ou moins aptes aux travaux d’une plantation, et des femelles robustes et saines pour les travaux domestiques. Il y eut quelque trouble lorsque des négrillons furent arrachés à leur mère pour être vendus séparément. Claude jugea ce spectacle odieux ; il me répugnait, à moi aussi, mais sans entraîner de protestation. Monsieur Cohen m’avait prévenu : je devrais me préserver de tout mouvement de pitié ; à l’écouter, ces captifs n’avaient rien d’humain ; on pouvait séparer les petits de leur mère, « comme un veau qu’on enlève à la vache »… C’étaient ses propres mots ! Avec une lâcheté dont je me repens, ayant promis à monsieur Cohen de réprimer en moi toute sensiblerie, je m’attachai à respecter sa leçon.
Il m’avait appris que les écrits destinés à faire abroger l’esclavagisme étaient proscrits par le parlement de Guyenne et leurs auteurs exposés à des poursuites. Le mot même d’« esclave » était à éviter, du fait qu’il rappelait les pratiques de l’Antiquité. On préférait, hypocritement, parler par périphrases de « bois d’ébène », de « pièces d’Inde » ou de « têtes de Congos ».
Sur le quai, autour de nous, adultes et enfants s’amusaient des gémissements, des suppliques et des contorsions des mères. Un planteur s’écria :
— Voilà bien des manières ! Ces femelles devraient comprendre que c’est pour le bonheur de ces petits moricauds qu’on les leur enlève ! Ils seront mieux nourris et plus heureux que dans leur forêt. Et puis, elles pourront en faire d’autres…
— Si j’en avais les moyens et si ma femme y avait consenti, ajouta un gros homme en sueur sous son ombrelle, j’aurais choisi la petite femelle nue qui se tient serrée contre sa mère. Un tanagra… Quel âge peut-elle avoir ? Douze ans ? Treize, peut-être ?
La négrillonne fut adjugée à un planteur de Porto Rico, une brute au visage ravagé par la picote. La mère eut beau s’accrocher à elle, un coup de cravache lui fit lâcher prise. Ce qui restait de la chiourme, malades, éclopés, vieux, fut bradé par lots de trois ou quatre têtes. Certains ne trouvèrent pas acquéreur.
— Ces malheureux, me dit Claude, que va-t-on en faire ?
— Sûrement pas les rapatrier, lui répondis-je. Je crois plutôt qu’ils vont aller nourrir les requins…
Je me suis longtemps interrogé, à partir de ce jour, sur cette singulière aberration qui faisait que, face à des spectacles aussi inhumains, nous restions de glace.
J’y vois la conséquence d’une éducation qui, lorsqu’elle parlait des bienfaits que le commerce, et donc notre bien-être, devait à l’esclavage, éradiquait l’envers du décor : la condition des nègres. Mon père œuvrant dans le négoce maritime, entre son cabinet et le parasol de son entrepôt, à compter les barriques de vin, n’avait qu’une vague notion de ces maltraitances. Ma mère ne voulait même pas en entendre parler. Quant à Aaron, il ne lui fut pas venu à l’idée de contester ces méthodes, partie inhérente et indispensable à la prospérité de sa maison.
J’en voulus surtout à mon père. Conscient de m’ouvrir les portes d’un enfer digne de Dante, il ne m’avait pas informé de ce qui m’attendait. Était-ce de sa part de la pudeur, la crainte de me voir regimber, de la négligence ? Le respect que je lui porte m’incline vers ce dernier choix.
J’avais mis un pied dans le commerce de la traite. L’autre n’allait pas tarder à suivre. Sans éprouver de scrupules, du moins dans mes débuts, j’allais me livrer à l’achat et à la vente d’êtres humains qui n’avaient de différences avec moi que la noirceur de leur peau et leur condition d’arriérés.
Le seul à m’avoir parlé de l’esclavage, sans m’en dévoiler les horreurs, avait été mon précepteur, Maxime.
Il m’avait appris que cette pratique était connue de la plus haute Antiquité, et que toutes les nations dites civilisées s’y livraient. J’avais eu du mal à concevoir que les ouvriers qui avaient construit les jardins de Babylone ou les pyramides d’Égypte n’eussent pas reçu de salaire. Maxime me répondait que, s’il en avait été autrement, ces monuments, qui faisaient l’admiration du monde, n’eussent pas existé.
« Imagine un peu, me disait-il, la détresse de notre commerce colonial si l’on devait verser un salaire aux esclaves ! Ce serait la ruine pour les artisans qui produisent les objets de traite, les armateurs, et il faudrait s’attendre à une sérieuse augmentation des produits exotiques… »
Il évoqua le souvenir de l’inventeur de l’esclavage : un Portugais nommé Freitas. Face à la pénurie d’indiens des îles d’Amérique pour l’exploitation des mines d’or et des terres, la plupart ayant été massacrés par les colons, il avait eu l’idée de confier ce travail à des nègres. Où les trouver ? En Afrique, évidemment, cet immense réservoir d’hommes.
Les images qu’il me montrait n’avaient rien qui pût me heurter. On y voyait des rois nègres en train de vendre des sauvages nus, véritable bétail humain, à des marchands en tenue coloniale, dans un décor de palmiers et de grands vaisseaux.
Il m’avait demandé d’éviter d’évoquer cet entretien devant mon père, qui l’aurait renvoyé. Je promis et tins parole.
Mon travail mené bon train, la livraison du fret de retour en grande partie assurée, je pris un bateau pour la plantation des Pierson, dans les parages de Port-de-Paix, à Morne-Bleu.
Elle se situait en face d’un ancien repaire de boucaniers, l’île de la Tortue, et au débouché d’une étroite vallée qui se perd en amont dans un vertigineux ballet de mornes.
Le père d’Henri, Samuel Pierson, régnait en patriarche sur une communauté laborieuse composée d’une centaine de nègres travaillant pour l’essentiel à la canne, à la sucrerie et au tabac. Sa cour familiale se composait de sa femme, une Espagnole originaire de l’île voisine de Porto Rico, mère de neuf enfants dont cinq avaient disparu lors d’une épidémie durant leurs premières années, et d’un quarteron de domestiques noirs, hommes et femmes.
Simple d’allure mais impressionnante par ses proportions, la maison, de style colonial, se situait sur une butte dominant l’étendue des terres cultivées et une rivière descendant d’un morne en forme de hallebarde autour duquel s’enroulaient des couleuvres de nuages.
Le lendemain de mon arrivée, je fus frappé par un étrange monument de bois que je pris pour un travail de maréchal-ferrant. J’appris avec stupeur qu’il s’agissait d’un pilori.
— L’idée vient de mon père, me dit Henri. Il a fait construire ce monument pour punir ses nègres coupables de fautes vénielles, le fouet ou la mutilation étant réservés aux méfaits plus graves. J’ai obtenu qu’on ne s’en serve plus, mais je n’ai pu le faire abattre. Mon père le considère comme le symbole de sa justice.
Je ne reçus pas de cette famille l’accueil que Pierson m’avait laissé espérer. L’ambiance y était morose, le patriarche supportant mal les chansons, les rires et même les jeux des enfants noirs et blancs, dans le jardin. J’avais l’impression d’être un intrus. Lorsque je m’en plaignis à mon ami, il me répondit :
— Mes parents reçoivent peu, et rarement pour des parties de plaisir. Ne sois pas surpris si, à part moi, nos chiens et ma sœur Fanny, on semble te faire grise mine, mais, rassure-toi, je veillerai à ce qu’on ne rende pas ton séjour insupportable…
De fait, Fanny n’avait pas tardé à me faire comprendre que ma présence ne lui était pas indifférente et qu’elle comptait sur moi pour la distraire de l’ennui qui pesait sur cette vaste bicoque. Henri était souvent absent et, des autres frères, il ne restait à la plantation que Rodolphe, son cadet, qui surveillait, fusil à l’épaule, le travail des nègres.
Cette fille de près de vingt ans, vive et délurée, ni belle ni laide avec sa chevelure ébouriffée et sa taille un peu forte, se prit très vite de sympathie pour moi, comme si je lui proposais une bouée sur l’océan d’ennui où elle macérait. Sa belle humeur, sa vitalité, sa franchise, qui contrastaient avec l’ambiance de la maison, me plurent.
À peine avais-je posé mon bagage dans la chambre qui m’était réservée, elle me servit un punch de sa fabrication, savoureux mais fort chargé en alcool et en épices, qui, à la deuxième coupe, me mit la tête à l’envers. Elle m’assaillit de questions sur la vie que je menais à Bordeaux, ma famille, mes relations, mes fonctions et les circonstances de ma rencontre avec son frère.
Le soir venu, devant le spectacle de l’estuaire débouchant sur un ciel et une mer de soufre, Henri m’offrit un cigare de Morne-Bleu et me parla de sa sœur.
— Tu as sans doute constaté que Fanny est, disons, un peu… excentrique. Cette manière qu’elle a de te poser des questions a dû t’importuner.
— Peut-on lui reprocher d’être curieuse ? Toutes les femmes ne le sont-elles pas ?
— C’est bien la vérité ! Ce que je redoute, c’est qu’elle finisse vieille fille. Tous les prétendants que nous lui avons présentés sont repartis avec leurs illusions. Elle les a découragés, par des réflexions désagréables ou même grossières. Le dernier a battu un record en restant trois jours en sa compagnie.
Je ne tardai pas à comprendre que l’intention d’Henri, peut-être avec l’accord de ses parents, était que je me mette sur les rangs. Quant à Fanny, je l’imaginais telle une araignée tapie dans sa toile, dans l’attente de sa proie. Elle se montra dans les jours qui suivirent relativement discrète en dépit de quelques agaceries, mais les choses n’allaient pas tarder à se gâter.
Partant pour affaires à Port-de-Paix, Henri me proposa de tenir compagnie à sa sœur lors d’une promenade à cheval sur une rive de l’estuaire. Il tint à ce que fussions suivis d’une escorte de deux nègres ; Fanny s’y refusa, disant que la contrée était paisible et que nous ne risquions rien, sauf une averse.
Jusqu’à la côte, je n’eus qu’à me louer de son comportement. Son babillage décousu n’avait rien d’une véritable conversation, ce qui m’exemptait d’y répondre. Elle me demanda ex abrupto ce que l’on chantait à Bordeaux et de lui interpréter une de ces nouvelles chansons. Je m’exécutai et la priai de faire de même. Elle avait une voix de soprano léger qui contrastait avec son physique un peu vulgaire.
Alors que nous arrivions à la côte par un sentier ombragé de palétuviers et de fromagers, elle me provoqua à la course. Comme je connaissais mal ma monture et elle fort bien la sienne, elle n’eut pas de mal à me distancer et en tira une gloriole qui me vexa.
Nous approchions de la baie des Moustiques, à une lieue de Port-de-Paix, quand Fanny se déclara lasse et souhaita faire une pause. Elle avait pris soin de garnir ses fontes d’un en-cas auquel nous fîmes honneur. Elle me dit, avec un sourire :
— Un repas d’amoureux… Aimez-vous ce vin ? Henri le fait venir de la Jamaïque par l’intermédiaire d’Esteban.
Je lui demandai qui était cet Esteban. Elle éluda la question d’un air boudeur.
— Personne, François, ou du moins un personnage sans importance. Faisons un petit somme avant de repartir, voulez-vous ? Je suis lasse. Allongeons-nous à l’ombre, et ne faites pas cette tête. Je ne vais pas vous mordre !
Ce n’était certes pas son intention, je n’allais pas tarder à m’en rendre compte. À peine m’étais-je allongé près d’elle, Fanny prit ma main et l’embrassa avec une plainte suraiguë, avant de la poser sur sa poitrine et de m’attirer fougueusement contre elle, ses lèvres collées aux miennes et sa langue évaluant la profondeur de ma bouche. Elle m’apprit dans un bredouillis qu’elle m’attendait depuis longtemps (!), que j’étais son « prince charmant » (!!) et pouvais disposer d’elle à ma guise…
J’avoue qu’après de généreuses libations de vin de la Jamaïque, qui ressemblait à s’y méprendre à notre bordeaux, je me sentais dans des dispositions favorables à des ébats plus intimes. J’étais sur le point de tondre de ce pré la largeur de ma langue, comme dans la fable de La Fontaine, quand l’idée me vint que j’allais, en abusant honteusement de cette hystérique, trahir la confiance d’Henri.
Profitant de ce que mon cheval s’était détaché de la branche à laquelle j’avais noué mollement sa bride, je m’arrachai à son étreinte.
— Eh ! s’écria-t-elle. Qu’avez-vous ?
— Mon cheval s’est détaché. Il faut le rattraper.
— Laissez donc ! Il n’ira pas loin. Nous avons mieux à faire que de courir après lui.
Je ne l’écoutai pas et me dépêchai de rattraper l’animal. Lorsque je revins, Fanny s’était rajustée et rassemblait les reliefs de notre repas. Elle les replaça dans ses fontes et sauta en selle.
— Venez ! me lança-t-elle d’un ton rageur. Il est temps de rentrer.
De tout le trajet qui nous ramenait à Morne-Bleu, nous n’avons pas échangé une parole.
Le lendemain, la nuit venue, à peine avais-je soufflé ma chandelle, j’entendis grincer ma porte et vis se détacher de l’ombre une longue chemise blanche et un visage souriant encadré d’une chevelure dénouée. Je sentis le piège se refermer de nouveau sur moi, sans avoir, cette fois, le moindre prétexte pour l’éviter et sans moyen de sauver ma vertu, à moins d’occasionner un esclandre.
Fanny posa son bougeoir sur ma table de nuit et me dit en faisant glisser sa chemise :
— Je n’aime pas laisser une affaire en plan, mon chéri.Nous allons poursuivre sans être interrompus ce que nous avons commencé hier…
Sans daigner s’attarder à d’autres préliminaires, elle se coula nue contre moi en gloussant de plaisir. Son corps sentait le jasmin et son haleine la vanille. Quand elle commença à me caresser comme un cheval de foire, sans rien oublier, j’eus l’impression d’avoir à subir un viol ou d’être convié à un exercice de lutte gréco-romaine dont je m’attendais à sortir vaincu car elle était plus robuste que moi, encore que je ne fusse pas un gringalet.
À peine fut-elle en mesure de me témoigner sa passion, je me sentis la proie d’un phénomène humiliant. J’étais prêt au sacrifice, mais ma virilité se montrait défaillante. Fanny avait beau s’activer avec une science éprouvée sur le corps du délit et m’inonder de jasmin et de vanille, rien n’y fit.
Après s’être démenée en vain, elle ralluma sa chandelle d’une main tremblante, sauta du lit, revêtit sa chemise en pestant contre « l’eunuque » que j’étais et disparut.
J’appréhendais le moment du déjeuner, où nous allions avoir une nouvelle confrontation lourde de menaces.
Je la retrouvai sous la véranda aux piliers enrobés de volubilis et d’orchidées autour desquels s’ébattaient des volées de minuscules oisillons aux couleurs chatoyantes. De tout le temps de ce déjeuner en famille, elle n’eut ni un regard ni un mot à mon intention.
Lorsque chacun se fut retiré, Henri m’attira vers le bord de la véranda, me fit asseoir sur une marche près de lui et me dit en allumant un petit cigare :
— As-tu passé une bonne nuit, François ?
— Fort bonne, merci, comme la précédente.
— Vraiment ? Il me semble pourtant avoir entendu un bruit qui ressemblait à un ramage d’amoureux. Les cloisons sont minces, tu le sais…
Je rougis et, en trébuchant sur les mots, je lui racontai les tentatives de séduction dont j’avais été l’objet et auxquelles j’avais courageusement résisté.
— Je suis désolé de ces épreuves, me dit-il d’une voix calme. J’aurais dû te mettre en garde. Fanny t’a-t-elle parlé d’un certain Esteban ?
— Le nom lui a échappé. Je ne sais rien d’autre de lui, sinon qu’il vous procure un vin de la Jamaïque qui a un air de famille avec le pomerol… Il semble qu’il ne compte guère pour elle.
— Il compte beaucoup, au contraire. Ce mulâtre l’a séduite alors qu’elle était adolescente. Elle a souhaité l’épouser, mais mon père s’y est opposé. Un drame pour elle… Ils se retrouvent encore, de temps à autre, mais un jour il partira et je crains que le drame ne tourne à la tragédie. Tu as dû te rendre compte qu’elle est hystérique. Quand tu as débarqué, elle a espéré que tu allais lui faire ta cour…
— Je lui ai enlevé ses illusions. Une idylle entre elle et moi n’aurait mené à rien. Je ne suis pas mûr pour me mettre les fers aux pieds et il est douteux que nous aurions pu faire bon ménage.
Il en convint volontiers et s’excusa de sa complicité.
J’en ai longtemps voulu à Henri d’avoir tenté de débarrasser sa famille de cette fille excentrique en me la jetant dans les bras. Je décidai d’abréger mon séjour. Le peu de temps qui me restait, je le passai pour une grande part dans le cabinet de Samuel Pierson, pour traiter de nos affaires.
La veille de mon départ, l’envie me prit d’effectuer une promenade à l’intérieur de l’île. Je priai Henri de m’accompagner. Comme il y avait quelque danger, des groupes de nègres marrons subsistant dans la montagne en dépit de la chasse avec des chiens pour les traquer, nous avons pris nos pistolets et nous sommes fait escorter de deux nègres armés de fusils.
Nous avons passé une partie de la journée, par une chaleur écrasante, à errer sans but précis dans un désert au sol craquelé par la sécheresse, vestige d’une ancienne forêt, avec pour seule végétation des épineux et des arbres à raquettes, et pour seuls habitants des reptiles. J’aurais aimé visiter la grotte qui porte le nom étrange de Trou-du-Bon-Dieu, mais Henri m’en dissuada, dans la crainte que nous n’y trouvions une tribu de marrons.
Je pris davantage d’intérêt à visiter la plantation et la sucrerie, située au bord de la rivière.
Aucune cérémonie ne marqua mon départ de Morne-Bleu, d’autant que lorsque je pliai bagage, au petit jour, Fanny dormait encore. Je m’interdis d’aller la réveiller d’un baiser d’adieu. Monsieur Pierson et son épouse ne manifestèrent aucun regret de me voir quitter leur habitation et ne m’invitèrent pas à y revenir.
Henri, lui-même indifférent, du moins en apparence, se contenta de me remettre des vivres pour le trajet du retour et de bredouiller quelques banalités en m’embrassant.
Je traversai Port-de-Paix sans m’y arrêter. Un navire de Nantes, appartenant, me dit-on, aux Maurin, embarquait des cargaisons de sucre et de café. C’était une journée radieuse. La végétation côtière étincelait encore de la pluie nocturne. Les nègres affranchis qui conduisaient mon embarcation ne cessèrent, de tout le temps que dura le voyage, de palabrer et de chanter des chants de leur lointaine patrie, avec des contorsions dangereuses. On voyait de temps à autre émerger l’aileron d’un requin…
Conscient d’avoir échappé à un piège, j’étais au comble de la félicité.
Je ne résidai que trois jours au Cap-Français, le temps de m’informer de la suite des livraisons et de constater que la réparation des avaries causées à l’Albatros donnait satisfaction.
Je rencontrai sur le chantier le capitaine Creach, accompagné de son giton. Il paraissait de belle humeur, tirant des bouffées de sa pipe, et me donna l’assurance que tout se passerait au mieux pour le retour. Le vaisseau serait plein à ras bord et les « dieux de la mer » veilleraient sur notre voyage. J’en acceptai l’augure.
Il me tapa sur l’épaule et me dit :
— Petit, ce soir, je t’invite chez la veuve Malgloire, où je fêterai mon anniversaire. La quarantaine déjà, eh oui ! Je vais rouler ma bosse pendant une dizaine d’années encore, puis j’irai profiter de ma retraite en Bretagne, dans la maison que je vais faire construire.
Il me parla de la nouvelle campagne de traite que monsieur Cohen lui avait proposée pour l’année suivante.
— Tu peux pas savoir, petit, me dit-il, le plaisir qu’il m’a fait. La traite, c’est ma partie. Je répugne pas à des missions en droiture, de Bordeaux à Saint-Domingue, mais ça vaut pas le cabotage sur les côtes d’Afrique, les plages à l’infini, le désert ou la forêt qu’on devine derrière les cocotiers, les villages des bords de fleuves dix fois plus larges que la Garonne à Bordeaux, les palabres dans la case des chefs, les chants et les danses des nègres, l’amour avec les négresses… Une fois que tu auras connu ça, tu pourras plus t’en passer. Il y a du danger, je dis pas, mais, tu vois, je m’en suis tiré et je regrette rien.
Je participai aux agapes d’anniversaire du capitaine par un barillet de rhum accueilli par des vivats. Tous les officiers de l’Albatros étaient présents dans la grande salle de l’auberge. J’étais, des trois pilotins, le seul invité : une faveur que je devais à la protection de monsieur Cohen.
La fête dura jusqu’à minuit. Je pris part de bon cœur au repas délectable préparé par la veuve et fis honneur au poulet aux noix de cajou, au poisson frit, au riz djon-djon, à la gelée de mangues et de citrons verts.
Passé le dessert, le héros de la soirée annonça qu’il n’était pas question d’en rester là. On allait faire une descente au bordel de Laurette, rue du Renard. Personne n’osant se dérober, je suivis le mouvement, à moitié ivre. Mon choix se porta sur une mulâtresse gracile, vêtue d’un pagne indien et coiffée d’une volée de papillons bleus, dont j’ai oublié le nom mais qui me dispensa jusqu’à l’aube des plaisirs raffinés.
J’avais confié mon pécule à Irène Malgloire ; elle en avait pris le plus grand soin en le plaçant dans son coffre, me dit-elle, avec ses propres économies. Je lui demandai de le garder quelques jours de plus, le temps d’un séjour chez Fabrice de Montvert, qui ne m’eût pas pardonné une dérobade.
Avant d’arriver à Port-au-Prince, je passai deux jours à bord d’une barque à voile, à longer la côte, accompagné de deux nègres pour assurer ma sécurité.
L’accueil que je reçus chez Fabrice n’eut rien de comparable avec celui qu’on m’avait réservé chez les Pierson. Fabrice me dit en m’embrassant :
— J’étais certain que tu ne manquerais pas à ta parole. Ma famille avait hâte de te voir. On a même fait préparer ta chambre. Viens, tu dois être impatient de te reposer…
Il me présenta son père, homme grisonnant, ridé comme une pomme oubliée, mais jovial et volubile. Veuf depuis peu, il vivait avec ses fils, Fabrice étant le troisième et dernier. La seule fille qui lui restât avait épousé un homme de loi de Jacmel, localité située sur l’autre versant de la péninsule, face à la mer des Caraïbes.
J’allais passer dans cette demeure des journées inoubliables.
La famille ne savait qu’imaginer pour me distraire ou m’instruire, en excluant tout protocole. Des deux frères de Fabrice, Jules et Honoré, je ne vis que ce dernier, chargé de la surveillance des esclaves, Jules résidant à quelques lieues de là, dans un faubourg de Port-au-Prince, où il tenait la comptabilité d’un exploitant forestier. Fabrice avait en charge la bonne marche de la sucrerie, l’une des plus rentables de l’île.
Fabrice me dit en confidence, le premier soir, à l’heure des cigares et des liqueurs :
— D’accord avec mon père, j’ai prévu, pour agrémenter ton séjour, d’affecter à ton service une jeune négresse de Guinée achetée sur le marché de Port-au-Prince, il y a deux ans. Je ne te cache pas l’avoir connue intimement, sans qu’elle soit ma maîtresse. Elle se chargera de satisfaire tes désirs. Nous l’avons appelée Zulma. C’est le prénom d’une héroïne des romans que lisait ma mère.
Je le remerciai de son obligeance, bien qu’elle me parût de mauvais goût. J’appris par la suite que c’était une coutume et que personne ne s’en plaignait, sinon les dévots et autres pisse-froid. Je n’eus moi-même aucun motif de me plaindre de ce service particulier, d’autant que Zulma, outre l’efficacité qu’elle apportait à sa mission, n’avait rien à envier, de par sa taille de ballerine et la finesse de son visage, aux beautés bordelaises. Quant au plaisir, elle m’en combla.
Ce séjour fut aussi bref que le récit que je me propose d’en faire. Contrairement au précédent, je ne fus l’objet d’aucune complication sentimentale : j’eus le corps et le cœur en repos.
Monsieur de Montvert mit à ma disposition son tilbury pour mes promenades en ville, où je ne m’attardai pas : hormis le port, la cathédrale, le palais du gouvernement et les marchés, rien ne retint mon attention. Je pris davantage d’intérêt aux excursions à cheval dans l’arrière-pays, qui, contrairement au versant nord, était exempt de nègres marrons, du moins à ce qu’on me dit. Néanmoins, je gardais en permanence deux pistolets dans mes fontes.
Un jour, pour me rafraîchir, je m’arrêtai devant une case de torchis au toit couvert de palmes où avaient poussé des fleurs rouges. Un vieux nègre affranchi était occupé sur le seuil, à l’ombre d’un énorme tamaris, à des travaux de vannerie. Je lui demandai ce qu’il tressait :
— Des chapeaux de latanier, me dit-il, pour les dames et les messieurs de la ville. Je manque pas de travail, j’en ai trop même, mais j’aurais pas de quoi payer un ouvrier.
Il vivait seul dans cet ermitage et ne descendait en ville que pour livrer la marchandise qu’il portait sur son dos. Il paraissait satisfait de sa condition malgré sa mine ascétique et une ossature de squelette. Ses trois chèvres lui donnaient de quoi faire son fromage, et son potager, grand comme ma chambre chez les Montvert, les légumes pour sa soupe.
J’avais vu un nègre heureux, le premier, et je ne l’ai pas oublié. Pour une livre, je lui achetai un large chapeau de femme orné d’un papillon porte-queue et d’un ruban rose, un cadeau que je destinais à Zulma.
Seul événement notable de mon séjour, la visite, proposée par Fabrice, de la sucrerie.
Elle se situait sur un large espace plat proche du lac. À cette époque, la partie française de Saint-Domingue en comptait environ cinq cents, celle des Montvert étant la plus productive, peut-être du fait que les esclaves y étaient traités humainement.
J’assistai au spectacle des charrettes chargées de canne, sur lesquelles étaient juchés des négrillons chahuteurs et bruyants. Les tiges dépourvues de leurs feuilles étaient jetées sous des rouleaux métalliques d’où s’écoulait le vesou, qui, après une longue et lente élaboration, allait finir en France, dans la tasse des bourgeoises.
Je bus et recrachai la guildive, un liquide que Fabrice me fit goûter par manière de plaisanterie. Cet alcool dévastateur, qui signifie, à l’en croire, « tueur de diable », est, m’affirma-t-il, apprécié seulement des Anglais, des Allemands et des Nordiques. Je préférai le goût du sirop issu de la mélasse, qui a déjà un vague goût de rhum.
Rien ne me retenant à Port-au-Prince, sinon l’agréable et généreuse hospitalité de Fabrice, j’avançai de deux jours mon retour au Cap-Français, où ma présence allait devenir nécessaire. Fabrice en parut affecté. J’eus l’impression qu’il éprouvait davantage de plaisir à m’héberger que moi à être son invité.
La veille de mon départ fut l’occasion d’agapes d’une qualité et d’une abondance particulières. Je dégustai un iguane cuit à feu doux dans un vase de terre, avec des patates douces, un porcelet aux bananes, des galettes de cassave à la gelée de goyave, le tout accompagné de vins de France et de liqueurs des îles.
J’aidai Fabrice et ses nègres à charger quelques ballots de sucre dans mon embarcation, pour les entreposer dans les cales de l’Albatros,et réglai cette fourniture par une lettre de change.
Ma séparation d’avec Zulma se fit sans effusions sentimentales. Outre le chapeau du vieux nègre, je lui fis présent d’un bracelet d’argent payé deux livres dans une boutique de la ville. Elle me remercia en me sautant au cou.
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