La Porte du non-retour
Troisième Partie
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Les choix difficiles
Clos-Gabrielle, année 1818
L’été touche à sa fin. Les journées se font lentes et lourdes, comme des femmes à la maturité épanouie.
Ce matin, en me rendant sur la tombe des miens, au cimetière de Lesparre, j’ai croisé mon voisin et ami, Aimé Chassagnac. À voir sa mine, j’ai compris qu’il avait triomphé de ses ennuis : il pourrait compter sur une équipe de Périgourdins pour ses vendanges.
J’ai déposé sur les tombes malmenées par un récent orage les bouquets préparés par ma servante, comme je le fais une fois par semaine, sans m’attarder, un nouvel orage menaçant et faisant craindre la grêle.
La vigne est plus exigeante que les plus exigeantes des femmes. Il faut sans relâche être à ses petits soins, l’aimer comme un être humain, ou du moins faire semblant.
Eh oui ! J’aime ma vigne et elle me le rend par ses bienfaits, souvent généreux, parfois parcimonieux. La réputation de mon modeste vignoble ne se dément pas. Le seul reproche qu’on puisse lui faire, c’est d’être moins productif que ceux des grands propriétaires voisins, de Saint-Estèphe ou de Pauillac.
Tailler, fossoyer, biner, tiercer, échalasser… Cette litanie sonne depuis des années à mes oreilles sans que je me lasse de l’entendre et de répondre à ces injonctions.
Au printemps, passé les risques de gelée, j’ai planté des boutures empruntées à monsieur de Verneuil, un viticulteur dont le « château », en fait une gentilhommière, domine la Gironde, en face des falaises du Blayais. C’était la dernière limite :
— Il est imprudent, m’a-t-il dit, de planter de la vigne après avril, en raison de la chaleur.
Il m’a choisi des sarments de l’année, en leur laissant un peu de vieux bois en forme de crosse.
— C’est comme à la loterie, a-t-il ajouté. Tantôt ça marche et tantôt non. De toute manière, il vous faudra attendre deux ans, peut-être trois, avant de les vendanger.
Pour agrandir mon vignoble, j’ai acheté à un paysan de Gaillan, village proche de mon domicile, une parcelle de terre inexploitée abritant de la sauvagine et des reptiles. J’ai dû la faire travailler en profondeur durant une semaine, par une équipe de quatre hommes. Ils n’ont pas ménagé leur peine.
Fumer cette nouvelle terre m’est impossible. Le rare fumier que l’on peut se procurer dans cette contrée est hors de prix. D’ailleurs, je m’y serais refusé. Je me souviens du texte d’un spécialiste de la vigne, Nicolas Boudet : « Le mauvais fumier, comme celui des boues de Paris, donne au vin un goût fort mauvais et puant… »
À Dieu ne plaise que mon vin sente le fumier !
Le temps est venu de préparer la futaille. Je vais me faire aider des journaliers de Queyrac qui reviennent chaque année, sachant qu’ils seront bien traités et payés recta. Je mettrai la main à la pâte en évitant tout excès de zèle qui aggraverait la goutte dont je souffre et dont Savignac, notre médecin de Lesparre, semble se moquer comme il le ferait d’un rhume en se contentant de me dire :
— Que voulez-vous, monsieur Dumoulin, les excès de table se paient un jour ou l’autre. Renoncez au ris de veau, à la cervelle, au foie, au vin surtout, si vous en avez la volonté, ce qui me surprendrait. Regardez vos mains ! Elles se recroquevillent et présentent des débuts d’ulcération. Votre pouce droit ressemble à un petit crapaud…
Les débuts de cette maladie remontent à trois ans environ. Une nuit, j’ai été réveillé par une douleur fulgurante à un pied, puis à la jambe. Dans la journée, pris de frissons, j’avais le visage congestionné, des maux de tête, de la fièvre, une tendance au délire…
J’endurai les symptômes de ce mal durant une semaine, puis ils refluèrent, pour ne reparaître que de temps à autre, mais avec une intensité accrue.
Misère de misère ! Ne vaudrait-il pas mieux crever comme une vieille bête plutôt que de se retrouver cloué dans un fauteuil, à souffrir le martyre ? Savignac m’a rassuré :
— Vous ne mourrez pas de la goutte. Pourtant, cette diablesse n’en a pas fini avec vous. Vous devrez vous y faire et observer un régime sévère.
Un régime sévère, moi qui ai pris l’habitude de ne me priver de rien ! Au diable la goutte et les morticoles ! Il faudra pourtant que, lorsque sera proclamé le ban des vendanges, je sois à pied d’œuvre…
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