La Porte du non-retour
2 Un jour, un beau navire…
2
Un jour, un beau navire…
Si j’en avais eu la volonté, le courage et le temps, j’aurais pu mettre par écrit les notions recueillies au cours de mes lectures préliminaires à mon premier voyage, et en faire un livre que j’aurais intitulé Manuel du parfait navigateur. Il m’eût été facile de réciter par cœur le vocabulaire nautique, mais je ne me faisais pas d’illusion : restait à mettre mes connaissances en pratique.
Je partirais avec une certitude : je n’étais pas sujet au mal de mer. J’en avais eu la confirmation à la suite d’une promenade en barque, par mer forte, de Bordeaux à la pointe de Grave, en compagnie de Fabrice de Montvert et de Henri Pierson.
J’assistai avec un regard neuf aux préparatifs de départ de l’Albatros. La foule ordinaire se retrouvait sur le quai : bourgeois en tenue de ville, dames en robe à panier, portant ombrelle et coiffées d’amples chapeaux à plumes, commis aux ordres de mon père, groupes de passagers dans l’expectative, matelots assis sur le cul des barriques et fumant leur brûle-gueule…
Les ennuis ordinaires retardaient le départ du vaisseau : il fallait que l’équipage soit au complet, et ce n’était pas une petite affaire que d’aller repêcher les matelots dans les tavernes, les cabarets et les bouges où ils dépensaient tout ou partie de leur avance. Quant au vent favorable, il se faisait attendre lui aussi, alors que tout était prêt à l’appareillage. À l’annonce d’un nouveau retard, les passagers se retiraient avec des protestations inutiles et les quais se vidaient des badauds venus en foule.
Je revois encore mon père, assis devant une petite table ombragée par un parasol, avec devant lui un gros registre où il consignait l’arrivée des dernières livraisons. J’admirais la puissance des débardeurs, souvent des nègres, qui faisaient rouler de lourdes barriques sur le quai avant de les hisser sur le pont de l’Albatros, de les plonger dans les cales et de les arrimer pour qu’elles ne compromettent pas l’équilibre du navire. Il arrivait encore des produits de l’arrière-pays : foies gras et truffes du Périgord, pruneaux d’Agen, miel et liqueurs de Gascogne, barres de fer des forges de l’Isle…
Durant les quelques jours d’attente qui ont précédé notre départ, je ne vis guère les deux complices de mon dépucelage et ne le regrettai pas. Leur insistance à me faire partager leurs plaisirs et leurs vices m’indisposait. Plutôt que de voyager en leur compagnie, j’aurais préféré les savoir au diable.
Ma présentation au capitaine de l’Albatros,dans un cabaret de la rue des Argentiers, faillit mal tourner.
Natif de Liverpool mais citoyen du monde du fait de ses pérégrinations, James Creach avait l’allure d’un boucanier qui aurait revêtu par inadvertance l’uniforme de capitaine d’un navire marchand. Barbu jusqu’aux yeux, la bedaine mal contenue par une large ceinture de cuir cloutée, le visage balafré de la tempe à la racine du nez, il imposait la crainte plus que le respect.
Avant d’obtenir de lui cette présentation, mon père m’avait dit :
« Tu auras affaire à une brute, mais tu pourras lui faire confiance pour la marche du navire. Il a commandé toutes sortes de rafiots et a fait quelques campagnes de traite en Afrique, jusqu’à Madagascar. Il s’est battu aux Indes contre les Anglais et sur la mer de Chine contre les pirates. Il a ramené des fourrures du Canada, de l’or du Mexique, et j’en passe. C’est un coquin mais un marin d’exception. Tu devras écouter ses leçons et obéir à ses ordres, mais garder tes distances et ne pas tenter de t’en faire un ami ou un soutien. Il court des bruits sur ses mœurs… »
Diable, m’étais-je dit, voilà un sacré personnage !
Aussi m’étais-je préparé, non sans inquiétude, à l’affronter.
Alors que mon père avait quitté notre table pour s’entretenir avec un commis qui sollicitait son aide, James Creach, ex abrupto, m’entreprit sur ma vie sentimentale, comme si cela pouvait avoir quelque incidence sur la suite de nos rapports. Lorsque sa patte d’ours se posa sur ma main, je me souvins de la mise en garde de mon père : garder mes distances. Il venait de les violer.
— Petit, bredouilla-t-il à travers une haleine qui puait la bière, je sens que nous allons faire une bonne paire d’amis. Montre-toi docile et tu n’auras pas à le regretter. Je sais me montrer généreux pour ceux qui se plient à mes volontés…
Sa main lâcha la mienne pour s’égarer sous la table, se poser sur mon genou et remonter comme un crabe le sillon serré de mon entrejambe. La riposte ne se fit pas attendre. Je lui envoyai à la figure le contenu de ma chope. Il fit la grimace, poussa une plainte sourde et s’épongea le visage avec sa cravate, puis, alors que je me levais pour me retirer, il éclata de rire et me retint par le poignet.
— Rassieds-toi, m’ordonna-t-il. Si tu dis un mot à ton père de notre petite dispute, tes jours sont comptés. J’ai été maladroit, j’en conviens, mais, foutre ! tu as la riposte violente. Eh bien, je vais te dire, mon garçon : ça me plaît ! J’aime qu’on me résiste en certaines circonstances, mais faut pas en abuser…
Cette altercation n’eut pas de suite, mais je me dis que j’aurais à rester sur mes gardes durant notre voyage.
Je revis le capitaine Creach le lendemain, en me rendant à mon travail. Il était accompagné d’un jeune Cinghalais auquel ne manquait qu’un peu de poitrine et d’arrière-train pour ressembler à une fille. Cette suave créature portait sous une veste de marine sans galons un pagne noué à la taille et descendant jusqu’à ses pieds chaussés de sandales de corde ornées d’une fleur rouge. Mon père me dit à mots couverts qu’il se nommait Rami, qu’il était le mignon du capitaine et le cuisinier du bord, entre autres fonctions.
Jusqu’au jour de l’embarquement, je ne revis pas le capitaine Creach. Aaron m’apprit qu’il passait ses dernières nuits de liberté à Gradignan, chez une veuve patronne de cabaret, et ses jours à courir les mauvais lieux pour en ramener par la peau des fesses les matelots manquant au rôle.
Le port, à une semaine de notre appareillage, connut l’encombrement des grands jours. Des navires de la marine royale avaient jeté l’ancre à quelques encablures, près de navires anglais que la paix avait ramenés dans nos eaux. La maréchaussée dut intervenir pour mettre fin à des conflits de taverne qui se terminaient parfois dans le sang.
Sur les conseils de mon père, je fis en sorte que mon trousseau fut réduit au strict nécessaire. Sa liste portait une demi-douzaine de chemises bleues et de hautes culottes, une veste de basin, quatre paires de chaussures à boucles, des chaussettes et deux bonnets de laine, le tout entassé dans le sac de cuir ayant appartenu à mon aïeul Paul Dumoulin. Il s’y ajoutait un baluchon destiné à recevoir un matelas pliant, une épaisse couverture de laine et un hamac.
J’agrémentai ce bagage, sans trop l’alourdir, de quelques ajouts : une petite boussole restée dans la famille, une carte des vents océaniques, cadeau de Maxime, et les récits de voyage du père Labat.
Lorsque je montai à bord pour m’informer des conditions de mon logement, je constatai que ma place était des plus exiguës, en raison de l’encombrement des marchandises de fret, l’Albatrosdevant naviguer en charge. Il restait tout juste la place pour la barre du gouvernail et, même par grand soleil, la pénombre régnait dans cette sentine puante.
L’odeur qui imprégnait tout le navire, notamment l’entrepont, mélange de sueur, d’urine et de fiente, était écœurante. Un lieutenant m’informa qu’il s’agissait des traces de la cargaison de nègres que le vaisseau, retour d’Afrique, avait livrée à des planteurs de Saint-Domingue, et que je m’y habituerais rapidement.
Lorsque nous avons appareillé, un jour de septembre, la guerre avait cessé depuis deux ans, laissant exsangues les belligérants. On ne parlait plus que des amours capricieuses du roi Louis XV, jadis appelé le Bien-Aimé, aujourd’hui détesté. Les parlements de province regimbaient contre l’absolutisme royal et les impôts nouveaux. Cela sentait la fronde. Le royaume subissait encore des disettes et des famines.
Outre un capitaine en second et un lieutenant, la hiérarchie de l’Albatros comportait trois enseignes, trois pilotins, dont moi, et deux chirurgiens. L’équipage comptait un nombre de novices conforme à la normale, mais il manquait quelques matelots absents au rendez-vous, ce qui inquiétait mon père.
Il allait se retrouver bien seul dans son foyer. Germain allait partir pour Libourne comme gratte-papier chez un vinadier ; il n’allait pas y rester longtemps. Auguste venait d’être intégré dans la garnison du Château-Trompette. Mon père allait végéter entre la rigueur de son épouse et les caprices de Blanche, qui persistait en vain à réclamer le négrillon que notre mère s’obstinait à lui refuser.
Je n’eus pas le sentiment que mon départ allait soulever une vague d’affliction. Suzanne fut la seule à verser quelques larmes lorsque je l’embrassai en la remerciant des soins qu’elle m’avait dispensés après mon opération. Lorsque je fis mes adieux à Germain, il glissa dans ma poche un poème qu’il venait d’écrire sur le mode antique, dont je n’ai retenu que les deux premiers vers : « Que les gouffres amers où règnent les sirènes/Ne me ravissent pas un frère tant aimé… »
Après une interminable descente de la Garonne, puis de la Gironde, nous nous sommes retrouvés en pleine mer, passé la pointe de Grave, premiers appareillés, en tête du convoi. Notre marche était si lourde, chargés à ras bord comme nous l’étions, que nous n’avons pas tardé à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères.
Ce baptême, première confrontation avec l’Océan, allait m’apporter une moisson d’émotions heureuses. Je nourrissais mes jours d’observations et de conversations avec les enseignes. L’un d’eux, Alexis Compain, s’était pris de sympathie pour moi, sans y adjoindre les tentatives du capitaine dans le cabaret du port.
Il me confia que l’amirauté l’avait chargé, officieusement, de veiller à ce que le maître du vaisseau se comportât raisonnablement et avec compétence durant la traversée. Nous nous retrouvions à l’heure des repas dans la chambre du capitaine, sous le château arrière, largement ouvert sur le sillage du vaisseau.
Que dire de ce voyage qui, en trois mois, accomplit sa mission sans mauvaise rencontre ni avaries notables ?
Un des rares événements qui me restent en mémoire est le passage de la ligne équatoriale et la cérémonie à laquelle il donna lieu, comme le veut la coutume. Elle se déroula au sud de l’archipel du Cap-Vert, après notre escale en l’île de Santo Antão et avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique.
Le capitaine en second, monsieur Vergès, fut chargé d’organiser cette mascarade, avec, dans le rôle du maître de cérémonie, un colosse choisi parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène et d’un sabre de bois.
Pour inaugurer le baptême, le sort tomba sur moi, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Je me présentai, flanqué de deux parrains de mon choix, accroupi sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec comme spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.
Après un ondoiement copieux, je fus précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis assistai sans déplaisir au baptême des passagers et aux protestations des dames, qui n’appréciaient guère ce bain forcé.
Je payai le prix de ce redoutable honneur d’une tournée générale offerte aux officiers. Je m’en tirai avec quelques livres consacrées à des libations immodérées de rhum et de tafia. Le modèle d’économie que j’étais, à l’image de mon père, n’eut pas à le regretter : cette générosité me gagna la sympathie du capitaine et des officiers.
À la mi-octobre, un coup de vent d’une rare violence dispersa les unités de notre convoi. Certaines mirent le cap sur la Guyane, d’autres sur la Guinée, et, profitant de la tempête, les flûtes du roi prirent de l’avance. La frégate Marianne hissa son pavillon rouge, signal de détresse, une lame puissante ayant arraché son gouvernail avec sa ferrure, sans endommager la coque. Il fallut lui venir en aide en confectionnant, avec les moyens du bord, un gouvernail de fortune. En usant du mât d’artimon de l’arrière, elle put, tant bien que mal, reprendre sa marche.
La chaleur étant atroce, l’équipage voulut profiter de cet accident pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins.
Au milieu de l’océan, à mi-parcours, je fus témoin du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Attaché à un canon, en présence de l’équipage, il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé.
À quelques jours de là, les matelots pêchèrent un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, lardé de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre, puis éventré, il nous livra les motifs de sa présence dans notre sillage. Il avalait tout ce que nous rejetions, et notamment, ce qui occasionna ma stupeur, des haillons, des fragments d’écuelle et un marteau de charpentier qu’un de nos hommes avait échappé.
De tout le temps qu’allait durer notre traversée, le capitaine Creach ne me prêta guère d’attention, comme s’il avait décidé d’oublier notre querelle. Lorsque nous nous croisions, il se mettait à chantonner avec un sourire ironique. Mon ami Alexis me confia qu’il avait lui-même été sujet à ses assauts et s’en était tiré en lui mettant son couteau sur la gorge.
Je ne perdais guère de temps à regarder rouler les vagues et glisser les nuages. L’ouvrage ne manquait pas, à la timonerie, sur l’entrepont et le pont encombrés de cages pour la volaille et les gorets. Je ne ménageais pas ma peine et faisais mon profit de mes observations. J’appris à prendre le méridien, une activité à laquelle j’excellais, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…
Robuste, agile, peu sensible au vertige, je prenais plaisir à grimper dans les vergues. Sur un vaisseau du tonnage de l’Albatros,l’altitude donne, sinon le vertige, du moins une étrange ivresse. À quelques dizaines de brasses au-dessus du pont, il semble qu’on en soit séparé par un quart de lieue. On devient une créature de la mer et du vent, un être hybride détaché du monde des vivants. En dépit des turbulences, j’aurais passé des heures à me croire le maître de l’océan et du monde.
Une autre tempête nous surprit alors que nous n’étions qu’à quelques journées des côtes d’Amérique. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, nous étions perdus corps et biens.
Je constatai à ce propos que l’Albatros,malgré sa belle apparence, était affligé de quelques vices, pas tous imputables à son grand âge : construction défectueuse, œuvres mortes en quantité excessive, gouvernail rétif, mâture disproportionnée et surcharge.
— C’est sûrement son dernier voyage, me dit Alexis. Ce n’est pas sans inquiétude que je me suis embarqué. Nous pourrons remercier la Providence si nous atteignons Saint-Domingue sans encombre, et avec plus de ferveur encore s’il nous ramène à Bordeaux. Pour ta première traversée, le vieux Cohen aurait pu te proposer un meilleur vaisseau !
Le calme revenu avec le jour, nous avons pu repérer les avaries. Notre chambre était inondée, nos effets flottaient sur l’eau, notre literie était transformée en éponge et des ballots de biscuits étaient gâtés. Nous devions dormir dans des vêtements humides et glacés, mais c’était un moindre mal, comparé aux ravages que la tempête avait occasionnés sur le pont et dans les vergues.
C’est avec soulagement que je vis apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre.
OceanofPDF.com