La Porte du non-retour
Première Partie
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Cours du Chapeau-Rouge
Avant de plonger dans ce tas de feuilles mortes qu’est mon passé, je dois situer l’endroit où je vais élaborer mon récit.
Ma demeure, à laquelle j’ai donné le nom de Clos-Gabrielle, celui de ma dernière compagne, se trouve au centre du Médoc, cette péninsule partagée de tout son long entre landes à l’est et vignobles à l’ouest et pointant comme une lame entre océan et Gironde, entre eau salée et eau douce.
Le Clos-Gabrielle se situe entre Lesparre, ancienne forteresse du Médoc, et le modeste village de Queyrac, sur le chemin qui va de Bordeaux à Soulac. Il n’a rien de comparable aux « châteaux » de la rive orientale et aux « folies », ces maisons de campagne des notables bordelais. Il est d’une simplicité monacale, sans ces impedimenta exotiques dont s’encombrent ceux qui ont parcouru le monde.
Le corps de logis à un étage est couvert d’une belle tuile dite « romaine », à la place du chaume que j’avais trouvé en prenant possession de ce domaine. Les communs abritent le chai, mon tilbury, l’écurie et un banal matériel agricole. À l’intérieur, meublé sobrement, le seul objet digne d’intérêt est un piano dont j’ai fait l’acquisition pour satisfaire aux exigences de ma compagne et de ma sœur, qui ont fait des carrières honorables dans les concerts et les récitals.
Mon plus proche voisin, Aimé Chassagnac, ancien magistrat de la cour des comptes de Bordeaux, s’est reconverti comme moi dans la viticulture, sa retraite venue. Nous entretenons les meilleurs rapports pour les services et l’amitié. En revanche, je n’ai que peu de relations avec les gens de Queyrac et de Lesparre, mais nous sommes liés par la solidarité implicite propre aux gens de la vigne, et de la terre en général.
On s’accorde à reconnaître à ma production des qualités qui la font apprécier des gens des Chartrons, lesquels lui assurent les débouchés me permettant de vivre bon an mal an comme un homme satisfait de son aisance matérielle.
De modestes dimensions, mon domaine marque la frontière entre les landes bordant l’Océan et les coteaux à vignobles dominant le fleuve. De la fenêtre de ma chambre donnant vers l’est, je peux voir, au-delà de l’ample et souple mouvement de mon vignoble, apparaître les premiers bosquets de pins ponctuant les étendues de landes et de marécages bornées par la grève océane. La fenêtre opposée ouvre sur l’horizon moutonnant d’où émergent les premiers « châteaux » dominant l’estuaire. D’une part, l’immensité livrée à de rares bergers à échasses, aux chiens sauvages et aux loups ; de l’autre, une image monotone mais apaisante de civilisation rurale que les événements nationaux ne font qu’effleurer.
Lorsque le temps m’y autorise, je prends mes repas au-dehors, sous le gros tilleul ombrageant la maison et la cour, en marge du potager et d’un jardin d’agrément, qui n’a ni la dimension ni l’agencement d’un parc, consacré à mes promenades de lecture.
En attente du courrier, qui passe tous les trois jours, je vais à sa rencontre en fumant ma première pipe, sur le sentier qui mène au domaine voisin. Les lettres se font rares, mais le Journal de Guyenne, mon seul lien avec le monde extérieur, me parvient à dates régulières. Les grands événements, guerres, catastrophes naturelles, disettes, changements de régime, glissent sur moi comme la pluie sur les ailes de mes pigeons et de mes tourterelles. J’accorde davantage d’intérêt au temps qu’il fait et à la fructification de ma vigne. On en pensera ce qu’on voudra…
Ce matin de dimanche, alors que me parvient la sonnerie des cloches de Queyrac, je ressens une grande lassitude, devant la rame de papier où j’ai commencé à griffonner : le phénomène d’à-quoi-bon qui, dit-on, s’empare parfois des véritables écrivains. Cela peut tenir à la qualité du temps aigre-doux de mai, à cette brise qui sent la fleur de genêt, ou à mes intestins qui me tourmentent.
Comment donner un semblant d’intérêt et de cohérence au travail que je me suis imposé à la légère ? Trier mes notes, rassembler les ouvrages utiles, dresser une chronologie, autant de pis-aller qui n’ont pour but que de retarder le moment de l’écriture. Prises au jour le jour, mes notes se présentent sous forme de réflexions, le plus souvent comme une sorte de journal de bord, un fatras qui me décourage à l’avance, malgré l’intérêt que je prends à le feuilleter : « Nuit de tempête au large des Açores ; la misaine hors d’usage… Perdu trois nègres avant d’aborder Sainte-Lucie… Temps superbe, mer belle en vue des îles du Cap-Vert… »
Ces feuillets ont gardé l’odeur du bord ou des escales, rarement celle du jasmin… La lecture de certains d’entre eux, rédigés dans des conditions difficiles, me donnera assurément du fil à retordre. Quant aux cartes que j’ai dressées, elles sont peu fiables.
Me voici donc confronté au personnage que je fus. Il n’est ni meilleur ni pire que ceux que j’ai fréquentés ou croisés, d’honnêtes gens, mais aussi des navigateurs incapables et des brigands : la faune humaine propre aux activités des négriers.
Sur les origines de ma famille, je n’ai que des connaissances évasives, mon père, Pierre Dumoulin, employé de l’armateur David Cohen, ayant eu d’autres soucis en tête que de m’en informer.
Tout ce qu’il m’a appris, c’est que notre famille, de tout temps, a eu la bougeotte, l’air marin ayant soufflé sur elle en permanence. Un de nos ancêtres s’est distingué dans des actions de piraterie dans les Antilles. Un de ses descendants, Mathurin, qui vivait au temps des guerres de Religion, s’est embarqué pour la Floride afin d’y trouver la terre d’asile rêvée par l’amiral Gaspard de Coligny. Il n’en est pas revenu, l’expédition ayant été attaquée par les premiers occupants espagnols, qui avaient anéanti les Indiens séminoles.
Par la suite, la famille s’est installée au village d’Épinay, proche de La Roche-sur-Yon. Un nommé Étienne Desmoulins (sic)semble avoir été un mauvais sujet : il a été pendu pour trafic de piastres, comme en témoigne l’acte judiciaire en ma possession.
L’horizon s’éclaire avec Paul Dumoulin, marié à Nantes, corsaire du roi à l’âge de dix-huit ans, marié avec la fille d’un riche négociant, Cassard. Il a fait ses premières armes dans la marine royale, durant la guerre de Succession d’Espagne, dans les années 1710, avant de naviguer pour le compte des Cassard, comme en témoigne une lettre, où il se vante d’avoir arraisonné et pillé un navire de Liverpool livrant une cargaison de nègres de Guinée à la Jamaïque.
Cette vocation pour l’aventure de mer allait se confirmer dans les années suivantes. Attaché à l’armateur Cassard, il allait, en moins d’un an, capturer un corsaire anglais au large de Saint-Domingue, couler un garde-côte dans le sud de l’Irlande, enlever et revendre trois cents esclaves aux Portugais dans l’archipel du Cap-Vert.
Le fils aîné des Cassard, Jacques, capitaine du navire l’Éclatant, à bord duquel Paul naviguait, était son maître ; il devint son ami et son dieu.
Le journal de bord de mon ancêtre Paul Dumoulin rapporte son odyssée guerrière au large des côtes de Tunisie et son combat triomphal contre des navires anglais. Peu de temps après, en Espagne, devant Peñiscola, il avait traversé avec quelques unités la flotte anglaise, pour voler au secours du duc de Vendôme. Retour de fortune… Jacques Cassard et ses équipages avaient cru leur dernière heure venue sur les côtes d’Italie, au large de Vigo. Ils s’étaient trouvés, après des épreuves dues aux tempêtes qu’ils avaient essuyées, face à douze bâtiments de l’amiral anglais Norris. Ils avaient fait un abattis de mâtures et de vergues et causé la mort d’une cinquantaine de matelots, avant de trouver refuge à Livourne et de baisser les bras. Pour rendre hommage à ce combattant héroïque, Norris avait reçu Jacques Cassard à sa table. Le lieutenant de vaisseau Paul Dumoulin était absent de ces agapes : il avait eu un bras arraché.
Cette blessure ne l’avait pas privé de son commandement. Il avait effectué des coups de main contre les Anglais sur les côtes du Sénégal, au large de la colonie portugaise de Surinam, à bord de l’Aigle.
Il allait pourtant connaître une fin pitoyable.
La guerre terminée, il avait réclamé en vain le reliquat de ses émoluments. Les caisses de l’État étant vides, on avait décidé, pour mettre fin à ses récriminations jugées intempestives, de le faire enfermer dans la forteresse de Ham, où il mourut, l’année 1740, après quatorze ans de captivité.
Son image est restée dans notre famille sous forme d’une gravure de Perren, qui le représente armé d’un sabre, pistolet à la ceinture et l’air conquérant, dans un décor de bataille navale.
Autre détail sur sa vie : une lettre le situe à Nantes, au cours de l’année 1718. Il venait d’épouser la fille de l’armateur Maurin et faisait figure de conseiller en armement pour les navires de traite.
C’est de cette famille qu’est issu Joseph Maurin, un des plus puissants négriers de Nantes, avec qui, devenu adulte, j’allais être appelé à traiter pour des expéditions en Afrique.
J’ai eu quelque peine à dévider l’écheveau dans lequel s’entremêlent Maurin et Dumoulin. Malmenés par la Révolution, leurs rapports sont un véritable imbroglio. Quoi qu’il en soit, je n’ai retrouvé la trace de notre famille que lorsque les descendants de Paul Dumoulin se sont installés en Guyenne, je ne sais à la suite de quelles circonstances. Il me suffit de savoir que je suis né du mariage de Pierre Dumoulin et de Julie de Verneuil, fille d’un hobereau de la Saintonge.
De l’installation de notre famille en Guyenne, dans les parages de Bordeaux, j’ai gardé des souvenirs si confus qu’il n’est pas nécessaire de s’y attarder.
Quelques jours après ma naissance, l’année 1750, ma mère m’a mis en nourrice chez les Verdier, dans les parages de Pomerol, au hameau de Catusseau, où j’allais rester quatre ans, à me nourrir d’un lait mercenaire.
Mon père travaillait alors à l’armement des navires pour une famille juive de Bordeaux, les Cohen. Ma mère avait employé une partie de sa dot à faire de notre demeure de Blanquefort un logis agréable, sinon luxueux, et réservé une autre partie à l’éducation des enfants à naître. Mon frère Germain allait suivre d’un an ma naissance, puis viendraient un autre frère, Auguste, et enfin Blanche, qui mettrait un terme à cette progéniture.
Des images de notre résidence de Blanquefort émergent de ma mémoire, sans susciter la moindre nostalgie. Vaste, avec un jardin pour nos jeux, la maison occupait le flanc d’un escarpement qui domine un étrange château entouré d’un fossé où mon père allait le dimanche pêcher des carpes.
Pour éviter de rentrer chaque soir à Blanquefort, localité située à quelques lieues de Bordeaux, mon père avait élu domicile dans une masure de pêcheurs, sur la rive gauche de la Garonne, entre le monastère des Chartreux et le Château-Trompette, qui abritait une garnison.
L’endroit était sinistre et malsain, en raison des marécages de l’arrière-pays, mais il semblait s’y plaire. J’allais sur mes six ans lorsqu’il me conduisit en cet endroit. Je respirai sans plaisir les odeurs de fiente de porc et d’eau croupie qui succédaient à celles, plus discrètes, de Catusseau.
Une jeune femme vêtue de noir vint à nos devants et nous fit pénétrer dans sa masure, où un maigre feu brûlotait dans une fausse cheminée de briques. Elle avait, sous son bonnet de laine grise, un visage assez beau mais long et triste.
— François, me dit mon père, voici Jeanne. C’est la fille d’une voisine, Rose Fourcade. Elle tient ma maison et s’occupe de mes repas.
Il ajouta à voix basse, en s’agenouillant devant moi :
— Surtout, il ne faudra pas parler d’elle à ta mère. Tu sauras un jour pourquoi. As-tu bien compris ?
Je hochai la tête, sans chercher à m’expliquer ce mystère.
À trente ans, dans la force de l’âge, mon père, sans être un hercule, était une belle nature d’homme, aux gestes lents et précis. Il me laissa en compagnie de Jeanne pour changer sa tenue de travail : veste serrée jusqu’au col, amples pantalons noirs, casquette à galons dorés, pour une sorte de sarrau largement ouvert sur la poitrine et un bonnet de matelot aux bords effrangés. C’était un autre homme que j’avais soudain devant moi.
Je garde de cette première rencontre avec Jeanne Fourcade le souvenir d’un souper sobre mais roboratif : grosse soupe gratinée que je fus autorisé à accompagner d’un chabrot de vin, poisson du fleuve et fromage. Je n’ai rien retenu de l’entretien entre mon père et sa servante, d’autant qu’il fut bref et que je m’endormis avant le fromage.
Le matin venu, en m’éveillant, la première chose que je vis fut le visage de Jeanne penché sur moi, sa chevelure ample et sombre encadrant un visage qui me rappelait celui de la Vierge, dans l’église de Fronsac. Elle sourit, me gratta le bedon et me dit :
— Françou, il est temps de te lever. Je vais partir. Tu trouveras ton déjeuner sur la table après ta toilette. Le grand garçon que tu es n’aura pas besoin de moi, je suppose ?
Elle m’enleva ma chemise et me plongea dans un baquet d’eau froide. Je hurlai ; elle éclata de rire, disant que c’était bon pour la santé et que j’allais être « beau comme un sou neuf ».
Assis au soleil, sur le seuil de la masure, je dévorai des tartines ointes d’un beurre à goût de noisette et avalai un grand bol de lait de chèvre sucré au miel. Je ne me sentais pas « beau comme un sou neuf » mais comme un écu aux armes du roi, installé au centre d’un monde qui rayonnait autour de moi, à quelques pas du fleuve gaufré de vaguelettes et de remous, où glissaient des voiles.
— Sois sage, mon drôle, me dit Jeanne en revêtant une tenue de pêcheur et en se coiffant d’un bonnet rouge. Je ne reviendrai que pour le dîner.
Je lui demandai où elle se rendait. Elle éclata de rire.
— Chercher du poisson et aller le vendre, tiens ! C’est mon métier.
Elle me conseilla de ne pas m’écarter de la maison et surtout de ne pas aller vadrouiller au bord des marais « pleins de serpents ». Sa mère prendrait soin de moi en son absence.
Je la regardai s’éloigner en direction de la berge, chargée de paniers d’osier et de cordes, monter dans sa barque et avancer vers le milieu du fleuve.
Resté seul, je me sentis pris d’un sentiment d’angoisse. Assis sur le banc, à l’ombre d’un lilas en fleur, je la vis s’éloigner puis disparaître derrière un talus. Du Château-Trompette me venaient par bouffées les accents d’une fanfare militaire accompagnant l’exercice des soldats. Un grand navire qui descendait vers l’estuaire, toutes voiles déployées, passa au large, sous une nuée de mouettes.
La mère de Jeanne, qui occupait une baraque voisine, ne me fut pas d’un grand réconfort. Le temps que je passai avec cette matrone sale, dépenaillée et puant le poisson, elle resta quasiment muette, à fumer sa pipe sur le seuil et à surveiller sa volaille, ses porcs et ses chèvres.
Jeanne fut de retour à la mi-journée, alors que je commençais à désespérer de la voir revenir. Elle ramenait de sa pêche trois panières qu’elle traînait derrière elle sur une brouette. Elles regorgeaient de saumons, d’aloses (des « coulacs », dit-elle), de pibales et d’une lamproie, dont la capture, m’expliqua-t-elle, lui avait donné du mal.
Elle tria sa pêche, la mit au frais derrière la masure et prépara le repas avec une promptitude qui me surprit. Il est vrai qu’il était des plus sommaires : la soupe restant de la veille et une grillade de côtes de porc.
Après la sieste, que je passai allongé près d’elle, elle fit ses préparatifs pour aller porter sa pêche à une clientèle de bourgeois et d’hôteliers, et m’invita à la suivre sur son charreton attelé d’un âne, ce que j’acceptai sans réserve.
À ce jour, je n’avais connu que le hameau de Catusseau et le village de Blanquefort. À peine avions-nous abordé les quartiers populeux qui débutent au port de Tropeyte, j’avais l’impression de pénétrer, à bord d’un carrosse, dans un monde sans commune mesure avec le précédent. Tout y était d’une dimension et d’une qualité propres à me donner une sensation de vertige qui allait se prolonger lorsque, passé la porte Cailhau, nous pénétrâmes dans le cœur de la ville.
Accroché à sa jupe, je ne quittai pas Jeanne d’une semelle, le temps que durèrent ses livraisons et sa visite à l’église Saint-Pierre où, m’indiqua-t-elle, elle tenait à remercier le Seigneur de sa générosité.
Au retour, alors que nous longions la Garonne, elle me montra une frégate en cours d’armement et me dit :
— Ce navire, Françou, s’appelle l’Espérance. Il appartient aux Cohen, les patrons de ton père. C’est dans cet entrepôt et sur le port qu’il passe ses journées. Nous pourrions aller le voir, mais il n’aime pas qu’on le dérange.
Je lui demandai en quoi consistait son travail.
— Il veille à ce que le navire ne quitte Bordeaux qu’après avoir fait le plein de marchandises à échanger contre des nègres, sur les côtes d’Afrique. Je peux pas t’en dire plus. Tu comprendras plus tard…
Elle conclut d’un cinglon de fouet ces propos qui n’évoquaient rien à ma jeune intelligence mais sonnaient à mes oreilles comme une chanson.
Je ne suis resté qu’une semaine chez Jeanne.
Mon père nous rejoignait chaque soir, fourbu, taciturne, les traits tirés dans la clarté de la première chandelle. Après le souper, il s’asseyait sur le banc, pour fumer sa dernière pipe, le regard perdu sur l’immensité du fleuve où passaient encore des embarcations légères portant une lanterne à leur proue. Il restait là près d’une heure, Jeanne à son côté, se levait en bâillant, s’étirait et allait pisser contre un talus, toujours au même endroit.
Je n’attendais pas de cet homme à la fois rude et secret des mots affectueux et des effusions. Il ne me manifestait sa tendresse qu’en me frottant vigoureusement la tête et en me traitant de « petit galapiat ». À table, il semblait que je n’eusse pour lui guère plus d’importance que la cruche de vin qu’il vidait à chaque repas.
Cette affection qu’il négligeait de me témoigner d’une façon moins rude, Jeanne n’en était pas chiche, comme si elle souhaitait ne pas se faire oublier de moi. Qui était vraiment cette femme, et qu’était-elle pour mon père ? Cette question m’effleurait parfois l’esprit sans trouver d’écho. À peine sortie de l’adolescence, elle me traitait comme sa dernière poupée, avec des minauderies auxquelles ma mère, femme sèche et austère, ne m’avait pas accoutumé.
Un soir où elle explorait ma chevelure à la lumière de la chandelle, je lui demandai combien de temps mon séjour chez elle allait se prolonger, et si j’allais bientôt retrouver ma mère. J’ai gardé un vague souvenir de notre bref dialogue :
— Ma mère… Tu crois que je vais bientôt la revoir ?
— Ça tardera guère. Peut-être demain… Faudra demander à ton père. Il te ramènera.
— À Blanquefort ?
— Bien sûr, à Blanquefort !
— Et maman Verdier, tu crois que je la reverrai ?
— M’étonnerait ! À ton âge on n’a plus besoin d’une nourrice. Tu iras bientôt à l’école et plus tard dans un collège de Bordeaux.
Je remarquai dans sa voix une nervosité mal maîtrisée lorsqu’elle parla de Blanquefort et de ma mère, comme si ces sujets relevaient d’un domaine interdit. J’avais du mal à admettre qu’en fin de compte j’avais trois mères : ma génitrice, madame Verdier et Jeanne, chacune ayant, à mon égard, des comportements différents.
Ce n’est que plus tard, adolescent, que j’appris le fin mot de cette situation insolite.
Celle que j’appelais maman Verdier se fondit très vite dans ma mémoire. Pour ce qui est de Jeanne, les choses se brouillent encore dans ma tête. J’avais compris qu’elle avait avec mon père des rapports autres que de maître à servante. J’avais respecté la promesse faite à mon père, mais elle m’avait mis la puce à l’oreille, sans me troubler outre mesure.
Une semaine avait passé quand Pierre Dumoulin, revêtu de sa belle veste à galons dorés, me fit habiller comme un petit lord et monter dans une carriole attelée d’un cheval. Jeanne me serra contre elle et me dit, d’une voix engluée de larmes :
— Adieu, mon chérubin. Je t’oublierai pas. Tâche de faire de même. Nous nous reverrons peut-être un jour.
— Suffit ! trancha mon père. Ne donne pas de faux espoirs à ce gamin. Je n’aurais pas dû te l’amener. Tu l’as trop gâté.
Alors que nous nous étions engagés sur le chemin de berge, je me suis retourné. Jeanne nous faisait un dernier signe avec son mouchoir. J’ai tenu ma promesse de ne pas l’oublier, mais nous ne devions jamais nous revoir.
À la réflexion, le comportement de Jeanne à mon égard pouvait avoir deux motifs : un instinct maternel précoce ou un calcul. La première hypothèse me semble la plus probable.
S’il s’était agi d’un calcul destiné à se rapprocher plus intimement de mon père, il était sans issue, comme les événements allaient en témoigner dans les mois qui suivirent. Elle faisait fond sur l’idée d’une liaison à long terme susceptible de préluder à une union matrimoniale.
Cette ambition, si tant est qu’elle l’eût préméditée, allait se solder par un échec suivi d’un drame.
À peine de retour à Blanquefort, je constatai que les rapports entre mes parents s’étaient envenimés. Il y avait de l’animosité, pour ne pas dire de la haine, jusque dans leurs silences lourds de menace, surtout durant les repas. Quand des prémices sournoises annonçaient une querelle, on priait la servante de me conduire dans ma chambre ou dans le jardin.
Ma mère était non seulement acariâtre mais jalouse, et avait des motifs de l’être. Lorsque je me retrouvais en tête à tête avec cette femme prématurément vieillie, aux lèvres sèches, aux traits tirés, je regrettais la compagnie de Jeanne. Je ne me souviens pas qu’elle m’eût jamais témoigné son affection par un baiser ou une caresse. Elle était froide comme la pierre, sensible seulement à l’honorabilité de sa famille et à la bonne éducation de ses enfants.
Le lendemain de mon retour à Blanquefort, mon père, disposant d’un congé d’une semaine, partit chasser dans la forêt de Parempuyre. Ma mère, d’un ton affable qui me surprit, m’invita à la rejoindre dans le jardin envahi de ronces et de chardons. Je la trouvai moins rébarbative que la veille : elle ne m’avait ni embrassé ni adressé la parole lorsque j’avais mis pied à terre…
— Te plais-tu dans cette maison, François ? me dit-elle. Ta chambre te convient-elle ?
— Oui, mère.
— Autant que la maison de ton père, aux Chartreux ?
— Oui, mère, plus même. Je n’avais qu’une paillasse et une couverture pour la nuit. Ici j’ai un vrai lit et des draps qui sentent bon.
— Jeanne Fourcade a-t-elle été gentille avec toi ? T’a-t-elle bien traité ?
— Oui, mère, fort bien. Je me suis bien plu avec elle.
— Et ton père, François ? Lui aussi se plaît-il en sa compagnie ? Je sais qu’il revient chaque soir dormir chez elle, et qu’ils partagent le même lit… C’est bien ce qu’ils font ?
Me souvenant de la promesse faite à mon père, je me tus. Elle me prit le bras et me secoua en s’écriant :
— Eh bien, réponds ! Est-ce qu’ils couchent dans le même lit ?
— Je l’ignore, mère. Je couchais sur une paillasse. Eux, je ne sais pas. Je dormais quand ils se couchaient.
Elle s’exclama :
— Tu mens ! Tu es le complice de leur dévergondage. Tiens ! Elle me gifla.
Ma mère avait tenté de me tirer les vers du nez ; il en était sorti une couleuvre. Elle n’avait pas eu de peine à déduire de mon témoignage une certitude : Jeanne était la maîtresse de mon père. Tout cela m’échappait.
Lorsque mon père revint de la chasse avec un chevreuil en travers de sa selle, ma mère lui lança, du haut du perron :
— J’ai deux mots à vous dire. Suivez-moi au salon, je vous prie.
J’ignore la teneur de leur entretien, mais il éclata avec une telle violence que notre servante me conduisit dans ma chambre. Quand je les revis, un moment plus tard, le visage de ma mère semblait figé dans le marbre et celui de mon père était rouge de colère. En passant devant moi, il m’adressa un regard de reproche qui me glaça, me prit par la main et m’entraîna à l’écart.
— Tu es indigne d’être mon fils, me dit-il. Tu as trahi ta promesse de ne pas parler à ta mère de mes rapports avec Jeanne. Par ta faute, nous allons connaître les pires ennuis. Est-ce que tu me comprends ? Es-tu prêt à payer pour ta faute ?
Sans me laisser le temps de répondre, il m’entraîna dans le jardin, me demanda de baisser ma culotte et, le cul à l’air, de m’accroupir contre une souche. Je le vis avec angoisse couper une branche de noisetier en usant de son coutelas de chasse et la faire siffler en l’agitant comme une cravache.
— Évite de crier, précisa-t-il, sinon ton châtiment sera doublé. Es-tu conscient de m’avoir trahi ?
— Non, père. C’est mère qui m’a parlé de Jeanne.
— Et tu lui as dit tout ce que tu sais ! Je vais t’apprendre à tenir ta langue. Que cela te serve de leçon. Un Dumoulin ne doit jamais trahir sa parole. T’en souviendras-tu ?
— Oui, père, répondis-je d’une voix brisée.
Je subis le supplice, les dents serrées sur les plaintes qui me montaient dans la gorge.
Il me confia à Suzanne, notre servante, pour faire soigner mes plaies, qui n’étaient pas graves. C’était la première fois qu’il m’infligeait un châtiment physique, et il en était aussi peiné que moi. Malgré le sentiment d’injustice que j’éprouvais, je ne lui ai pas tenu rigueur de sa sévérité.
Cette sombre journée préludait à une suite d’événements qui allaient bouleverser l’existence paisible et morne de ma famille.
On me mit à l’école à Blanquefort.
Une école ? C’est beaucoup dire. Le bedeau chargé de l’éducation et de l’enseignement d’une poignée de petits paysans au crâne rasé m’apprit à lire, à écrire et à ânonner les inepties du catéchisme. J’assumai ces débuts sans ennui et même avec un certain bonheur dû à une précocité intellectuelle dont mon père se réjouissait. Je ne répugnais nullement à cet enseignement qui m’éloignait de la compagnie stérile de ma mère et de Suzanne, qui me traitait à la fourche, comme pour se venger sur l’innocent que j’étais des exigences de sa patronne.
Le jour où mon père m’annonça sa décision de quitter Blanquefort pour Bordeaux, je sautai de joie, tant je gardais de cette métropole un souvenir ébloui. Il avait retenu un appartement proche de son lieu de travail, cours du Chapeau-Rouge. Il s’ajoutait à cette bonne nouvelle la perspective de revoir Jeanne. J’allais être déçu.
Quelques mois après notre installation, j’appris que sa mère l’avait contrainte à épouser un propriétaire de gabare plus âgé qu’elle, sans qu’elle abandonnât la pêche sur le fleuve, une activité qu’elle avait exercée depuis l’enfance et à laquelle elle aurait eu du mal à renoncer.
Ma vie à Bordeaux n’allait pas tarder à se conjuguer à celle du fleuve. Ce qui, pour mon père, n’avait été qu’un pis-aller (il aurait préféré, dès son jeune âge, devenir vigneron) était pour moi une vocation, comme si se retrouvait dans ma chair et mon esprit le souvenir d’ancêtres voués au culte de l’aventure maritime.
Au cours des années suivantes, j’allais être en proie à l’attirance du grand large, dont Bordeaux était la porte et le fleuve le couloir.
L’année où ma famille s’installa à Bordeaux s’est achevée par une exaspération des rapports entre la France et l’Angleterre. La pomme de discorde avait mûri en Amérique, dont ces deux pays se disputaient la possession.
Cette agitation d’ambassades sentait la poudre. De part et d’autre se tramaient des alliances, comme si une nouvelle guerre était inévitable et même souhaitée, du moins par certains. La paix chancela le jour où la marine anglaise se saisit, sur les côtes d’Amérique, d’une de nos flottes de commerce. Si ce n’était pas la guerre, le casus belli était évident.
Les hostilités débutèrent avant que l’Angleterre eût déclaré la guerre à son ennemie. Elle avait déjà éclaté aux Indes, allait se poursuivre en Amérique et durer sept ans.
Notre nouveau domicile se situait à l’extrémité du cours du Chapeau-Rouge, qui ouvrait sur les berges de la Garonne et les bâtiments de la douane. C’est un quartier d’armateurs, ces bourgeois de haute volée qui abritent leur fortune et leurs secrets de famille derrière les murs de hautes demeures inviolables comme des forteresses, aux lourdes portes, aux balcons ornés de personnages joufflus, dont certains d’aspect négroïde.
Mon père avait loué à son patron, David Cohen, un appartement situé au troisième étage, qui, avec ses cinq grandes pièces, nous suffisait, mes deux frères m’ayant succédé chez les Verdier, à Catusseau. Quant à ma sœur. Blanche, ma mère, la jugeant trop fragile, avait préféré la garder sous son toit, et dans ma chambre.
J’avais la mission délicate de veiller sur elle. Blanche avait le jour le diable dans la peau et la nuit le sommeil capricieux. Quand ses vagissements me réveillaient, je devais la bercer ou la coucher avec moi. C’est de cette période de notre vie que date un attachement indissoluble, en dépit de son caractère porté à la fantaisie et de la rigueur morale que j’opposais à ses lubies.
Malgré une constitution fragile, elle parvint à traverser, sans en être trop indisposée, les quatre ou cinq premières années de sa vie.
La Garonne m’attirait irrésistiblement.
Dès que je fus en âge de me promener dans le quartier sans être accompagné, c’est vers elle que me guidaient mes pas. La consigne de ma mère était de ne pas dépasser le bas de la rue et de ne pas me mêler à la foule interlope des quais, dont on poursuivait la construction, mais je ne tardai pas à m’affranchir de cet interdit.
C’était moins la foule qui retenait mon attention que le mouvement des navires, pour la plupart à l’ancre à quelques encablures, le port étant encombré en permanence par des bâtiments de toutes sortes, sans compter les gabares, les coureaux, et les chaloupes qui faisaient la navette entre la rive et les vaisseaux. De loin, j’observais le travail de mon père et de ses commis, devant l’entrée béante d’un vaste entrepôt où s’entassaient les marchandises venant des îles ou en partance pour les pays chauds. J’étais fasciné par le ballet de quelques grands nègres, torse nu à la belle saison, qui portaient sur les épaules ou la tête des ballots qui ne semblaient pas plus lourds qu’un édredon.
J’étais encore trop jeune pour envisager une carrière, mais je sentais naître entre le fleuve et moi une sorte de complicité, comme si, une fois adulte, rien n’aurait pu me séparer de lui, sans que la réciproque fût évidente et que je puisse lui manquer.
J’avais huit ans, à quelques mois près, quand ma mère décida de me mettre en pension chez les jésuites. J’en souffris, Blanche s’étant attachée à moi et moi à elle. Mes deux frères, Germain et Auguste, avaient quitté la ferme des Verdier pour être confiés à Suzanne, notre mère ayant renoncé à s’occuper d’eux pour des problèmes de santé plus ou moins inventés. Elle s’était constitué un petit cercle d’amies, épouses de notables, parmi lesquelles des sœurs de David Cohen. Elles se retrouvaient dans notre salon le vendredi, à l’heure du thé ou du chocolat, pour d’interminables parties de cartes, le seul loisir que ma mère se permît.
C’est à l’une de ses partenaires de jeu, la comtesse de Barsac, que ma mère confia le soin d’initier Blanche et les garçons aux mystères de l’écriture. Quant à moi, je regimbai lorsque ma mère m’annonça mon exil chez les jésuites. Surprise d’une telle insolence alors que tout semblait devoir lui céder, elle me gifla avec son éventail. Je me répandis en invectives et, cette fois, cette mauvaise femme usa de sa canne. Je ressortis de cet affrontement vaincu, avec une blessure à la tête.
Je n’éprouvai aucun plaisir à me trouver pensionnaire chez les « robes noires », mais je dois convenir de l’efficacité de leurs méthodes d’enseignement et de leur rigueur exemplaire.
J’allais rester deux ans dans cette sorte de prison, livré à l’autorité de professeurs dépourvus de chaleur humaine, qui s’immisçaient jusque dans nos jeux et semblaient prendre plaisir aux châtiments que nous valait la moindre vétille. En revanche, ils me donnèrent le goût de la lecture, qui allait agrémenter toute mon existence, mais sans parvenir à éveiller en moi la moindre étincelle de ferveur religieuse.
J’avais comme compagnons de galère, sinon comme amis, des fils de notables, de commerçants et d’armateurs. Ils me tenaient à l’écart de leurs divertissements ou de leurs entretiens, et se moquaient de mes allures de paysan parvenu. Je supportai leurs moqueries et leurs tracasseries jusqu’au jour où je pris la mouche.
Lorsqu’un fils de l’armateur Clairac, profitant de ce que j’avais le dos tourné, pissa sur moi, je n’y tins plus et, en me retournant, le pris au collet et lui administrai deux gifles. Il alla se plaindre au supérieur, lequel me fit appeler. Le verdict tomba, implacable : dix coups de fouet devant mes camarades et une nuit à dormir à demi nu sur les dalles de la chapelle.
La nourriture était spartiate, mais je n’en souffrais guère. Au retour des congés, je ramenais dans mes poches de quoi tenir une semaine de plus sans trop de privations.
Chaque samedi, mes parents donnaient à souper à des intimes et des connaissances. Il m’arrivait d’y assister, ce dont je tirais à la fois plaisir et intérêt.
Je retrouvais entre autres dans ce cénacle des officiers de la marine marchande ou de la Royale, retour d’une campagne ou sur le point de partir. Il y avait peu de femmes, et rarement jeunes, ma mère veillant à ne pas inspirer à son mari des sentiments coupables.
On y parlait beaucoup de la guerre. Elle avait éclaté quelques années après le traité d’Utrecht, qui avait mis un terme à l’incendie qui avait embrasé l’Europe occidentale. Cette fois-ci, l’histoire ayant de nouveau brouillé les cartes, nos anciens ennemis étaient devenus nos alliés, et vice versa. Je n’entendais rien à ce galimatias, sinon qu’on était repartis pour des années de guerre et que le trafic maritime allait en souffrir.
La mort du Roi-Soleil, Louis XIV, loin de plonger le royaume dans l’affliction, avait suscité un élan irrésistible de l’économie. Les lumières de Versailles voilées, l’aube radieuse d’un nouvel âge d’or se levait sur le pays. Et voilà que, de nouveau, la guerre sortait ses griffes !
Au cours de ces repas de fin de semaine, j’engrangeais des connaissances sur l’état du royaume, du monde et du commerce négrier, une activité qui demeurait pour moi un mystère. Doté d’une curiosité inlassable et d’une excellente mémoire, je m’initiais, non sans quelques lacunes, aux préoccupations de mon père et de ses convives.
Je savourais comme des fruits offerts à ma convoitise une géographie qui n’évoquait que des images incertaines : Saint-Domingue… Antilles… Louisiane… Canada… Guinée… De retour dans ma chambre, je me jetais sur l’atlas offert par mon père et naviguais par la pensée d’un continent à l’autre pour y retrouver les comptoirs et les îles du sucre, du café et du chocolat. J’étais fasciné par les images coloriées qui représentaient des nègres à demi nus coupant la canne et de grands navires aux voiles gonflées, voguant entre des mers houleuses et des ciels pleins d’oiseaux blancs. C’était à la fois mon dessert et le prélude à une nuit vouée aux aventures.
Au cours de ces agapes, je pouvais apprécier la volubilité du fils de David Cohen, Aaron, et la facilité qu’il avait à donner corps et intérêt aux personnages et aux événements qu’il évoquait.
À l’entendre, la guerre n’allait pas interdire le trafic négrier. Elle allait le ralentir mais faire monter le prix des esclaves, quitte à enregistrer quelques pertes consécutives à la maîtrise des mers détenue par l’Angleterre. Bordeaux serait selon lui à l’abri de ces sévices. Il rappela un soir les propos d’un voyageur irlandais récemment de passage en Guyenne : « Voulez-vous avoir une idée de l’abondance ? C’est à Bordeaux que vous la trouverez… »
Mon père était des premiers à adhérer à l’optimisme de Aaron, auquel faisait écho celui de monsieur Boucher, l’intendant de la ville, et de monsieur de Montesquieu, ancien président du parlement de Bordeaux, auteur des Lettres persanes et de De l’esprit des lois.
Mon père avait rencontré cet illustre personnage peu avant qu’il mourût, au cours d’une réception de la jurade, le conseil municipal de Bordeaux, dans son château de La Brède, au sud de la ville. Presque aveugle, passé la soixantaine, il dictait ses ouvrages à un secrétaire et usait pour ses promenades d’un cep de vigne en guise de canne.
Je me réjouissais d’apprendre que la prospérité de notre ville et de son port n’était pas due aux seuls autochtones. Ils étaient le rendez-vous d’aventuriers du négoce venus du monde entier, principalement de l’Europe, sans que la guerre influât sur leur choix.
Le Moyen Âge marquait encore la ville de son empreinte. Hormis quelques artères dignes de ce nom, elle se présentait comme un tissu de quartiers sordides où il eût été imprudent de se risquer, la nuit venue. Rares étaient les quais bâtis et revêtus de moellons ; il fallait, pour accéder au fleuve, franchir une frange d’immonde gadoue.
Par chance, notre appartement, situé à l’extrémité du cours du Chapeau-Rouge, échappait à la promiscuité ambiante. Ses fenêtres donnaient d’une part sur les tours de la Monnaie et de l’autre sur un amalgame d’entrepôts, d’immeubles populaires et de jardins appartenant aux franciscains. C’est ce dernier décor que j’avais de la fenêtre de la chambre que je partageais avec Blanche. Le spectacle était perpétuel : des femmes chantaient en écartant leur linge, des enfants jouaient dans le jardin des moines et certains soirs, en fin de semaine, c’était la fête chez les ouvriers du port.
J’étais encore dans les limbes quand le gouvernement royal envoya à Bordeaux un intendant chargé de sa rénovation : Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny. Ce personnage proche de la cinquantaine était doté d’une volonté et d’une énergie qui allaient opérer des miracles. Il apparut très vite qu’il n’était pas venu pour apprécier les qualités de nos vins mais pour régénérer la cité.
La première semaine de sa présence, lorsqu’il convoqua les autorités, il comprit d’emblée que sa venue n’était pas désirée et que ces chats fourrés lui dispenseraient plus de grimaces que d’encouragements. Il réunit une équipe de collaborateurs fiables, les installa à l’intendance et les mena tambour battant sur les chemins du progrès.
Bourreau de travail, il veillait à tout : l’activité économique, jugée anarchique, l’état des routes, l’élimination des taudis, la construction de ponts et de monuments publics dans toute la province. Il décréta le travail obligatoire, interdit la mendicité et la prostitution… Il n’était pas de domaine dans lequel il n’apportât le pic ou la truelle. Il aimait dire qu’il allait faire de Bordeaux la plus belle ville du royaume, et il tint parole.
Il faudrait un livre pour relater les améliorations dont il dota cette province engluée dans la boue des siècles. J’ai toujours eu une pensée pour lui en parcourant les promenades plantées d’arbres qui ont succédé aux remparts datant de la guerre de Cent Ans et qui portent son nom…
Sa récompense : un concert de louanges et de grincements de dents. Il répondait à ses détracteurs que Bordeaux ne pouvait faire son entrée dans le progrès attifé de vêtements datant d’un autre âge et qu’il se refusait à satisfaire des intérêts particuliers au détriment du bien public.
On a parlé à son sujet de « despotisme » ; il faut y ajouter un mot : « éclairé ». Il menaçait ceux qui lui mettaient des bâtons dans les roues de faire intervenir l’armée pour assurer la réalisation des projets dont le roi l’avait investi. Il eût été capable d’en venir là. Ce n’eût été que le prolongement de la guérilla sournoise qu’une frange de la bourgeoisie menait contre lui.
Sentant sa fin prochaine, Tourny écrivit à son fils chargé de lui succéder : « Je vous laisse une province que j’ai aimée. Vous recueillerez la gloire qu’elle me doit… J’ai fait beaucoup de bien et jamais de mal… »
Claude-Louis, son fils, mourut sans avoir donné la mesure de ses talents, deux ans après sa prise de fonctions en Guyenne. Son père allait le suivre de près.
Quelques années plus tard, un autre personnage important fit son entrée dans Bordeaux avec le titre de gouverneur. Le maréchal Louis Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, avait de qui tenir : il était le fils d’un neveu de l’illustre cardinal.
C’était, comme je le montrerai, une autre nature d’homme.
De temps à autre, le dimanche, mon père me prenait en croupe pour une promenade à travers la ville. Un jour, nous avons poussé, en longeant le fleuve, jusqu’à l’ancien couvent des Chartreux. Il s’est arrêté à l’endroit occupé naguère par le village de pêcheurs et la masure de Jeanne. Du couvent comme du village, il ne restait que des chantiers destinés aux entrepôts pour le négoce du vin. Les Chartrons étaient en train de naître.
Mon père descendit de cheval et, l’air méditatif, frappant ses bottes à petits coups avec sa cravache, resta un long moment immobile, face au fleuve. Je lui demandai, lorsqu’il remonta en selle, ce qu’était devenue Jeanne.
— Elle vit de l’autre côté de la Garonne, me dit-il, et a épousé un patron de gabare. Mieux vaut l’oublier.
Un autre jour, durant les vacances de fin d’année, il me conduisit sur le port, à l’endroit où, d’ordinaire, il exerçait son activité. L’animation qui régnait devant l’entrepôt des Cohen attisa ma curiosité.
Un vaisseau de gros tonnage, l’Éclair, venait de faire descendre à terre un groupe d’une dizaine de nègres, négresses et négrillons, torse nu ou vêtus d’une chemise et de culottes blanches. Ils étaient destinés, me dit mon père, au service des bourgeois à titre de cochers ou de jardiniers pour les mâles, de servantes ou de cuisinières pour les femelles, de jouets pour les négrillons et les négrittes.
Armés de fouets dont ils leur flagellaient les jambes, des matelots les incitaient à danser sur la musique d’un violon. Le spectacle était drôle. Autour de nous, des gens riaient, plaisantaient, et des enfants battaient des mains.
Ce n’était pas la première fois que je voyais des nègres, mais jamais autant à la fois et dans des postures aussi grotesques. Mon père m’expliqua que ceux qui se trémoussaient devant nous sous la menace du fouet venaient d’un pays d’Afrique, l’Angola, et qu’il s’agissait d’esclaves.
— L’Angola… ajouta-t-il. Tu trouveras ce pays dans ton atlas. Je t’expliquerai ce que sont des esclaves et à quoi on les destine dans les colonies. Ceux que tu vois là ont eu beaucoup de chance : ils vont vivre dans de bonnes maisons et seront bien traités. Pour les autres, ce sont les travaux forcés qui les attendent.
Comme je me montrais indigné qu’on les traitât comme des animaux savants, il éclata de rire.
— Ce ne sont pas de vrais hommes, Françou, mais des sauvages, des « animaux savants ». Il faut encore se servir du fouet pour les domestiquer, mais, d’ici quelques années, ils parleront notre langue, se comporteront comme toi et moi. En revanche, leur peau restera noire et cette fatalité les poursuivra jusqu’à la fin des temps.
Il ajouta, en montrant, de la pointe de sa cravache, un groupe de négrillons :
— L’un de ces petits moricauds est destiné à madame de Barsac, l’amie de ta mère. Elle l’a retenu depuis longtemps et compte le dresser comme un singe, pour lui tenir compagnie.
Riche seulement de ses émoluments et des loyers de trois ou quatre immeubles acquis grâce à la dot de son épouse, mon père ne cachait pas son ambition d’exercer la profession d’armateur pour son propre compte. Il aurait pu, étant jeune encore, la trentaine à peine, envisager de participer à des campagnes de traite pour les Cohen, à titre de commissionnaire, car il était ignare en matière de navigation. Il avait acquis des parts pour des expéditions dans l’entreprise dans laquelle il travaillait et se vantait d’en tirer de substantiels bénéfices. Il avait ainsi un pied dans la maison Cohen et s’était fait un ami de Aaron, qu’il rencontrait quotidiennement et qui avait son âge à quelques mois près.
Les rapports entre mes parents n’avaient jamais été radieux ; ils s’étaient englués, depuis notre installation à Bordeaux, dans des querelles vétilleuses qui laissaient apparaître des perspectives affligeantes : acrimonie, jalousie, menaces de divorce… Certains soirs, leurs relations frisaient le drame. Ils s’invectivaient violemment, échangeaient des apostrophes provocantes et, dans un paroxysme, brisaient vaisselle et bibelots.
Un soir, alors que j’étais présent à l’occasion d’un congé, ma mère, au comble de la fureur, se saisit du tisonnier et en assena un coup violent sur la tête de son époux en l’insultant. Elle le laissa inerte aux mains de Suzanne et alla s’enfermer dans sa chambre, non pour pleurer, avare de larmes qu’elle était, mais pour ruminer ses griefs.
Les amours de mon père avec Jeanne Fourcade n’avaient été qu’un épisode. Je n’allais pas tarder à comprendre qu’il ne s’en était pas tenu là. Leurs querelles avaient pour origine la disparité de leurs natures : elle, chétive, pâlotte, vieillie précocement, d’humeur suspicieuse, confite dans des principes religieux étriqués ; lui, dans la plénitude de sa force, encore séduisant avec sa chevelure d’Absalon, chaleureux, épris de son travail, et toujours prêt à monter en selle pour une aventure amoureuse.
Je n’ai pas eu à connaître de ses rapports avec Suzanne, belle créature encore que discrètement plantureuse, mais je doute qu’il n’eût pas été tenté par ce fruit savoureux.
Je n’ai appris que plus tard qu’il avait fréquenté les prostituées des fossés du Château-Trompette et les bouges du port, avant de prendre des habitudes dans le bordel de luxe d’une Irlandaise, madame O’Gara, près des Piliers de Tutelle, vestiges d’un ancien temple gallo-romain. Il avait dans cet établissement le choix entre des créatures autochtones ou exotiques, comme ces Circassiennes qui passent pour être les plus belles filles du monde.
Je tiens d’une confidence de Aaron Cohen qu’ils se retrouvaient souvent dans ce lieu de débauche et se partageaient les mêmes femmes. La question de la dépense – ces ébats devaient coûter fort cher – ne se posait pas pour Aaron. Quant à mon père, j’ignore par quelle astuce il parvenait à réunir la somme nécessaire à ces plaisirs. Je n’ose imaginer qu’il ait pu se livrer à des malversations ou cacher à ma mère une partie de son salaire ou de ses gratifications.
Le jour où ma mère apprit de son amie, madame de Barsac, que les absences nocturnes de mon père ne concernaient pas ses fonctions, ce fut un nouveau drame, avec, cette fois, des menaces de divorce. J’avais dix ans lorsque cette affaire éclata, non avec le fracas que l’on serait en droit de supposer mais dans une ambiance de tribunal d’inquisition.
Un soir, contrairement à son habitude, ma mère tarda à regagner sa chambre. Du salon où je me tenais, au coin de la cheminée, un livre sur les genoux, je l’entendis aller et venir, déplacer les objets et taper du pied contre les meubles.
Je venais de me coucher et de souffler la chandelle quand un bruit de voix venant du salon suscita ma curiosité. J’entrouvris la porte en prenant garde à ne pas me montrer, et j’entendis ma mère lancer d’une voix glacée :
— Mon pauvre ami, quelles sornettes allez-vous encore me débiter pour cacher vos frasques ? Je sais fort bien d’où vous venez. Vous portez encore sur vous l’odeur du stupre !
Il répliqua en suffoquant :
— Par exemple ! D’où tenez-vous ces ragots ? J’en demanderai raison !
— De gens dignes de foi. Après les filles de la rue vous êtes abonné à la prostitution de luxe chez madame O’Gara. Mâtin ! vous vous conduisez en prince. Auriez-vous gagné à la loterie, ou trouvé un magot ?
Mon père se mit à trépigner et à faire le tour de la pièce en se grattant furieusement la barbe. Pour finir, il se laissa tomber dans un fauteuil en bredouillant :
— Laissez-moi, je vous prie. Je ne suis pas en état de vous tenir tête. Ma journée de travail a été harassante…
C’était un mot maladroit. Ma mère glapit, avec un mauvais rire :
— … et il vous fallait bien les compensations que vous ne pourriez trouver dans votre ménage ! Mais dites-moi, mon ami, la belle madame O’Gara est-elle sensible à votre séduction au point de vous accueillir gratis ? Cessez de me prendre pour une oie blanche et dites-moi franchement d’où vous tenez l’argent de votre dévergondage. Allons, dites ! De toute manière, il faudra bien que vous me confiiez ce secret…
Comme il gardait un silence obstiné, elle s’écria :
— Vous ne voulez pas me répondre ? À votre aise. Nous reprendrons demain cet entretien. Sachez que je ne vous lâcherai pas…
J’ignore, étant, le lendemain, de retour chez les jésuites, la suite de cette confrontation. Suzanne, qui en recueillit les échos, m’informa que ma mère avait prononcé un mot fatidique : divorce. En l’apprenant, quelques jours plus tard, j’en fus bouleversé. J’en étais venu à accepter comme une fatalité, dont je ne souffrais guère, la mésentente permanente entre mes parents, mais je ne pouvais concevoir qu’une crevasse s’ouvrît dans leur ménage, avec pour moi des conséquences imprévisibles mais sûrement néfastes.
Cette affaire n’eut pas les suites fatales que j’appréhendais.
Relativement jeune encore, bien que précocement vieillie, ma mère aurait pu envisager de refaire sa vie avec un autre homme, mais il aurait fallu à ce prétendant une forte dose d’abnégation pour supporter cette femme aux allures de poisson séché, qui avait, depuis des lustres, épuisé son potentiel d’affection. Si l’on me juge excessivement sévère envers elle, il convient de considérer qu’elle le fut plus encore envers son mari et ses enfants.
Mon séjour au collège des jésuites tirant à sa fin, mes parents décidèrent de confier la suite de notre enseignement et de notre éducation à un précepteur. Ils louèrent les services d’un ami de madame de Barsac, Maxime Duvillard, un ancien chartreux qui avait jeté son froc aux orties. Il nous consacrait trois après-midi par semaine, mais il arrivait qu’il nous rende visite pour ramener nos copies ou nous porter un livre.
J’avais d’assez bons rapports avec mes cadets.
Le plus proche de moi par l’âge était Germain. De nature agréable, mais d’une indolence qui faisait le désespoir de son maître, il pouvait rester des heures devant la fenêtre de notre chambre, à jouir du spectacle permanent du quartier ouvrier et des moines en train de jardiner. Il n’avait aucun goût pour l’étude, hormis la poésie. Quand je le gourmandais pour sa paresse, il se contentait de sourire. J’avais l’impression de taper du poing dans un oreiller.
Auguste, son cadet de dix-huit mois, était son contraire. De nature vive et emportée, il se heurtait souvent à nous, du verbe et du poing. Son infériorité physique par rapport à moi l’humiliait et provoquait des bouderies vindicatives. Tout feu tout flamme, il avait obtenu de mon père son inscription dans une salle d’armes au fort du Hâ. Il y excellait dans le maniement du sabre, plus que du fleuret ou de l’épée. Il rêvait déjà d’une carrière militaire ; il allait être exaucé…
Blanche, que nous appelions Blanchette, était la coqueluche de la famille, ma mère exceptée, qui la trouvait capricieuse et remuante.
À sept ans, cette gamine délurée, fantasque mais affectueuse, avait jeté ses poupées au placard pour ne vouer d’intérêt qu’à ses proches. J’encourageais de mon mieux son goût pour la musique, qu’elle exerçait sur le piano muet depuis longtemps et qu’elle ranima, sous l’autorité de Maxime, lequel avait quelque talent de musicien. Pour les autres matières, elle ne manifestait ni intérêt ni disposition.
Lorsque je faisais, avec une pointe de fierté, étalage de mes progrès, Maxime me répétait une sentence bordelaise héritée de l’antique :
« Les tonneaux vides, lorsqu’on les roule, font plus de bruit que les tonneaux pleins ! Gardez-vous, monsieur le raisonneur, de jouer les cuistres. Il se trouvera toujours un quidam pour vous clouer le bec… »
J’appréciais chez cet homme son indulgence et surtout ses connaissances. Il avait peu vécu, jeune encore qu’il était, mais avait beaucoup lu, les philosophes notamment, avec Voltaire comme dieu et Rousseau pour disciple.
Il avait décelé très tôt chez moi un goût inné pour la géographie et m’encourageait à le cultiver, disant que tout être humain est tributaire des autres, où qu’ils se trouvent, et que, connaissant la vie d’un Chinois, on avait des leçons à en tirer pour soi-même. Il se rebellait contre ce qu’il appelait le « mal français », ce penchant à la supériorité, à l’indifférence ou au mépris pour les étrangers.
Parlant de nos ennemis anglais, il me disait :
« Nous avons beaucoup à apprendre de ces gens. Ils ont compris qu’une grande partie du monde est à saisir et ne négligent rien pour en entreprendre la conquête, surtout, j’en conviens, pour des fins mercantiles. Les Français, eux, vivent dans leur cocon et n’en sortent guère. Le monde s’arrête à leurs frontières. Cela explique que nous ayons perdu le Canada, la Louisiane et les Indes, en attendant peut-être Saint-Domingue et les Antilles. L’opinion prête plus d’intérêt aux amours du roi avec la Pompadour qu’à ces terres lointaines. Leur royaume a plus d’importance qu’un empire. »
C’est à lui que je dois la lecture assidue des récits de navigateurs et d’explorateurs puisés dans la bibliothèque paternelle, aussi bien pourvue que la sienne propre. Il m’expliquait les cartes maritimes anciennes et les circuits commerciaux et commentait les illustrations montrant des sauvages, hommes et femmes, dans le plus simple appareil, confrontés à des conquérants en cuirasse et morion, porteurs de présents.
— Si rien ne vient contrarier ta vocation précoce, me dit-il un jour, tu ne tarderas pas toi-même à prendre la mer. C’est la grâce que je te souhaite. J’avais moi-même cette intention, mais le courage m’a manqué et aucune opportunité ne s’est présentée. Mes voyages, c’est par les livres que je les fais, et je n’en suis jamais rassasié.
Maxime dut nous quitter après trois ans de bons et loyaux services. Il avait nourri pour Suzanne un sentiment discret mais qui n’avait pas échappé à la censure de ma mère. J’avais moi-même surpris entre eux des attitudes équivoques, mais qui ne me semblaient pas devoir donner prétexte à un renvoi, d’autant que, dans son service, il était irréprochable. Ce manège sentimental, cet innocent marivaudage, aurait pu lui valoir une semonce ou un avertissement, mais pas une décision aussi sévère.
Le soir même, après avoir reçu son congé, il nous réunit, nous exprima ses regrets, mais ne nous révéla pas les motifs de son renvoi, disant que notre mère s’en chargerait.
— Mes enfants, mes amis, nous dit-il, je garderai, grâce à vous, le meilleur souvenir de cette maison. Continuez à bien travailler et à vous comporter convenablement dans la société. Sachez que vous pourrez toujours faire appel à moi si vous êtes dans l’embarras et si vous me jugez apte à vous conseiller.
Il nous serra contre lui, consola Blanche qui pleurait en s’accrochant à sa ceinture, refusa de reprendre le livre de l’abbé Reynal qu’il m’avait prêté et où, m’avait-il dit, je trouverais des passages concernant la traite des Noirs.
Suzanne échappa au verdict, ses relations avec notre précepteur s’étant bornées à des baisemains. L’idée ne lui était jamais venue de lui permettre d’autres privautés.
Lorsque notre père apprit la nouvelle, il donna libre cours à sa colère, menaçant de faire réintégrer Maxime dans son service, au besoin par la force.
— Si ce libertin remet les pieds dans cette maison, s’écria notre mère, j’en partirai à jamais ! Non seulement il a envers Suzanne une attitude coupable, mais son influence sur les enfants est des plus néfastes ! Sa philosophie libertaire leur déforme l’esprit et les encourage à la révolte contre Dieu, le roi et la société. Leur donner à lire Voltaire, à leur âge, est dangereux…
— J’ai lu Candide quand j’avais l’âge de François, protesta notre père, et n’en suis pas pour autant devenu un révolté ! Quant à ses relations avec Suzanne, si elles ont été discrètes, je ne vois rien à y redire…
— Eh bien, moi, je ne supporte pas ce genre de turpitudes sous mon toit ! Cela commence par des baisemains appuyés, mais on sait où cela peut finir. Ma décision est irrévocable. Je garde cette oie blanche de Suzanne, mais ma porte restera fermée à son galant !
J’ai mal vécu cette rupture, d’autant que, dans les jours qui ont suivi, mes frères et moi avons dû retourner au collège des jésuites.
Après ce qu’il considérait de la part de nos parents comme une trahison, le supérieur n’avait consenti à nous reprendre que sur les instances de Aaron Cohen, bienfaiteur de l’établissement. Le préfet des études nous prit en grippe dès notre retour et n’épargna rien pour nous humilier. La moindre vétille était suivie d’un rapport et d’une punition.
Le plus rebelle d’entre nous trois, Auguste, occasionna un scandale, le jour où, injustement sanctionné pour mauvaise tenue, il insulta le préfet et fut exclu pour une quinzaine.
L’ambiance du collège m’était vite redevenue insupportable. J’avais les meilleures notes dans toutes les matières, sauf en latin et mathématiques. Ces succès suscitaient la jalousie de mes camarades et les critiques acerbes de certains enseignants. Les premiers me traitaient de puceau parce que je refusais de participer aux plaisirs interdits ; les seconds de débile mental parce que la matière qu’ils enseignaient me laissait indifférent. Il n’est aucune brimade ni aucun quolibet qu’on ne m’infligeât.
Cet ostracisme à mon égard me causa un tel souci que je tombai malade. À l’infirmerie, c’est un nouveau calvaire qui m’attendait.
En coiffant un goret d’un bonnet conique et en chaussant son groin de besicles, on aurait eu une image de la créature qui tenait ma vie entre ses mains.
Piètre virtuose de la lancette, du bistouri et du clystère, le frère Gustave faisait office de chirurgien. Il semblait se délecter des souffrances que sa maladresse infligeait à ses victimes et accompagnait ses diagnostics de rires aigrelets et de plaisanteries salaces. Il aurait fait bonne figure dans une comédie de Molière.
Depuis quelques semaines, je souffrais sans me plaindre de douleurs à l’anus. Le frère Gustave, m’ayant examiné, s’écria :
— Diable ! diable ! C’est le plus bel ulcère anal de ma carrière, avec un risque de fistules. Mon garçon, attends-toi à souffrir le martyre…
Il évoqua, comme s’il me proposait une partie de plaisir, l’opération qu’il avait prévue : il allait devoir tailler profond dans ma chair la plus sensible pour en extraire deux abcès qui lui semblaient de « nature fistuleuse ».
Je ne m’attarderai pas sur le supplice qui me fut infligé par ce charlatan. Je n’imaginais pas des souffrances d’une telle intensité, au point de sombrer dans l’inconscience. Je subis pourtant cette torture sans hurler mais en déchirant mon oreiller à coups de dents, si bien que mon tortionnaire était couvert de duvet, ce dont il s’amusait.
Un autre supplice s’ajouta à cette boucherie : la faim. Assez fort mangeur comme je l’étais, je dus me contenter durant des jours de bouillon de légumes et de confiture astringente, ce qui m’évitait d’aller à la garde-robe, puis, brûlant la consigne, je raflai les restes des autres malades et payai ce larcin de défécations atroces, qui me laissaient inerte sur le pot.
Une dizaine de jours après l’opération, mon bourreau m’annonça d’un air réjoui que la plaie était « belle » et que j’allais bientôt être en mesure de regagner mon banc.
— C’est le plus bel exploit de toute ma carrière, me dit mon Diafoirus. Il était temps que j’intervienne. Quelques jours de plus et je ne n’aurais répondu de rien. Tout n’est pas fini pour autant. Il va falloir des mois, que dis-je, des années pour que tu sois entièrement guéri. Tu seras astreint à des purgations légères destinées à faciliter l’expulsion des matières, et à des onctions de pommades, mais l’essentiel est que, grâce à moi, tu aies survécu.
Persuadés que cette opération réussie était le résultat d’un miracle, le préfet et mes camarades n’insistèrent pas pour me faire partager leurs jeux dans le parc. Les seuls divertissements que je m’autorisais étaient les cartes ; elles étaient prohibées, mais nous en jouions à la chandelle, avec la complicité du surveillant de nuit.
De tout le temps que dura ma convalescence, je ne reçus qu’une fois la visite de mon père. Quant à ma mère, elle se contentait de déléguer Suzanne pour me dire de ne pas oublier mes actions de grâce. En revanche, mes deux frères me rendirent visite chaque jour. Ils restaient quelques minutes, immobiles et muets, à bâbord et à tribord de mon lit.
La Compagnie de Jésus vivait ses dernières années. Celle de mes treize ans, alors que nous venions, mes frères et moi, de quitter le collège, l’ordre fut contraint d’évacuer le pays. Dix ans plus tard, le pape Clément les condamnait à disparaître. La haine que leur vouait le roi de France était pour une bonne part dans cette décision.
Je n’ai jamais éprouvé la moindre sympathie pour ces « robes noires », mais je dois convenir que leurs missionnaires, malgré quelques excès, ont fait preuve, à travers le monde, de courage et d’abnégation.
À l’approche de mes quinze ans, mon père s’interrogea sur mon avenir. Si le choix n’avait tenu qu’à ma propre volonté, j’aurais préparé dans une université une licence de géographie et d’histoire. Mon père en décida autrement. À sa requête, monsieur Cohen accepta de me prendre à son service pour de menus travaux de paperasserie administrative qui n’exigeaient ni diplômes ni connaissances particulières.
— Ce travail, me dit mon père, te laissera du temps pour étudier les matières qui t’intéressent. Il serait dommage de laisser tes dons en jachère, mais ne rêve plus à l’Université : je n’ai pas les moyens de t’offrir cette faveur, d’autant qu’il faut que je songe aussi à l’avenir de tes frères.
Celui d’Auguste semblait évident. Il alla faire son éducation militaire au Château-Trompette, avec le libre choix des armes propres à sa nature, ce qu’il ne tarda pas à mettre à profit : ce serait les hussards ou les dragons.
Pour ce qui est de Germain, mon père resta longtemps dans l’expectative. Il se heurtait de la part de son rejeton à une inertie que cachait mal l’idée absurde de vivre de sa plume.
Germain avait ramené de chez les jésuites des liasses de poèmes et le plan d’une pièce de théâtre sur les croisades. De retour au foyer, il enferma ses œuvres dans un coffret en bois des Indes, dont il garda la clé sur lui. Je fus le seul à avoir accès à ce domaine mystérieux et en fus flatté. Il n’y avait pas de quoi crier au génie, mais il est certain que mon frère avait davantage de dispositions pour l’écriture que pour toute autre matière. Il maniait assez bien l’alexandrin, mais je ne trouvai que mièvrerie dans ce fatras.
Notre père me confia ses inquiétudes.
— Que faire de lui ? me dit-il. C’est un brave garçon, mais il vit dans un autre monde que le nôtre. Il souhaite, m’a-t-il dit, écrire pour le théâtre. Je ne puis l’encourager et je répugne à le décourager. Bah… Il est jeune encore. Laissons le temps faire son œuvre.
À l’opposé de ses deux frères, Germain, baignant dans une indolence congénitale, passait des heures à lire les poèmes de Ronsard et de Benserade en se gavant de chocolat. Gras et rose, avec l’allure pataude d’un bouddha triste, il n’allait pas tarder à incliner vers la jaquette.
Blanche jouissait dans notre maison d’un régime particulier. Elle y trônait comme une idole, adorée de tous, même de sa mère qui cachait ses sentiments comme un péché, et, je dois en convenir, elle était adorable. À l’âge de dix ans, son visage rappelait celui de la Vierge de Saint-Bruno, une église proche des Chartreux.
Le jour où, en visite chez l’amie de notre mère, madame de Barsac, elle vit Nestor, le négrillon de cette dame, elle se sentit fondre de plaisir, comme devant un jouet dont elle aurait longtemps rêvé. Il n’était guère plus âgé qu’elle, plein de vivacité, gourmand et facétieux comme un sapajou. Leurs jeux faisaient la joie des dames, qui en oubliaient leurs cartes.
De retour à la maison, elle réclama un négrillon.
— Jamais de la vie ! lui répondit sa mère. J’ai assez de vous trois. Tout ce que je puis accepter, c’est que madame de Barsac nous prête le sien, de temps à autre. Ces créatures portent en elles quelque chose de diabolique qui me répugne. Il faudra en faire ton deuil. J’ai dit.
Je n’eus pas à me plaindre de mon service chez les Cohen : c’était une sorte de sinécure.
Je partageais mon temps, comme saute-ruisseau, entre le secrétariat du cours du Chapeau-Rouge, où mes employeurs avaient leur résidence et leurs services, et les entrepôts, où je retrouvais parfois mon père. L’essentiel de ma tâche, en plus de ces navettes, consistait à garnir les registres de ma belle écriture. Il n’y avait rien de passionnant dans ce travail, mais il me familiarisait avec une discipline rébarbative : le calcul, et avec son corollaire : la rigueur. J’appris vite à compter de tête et donnais satisfaction au patriarche, monsieur David Cohen, un grand vieillard austère et froid, qui faisait rarement irruption dans notre service.
C’est avec émotion que, quelques jours après le début de mon travail, je fus admis à pénétrer, en compagnie de mon père, dans le saint du saint, ce domaine sacré qu’était le cabinet de monsieur Cohen. La demeure était gardée jour et nuit par de grands et gros nègres en tenue chamarrée, aussi avenants que des cerbères, alors que cette rue était la plus paisible de la ville. Nous avons escaladé un ample escalier de marbre pour accéder à l’étage où se trouvaient les services et le « sanctuaire » du patriarche.
De l’entretien, qui fut bref, je n’ai pour ainsi dire rien retenu, captivé que j’étais par la contemplation du décor : la massive table d’acajou aux pieds en forme de trompe d’éléphant, l’immense bibliothèque, le chandelier à sept branches qui trônait sur la cheminée, les tableaux et les gravures représentant des navires et des scènes coloniales…
Assis dans son fauteuil en forme de trône, monsieur David Cohen, sobrement vêtu, mine sévère, lèvres sèches et étirées, regard d’un éclat d’acier sous sa perruque grise, avait une allure fascinante. Il évoque dans mon souvenir le visage du Christ torturé de l’église de Saint-Émilion. De tout cet entretien, qui a duré quelques minutes, il n’a pas fait un geste, sinon de triturer son coupe-papier, et n’a prononcé que les paroles strictement nécessaires.
Son fils aîné, Aaron, est venu se joindre à nous à peine étions-nous entrés. Il est resté debout, face à une fenêtre d’où venait la lumière grise de la pluie, les mains dans le dos et se balançant sur ses talons en chantonnant.
Mon père m’apprit à quelques jours de là que ma candidature avait été agréée sans que j’eusse prononcé une phrase. Si je donnais satisfaction, je toucherais un salaire au bout d’un an. Aaron prendrait en main mon initiation.
Pour dire le vrai, je ne me suis jamais senti à l’aise dans cette maison. J’avais dans mes débuts, en y pénétrant, l’impression de violer un sanctuaire. La judéité des propriétaires ne transparaissait pas à l’évidence dans les rapports quotidiens et dans ceux que j’eus plus tard, mais j’imaginais, derrière ce comportement banal, un appareil de rites qui me troublait.
Mes rapports avec Aaron furent exemplaires. Je m’attachais à donner satisfaction et l’on ne me fit jamais grief de mon travail, même si Aaron ou quelque secrétaire me reprochèrent parfois une erreur dans mes calculs ou du retard dans mes courses.
Le crédit que monsieur Cohen et son fils accordaient à mon père, leur homme de confiance pour ce qui concernait l’armement des navires et le conditionnement du fret, rejaillissait sur moi. Il aurait fallu que je commette une lourde faute pour être sanctionné.
Aaron avait noué avec mon père une entente qui confinait à l’amitié. Ils fréquentaient de concert les bons restaurants, se livraient de temps à autre à des promenades à cheval, à des parties de pêche, et, je l’appris plus tard, passaient de temps à autre une soirée ensemble chez lady O’Gara.
Il arrivait souvent que Aaron déléguât ses pouvoirs à un commis aux écritures, Fabrice de Montvert. Comme il était originaire de la Louisiane et qu’il avait de la famille au Petit-Goave, à Saint-Domingue, on l’appelait « l’Américain ».
Fabrice était venu en France pour y trouver un parti honorable et faire ses classes en matière de négoce. L’épouse idéale tardait à se révéler, mais il ne se montrait pas impatient : il se plaisait à Bordeaux et ne tenait guère, pour plaire à sa famille, à rompre avec son célibat. Pourtant, son île lui manquait. Habitué qu’il était au climat des tropiques, ce créole supportait mal nos hivers, nos pluies froides et nos brouillards.
— Je ne ferai pas long feu dans ce pays, me disait-il. Le climat m’est néfaste, la nourriture est insipide, les femmes sont froides et mijaurées. Je resterai encore un an ou deux à Bordeaux, puis j’irai passer quelques mois à Paris avant de reprendre le chemin des Antilles.
Il se plaisait à me parler des femmes, de celles de Saint-Domingue surtout : des créoles maniérées et obsédées par le mariage, des métisses, qui étaient à l’entendre le fin du fin, et des négresses, qu’il n’appréciait guère, à cause, disait-il, de leur « odeur poivrée ».
Je lui demandai, avec la naïveté de mon âge, pourquoi il ne choisissait pas d’épouser une de ces métisses. Il éclata de rire.
— Pour le coup, mon père me renierait ! Un de nos voisins du Petit-Goave s’est risqué, il y a quelques années, à épouser une femme du Sénégal, une Peule achetée sur le marché aux esclaves de Port-au-Prince, mais le curé a refusé de bénir leur union. Il ne l’a pas abandonnée pour autant, mais il a perdu presque toutes ses relations. Dans notre île, on ne se marie qu’entre gens de race blanche, ou alors on risque de connaître toute sa vie le bal du cul-tourné.
— Et aujourd’hui ?
— Ils vivent heureux, ont trois beaux enfants et se moquent de la société coloniale et du curé. Je suis un des rares qui leur marquent encore de la sympathie…
Fabrice accomplissait sa tâche avec une nonchalance qui contrastait avec l’ardeur que je mettais à accomplir la mienne. Aaron ne lui en tenait pas rigueur, du fait des rapports commerciaux que les Cohen entretenaient avec sa famille, notamment pour le cacao et le tabac, mais il ne voyait pas d’un œil favorable les bonnes relations que nous entretenions, Fabrice et moi. Il tenta de me mettre en garde contre lui :
— Fabrice, me dit-il, est un personnage équivoque et peut-être dangereux en raison de ses mauvaises fréquentations. Ce joueur impénitent a fait des dettes jusque chez son tailleur et son perruquier.
Ces défauts n’avaient rien de secret pour moi, Fabrice m’en ayant informé, comme d’une bagatelle. Il m’avait même, à plusieurs reprises, emprunté quelques livres qu’il avait oublié de me restituer.
Conformément à la manie des gens possédés par un vice, il se tenait à l’affût de complices pour le jeu, la bonne chère et le bordel. Quand je me dérobais, il m’en tenait rigueur, mais je lui fis comprendre que je n’avais ni les moyens ni le goût de le satisfaire.
Le matin, lorsqu’il reprenait son travail, je n’avais pas de peine à deviner si la nuit avait été bonne ou non. C’était tantôt exaltation et confidences, tantôt grise mine et silence.
Dans la vie, comme je le suppose dans ses rapports avec les femmes, Fabrice était un tricheur. Mis au pied du mur, il avait le don de contourner l’évidence, fût-ce au prix de l’invraisemblance.
Un soir, après notre temps de service, il m’invita à partager un repas avec un ami qui venait de débarquer d’un navire arrivé de Saint-Domingue, la Bonne-Aventure.Bellâtre bagué comme une princesse, fier de sa cravate de dentelle qu’il caressait d’une main molle, Henri Pierson était le fils du commissionnaire des Cohen à Port-de-Paix, à l’ouest du Cap-Français, sur la côte septentrionale. Il avait une beauté fascinante, discrètement teintée de féminité.
Persuadé d’avoir à payer mon écot, ce qui m’eût été impossible, j’hésitai à donner mon accord à Fabrice. Il me rassura : je n’aurais rien à débourser pour ces agapes et « pour la suite ». Ces derniers mots me mirent la puce à l’oreille, mais je me gardai de manifester de l’inquiétude, afin de ne pas passer pour un nigaud.
Nous nous sommes retrouvés au restaurant du Chapeau-Rouge, où je pénétrais pour la première fois. Fabrice avait retenu une logette pour éviter la promiscuité et le bruit de la grande salle. De tout le repas, les deux amis, qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps, ne s’entretinrent que de leurs aventures sentimentales, sans que je puisse, cela va de soi, glisser mon grain de sel dans la conversation.
Ils ne se tournèrent vers moi que pour me demander si j’avais une « petite amie » ; je leur répondis par la négative. Ils échangèrent un sourire et voulurent savoir si j’étais intéressé par la navigation ; je leur répondis que j’en rêvais, mais que j’étais trop jeune encore pour songer à m’y consacrer.
— Patience… me dit Pierson. Il suffit de le vouloir fortement. Je te parle d’expérience. Tout ce que je souhaitais m’a réussi, en affaires comme en amour.
Pour la première fois, je fus invité à manger de la lamproie à la sauce au vin, accompagnée de gésiers de pigeon rôtis et suivie d’une glace aux framboises. Ils eurent une controverse au sujet du vin, Fabrice tenant pour le médoc et Henri Pierson pour le pomerol. Leur discussion fut si animée qu’ils se passèrent de mon avis et oublièrent ma présence. Ce fut la même querelle au moment des liqueurs : Fabrice exalta les qualités du rhum de la Jamaïque, plus fruité que celui de Saint-Domingue, que Pierson préférait, le jugeant supérieur à tout autre.
Ils ne daignèrent me prêter attention qu’après le café, lorsque Fabrice leva son verre en déclarant, avec une fausse solennité :
— Buvons à notre ami François Dumoulin, qui va bientôt s’embarquer vers les rivages de l’aventure et de l’amour !
— Et moi, ajouta Pierson, je lève mon verre au futur capitaine de navire négrier qui abordera à Saint-Domingue avec un lot de nègres du Mozambique ou de l’Angola !
Fabrice sortit de sa poche un étui de cuir contenant des cigares du Brésil, en me demandant si j’en avais déjà fumé. Je lui avouai que j’avais parfois, subrepticement, tiré une ou deux bouffées de ceux que mon père abandonnait dans les cendriers, mais que je n’en avais éprouvé aucun plaisir.
— Il faut que tu goûtes un de ceux-ci, me dit-il. Ils sont moins délicats que ceux de Cuba, mais plus riches en arômes. Ils sentent la forêt tropicale. Allons, essaie…
Je n’avais pas refusé le verre de rhum pour ne pas passer pour un benêt ; je fis de même pour le cigare et ne tardai pas à m’en repentir. Après la troisième bouffée, la gorge en feu et le cerveau crépitant d’étincelles, je bredouillai :
— Pardonnez-moi, mes amis, mais il faut que je rentre. Ma mère…
— Eh quoi, ta mère ? protesta Fabrice. Un grand garçon comme toi doit avoir le droit de sortir le soir avec des amis, il me semble…
— Le beau Léandre que tu es, ajouta Pierson, douterait-il de sa virilité ?
Piqué au vif et un peu ivre, je me levai, prêt à riposter. Fabrice me força à me rasseoir et me dit, d’une voix aux accents ironiques :
— Du calme, mon petit François. Je connais ton père et les libertés qu’il prend avec cette bonne madame Julie Dumoulin, ci-devant demoiselle de Verneuil. Il ne peut te reprocher de faire modestement ce qu’il fait au grand jour, si je puis dire. Tu ne vas pas nous planter là, alors que la nuit ne fait que commencer et que s’ouvre la porte des plaisirs…
Je balbutiai :
— La nuit… commencer… Où comptez-vous m’emmener ?
— Tu ne vas pas tarder à le savoir, mon petit François. Sache pour le moment que cette nuit comptera dans ta vie, autant que ton premier voyage de traite.
Ils me devancèrent vers la sortie en se tenant par le bras et en riant sous cape. Le fiacre demandé par Pierson nous attendait, lanterne allumée. Fabrice lança une adresse au cocher et me poussa dans la voiture.
Nous avons traversé des quartiers que je ne reconnus pas dans la nuit et la pluie qui crépitait sur la bâche. Le fiacre s’arrêta devant une maison précédée d’un jardinet dans lequel on entrait par une arcade fleurie. Fabrice sonna. Un nègre en tenue grotesque vint à nos devants avec une lanterne et des parapluies. On ne distinguait de son visage, comme dans les porcelaines de madame de Barsac, que les yeux et le sourire qui découvrait une denture d’un blanc cru. Dans la clarté de la lanterne, je lus, au-dessus de la porte, une enseigne : Au Panier-Fleuri. Je savais désormais où je me trouvais et j’avais l’idée de l’épreuve qui allait m’être proposée.
— Tâche de bien te conduire, puceau, me souffla Pierson. Ton honneur est en jeu.
En proie à un sentiment de fatalisme qui me tenait les membres liés, je me laissai entraîner par les deux compères dans un vaste salon orné sur tous ses murs de hautes glaces et de copies des peintres libertins Boucher et Fragonard. Pierson me poussa sur un divan, tandis que Fabrice, après lui avoir baisé la main, s’entretenait avec la patronne, lady O’Gara, grande femme rousse au visage de poupée, veuve d’un navigateur irlandais. Je devais être l’objet de leur conversation, car leurs regards convergeaient vers moi.
Lady O’Gara se tourna vers un groupe de filles qui venaient de surgir d’une pièce voisine, dans des tenues hétéroclites, certaines poitrine dénudée ou en tunique fendue jusqu’à la ceinture… Elle nous fit servir du champagne par une négrillonne vêtue à la mode antillaise et coiffée d’un étrange bonnet à cornes. Je dus avaler une coupe, puis une autre. J’entendis, comme à la cantonade, Fabrice me lancer :
— J’espère que tu as compris ce qui t’attend, mon petit François. Tu vas faire le sacrifice de ton pucelage, avec un avantage inestimable : choisir ta partenaire entre ces créatures de rêve. Ne crains rien pour ta santé : ces filles sont saines.
Elles devaient l’être, car les autorités, notamment celles du « Département des demoiselles », y veillaient. Un fruit gâté était retiré illico de l’étalage et la patronne écopait d’une amende.
Je portai mon dévolu sur la « demoiselle » vêtue d’une défroque de marquise. Elle s’assit près de moi et me dit s’appeler Glycine. Elle trinqua avec moi et, sans s’attarder à des préliminaires inutiles, m’invita à la suivre. Je saluai mes deux amis et me laissai conduire à l’étage.
La sobriété de la chambre contrastait avec l’apparat du salon de réception. Elle n’était décorée que de quelques glaces, dont l’une placée au-dessus du lit, et de quelques gravures érotiques dans le style des Persans ou des Indiens.
Après un savonnage en règle de mes bijoux de famille, ladite Glycine me fit allonger nu sur le lit et me dit en souriant :
— À ce qu’on m’a confié, c’est ta première expérience amoureuse, mon chéri. Alors laisse-moi faire. Rien ne presse.
Je passe sur les exercices savants auxquels elle se livra comme une acrobate de cirque, avec une audace qui me donnait l’impression d’être devenu un champ d’expérience.
J’entrai sans peine dans le vif du sujet, avec l’impression que des pièces d’artifice se déclenchaient dans ma tête et rayonnaient jusqu’à mes orteils. Au terme de cette initiation qui me laissa une impression d’euphorie, Glycine m’embrassa et me glissa un compliment à l’oreille :
— Tu t’es bien comporté, mon chéri. Je peux te prédire une belle carrière amoureuse. Tu peux aller faire ta toilette.
Je me levai pour me diriger vers la garde-robe et réprimai mal un hoquet de surprise en constatant que nos ébats avaient eu lieu devant témoins. Fabrice et Pierson se tenaient tapis dans l’ombre, dans une attitude qui ne laissait aucun doute sur la part qu’ils avaient prise au spectacle. Je m’apprêtais à proclamer âprement mon indignation, quand Fabrice s’écria, en me prenant contre lui :
— Bravo ! Bravissimo ! Tu t’es conduit en homme. Je suis fier de toi !
Après que Glycine eut chevauché la cuvette avec des battements de mains et que je l’eus imitée avant de me rhabiller, j’eus droit, dans la grande salle, à un médianoche appétissant et roboratif : des platées d’huîtres arrosées de sauternes, et de saucisses grillées.
J’avais l’impression qu’une porte lumineuse venait de s’ouvrir dans ma vie et que, désormais, rien ne serait comme avant. Je n’avais nul besoin, pour me complaire dans cette ambiance, des compliments de Glycine, de Fabrice ou de Pierson. La petite prostituée, par quelques tours de passe-passe, avait fait le ménage en moi. Je me sentais propre, lustré, flottant dans une brume d’irréalité. Heureux.
L’envers du décor fut moins attrayant.
Lorsqu’il fallut affronter ma marâtre, je crus qu’un séisme ébranlait la maison. J’inventai une histoire plausible pour justifier mon absence jusqu’à l’aube, mais elle n’en crut rien et se répandit en invectives, disant qu’outre que j’étais un mécréant j’étais en passe de devenir un sybarite, un viveur, et que Dieu me punirait par une mauvaise maladie.
Informé, de toute évidence, par Fabrice de Montvert, mon père prit ma fugue avec bonhomie. Il jugea préférable que je fusse déniaisé par une mercenaire de lady O’Gara plutôt que par une prostituée de la rue des Trois-Conils ou des Piliers de Tutelle.
Petit dialogue :
— Françou, comment pisses-tu ?
— Mon Dieu, père, normalement.
— Sans qu’il t’en cuise ?
— Pas le moins du monde.
— Tu m’en vois rassuré. As-tu fait beaucoup de dépenses ?
— Aucune, père, pas plus pour le repas que pour la suite.
— À la bonne heure…
J’aurais pu tenir rigueur à mes deux compères du piège qu’ils m’avaient tendu, mais, au contraire, je leur en sus gré. En revanche, je me refusai à donner suite à leurs parties fines, d’une part en raison de mon impécuniosité, et d’autre part du fait que je ne tenais pas à m’engager dans une voie où, novice que j’étais, j’aurais risqué de me perdre. Ils eurent la délicatesse de ne pas insister.
Quelque temps avant de reprendre le bateau des Îles, Henri Pierson me dit, après m’avoir embrassé :
— Mon petit François, garde un œil sur ton étoile. Accomplis ton noviciat chez les Cohen où tu es à bonne école, mais ne manque pas la première occasion qui se présentera de naviguer. Tu n’es pas fait pour compter les marchandises de fret, comme ton père, ou étaler des chiffres sur des registres, comme dans le secrétariat du vieux David, mais pour une vie d’aventure. Si quelque navire te conduit à Saint-Domingue, sache que ma maison de Port-de-Paix t’est ouverte.
Comme je me déclarais surpris de telles démonstrations d’amitié, alors que, deux semaines avant, nous ne nous connaissions pas, il me répondit :
— Aaron apprécie tes qualités, mais il est, tout comme moi, persuadé que tu pourrais les mettre au service d’autres activités, plus conformes à tes dons. Qu’en dis-tu ?
Il me prenait de court, mais je lui confirmai le désir qui m’habitait depuis longtemps de quitter ma famille, où je ne me sentais pas à l’aise, et cette ville, dont l’ambiance mercantile me pesait.
— Eh bien, mon cher François, je dois te dire que ton rêve est sur le point de se réaliser. Je ne quitterai Bordeaux que dans un mois et avec Fabrice. Il se peut que tu embarques avec nous…
Lorsque j’eus mis mon père au courant de cet entretien, je fus surpris de constater que ce projet l’agréait. Je n’ignorais pas que, depuis son installation à Bordeaux, il avait lui-même été tenté par la navigation et la traite. Restait à convaincre ma mère, mais, là, je n’avais guère d’inquiétude : elle serait ravie de mon départ. Mon père me confia qu’il en ferait son affaire.
Une semaine plus tard, nouvelle convocation, pour mon père et moi, dans le cabinet de monsieur David Cohen. L’audience fut lapidaire. Rien ne s’opposait à mon embarquement comme pilotin, élève sans diplôme de la marine marchande. J’avais l’âge requis, une bonne santé et quelques notions en matière de négoce. J’embarquerais sur l’Albatros,pour Saint-Domingue, d’ici deux à trois semaines.
— Je traiterai avec votre père, me dit monsieur Cohen, des conditions pécuniaires. Si j’en crois mon fils Aaron, vous devriez nous donner satisfaction.
Mon père me révéla en quoi consistait mon titre de pilotin.
— Ce n’est pas une sinécure, me dit-il. Tu devras t’initier à la timonerie et à tout ce qui a trait à la bonne marche d’un vaisseau de haut bord, y compris à l’artillerie, car tu ne seras pas à l’abri d’une tentative d’abordage ou d’un combat naval. Au retour de ce premier voyage tu comparaîtras devant un jury qui te posera des questions, souvent embarrassantes. Il faudra savoir y répondre si tu veux me faire honneur et te consacrer à la navigation.
Avant d’embarquer, je passai mon temps de loisir à lire des ouvrages traitant de la navigation hauturière, à m’initier au vocabulaire et au maniement des œuvres vives d’un vaisseau d’aussi fort tonnage que ce négrier qu’était l’Albatros.
Je fus aidé dans cette initiation livresque par le journal de bord de notre ancêtre, Mathurin, relatant son odyssée en Floride au temps des guerres de Religion. Je consacrai une partie de mes nuits à ce rude travail de déchiffrage. Un autre journal de bord, celui de mon aïeul Paul Dumoulin, me fut encore plus profitable. En l’espace d’une ou deux générations, les conditions de navigation avaient évolué, de même que le vocabulaire. Cette deuxième lecture me fut plus utile que la précédente, par la précision que l’auteur apportait au récit des combats navals dont il avait été l’acteur et le témoin.
Je lus également avec profit un ouvrage que me confia mon père, et qui l’avait fait rêver, dans sa jeunesse, aux grandes équipées navales : le Voyage aux Isles de Jean-Baptiste Labat. Parti comme missionnaire aux Antilles, à la fin du siècle précédent, ce religieux avait noué des amitiés dans la flibuste. Il parlait longuement de Saint-Domingue, ma première destination…
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