La Porte du non-retour

Michel Peyramaure · Chapitre 21 sur 25

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La Porte du non-retour

2 La conversion

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La conversion

 

Mes rapports avec Aaron se trouvèrent brutalement altérés.

Il me convoqua avec quelque ménagement dans son cabinet pour me demander un service. Il avait l’air préoccupé, la mine longue et le geste nerveux.

— François, me dit-il, tu me vois dans le plus grand embarras. Nous avons, tu le sais, un vaisseau, la Belle-Irène, prêt à appareiller pour le Sénégal où nous attend une forte cargaison de nègres pour Saint-Domingue. Je viens d’apprendre que le capitaine Vergès, qui devait le commander, doit être opéré à la suite d’une crise d’appendicite et ne sera pas disponible avant une quinzaine. Tout le fret destiné au troc est à bord. Nous ne pouvons plus attendre.

— Le capitaine en second pourrait prendre le relais…

— Il le pourrait, mais je m’y refuse. Il nous a déçus lors de sa dernière expédition. Bon marin, mais querelleur et violent avec les nègres. Alors j’ai pensé que tu pourrais remplacer Vergès. Je n’ai personne d’autre que toi sous la main.

Prenant mon silence pour une expectative, il ajouta :

— C’est une expédition routinière. Elle demandera moins d’un an…

— Te souviens-tu, lui répondis-je, que notre nouveau contrat m’exempte de la traite ?

— Notre contrat ! Je ne le considère valable qu’en temps normal. Là, nous sommes devant un cas de force majeure. Chacun doit y mettre du sien. Je pourrai te consentir une commission par tête d’esclave, disons…

— Ne te donne pas cette peine. Je refuse de partir. Je pourrais arguer de mon état de santé et de mon âge, mais tu ne me croirais pas. J’ai d’autres raisons de refuser, que tu connais : Gabrielle ne supporterait pas que je parte de nouveau, pour un an ou plus, et je souhaite éviter de faire une veuve et une orpheline.

Il se laissa tomber dans son fauteuil, s’y accouda, la tête dans ses mains. Je l’entendis maugréer :

— Toi, François, mon ami, presque mon frère, un des piliers de ma maison, comment peux-tu me trahir ? Je t’en conjure, prends le temps de réfléchir.

Il me faisait pitié. J’avais devant moi une victime que je m’obstinais à maintenir sur sa croix, au nom de mes idées. Je me dis que mon refus brutal pouvait lui apparaître comme irréversible, alors que Gabrielle eût peut-être cédé et eût consenti à me laisser partir.

— Je vais réfléchir, lui dis-je en me levant, mais ma décision ne peut tenir qu’au consentement de Gabrielle.

Il ne daigna pas se lever pour me raccompagner, comme il le faisait d’habitude. Il me dit simplement, d’une voix expirante :

— Songe que ton refus me mettrait dans une situation dramatique. J’attends ta réponse pour demain.

 

Lorsque je parlai de cet entretien à Gabrielle et lui dis que j’avais laissé une porte entrebâillée, elle s’écria :

— Que me dis-tu là ? Tu lui aurais laissé un espoir ?

— Il paraissait si malheureux…

— Malheureux ? Oui, de voir ses profits menacés. Que tu risques ta vie, à ton âge, avec les maux qui te tracassent, lui importe peu. Autant me le dire tout de suite : tu meurs d’envie de reprendre le collier, tu veux partir ? Eh bien, pars ! Mais je te préviens, à ton retour, je ne serai pas là, et notre Anaïs non plus !

Je n’eus pas à réfléchir longtemps : Gabrielle donna à Aaron la réponse qu’il attendait de moi.

Le lendemain matin, elle partit faire ses courses et, une heure plus tard, vint me trouver sur le quai où j’étais occupé à donner leur avance à deux matelots récupérés la nuit dans un bordel. Elle paraissait singulièrement nerveuse, les joues pigmentées de colère.

Je lui demandai d’où elle venait et ce qui l’avait mise dans cet état.

— D’où je viens ? De chez Cohen. Nous nous sommes expliqués.

La stupeur me fit suffoquer.

— Que me dis-tu là ? Tu as rendu visite à Aaron ? Mais tu es folle !

— Peut-être… Il n’empêche : je lui ai servi son paquet. J’ai mis en balance votre projet et ma décision de te quitter. Il m’a traitée, comme toi, de folle et a fait mine de ne pas me prendre au sérieux. Sais-tu ce que cet ignoble individu m’a répondu ? Que nous n’étions pas mariés et qu’il se moquait de foutre notre faux ménage en l’air quand l’intérêt de sa maison était en jeu. Alors… alors je l’ai giflé.

— Tu l’as… tu l’as giflé ? Tu es encore plus folle que je ne pensais. Et qu’a-t-il fait ?

— Il s’est assis à son bureau et m’a dit que, par ma faute, tu allais perdre ton travail, puis il m’a montré la porte. Alors, voilà où nous en sommes. À toi de décider si tu pars ou si tu restes…

La fureur bourdonnait dans ma tête et je maîtrisais mal les imprécations qui me venaient à la gorge. Je me laissai tomber sur ma chaise, donnai congé aux deux matelots, qui me saluèrent, bonnet bas. Quand je me retournai, Gabrielle avait disparu derrière une pile de bois. Je faillis courir après elle, mais la crainte d’un affrontement inutile m’y fit renoncer.

Plutôt que d’aller faire mon rapport à Aaron, je me décidai pour une promenade en ville, qui avait plutôt l’aspect d’une errance, comme si j’étais à la dérive.

Les premières pluies d’un automne précoce enveloppaient Bordeaux depuis la veille, sous forme d’abats d’eau qui noyaient les rues et provoquaient la panique des passants. J’y restai insensible, cette pluie à peine froide soulageant ma fièvre. Un vide s’élargissait en moi, traversé d’idées insolites relatives à mon travail, comme si, en l’occurrence, cela m’importait.

La Belle-Irène, le vaisseau dont Aaron avait prévu de me confier le commandement, était à une encablure du quai, figée dans un brouillard de pluie. C’était un superbe bâtiment, bien que l’on eût, par économie, abandonné les ornements qui faisaient jadis la beauté des vaisseaux de haut bord et la fierté des armateurs. On avait même renoncé à la figure de proue, remplacée par un écu de France, à fleur de lys. Une chaloupe venait de l’aborder, chargée d’une barrique que l’on s’apprêtait à hisser à bord.

 

Je ne réintégrai mon domicile que tard dans la soirée, l’estomac et la tête vides, mais libéré de la fièvre qui m’avait possédé durant des heures. Gabrielle achevait son souper. Elle me montra une lettre posée sur mon assiette.

— Je me suis permis de l’ouvrir, me dit-elle. C’est ton congé. Ton ami Aaron n’a pas tardé à prendre sa décision. Il est plus prompt que toi.

Elle demanda à Fantine de faire réchauffer la soupe. Je lui dis que c’était inutile, car j’avais l’estomac noué. Je me contentai de boire un verre de vin, d’avaler un grain d’éther pour m’aider à dormir, puis j’allai me coucher sans ajouter un mot.

 

N’ayant pas vu venir le coup, j’en fus d’autant plus ébranlé et long à me remettre.

À plusieurs reprises, furieux contre l’ingérence de Gabrielle, je fus sur le point d’aller trouver Aaron pour lui dire qu’à la réflexion j’avais décidé de le satisfaire et que j’étais disposé à reprendre la mer pour la Chine ou le Monomotapa. Rompre avec le monde de la navigation, c’était me priver d’air, une impression que je ressentis intensément dans les jours qui suivirent.

Je devais à Aaron une semaine de présence au cours de laquelle j’évitai de me trouver sur son chemin. L’inactivité m’oppressant, reprendre le collier m’était bénéfique. Il m’arrivait pourtant de rester au lit plus longtemps que de coutume et, lorsque je sortais, je me comportais comme un automate et passais plus de temps dans mon cabinet ou au cabaret que sur le port, où j’aurais risqué de me trouver nez à nez avec Aaron.

J’étais davantage obsédé par la perte de mon emploi que par la suite à lui donner.

— Cesse de t’agiter, me disait Gabrielle, ça ne te vaut rien. Regarde-toi dans la glace : tu ressembles à un spectre. Cesse de boire, sinon tu risques de tourner mal, et prends le temps de te faire la barbe.

Elle ajoutait :

— Tu n’es pas à la rue. Nous pouvons, sans trop nous priver, subvenir à nos besoins et même garder Fantine.

J’eus, peu à peu, la certitude qu’elle n’avait pas déclenché ce coup de théâtre sans en prévoir le dénouement. J’étais certain qu’elle ne m’abandonnerait pas, pour aller où et faire quoi ? Elle faisait en sorte que rien dans nos habitudes et notre train de vie ne donnât l’impression d’un changement. C’était une femme de tête, pragmatique, décidée, et qui ne paraissait s’abandonner que dans les ébats, auxquels nous n’avions pas renoncé et qui apportaient un peu de liant à des rapports tendus.

 

Je ne tardai pas à découvrir ses intentions.

À diverses reprises, elle me reparla de mon domaine du Médoc, émettant le vœu que nous nous y rendions, pour nous changer les idées. Je lanternais, sous prétexte qu’avec les pluies d’automne et le froid ce voyage n’aurait rien d’une partie de plaisir.

Gabrielle avait envisagé ma conversion de négrier en viticulteur ! Lorsqu’elle me le confia, je m’esclaffai, de mauvaise foi. Je n’étais pas ignare dans ce métier ; il m’était arrivé souvent de prendre des repas avec des clients viticulteurs, qui me parlaient d’un métier pour lequel ils montraient de la passion. J’y recueillais à la volée des indications concernant la culture de la vigne et la commercialisation du vin. Dire que cela me passionnait comme eux serait exagéré, mais, curieux que je suis de toute activité humaine, j’en faisais mon profit. Il me restait des lacunes, faciles à combler avec un peu de conviction et de patience.

Loin de me procurer la sérénité à laquelle j’aspirais, mon inactivité aggravait mes humeurs. Je supportais mal la sujétion à laquelle Gabrielle m’avait contraint, et la compassion qu’elle me manifestait.

Je ne pus me battre longtemps contre l’attirance irrésistible que le port et son activité exerçaient sur moi. Durant la semaine que je devais à Aaron, et que j’occupai à gribouiller des registres dans mon cabinet, il ne se passait pas de jour que je ne m’y rendisse, avec chaque fois le même mouvement de nostalgie.

La Belle-Irène était sur le point d’appareiller, mais sans le capitaine Vergès, qui n’avait pas encore quitté l’Hôpital général. J’appris qu’Aaron, malgré ses réserves, avait fini par en confier le commandement au second.

Le jour du départ, je me trouvai sur le quai, en présence d’une affluence bourgeoise et populaire. Le parrainage, une fois de plus, avait été confié au gouverneur et à sa favorite, mademoiselle Roth, qui allait devenir son épouse peu après.

Le cœur en berne, sous la pluie battante, j’assistai à la cérémonie traditionnelle et au départ, toutes voiles déployées dans l’aigre vent de novembre, avec les mouvements amples et majestueux d’une femme qui se prépare à l’amour.

Je bredouillai je ne sais quoi, des larmes dans la gorge, chancelai et perdis connaissance. Des personnes compatissantes me firent monter dans un fiacre qui me ramena à mon domicile.

 

Dans les jours qui suivirent, nous reçûmes une invitation de Gaëtan Dhariette nous conviant à le rejoindre dans son domaine de Villenave-d’Ornon. Je faillis refuser, mais Gabrielle insista pour que nous acceptions. Plus rien ne me retenant à Bordeaux, je cédai.

Il avait prévu de nous garder quelques jours. Informé de mes épreuves, par Gabrielle je suppose, il se mit en quatre pour nous distraire par les jeux et les facéties de ses mignons. Nos promenades quotidiennes à cheval, souvent sous la pluie et dans le froid, me furent bénéfiques. Nous poussâmes un jour, en caravane, jusqu’à Langoiran, dont nous visitâmes le château en ruine et le donjon, du haut duquel la vue s’étend jusqu’aux murs de Bordeaux.

Un soir, les petits compagnons de Gaëtan nous divertirent d’un acte des Précieuses ridicules, où Gabrielle tenait le rôle de Cathos, la nièce de Gorgibus, et, un autre soir, d’une pantalonnade à l’italienne suivie d’un bal masqué, où Gabrielle joua du piano et dansa jusqu’à la limite de ses forces.

Je garde le souvenir ému d’une courte promenade dans l’église de Villenave, et d’un tableau : l’Adoration des bergers.Malgré le froid polaire qui régnait dans ces lieux sinistres, Gabrielle se mit à l’harmonium pour jouer une aria de Bach.

 

La veille de notre départ, alors que nous nous préparions pour une mascarade, Gaëtan me dit, en se collant des moustaches factices :

— Je suis heureux, mon cher François, que vous ayez pris plaisir à votre séjour. Est-ce que je me trompe ?

Il ne se trompait pas. Je lui fis part de ma gratitude. Il ajouta :

— J’ai appris les épreuves que vous avez subies avec la perte de votre emploi. Dieu merci, il semble que vous ayez sereinement réagi. Qu’allez-vous faire, à présent ? Si j’en crois Gabrielle, vous avez l’intention de remettre en exploitation votre vignoble de Lesparre. Je ne vous cache pas que je m’y suis rendu. Dieux du Ciel ! Si c’est vraiment votre idée, je vous souhaite beaucoup de courage ! Tout est à reprendre, mais ne vous découragez pas : la terre est d’excellente qualité et, grâce à vos relations passées avec les gens des Chartrons, vous n’aurez pas de mal à écouler votre production. Si je puis vous aider, vous pouvez compter sur moi.

— J’en aurai sûrement besoin et vous en remercie.

— J’ai songé, ajouta-t-il, à un contrat entre nous. Je puis mettre à votre disposition, durant une semaine, plus longtemps si c’est nécessaire, une équipe de trois hommes qui se chargeront des tâches les plus pénibles, sous la conduite d’un maître de chai que je viens de mettre à la retraite mais qui ne répugnera pas à reprendre le collier pour quelques jours. Il ne vous en coûtera guère. Prenez le temps de réfléchir. Rien ne presse…

J’objectai qu’il n’était pas sûr que Gabrielle acceptât de quitter Bordeaux pour se retirer dans cette thébaïde. Il éclata de rire.

— N’ayez aucune crainte, mon ami : l’idée vient d’elle.

Il ajouta, en se contemplant dans un miroir :

— Que dites-vous de cette moustache, François ? Laquelle me conseillez-vous, la rousse ou la blonde ?

 

Nous avons longuement parlé, Gabrielle et moi, de la proposition de Gaëtan, qu’elle avait elle-même inspirée, et qu’elle m’incita, cela va de soi, à accepter. Je finis par céder, mais à contrecœur, conscient que ce projet risquait de compromettre ma santé pour un résultat décevant ou une faillite pure et simple. Elle m’assura de son aide, à défaut de sa compétence.

Pour faire face aux premières dépenses, je liquidai un des deux immeubles que je possédais dans le quartier de Sainte-Eulalie, près de l’ancien canal et des remparts, dont on achevait la démolition. J’en tirai un prix convenable.

J’informai Margot de nos projets ; elle me donna raison. Depuis un an, elle vivait avec son nouveau compagnon, Albert Duroux, maître de chai aux Chartrons. Elle avait fait un bon choix : il était plus âgé qu’elle de dix ans, un peu contrefait, mais ils formaient un couple harmonieux, en adoration devant mon demi-frère, le petit Lucien.

— Quand cette exploitation sera de nouveau sur pied, me dit-elle, tu n’auras aucun souci à te faire pour vendre ton vin. Albert s’en chargera. Ta décision arrive au bon moment. Les Anglais ont le gosier sec, après ces années de guerre, et sont insatiables ! Alors, François, au travail !

Je rencontrai Duroux au cours d’un repas auquel Margot nous avait invités. Il ressemblait, avec ses moustaches fines sur un visage massif, à un mousquetaire qui, sur ses vieux jours, aurait pris l’aspect d’un phoque.

— Je vous envie et vous plains, me dit Duroux. Je connais votre vignoble de Lesparre. Mazette, vous êtes courageux, je dirais même téméraire, mais ça vaut la peine d’essayer. Ce domaine avait jadis un bon rendement, à ce qu’on m’a dit. Alors, pourquoi ne pas le réveiller ? Vous pouvez compter sur Albert Duroux. Je suis un peu de la famille, il me semble ?

 

Les jours et les semaines passèrent sans que Blanche nous eût confirmé sa visite à Bordeaux. J’en venais à songer que notre séjour à Paris n’avait fait que ranimer en elle quelque souvenir et le reliquat d’affection qu’elle me vouait, mais qu’elle avait refermé à jamais la voie d’accès qui me menait à elle.

À quelques jours de Noël, Gaëtan m’invita à rencontrer dans son appartement de Bordeaux le maître de chai dont nous étions convenus qu’il dirigerait la restauration de mon domaine. Il ne m’apprit rien en me disant, après une visite, qu’il y avait fort à faire mais que cela lui plaisait.

Il fut décidé que nous laisserions passer les fêtes de fin d’année pour ouvrir ce chantier, à moins qu’il ne gèle, ce qui nous obligerait à le retarder de quelques jours.

Curieusement, Gaëtan semblait s’attacher à ce projet comme s’il était sien. Il décidait de certains détails avec une autorité qui m’agaçait un peu. Il avait fait un relevé des lieux et envisageait déjà une extension du vignoble. C’était pousser un peu loin la complaisance, mais nous l’écoutions sans oser le contredire.

L’hiver fut plus rude que nous ne l’avions prévu. Il fallut attendre le début de mars pour que l’équipe fût sur pied et pût se mettre au travail dans de bonnes conditions. Mêlé aux ouvriers, j’accomplis ma part d’une tâche pénible et qui risquait d’affecter ma santé, mais j’étais porté comme par une mission. Je tenais, après mon renvoi de chez Cohen, à montrer que ma vie pouvait encore avoir un sens.

 

J’avais voulu interdire à Gabrielle de quitter notre logement de Bordeaux pour se rendre à Lesparre où, lui disais-je, elle n’avait rien à faire, du moins avant la fin de notre chantier.

— Rien à y faire ! protesta-t-elle. Je crois au contraire qu’il faut organiser ta bicoque, de manière qu’au printemps elle soit habitable. Occupe-toi de ta vigne et moi de la maison !

Une fois par semaine, elle montait dans le tilbury récemment acheté tout attelé sur un marché d’occasion, et prenait, quelque temps qu’il fasse, la route du Médoc pour m’y retrouver et sacrifier quelques heures à ma bicoque. Elle arrivait, le visage rose de froid, les mains engourdies mais frétillante, et plongeait aussitôt dans la tâche qu’elle s’était imposée.

Cette tâche était rude, car, inhabitée depuis des décennies, cette maison n’avait de bon que les murs et les parquets. Il manquait au toit des tuiles, qu’elle-même, hissée sur une échelle malgré mes protestations, remplaça, au risque de glisser et de se rompre les reins dans sa chute.

— Il va falloir, disait-elle, trouver une belle pierre pour la cheminée et y faire graver les initiales enlacées de nos prénoms… Mon piano… Je sais où il aura sa place : près de la fenêtre donnant sur le chai… Pour notre chambre, j’ai prévu du papier peint avec des scènes de bergerie à la Lancret, un lit à baldaquin, une grosse armoire, une horloge à caisse sculptée et à carillon, des chaises Louis XV… Pour la chambre de Fantine et d’Anaïs, j’ai prévu…

J’écoutais avec indulgence et ravissement cette litanie quasi quotidienne, qui m’inquiétait en raison des frais qu’on allait devoir engager mais faisait naître en moi des images de bonheur. Je lui donnai sans ronchonner quitus de ses projets, sachant qu’elle n’y renoncerait pas.

Elle voulut un jardin d’agrément et un potager. La place manquait pour faire un parc de ce jardin. Elle en avait conçu le plan, qui contrariait quelque peu celui de Gaëtan, ce dont elle se moquait : il y aurait des cyprès aux quatre coins, des bordures de tamaris, un bassin à poissons rouges et à tortues, de ces cistudes qui abondent dans la lande, une large pelouse pour les jeux d’Anaïs et de nos chiens…

 

À la fin de mars, le chantier étant terminé, il ne restait qu’à aménager la maison pour la rendre habitable avec le printemps. Les reins brisés, à bout de forces, j’avais réintégré nos pénates quand, un matin, Gabrielle me dit :

— J’ai réfléchi cette nuit à l’aménagement de nos mansardes. Je compte en faire des chambres pour nos amis. Il faut que je voie ça sur place. J’en ai pour la journée, en roulant vite…

Je tentai de la dissuader. Un redoux avait fait fondre les dernières glaces en lisière du fleuve, mais les chemins étaient encore difficiles, et la pluie menaçait. Rien n’y fit. Elle attela le tilbury et partit au début de la matinée.

Je passai la journée à lire, à fumer et à me morfondre. J’avais eu raison de m’inquiéter. À la tombée de la nuit je l’attendais encore, dans les transes, en me disant pour me rassurer qu’elle avait dû, retardée par ses plans, rester dormir sur place.

Il était minuit passé et je m’apprêtais à me coucher, quand on frappa à ma porte. Mon cœur se crispa quand je me trouvai en présence de deux gendarmes.

— Vous êtes monsieur Dumoulin ? me dit l’un d’eux. Nous vous ramenons votre épouse. Elle a été victime d’un accident près de Saint-Médard.

Ils transportèrent Gabrielle, inerte, jusqu’à sa chambre et la déposèrent avec précaution sur son lit. Elle n’avait pas repris connaissance.

— C’était bien imprudent à votre dame, me dit le gendarme, de voyager seule, de nuit, par ces mauvais chemins. Son tilbury s’est embourbé dans une fondrière et a versé. Nous avons dû abattre le cheval : il avait un genou brisé. Ce sont des paysans qui ont trouvé votre épouse et nous ont alertés. Il semble que son état soit grave. Nous allons vous envoyer un médecin…

Arrivé une heure plus tard, il nous demanda, à moi et à Fantine, de l’aider à dévêtir la blessée, puis, l’ayant auscultée, il me dit en ôtant ses lorgnons :

— Je crains que ce ne soit grave. Votre épouse a une jambe brisée, mais, ce qui m’inquiète surtout, c’est sa blessure à la tempe droite. Elle n’a pas perdu beaucoup de sang, mais le choc a été violent et a occasionné un enfoncement de la boîte crânienne. Si le cerveau a été atteint, je ne réponds de rien…

— Y a-t-il encore de l’espoir ? lui demandai-je.

— Je vous répète que je ne puis me prononcer. Si elle reprend conscience, ce sera un signe favorable. Veillez bien sur elle. Je reviendrai dans la matinée pour soigner sa jambe et lui poser une attelle. En attendant, il n’y a aucun soin à lui donner.

 

Je passai le reste de la nuit dans une affreuse inquiétude. Comme morte, Gabrielle n’eut à aucun moment un geste ou une plainte. Sa respiration était normale, mais ses paupières restaient à demi closes. De temps à autre, avec mon mouchoir, j’épongeais le mince filet de sang qui s’échappait de la tempe.

J’attendis le lever du jour pour confier le relais de la surveillance à Fantine, et allai m’allonger dans un fauteuil, sans parvenir à trouver le sommeil.

Je me levai en entendant frapper à la porte. Le médecin revenait, accompagné d’un chirurgien, dans l’intention de poser une attelle à la jambe dont le fémur était brisé. Le sang ne suintait plus de la tempe, ce qui n’était pas un bon signe. Quand il m’avoua que la seule chose à faire était de ne rien faire, je laissai éclater mon indignation :

— À quoi donc vous sert votre science ? Dites-moi au moins si ma femme a une chance de survivre !

C’était un vieil homme à barbiche, lorgnons et bajoues flasques. Le genre de personnage qu’on peut imaginer en grand-père, jouant avec ses petits-enfants et lisant une gazette au coin de l’âtre, indifférent au sort de ses patients. L’envie me prit de l’agripper au collet et de le secouer pour lui faire cracher la vérité.

— Monsieur, me dit-il, je suis médecin, pas thaumaturge. Certains cas nous obligent à baisser les bras. Si vous croyez en Dieu, faites brûler des cierges et récitez quelques prières.

Pris d’un accès de folie, je m’écriai, comme s’il cherchait à provoquer ma colère :

— Dieu ? De quel droit et pour quelle raison me prendrait-il ma femme ? Lui aurais-je fait injure ? Dieu, où te caches-tu ? Sous la commode ? Sous le lit peut-être ? Allons, montre-toi ! Il s’en gardera bien ! Votre Dieu est un écumeur de vies !

— Vous blasphémez, monsieur ! Dieu choisit ses élus. Votre épouse en fait partie, semble-t-il.

Je hurlai :

— Balivernes ! Votre Dieu, on l’agite à nos yeux comme une marionnette pour nous rassurer ou nous consoler ! Oui ou non, docteur, mon épouse a-t-elle une chance de survivre ?

Il se laissa tomber dans un fauteuil et me dit, en essuyant ses lorgnons :

— Hélas non, monsieur. Elle a cessé de vivre.

Je m’agenouillai au bord du lit, sans une larme, mais comme dévoré soudain de l’intérieur par une nuée d’insectes qui gagnaient peu à peu ma gorge puis mon cerveau. Un reste de lucidité m’incita à concevoir la seule délivrance possible : accompagner Gabrielle sur son chemin d’éternité. Des propos absurdes me venaient aux lèvres, ceux que j’avais prononcés lorsqu’elle était montée dans le tilbury : « Couvre-toi, ma chérie, il fait encore froid… Si la pluie te surprend, il faudra revenir… Ne t’attarde pas trop… La route est longue… »

Lorsque j’entendis les pleurs de ma petite Anaïs mêlés aux gémissements de Fantine, je m’accrochai au drap et sombrai dans la nuit. Une gorgée d’alcool et des sels me ranimèrent. On m’aida à me relever. Je repoussai le médecin qui me guidait vers un fauteuil.

Une étrange transmutation s’étant opérée en moi, je me sentais soudain, au sortir de cette brève perte de conscience, prêt à assumer les soins que je devais à ma morte. J’étais en proie moins à un sentiment de sérénité qu’à une espèce de non-être où ne surnageait qu’une obligation : aider Fantine à faire la toilette de la défunte, ce que je fis machinalement, comme s’il s’agissait d’un soin banal.

— Monsieur, me dit Fantine, on dirait qu’elle nous regarde et qu’elle nous sourit. Ses yeux, monsieur, il faut les lui fermer.

Je crus perdre de nouveau mes sens lorsque, après que nous eûmes revêtu le corps d’une chemise de nuit, il ne resta d’elle que son visage et ses bras. J’arrachai le chapelet que Fantine lui avait noué autour des mains. Elle s’écria à travers ses larmes que j’offensais Dieu. Je ne réagis pas : les mots n’avaient plus de sens pour moi. Que je fusse un mécréant, une créature du diable, m’importait peu.

 

Étranger aux contingences matérielles, j’ignore qui se chargea de l’équarrissage du cheval et du retour de mon tilbury.

Le lendemain, j’eus la visite de Gaëtan. Il me prit dans ses bras et éclata en sanglots, comme une femme. Bien qu’un peu forcé, son chagrin me parut sincère. J’en fus touché.

Anticipant le souhait que Gabrielle eût sans doute formulé, j’organisai des obsèques toutes simples à Lesparre, sans le concours de l’Église, avec sur sa tombe une simple pierre gravée de son nom, avec les dates de sa naissance et de sa mort. Aaron s’était abstenu, mais le billet qu’il m’adressa me fut sensible. Gaëtan, en revanche, était présent, l’œil humide sous son mouchoir de dentelle.

Il me dit en se retirant :

— François, sachez que je compatis à votre peine. Je suis toujours votre ami, ne l’oubliez pas…

 

Je restai trois semaines enfermé dans mon appartement, à regarder tomber une dernière neige, puis la pluie. Frappait-on à ma porte, je faisais répondre par Fantine que j’étais absent. La seule présence qui ne me fût pas importune était celle de ma servante et de ma fille. Sans elles, j’aurais suivi Gabrielle dans sa tombe.

Passé trois ans, Anaïs, échappée de sa lisière, trottinait à travers l’appartement, trébuchant sur la bordure des tapis et heurtant les meubles sans se plaindre. Je passais des heures à la regarder jouer avec ses poupées, chevaucher son cheval de bois, construire des maisons avec des cubes de bois peint. Une sombre mélancolie avait en moi succédé à la douleur.

Fantine veillait sur moi comme l’eût fait sa maîtresse. Elle cachait les bouteilles auxquelles je faisais trop souvent appel, mesurait ma nourriture pour combattre la singulière boulimie qui s’était emparée de moi, me forçait à me coucher tôt et à me lever tard…

Quand je protestais contre ce que je considérais comme un excès d’autorité, elle répliquait :

— Heureusement que je veille sur vous, monsieur, sinon vous seriez à l’hôpital ! Si madame pouvait nous voir, elle serait satisfaite des soins que je vous donne malgré vous, ingrat que vous êtes !

Je ne pouvais dormir ou faire la sieste sans absorber tisanes et narcotiques. Je tentai de me remettre à la lecture, mais les débuts furent difficiles. Je ne parvenais pas à fixer mon attention. À peine avais-je fini une phrase, je ne me souvenais pas de ce qu’elle exprimait au début.

Margot me rendit visite à plusieurs reprises, mais je supportais mal ses jérémiades. En revanche, je lui sus gré d’avoir informé Blanche du décès de Gabrielle. La lettre que je reçus me bouleversa : ma sœur avait trouvé en elle une amie et se faisait une fête de la retrouver à Lesparre, plus tard, à la fin de sa carrière. Elle m’écrirait de Berlin, où elle allait donner une série de récitals, mais elle oublia sa promesse. Je ne lui en tins pas rigueur, persuadé de n’être pas étranger à ses pensées.

Je m’abstins peu à peu d’une étrange manie qui m’avait pris quelques jours après les obsèques de Gabrielle, de m’enfermer dans sa garde-robe pour recréer un peu de sa présence en respirant son parfum, gémissant comme un chiot en froissant son linge intime sous mes narines. D’autres fois, seul dans ma chambre, je relisais à haute voix les rares lettres que j’avais reçues d’elle. Je fis acheter par Fantine des feuilles de papier et des pastels pour dessiner de mémoire des portraits d’elle.

Ces œuvrettes maladroites, je les ai conservées. À l’heure où j’écris ces lignes, je peux les voir, alignées sur la hotte de la cheminée, entre les fenêtres donnant sur mes vignes.

 

Un matin, après une nuit semblable aux précédentes, je m’éveillai avec l’impression que Lazare dut ressentir en émergeant de sa tombe : celle d’une singulière alacrité.

Je retrouvai sur ma table une lettre reçue la veille de Gaëtan. Il se montrait surpris que j’aie refusé de le recevoir et se demandait si j’allais donner suite à mon projet d’installation dans mon domaine.

Je lui répondis le jour même :

« Mon bon ami, ce projet était surtout celui de Gabrielle. En conséquence, je ne me reconnais pas le droit d’y renoncer. Je lui dois cette décision. D’ici quelques jours, je serai en mesure de reprendre contact avec toi et de faire éventuellement de nouveau appel à ton aide. »

La réponse ne se fit pas attendre : il se félicitait de ma décision et se tenait à mon service.

Une autre idée m’était venue, dans les derniers temps de ma prostration : reprendre du service auprès d’Aaron, à titre non de secrétaire mais de navigateur. Je le lui confiai par une lettre à laquelle il me répondit en me conviant à venir le trouver.

Il m’écouta attentivement lui exposer, avec une sorte de fièvre et en trébuchant sur les mots, les motifs de ma résolution. Il se gratta la joue d’un air dubitatif, soupira, et me dit :

— François, je suis heureux de l’occasion que tu me donnes de te revoir dans d’aussi bonnes dispositions à mon égard. Je dois t’avouer que j’ai souffert de notre rupture et que tu m’as manqué, mais, vois-tu, je dois renoncer à te faire reprendre du service.

— Me crois-tu incapable de commander un vaisseau ?

— Certes non ! Mais je crois que tu as réagi sous le coup de la douleur. Ce que tu me proposes, c’est de faire de moi le complice d’une sorte de suicide. Si tu souhaites reprendre la mer, ce n’est pas par un regain de passion, et moins encore d’intérêt, mais pour te perdre. Ne le nie pas !

Il ajouta, en m’invitant à me retirer et à lui rendre visite à l’occasion :

— As-tu songé qu’en reprenant la mer tu trahirais Gabrielle ?

 

Les propos de Gaëtan, lorsque j’acceptai de le recevoir, tenaient du délire. Il semblait faire sa propre affaire, du renouveau de mon vignoble, comme pour marquer sa fidélité à la mémoire de Gabrielle.

— François, me dit-il en me tutoyant comme cela lui arrivait parfois, tu vas devoir trouver un nom à ton domaine.

— Est-ce bien nécessaire ?

— Bien sûr que ça l’est ! J’y ai pensé, figure-toi. Que dirais-tu de Château-Dumoulin ?

Je m’esclaffai.

— Un « château » pour désigner ces quelques arpents de vignes, tu plaisantes ? J’aimerais que le nom de Gabrielle soit associé à ce vignoble, en évitant le terme « château ».

Il réfléchit et me lança :

— J’ai trouvé ! Nous l’appellerons Clos-Gabrielle. Est-ce que cela te convient ?

— Tout à fait. Gaëtan, tu as eu là un trait de génie.

 

Un travail titanesque débuta avec le printemps.

Gaëtan mit à ma disposition une équipe de trois hommes, à charge pour moi de régler leur salaire et de les héberger à la fortune du pot. Ils ne répugnaient pas à la tâche, qu’ils effectuaient avec une belle humeur susceptible de dissiper mes idées noires. Il fallut déraciner les vieux ceps, les remplacer par des jeunes, fournis gracieusement par mon ami, labourer profond, revoir la futaille…

Gaëtan nous rendit visite et se préoccupa de l’aménagement de la maison, sans tenir compte de ce que Gabrielle avait prévu. Je le laissai opérer. Il agissait comme s’il comptait en faire sa propre demeure !

Les travaux, qui avaient duré une bonne semaine, se terminaient à temps, les plantations ne pouvant se faire qu’entre novembre et avril. Quand je voulus régler le salaire des ouvriers, comme nous l’avions prévu, Gaëtan s’y opposa :

— C’est, me dit-il, le prix modeste que je donne à notre amitié. Je vous devais bien ce modeste sacrifice, à toi et à Gabrielle. Je l’aimais, autant que toi peut-être, mais d’une autre manière.

Il fit plus encore. Dans les jours qui suivirent, il envoya un de ses jardiniers au Clos-Gabrielle, avec une charretée de plantes et d’arbustes pour notre jardin d’agrément. Il n’y manquait que les quatre cyprès que Gabrielle avait prévus et la bordure de tamaris, mais j’en fis mon affaire, de même que du bassin aux poissons et aux tortues.

À la mi-avril, je fis exhumer le corps de mes parents pour les faire inhumer dans une tombe voisine de celle de Gabrielle, au cimetière de Lesparre. Je considérais cette proximité comme un devoir, une commodité et une affaire de sentiment. Par la suite, il ne se passa pas une semaine sans que je rende hommage à leur mémoire en déposant quelques fleurs sur leurs tombes.

 

Ma place n’était plus à Bordeaux, n’ayant rien à y faire ni à en attendre désormais. Les quelques amitiés qui me restaient, en plus d’Aaron et de Gaëtan, s’étaient dispersées après la mort de Gabrielle et ma séquestration volontaire. Je n’éprouvais aucune attirance pour les spectacles, et moins encore pour la fréquentation du Panier-Fleuri. Des amis me proposèrent leur compagnie, mais je tenais à ma solitude.

 

Avant mon départ de Bordeaux, une crue subite de la Garonne causa la panique dans la ville. De mémoire d’homme, on n’avait rien vu de tel.

Lorsque, après une nuit de pluie diluvienne, je mis le nez à la fenêtre, je pus mesurer l’étendue du désastre. Le jardin des Carmes n’était plus qu’un lac et les rues transformées en torrents charriaient boue et détritus. Plus une boutique d’ouverte. Un silence de cimetière. L’eau avait atteint le rez-de-chaussée de notre immeuble, que les locataires déménageaient. Je leur prêtai main-forte et me proposai de les héberger, ce qu’ils refusèrent, persuadés que le déluge allait marquer une trêve, mais elle n’intervint que dans la soirée.

La nuit fut d’un calme de nécropole : rues sans lumières, groupes discutant sur le pas des portes, barques éclairées d’une lanterne passant entre des rangées de maisons, altercations avec les services de police et les pompiers…

Le lendemain, un dimanche, alors que les cloches appelaient à la messe, je constatai que la crue avait commencé à se retirer en abandonnant une alluvion de boue grasse, de détritus divers, et, à notre porte, un âne mort, gonflé comme une outre.

Chaussé de bottes pour me rendre sur le port, je trouvai la désolation partout sur mon chemin. Au seuil des maisons et des boutiques des hommes palabraient et des femmes pleuraient devant leurs meubles souillés de gadoue. Aucun des quartiers bas de la ville n’avait été épargné, les Chartrons en premier lieu, où la force du courant avait arraché des portes et emporté quantité de futailles.

C’est le port qui offrait le spectacle le plus éprouvant. Le fleuve en furie ayant arraché des navires à leurs ancres, certains étaient partis à la dérive vers l’estuaire et d’autres s’étaient fracassés entre eux, présentant un amas de coques et de vergues qui semblait impossible à démêler, comme si Gulliver avait saisi entre ses mains la flotte de Lilliput pour en faire un fagot.

La Garonne avait pris l’aspect d’un lac qui s’étendait sur l’autre rive, au-delà de Queyries, sous un ciel d’où suintait encore une pluie fine et glacée. Des hommes et des femmes qui se lamentaient, disant que ce désastre allait engendrer la misère, aidaient soldats et pompiers à déblayer les quais.

En m’approchant de l’entrepôt des Cohen, j’aperçus Aaron. Debout sur une barrique, droit dans son manteau de pluie, comme un général au milieu de ses troupes, il donnait des ordres.

Que faire ? La rivière était encore trop grosse et le courant trop vif pour tenter de démêler cet écheveau de bricks, de frégates, de corvettes, de flûtes, de gabares… Une chaloupe qui tentait de s’infiltrer dans ce dédale dut rétrograder pour ne pas être emportée à son tour. Dans les mâtures et sur les ponts, des hommes d’équipage surpris par la crue demandaient de l’aide à grands cris.

À midi, une procession quitta la cathédrale Saint-André pour se rendre à l’église Saint-Michel, où une chapelle était consacrée aux marins du fleuve et de la mer, et demander à Dieu la fin du châtiment céleste. Elle avait du mal à progresser, pataugeant dans la boue et rallumant les cierges que la pluie et le vent éteignaient aussitôt.

Retroussant mes manches, je me proposai pour aider à remettre de l’ordre dans ce capharnaüm, entre l’Hôtel de la Monnaie et la porte Cailhau, et à pelleter la boue dans des charrettes. Un travail harassant, que je dus interrompre à plusieurs reprises.

Maculé de boue des pieds à la tête, j’allai retrouver Aaron. Il avait organisé (lui ou quelqu’un d’autre) un conseil où se retrouvaient les Gradis, Nairac, Cabarrus, Balguerie et Dhariette (sans Gaëtan). Ils avaient prévu de faire appel à des gens de l’extérieur pour mettre de l’ordre dans cette épouvantable chienlit.

 

Il allait falloir deux semaines environ pour que l’activité du port pût reprendre son cours normal, après des pertes incalculables. Aaron me confia qu’il avait eu deux vaisseaux gravement endommagés et des embarcations légères, barques ou gabares, à jamais perdues.

Il avait lui-même mis la main à la pâte et avait de la boue jusque sur le nez, quand je le trouvai, quelques heures plus tard, à son poste de commandement.

— Nous allons devoir, dit-il, lancer un appel à nos actionnaires pour relancer notre activité. C’est d’autant plus dramatique que les affaires avaient repris. Dieu merci, deux de mes vaisseaux, l’un pour la Sierra Leone, l’autre pour l’Angola, sont encore en mer. Je prie Dieu qu’il les fasse revenir indemnes.

 

À quelque temps de là, les affaires ayant repris timidement, Gaëtan me parla de la situation qui faisait suite à la guerre d’Amérique. Elle était complexe et loin d’être brillante…

L’énorme quantité de fret en produits coloniaux que les armateurs déversaient sur le continent avait entraîné une chute des cours préjudiciable à leurs intérêts. En revanche, la traite ne souffrait pas trop de la crise. On trouvait de moins en moins d’esclaves, mais cela faisait augmenter leur cours, et les négriers, en fin de compte, s’y retrouvaient.

La paix revenue, les armateurs de la côte atlantique s’étaient découverts en possession d’une armada restée longtemps inactive ou presque, d’où des expéditions en droiture vers les îles d’Amérique, avec une abondance de fret cédé à bas prix aux colons et à la population insulaire, la traite et les primes consenties par le gouvernement compensant la modicité des bénéfices.

Ces avantages n’étaient pas à dédaigner, comme me le confirma Aaron : quarante livres par tonneau aux navires négriers sur le départ, soixante livres par tête d’esclave débarqué aux Îles, et cent livres pour ceux que l’on affectait au sud de Saint-Domingue, à Tobago, à Sainte-Lucie et en Guyane…

Une guérilla entre les ministres de la Marine et des Finances allait mettre un frein à ces dépenses jugées somptuaires mais qui avaient permis aux ports de traite, le nôtre notamment, de réaliser de bonnes affaires.

En l’espace de quelques années, Bordeaux allait, en supplantant Nantes et La Rochelle, devenir le port le plus important et élargir son horizon de traite dans l’océan Indien.

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