La Porte du non-retour
Notes d’Aimé Chassagnac – été 1820 –
Notes d’Aimé Chassagnac
– été 1820 –
Depuis quelques mois j’appréhendais la fin prochaine de mon vieil ami, François Dumoulin. Sa dernière « fièvre coloniale », comme il disait pour parler des séquelles de la malaria, a eu raison de lui, mais d’autres soucis, dont il me parlait souvent, l’obsédaient et lui furent néfastes.
Je fus ébahi d’apprendre qu’ils lui venaient de sa fille bien-aimée, Anaïs.
Il s’était réjoui d’apprendre l’idylle naissante entre elle et Daniel Poncelet, le fils de son protecteur, mais il avait dû déchanter. Au cours de son premier récital, dans le salon des Galtier, une famille de financiers, elle avait été l’objet de la part du fils de la maison, Adolphe, d’attentions auxquelles elle n’avait pu ou su résister, au point d’accepter la perspective d’un mariage.
Ce choix avait laissé François indifférent : que sa fille soit éprise de Daniel Poncelet ou d’Adolphe Galtier lui importait peu. Il avait fini par comprendre qu’elle ne comptait pas se vouer au célibat.
Les choses avaient pris mauvaise tournure quand il avait appris qui étaient ces Galtier : de puissants actionnaires d’un armateur de Nantes enrichi dans la traite. En m’apprenant la nouvelle, il épancha sa colère :
— Je ne puis admettre ce choix, me dit-il, rouge d’indignation. Cela me fait honte ! Je vais écrire à Anaïs pour lui demander de rompre.
Je le lui déconseillai, persuadé que sa démarche était vouée à l’échec et qu’il risquait de perdre l’affection de sa fille. Il ne m’écouta pas. Ce fut le début d’un échange de lettres virulentes qui aboutirent à une rupture. Il en resta inconsolable.
— Je ne comprends pas son comportement, se lamentait-il. Elle avait les larmes aux yeux lorsque je lui parlais des souffrances subies par les Noirs, et voilà qu’elle s’est entichée d’un négrier ! Dans sa dernière lettre, elle m’annonce que nos relations sont rompues. J’en suis malade, Aimé, malade à en crever…
Je le revois encore, la dernière lettre d’Anaïs sur ses genoux, des larmes sur ses joues ridées, pitoyable dans sa tenue de jardinier.
Quelques jours plus tard, terrassé par un accès de fièvre coloniale, François s’alita pour ne plus se relever. Mariette partie, il se trouvait seul. Moi ou mon épouse lui rendions visite tous les jours pour lui donner les soins prescrits par Savignac, mais sans nous attarder.
Il me dit un matin, quelques jours avant sa mort :
— J’ai l’impression, mon ami, que mon passé me rattrape. Cette saloperie de fièvre se rappelle à moi comme si nous étions inséparables, et je ne pourrai pas longtemps lui résister. Après tout, je m’en fous ! Mon existence n’a plus de sens.
— Les vendanges approchent, lui dis-je. Il va falloir t’occuper de ta vigne.
— Ma vigne… Si je meurs, elle mourra avec moi.
Je confiai à deux journaliers de Queyrac le soin d’exécuter les derniers travaux à sa place. On était en août et son raisin avait belle apparence.
Son état s’étant aggravé, je m’interdis de le laisser seul et confiai à l’une de nos servantes, Berthe, le soin de veiller sur lui jour et nuit. Un matin, elle vint me prévenir en larmoyant que l’état de son patient avait empiré.
Il avait passé une nuit paisible. Au réveil, il avait bu son café au lait, mangé sa tartine, puis, plutôt que de regagner sa chambre, il avait demandé à Berthe de l’aider à s’installer dans le fauteuil du jardin, à l’ombre du tilleul, malgré la chaleur déjà intense. Alors qu’elle préparait une tisane, elle avait entendu un cri et s’était précipitée.
— Je l’ai trouvé inconscient, monsieur. Je crains que ce ne soit la fin.
Je courus jusqu’au Clos-Gabrielle et eus la surprise de trouver François dans son état normal, souriant même.
— Mon ami, me dit-il, vous êtes toujours présent dans les moments difficiles… Cette fois-ci, vous allez assister au dénouement d’une pièce qui n’a que trop duré. Oui, mon cher, je viens d’attaquer mon dernier acte. Je vous dispense d’applaudir le mauvais acteur que je suis.
Il garda jusqu’au bout sa lucidité et son sens de l’humour, ce qui me fit espérer un nouveau répit, peut-être une guérison car, malgré ses soixante-dix ans, il avait encore de la réserve.
J’ignorais que je venais de recueillir ses dernières paroles. J’envoyai prévenir Savignac. Lorsqu’il arriva dans sa carriole, deux heures plus tard, François était étendu sur son lit, revêtu par nos soins de son uniforme d’officier de la marine marchande.
J’assistai à l’ouverture de son testament dans le cabinet du notaire de Lesparre. Il était d’une extrême brièveté. J’appris sans surprise que le Clos-Gabrielle reviendrait à Anaïs, que sa fortune en numéraire irait à Lucien, le fils de Margot, son demi-frère, presque un vieillard. J’héritais de sa bibliothèque, qui n’est pas mince, avec quelques souvenirs de ses pérégrinations en Afrique et aux Îles, et des instruments anciens de navigation dont il s’était fait un petit musée.
Le codicille me concernait. François souhaitait que je lise, corrige et garde le manuscrit où il racontait sa vie, mais non dans un but de publication, car, y disait-il, « je ne me fais pas d’illusions sur sa valeur littéraire, mais il peut servir à l’instruction de mes petits-enfants, si j’en ai un jour ».
Prévenue par mes soins le lendemain du décès, Anaïs nous a rendu visite une quinzaine plus tard pour liquider son héritage.
J’eus du mal à la reconnaître lorsqu’elle descendit de sa voiture de louage, accompagnée de son jeune époux. C’était une dame. Elle m’embrassa et me demanda de l’accompagner jusqu’au Clos-Gabrielle, dont j’avais les clés. Elle me confia qu’elle avait cédé le vignoble et la maison à Gaëtan Dhariette, avec qui elle entretenait des relations amicales. Escomptant qu’elle me confierait le soin de régler cette affaire, je fus mortifié de son choix. J’avais prévu d’acquérir la totalité de ce bien, maison et vignes, pour y installer un de mes fils…
Nous nous sommes querellés au sujet du don que François m’avait fait de sa bibliothèque. Elle insista pour y prélever le portrait de son oncle, Auguste, et la modeste collection d’armes indigènes et de pacotilles ramenées de Gorée, du Cap-Vert et de Guinée. Je m’y opposai, le testament ne présentant aucune équivoque, obtins gain de cause et ne lui cédai que le portrait d’Auguste. Si Anaïs avait changé en bien quant à son physique, son caractère n’avait pas suivi la même évolution…
Elle resta une semaine dans le Médoc et consacra deux jours à un séjour chez Gaëtan Dhariette. Le reste du temps, elle le passa, accompagnée d’Adolphe, en promenades à cheval dans quelques domaines viticoles des environs et sur la grève de l’océan. Le soir, je l’entendais jouer du piano et l’imaginais entourée des fantômes de Gabrielle et de Blanche.
Avant son départ, elle a tenu à ma présence pour une ultime visite au cimetière de Lesparre. Elle s’est signée, a marmonné une prière puis m’a dit, en se retournant :
— Je ne reviendrai pas, monsieur Chassagnac. Il n’est pas dans ma nature de m’attarder sur le passé ni de ruminer des souvenirs. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour les miens. Veillez, je vous prie, à ce que ces tombes soient toujours fleuries. Je vous en saurai gré.
Elle me confia qu’elle avait passé des heures, à la veillée, à lire le manuscrit de François, qu’elle trouvait « un peu long mais attachant ».
— J’ai apprécié tout ce qui se rapporte à son apprentissage de la vie à Bordeaux et à ses premiers voyages, moins ce qu’il dit de notre famille, et moins encore ses attaques contre le commerce de la traite. Mon père était sincère, mais c’était un naïf, attaché sur ses vieux jours à de fausses idées. Il ne croyait pas en Dieu, mais je souhaite qu’il trouve sa place au paradis.
De colère, je serrai mes poings au fond de mes poches, sans lui répondre. Plus tard, au moment de repartir, elle m’a rendu une dernière visite pour me demander de lui rendre les clés du Clos-Gabrielle.
Je les lui ai fait remettre par Berthe, mais en faisant répondre que j’étais absent.
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