La Porte du non-retour
Clos-Gabrielle, année 1818
J’ai appris à appréhender le moment le plus pénible de la journée : celui de mon réveil, auquel j’ai donné le nom d’« émergence ».
À peine Mariette, ma jeune servante, a-t-elle tiré les rideaux de ma chambre que surgissent mes vieux démons. Ils ne m’importunent guère la nuit, car j’ai le sommeil monolithique, mais, le jour venu, ils reviennent m’assiéger. Ma solitude se prête à ces rémanences douloureuses, à cette ronde de fantômes qui tourne dans ma tête à m’étourdir. Je n’ai pas à les convoquer ; ils sont là dès qu’éclate la lumière du matin, et rien ne peut mieux m’en délivrer que ce caquet de Mariette.
Parle, Mariette, parle ! Ta voix jeune et sonore efface, comme le givre sur la vitre d’une fenêtre, ces nostalgies qui me hantent. Qu’ai-je à attendre ou à espérer du jour qui vient ? Ma vigne poursuit sa lente évolution, ma volaille se dispute la provende matinale, pigeons et tourterelles roucoulent sur le toit, mon chien digère sa pâtée et mon cheval son picotin.
Mariette… Combien de temps encore vais-je garder cette fille à mon service ? Elle m’a annoncé son prochain mariage avec le fils d’un vigneron, propriétaire du château de Lagorce, dont les tours dominent l’estuaire dans les parages de Saint-Estèphe. Elle jacasse avec une volubilité de chambrière : « Mon Julien a attrapé un lièvre au collet… Mon Julien a pêché une énorme lamproie… Mon Julien par-ci, mon Julien par-là ! » Parle, Mariette, parle. C’est bon de t’entendre.
Le temps de cette fin d’été est moelleux, savoureux et tiède comme un pain sorti du four. Mon raisin commence à rosir que, déjà, les grives s’y attaquent. Parfois je les interpelle et leur demande d’attendre qu’il mûrisse. Elles me répondent : « Tchiou… Tchioup… », entre deux coups de bec. La récolte s’annonce généreuse. Encore faudrait-il que la grêle nous soit épargnée. L’an dernier, elle a anéanti la moitié de ma récolte. J’ai appris à me méfier des caprices du temps, surtout lorsque l’été bascule et que l’océan nous envoie ses charrois de nuages.
La journée sera belle. Il vente un peu, mais par foucades, juste ce qu’il faut pour faire chanter mon tilleul et frémir ma vigne. C’est le temps idéal pour une promenade à cheval. En grignotant ma frotte à l’ail du matin, je me suis dit que je n’avais pas, depuis des mois, poussé jusqu’à l’étang de Lespans. Le trajet n’est ni long ni pénible et mon cheval, Diouf, est encore robuste.
J’ai consacré la totalité de mon après-midi à cette excursion.
Par un sentier connu de moi seul, des chasseurs et des bergers à échasses, j’ai traversé des landes marécageuses envahies d’une végétation profuse, roseaux à massettes, liserons blancs ou roses, mauves, majestueux iris sauvages, bruyères, oseilles rouges, sur laquelle s’ébattent des nuées de papillons et de libellules. Parfois, Diouf bronche lorsqu’une couleuvre paresseuse ou une tortue traverse le sentier. Parfois aussi, un milan royal m’accompagne de son cri grinçant qui déclenche une débandade de tourterelles.
Le sentier plonge ici et là dans des champs de gigantesques bardanes auréolées d’un vol de minuscules papillons bleus, en marge d’un monde mystérieux.
Les espaces boisés que je traverse, pins décharnés, saules et frênes, parfois dominés par un cèdre majestueux, n’ont rien des forêts vierges que j’ai connues.
Arrivé à l’étang de Lespans, vaste étendue aquatique envahie par des lentilles d’eau et des nénuphars, j’arrête ma monture à l’endroit qu’affectionnaient Anaïs et Blanche, et je laisse Diouf se désaltérer avant de l’attacher à une branche d’un noisetier dont les fruits sont presque mûrs.
Cet étang n’est en fait que le résidu d’un ancien lac dont les eaux s’écoulaient vers la côte par un effluent aujourd’hui à sec, enfoui sous les mauves et les chicorées. Il n’en reste que des croûtes de boue et de rares flaques où grouillent batraciens et reptiles.
Le temps clair de cette journée de septembre donne à l’étang des éclats de vif-argent et de mercure. Cette eau morte est grouillante de vie. À mon approche, des grenouilles plongent dans une eau couleur de rouille sur le bord. Blanche et Anaïs se plaisaient à pêcher ces batraciens, dont elles se régalaient après que Mariette les eut assommés et dépecés.
Je me suis arrêté à l’endroit précis où elles jetaient leurs lignes. J’y retrouve, entre deux touffes de roseaux au garde-à-vous, une ombre qui sent la menthe froissée. Un canard s’en échappe en laissant à la surface un sillon de perles et s’engouffre dans une frange d’iris flamboyants. Un merle que j’ai dérangé tourne comme une girouette sur une branche de saule pour défendre son territoire.
Je me serais bien attardé là, le temps d’un somme, mais je sens venir la pluie. J’ai appris à en percevoir l’odeur lorsqu’elle traîne avec elle des fragrances océaniques. J’ai appris la pluie comme tout bon viticulteur. Et là, le cul au frais, je me dis qu’il est temps de réintégrer mes pénates.
Mon voisin et ami, Aimé Chassagnac, m’attendait dans mon jardin, devant une cruche de ma dernière vendange que lui avait servie Mariette. Il n’était pas d’humeur à plaisanter.
Le ban des vendanges approchant, il n’était pas parvenu à réunir un nombre suffisant de journaliers : les « châtelains » des environs avaient tout raflé. Mon vignoble n’ayant pas l’importance du sien, je ne partage pas son inquiétude, d’autant qu’elle se renouvelle tous les ans et qu’en fin de compte tout ou à peu près se passe normalement.
Il me confia que ses attaques de goutte avaient repris depuis quelques jours. C’est un sujet de conversation qui nous est familier, car je suis moi-même victime de ce mal, mais avec moins de gravité. Il venait de se faire ausculter par notre médecin commun, Savignac, de Lesparre.
— Savez-vous, François, ce que m’a dit ce morticole ? Qu’à mon âge il fallait s’attendre à mourir et que si je voulais prolonger mon existence je devrais renoncer à la bonne chère, au vin et à l’alcool ! Autant mourir tout de suite, surtout si c’est entre les bras d’un ami…
Je soulevai la cruche ; il l’avait vidée.
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