La Porte du non-retour
Deuxième Partie
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« Dans les prisons de Nantes… »
Passer d’un continent à un autre, avoir, chaque matin, à réentreprendre son existence comme on fait le ménage, affronter les caprices de la mer et du ciel, oblige à réfléchir sur nous-même, aux relations avec nos proches et ceux qui nous ressemblent sans forcément s’identifier à nous. Cette remise en question de ma personne est devenue constante et l’est restée tout le temps du voyage de retour.
À peine à bord de l’Albatros,au départ de Bordeaux, j’avais eu l’impression, chaque matin, de me réciter une prière profane dont les termes, imprégnés du quotidien, n’étaient plus conformes à la réalité. J’étais un autre personnage dans un autre décor, au milieu d’autres gens. Tout était nouveau, tout était différent. J’avais eu du mal à me faire à cette nouvelle vie, mais je finis par m’y insérer sans forcer ma nature. Je me sentais à la fois déstabilisé et enrichi.
Il en fut de même, mais en de moindres proportions, lorsque je rembarquai sur l’Albatros,un peu plus d’un mois après avoir jeté l’ancre au Cap. Ce séjour avait instillé dans mes fibres une nouvelle conception de l’existence.
Je passe sur les aléas qui ont précédé notre appareillage : tracasseries (« inévitables et emmerdantes », m’avait dit le capitaine Creach) des autorités portuaires, attente des dernières livraisons venues de l’intérieur, recherche des matelots épars dans la ville, attente des ultimes passagers et d’un vent favorable…
Je ne m’étendrai pas non plus sur la traversée. L’Albatrostrompa nos inquiétudes. Il semblait que son séjour dans le chantier naval eût été pour ce vieux rafiot une cure de jouvence : il réagissait bien à la manœuvre de la timonerie et filait allègrement ses sept nœuds par mer calme.
Je n’évoquerai que pour mémoire les menus incidents qui marquèrent cette traversée : une voie d’eau à tribord au cours d’une tempête au milieu de l’Atlantique, la vergue d’artimon brisée, une rixe entre matelots ivres en quittant les Açores, la mort de l’un d’eux, après une chute du petit hunier volant, livré à la mer après une prière de l’aumônier…
Je profitai d’une journée de bonace pour demander au bosco de m’initier avec plus de précision à la manœuvre de la voilure, mon point faible.
Bordeaux baignait dans un printemps humide et froid.
Nous avons remonté la Gironde, depuis l’étranglement de la pointe de Grave, sous des bourrasques de pluie glacée qui nous changeaient des ondées tièdes des tropiques. Nous ne pûmes déceler qu’à travers le brouillard, à tribord, l’église de Meschers sur son promontoire et, à bâbord, les « châteaux » des vignerons du Médoc. Passé l’île de Patiras, un soleil timide illumina comme pour une féerie les bastions et les murailles de la forteresse de Blaye.
Il fallut attendre trois jours pour qu’un emplacement favorable nous fût assigné, des navires français et étrangers se pressant le long des quais, de la Monnaie aux Chartrons. Après que notre vaisseau eut affourché ses ancres, nous fîmes nos adieux au capitaine et à l’équipage. Chargé de mon baluchon, je descendis dans la chaloupe qui me ramenait à terre.
À peine arrivé à la maison, je compris que des événements graves s’étaient déroulés en mon absence.
Je ne m’attendais certes pas à ce que ma mère me prenne dans ses bras en remerciant la Providence de m’avoir ramené à bon port, mais je fus surpris qu’elle m’accueillît comme si je revenais d’une promenade. Elle était assise devant sa toile, qui comme celle de Pénélope semblait promise à l’éternité, et ne daigna pas se lever. Elle me dit simplement, d’un ton sec :
— Tiens, te revoilà… Essuie-toi les pieds sur le paillasson et pose tes bagages dans le placard. Suzanne s’occupera de ton linge sale. Elle va te préparer un bain chaud et te frotter avec du vinaigre, au cas où tu porterais sur toi les germes d’une maladie contagieuse. Nous avons assez d’ennuis sans ça…
— Quels ennuis, mère ?
— Ton père t’en parlera sans doute quand tu le reverras. Si tu tiens à le voir, tu pourras le trouver à son nouveau domicile, rue des Bahutiers, au-dessus de l’atelier de menuiserie d’un certain Marcillac…
Éberlué, je me laissai tomber dans un fauteuil.
— Vous voulez me dire que…
Elle répliqua d’une voix glaciale :
— As-tu oublié qu’on ne reste pas assis en parlant à sa mère ? Debout, mon garçon ! Oui, ton père et moi vivons séparés. Nous n’avons pas encore divorcé, mais ça ne tardera guère. As-tu fait bon voyage ?
— Oui, mère, mais…
— C’est bon. Tu peux disposer…
Je me levai d’un bond et, piqué au vif, lui lançai :
— Mère, votre comportement envers moi est indigne ! Eh quoi, laissez-moi parler, je vous prie. Votre fils revient d’un voyage de plus de six mois, il a risqué plusieurs fois sa vie, et tout ce que vous trouvez à lui dire, c’est…
Elle laissa tomber ses bras, se renversa dans son fauteuil et fit remonter ses mains vers son visage. Pour la première fois, je surpris une coulée de larmes sur ses joues sèches. Elle balbutia :
— Mon fils, il faut me pardonner. Je suis malheureuse, vois-tu. Malheureuse et incapable de me comporter avec toi comme je le devrais. Si tu veux bien, nous reparlerons de tout ça ce soir ou demain. Suzanne va s’occuper de toi. Va, mon fils…
Elle tira de sa poche la sonnette qui ne la quittait jamais et l’agita.
Suzanne fut plus loquace. Il faut dire que je la harcelai de questions. En déballant mes frusques, elle me dit, après m’avoir fait promettre de garder cette confidence par-devers moi :
— Tu arrives à un mauvais moment, mon Françou. Le ménage est sens dessus dessous. Tes parents s’apprêtent à divorcer.
— Ma mère me l’a appris, sans m’en donner les raisons.
— Tout vient de ton père, mon petit. Il a… comment dire ?… abusé de sa liberté. Il est vrai que ta mère, elle, a abusé de sa patience et de la mienne, et qu’elle nous menait à la fourche. Tu la connais… J’ai failli plusieurs fois rendre mon tablier. Elle songe à se retirer au couvent. Alors, moi, qu’est-ce que je vais devenir ?
— Tu avais, il me semble, un projet de mariage quand je suis parti. Où en est-il ?
— Tout est rompu ! Mon fiancé est un patron de gabare qui gagne bien sa vie, mais il boit et, quand il est ivre, il se connaît plus. Alors, adieu la noce ! Me reste plus qu’à retourner dans ma famille, en Saintonge.
Je lui demandai où se trouvait ma sœur, Blanche. Elle était à sa leçon de musique. J’appris que notre mère avait fini, pour avoir la paix, par tolérer la présence d’un négrillon. Il n’avait pas fait long feu : elle l’avait revendu au bout d’un mois, incapable qu’elle était de supporter leurs jeux.
— Notre Blanchette, ajouta Suzanne, a mal supporté cette séparation, au point de tomber malade. Aujourd’hui encore elle en veut à madame. Si tu assistais à leurs disputes…
Quant à Germain et Auguste, ils faisaient leur chemin sans soulever de vagues, étrangers qu’ils étaient à la vie du couple : l’un à Libourne, l’autre au Château-Trompette. Germain avait écrit un opuscule sur le poète aquitain Ausone et des comédies, sans pouvoir assurer la moindre publication ou représentation. Quant à Auguste, on ne le revoyait que lorsqu’il venait réclamer de l’argent.
Pour ce qui était des raisons précises du divorce envisagé, Suzanne se refusa à m’en révéler plus. Elle me fit la même réponse que ma mère : mon père m’en dirait davantage…
Le lendemain matin, vêtu de ma redingote de promenade, je me rendis rue des Bahutiers. Bien que ce fût l’heure du dîner, mon père était encore à son travail. Monsieur Marcillac, maître ébéniste, m’informa qu’il ne rentrait
qu’à neuf heures de relevée(1).
Je me rendis chez les Cohen pour rendre compte de ma mission et trouvai Aaron au milieu de ses secrétaires. Il me donna rendez-vous pour le dîner dans un restaurant voisin.
— Creach m’a parlé de toi, me dit-il. Il trouve que tu joues un peu les petits chefs, que tu te prends pour un missi dominici.Pourtant, rassure-toi, il a beaucoup apprécié tes qualités, encore que tu aies beaucoup à apprendre sur la navigation hauturière et la traite. Nous allons donc te garder à notre service, avec des émoluments qui restent à calculer.
Il m’annonça qu’il avait des projets pour moi.
— Tu as bien supporté la navigation en droiture, mais c’était une mission facile. Reste à la compléter par une autre épreuve : la traite.
— Est-ce vraiment indispensable ?
— Ça l’est ! Elle constitue l’essentiel de notre commerce, mais il faut y être préparé. C’est un travail difficile, dangereux, et qui engage beaucoup d’intérêts. Penses-tu que tu pourras répondre à notre projet ? Dix-huit ans, c’est le bel âge pour débuter…
Comme j’hésitais à répondre, il ajouta :
— Nous allons te laisser le temps de la réflexion. Si tu refuses, nous ne t’en tiendrons pas rigueur. Je vais te faire part de l’idée de mon père. Il a prévu de te faire effectuer un stage chez un concurrent et ami, Maurin, de Nantes, le meilleur armateur négrier que je connaisse dans cette profession. Réfléchis donc. Tu pourrais partir d’ici un an. En attendant, tu pourras observer un mois de congé. Repose-toi. Tu dois en avoir besoin.
Quand j’entendis péter le canon de huit heures au Château-Trompette, je retournai rue des Bahutiers. Pouce levé, monsieur Marcillac, en fermant son atelier, me fit signe que mon père avait regagné son domicile. Il avait été prévenu de mon retour et de ma visite.
De nature économe, Pierre Dumoulin vivait dans un meublé de deux pièces, au deuxième étage, le rez-de-chaussée étant occupé par l’atelier et le premier par la famille de l’artisan. Tout y était d’une grande sobriété, alors qu’il aurait pu prétendre à vivre sinon dans le luxe, du moins dans un confort bourgeois.
Il me pressa contre sa poitrine, avec de petites tapes sur les omoplates.
— J’étais inquiet, me dit-il. L’Albatros est arrivé avec du retard.
— Il a bien trompé son monde, père. Malgré les apparences, il n’est plus de la première jeunesse et bon pour la réforme.
— Monsieur Cohen a décidé que ce serait son dernier voyage. Il va être désarmé dans les jours qui viennent.
Je lui parlai de la visite que j’avais faite à ma mère et de la nouvelle de la séparation qu’elle m’avait annoncée. Il hocha gravement la tête, se gratta la barbe, me pria de m’asseoir à sa table où trônait une soupière fumante et m’invita à partager son souper.
— Ce sera à la fortune du pot. Un tourin, des patates cuites dans la cendre, du saucisson et du fromage.
Après nous avoir servis, il consentit à m’éclairer sur ses rapports avec ma mère :
— Ils se sont brusquement dégradés après ton départ, me dit-il. Je n’acceptais de rester auprès d’elle que parce que tu étais présent et que nous faisions front, toi et moi, contre sa tyrannie. Toi parti, je ne me suis pas senti de force à lui résister. Un jour, je lui ai annoncé que nous devrions vivre séparés. Elle en a convenu, sans paraître ébranlée. Elle a proposé de demander le divorce et a parlé de se retirer au couvent, mais je sais qu’elle n’en fera rien.
Je lui demandai comment il organisait sa vie. Relativement jeune encore et en bonne santé, il eût été néfaste pour lui de rester seul. Il eut un mince sourire, comme si j’avais tenté malignement de percer un secret, et s’abstint de répondre.
— Plus tard, mon garçon. On en reparlera, c’est promis.
Il me dit, en finissant la bouteille :
— Je t’hébergerais volontiers, mais cet appartement ne se prête guère à une cohabitation. En revanche, nous nous reverrons souvent. Tu sais où me trouver.
Il déboucha une autre bouteille, la troisième – il n’avait pas renoncé à ses habitudes d’intempérance.
— En attendant, mon Françou, tu vas me raconter ton voyage. Paraît que tu as donné satisfaction au capitaine. Aaron m’a parlé de toi. Il est ravi…
Il me proposa d’aller finir la soirée au jardin : quelques brasses d’herbe piétinée entourées de murs de brique, encastrées au milieu d’immeubles vétustes. Il posa le bougeoir, la bouteille et les verres sur une table de fer rouillée et m’invita à m’asseoir sur un banc encombré de jouets.
— C’est là, me dit-il, que je viens, chaque soir ou presque, lire mon journal avant de souper et me désennuyer. Alors, dis-moi, ce voyage…
Je lui offris un cigare de Saint-Domingue, qu’il jugea « un peu raide ». En écoutant mon récit, il but à lui seul les trois quarts de la bouteille. J’étais saisi par le froid mais ne le montrai pas. Il était près de minuit quand je terminai mon récit, en me souvenant des tièdes soirées sous les vérandas de l’île, face aux fêtes d’or et de feu du crépuscule.
Cette première nuit, je la passai dans une auberge du port, bien que mon bagage fût resté cours du Chapeau-Rouge.
À quelques détails relevés au domicile de mon père, un bonnet à rubans jeté sur le lit, des fleurs en pot sur le bord de la fenêtre, le discret parfum d’iris qui imprégnait la pièce principale, j’avais compris qu’il ne vivait pas seul, ce qui ne me surprit pas outre mesure. Lorsqu’une femme passe quelque part, et a fortiori quand elle y séjourne, il en reste toujours quelque trace.
Lorsque je le retrouvai, le lendemain, sous l’auvent qui l’abritait de la pluie, en train de veiller au débarquement des marchandises de l’Albatros,il me dit d’un ton jubilatoire :
— Grande nouvelle, mon Françou ! Demain soir, je soupe chez les Cohen. Devine quel sera l’invité d’honneur ?
— Vous, père ?
— Tu plaisantes ! Je veux parler du maréchal duc de Richelieu, le gouverneur de la province. Je vais devoir louer chez le fripier un costume convenable…
Monsieur de Vignerot du Plessis, maréchal duc de France, petit-neveu du grand cardinal, ministre du roi Louis XIII, avait été nommé gouverneur de la Guyenne et de la Gascogne, ce qui, ajouté à des antécédents familiaux riches de grands personnages, faisait de lui une des sommités du régime.
Je devais avoir dix ou douze ans lorsque j’avais assisté aux festivités qui avaient marqué son entrée dans notre ville. Les centaines d’embarcations somptueusement décorées qui l’avaient escorté de Blaye à Bordeaux, le roulement des canons du Château-Trompette, le défilé de la garnison, les feux d’artifice, les concerts et les bals en plein air étaient restés dans ma mémoire.
Accueilli par les messieurs du parlement et les autres corps constitués, il était entré dans Bordeaux par un arc de triomphe et s’était rendu à la cathédrale pour entendre une messe de Te Deum.
J’ai gardé du nouveau gouverneur l’image d’un homme mince, de taille modeste, perruqué à blanc et fardé comme un marquis. Plus tard, la reine Marie-Antoinette l’a traité de « vieille poupée », ce qui, déjà, lui convenait parfaitement, mais qu’on ne s’y trompe pas : uniquement épris du beau sexe, il en faisait une grande consommation, si je puis dire.
Duc de Fronsac, un fief situé à trois lieues de Libourne, monsieur de Richelieu éprouvait une passion pour notre province, ses femmes et ses vins. Il sembla par la suite vouloir confirmer son titre officieux de « roi de Bordeaux ». Cette ville était amoureuse de lui et il allait l’être d’elle, au point de souhaiter lui donner des allures de Versailles.
À chacune de ses sorties en carrosse, ce personnage fastueux se faisait escorter d’une garde palatine en grand uniforme, parfois d’une fanfare. À la cathédrale, où il était accueilli par des musiciens à sa solde jouant ses airs favoris, son fauteuil, à défaut d’angelots, était entouré par sa garde.
Mon père gardait en mémoire le souper de quatre cents couverts qui avait marqué la venue du nouveau gouverneur, dans les jardins de l’Intendance illuminés a giorno, et du bal costumé et masqué donné quelques jours plus tard en son hôtel particulier.
Il n’avait pas tardé à enfiler, comme du bout de ses ongles roses les perles d’un collier, les aventures galantes. Plusieurs fois chaque semaine, il donnait à souper pour des dizaines de notables accompagnés de leurs épouses ou maîtresses. L’une de ces dernières, en costume masculin, lui avait adressé ces vers qui ne laissaient guère de doute sur ses ambitions :
Si je te crains, je suis anglais.
Si je t’aime, je suis français.
Si je suis femme, je t’adore…
Cette ambiance luxurieuse précédait le tumulte des batailles qui allaient imposer au gouverneur de décrocher son épée de maréchal. Durant sept ans, ce grand séducteur allait faire de la guerre la seule maîtresse à laquelle il fut fidèle.
Il avait fait ses premières armes à seize ans, sous le commandement du célèbre maréchal de Villars. À moins de trente, après avoir dirigé l’ambassade de France à Vienne, il avait guerroyé à travers l’Europe, jusqu’en Pologne, s’était illustré à Dettingen, à Gênes et à Fontenoy. Sa principale réussite avait été une expédition, à Minorque, contre les Anglais. En revanche, la conquête du Hanovre, cette principauté de conte de fées honteusement pillée par ses soudards, reste une tache indélébile sur sa mémoire.
Monsieur de Richelieu a connu trois souverains, en plus de la Régence, et s’est marié trois fois, la dernière à quatre-vingt-quatre ans !
La campagne du Hanovre a marqué la fin de sa carrière militaire. Rappelé à Versailles, il a essuyé la colère de la Pompadour pour avoir refusé la main de son fils à une fille de la favorite. Un affront inexpiable…
Quel personnage, et quelle existence ! Monsieur de Richelieu a concentré en lui les vices de la décadence et la passion des idées novatrices. Il profitait des bienfaits de l’Ancien Régime, dont il se moquait. Courtisan fastueux et passionné d’art militaire, avec une apparence de dévotion, il a été l’ami de Voltaire. Les courtisans l’appelaient « le Professeur de plaisir du roi » et les officiers « le Petit Père la Maraude ». Ce caméléon s’est adapté à tous les règnes et en a chaque fois tiré profit.
Notre ville lui doit la construction, par l’architecte royal Victor Louis, d’un Grand Théâtre qui fait l’admiration de toute l’Europe. La majorité des Bordelais, qui eût préféré un pont de pierre sur la Garonne, grinça des dents…
Mal à l’aise dans son hôtel, il a fait construire sur ses terres de Fronsac, près de Libourne, une villa dite « à l’italienne », entourée de jardins que Le Nôtre n’eût pas reniés. Il allait en faire le lieu favori de ses rendez-vous galants.
Ceux qui l’ont connu ne tarissent pas d’éloges sur sa vivacité d’esprit, sa conversation, son érudition et son humour. D’autres critiquent son orgueil, sa tyrannie, son avarice et ses débauches. Les uns le tiennent pour une réplique de Lovelace et de Tartuffe, d’autres de Léandre et de Chérubin.
La « vieille poupée » est morte d’une congestion pulmonaire à l’âge de quatre-vingt-douze ans. Monsieur de Richelieu laissait une jeune veuve à laquelle il avait fait un enfant du miracle.
On a revêtu sa carapace d’insecte de son habit bleu favori, avant de le conduire dans un caveau de la Sorbonne, près de son aïeul, le grand cardinal.
Que l’on me pardonne de m’être attardé sur ce personnage. J’y fus motivé pour deux raisons : il fut, avec Montaigne, Montesquieu et Tourny, l’un des personnages qui ont marqué notre province de leur génie ; d’autre part, ma petite sœur Blanche allait avoir affaire à lui, pour le pire et pour le meilleur.
J’ai retrouvé, dans son premier mariage avec une demoiselle de Noailles, l’ambiance conjugale qui a régné entre mes parents : elle était laide et acariâtre, lui d’une beauté angélique et volage. Monsieur de Richelieu raconte dans ses Mémoires qu’enfermé à l’âge de seize ans à la Bastille, pour libertinage, il recevait deux fois par semaine son épouse, avec mission de l’engrosser. Ce fut en vain.
Je retrouvai un soir, chez ma mère, ma Blanchette de retour de sa leçon de piano. Elle me sauta au cou, riant et pleurant à la fois, et s’accrochant à moi comme un sapajou. J’avais l’impression de tenir contre ma poitrine une gerbe d’iris humides. Ces effusions passées, elle me dit d’un air boudeur :
— Tu m’avais promis de me ramener un perroquet. Je ne le vois pas.
— Je n’en ai pas trouvé un seul. Ils s’étaient tous envolés. La prochaine fois, peut-être…
En revanche, coquette déjà, elle s’extasia devant la robe à la mode créole achetée au Cap-Français, avec les pacotilles qui l’accompagnaient.
Au seuil de l’adolescence, elle ressemblait à une poupée, avec son visage de porcelaine, ses yeux d’amandes vertes et sa crinière fauve. Elle ne tenait pas en place, jacassait comme une perruche, donnait sur tout des avis péremptoires. Elle était la seule dont notre mère supportât les humeurs et les caprices.
— J’ai fait, me dit-elle d’un air faraud, des progrès au piano. J’étudie Bach en ce moment. Veux-tu que je t’interprète une de ses pièces ?
De tout le temps que je restai chez ma mère, Blanche n’eut de cesse de m’entretenir de ses progrès en musique et de ses relations avec les filles et les garçons de bonne famille fréquentant la même école. Quand, pour plaisanter, je lui demandai si, parmi ces élèves, elle avait trouvé l’élu de son cœur, elle rougit et me répondit :
— Ça, Françou, c’est mon secret…
Un autre soir où je rapportais à mon père une alose achetée sur le marché, dans l’intention de la partager avec lui, c’est une jeune femme qui m’ouvrit. Je faillis en laisser choir mon paquet.
— Jeanne… Jeanne Fourcade… Toi, ici !
— Et toi, me répondit-elle, tu es François. Permets-tu que je t’embrasse ?
Si elle paraissait moins surprise que moi, c’est, me dis-je, que mon père avait dû la prévenir de mon retour. Je n’allais pas tarder à apprendre les raisons de sa présence.
Quelques mois après mon départ, elle avait rencontré mon père à l’étal de poissonnier de la porte Cailhau, où elle livrait sa pêche. Ils avaient bavardé. Elle lui avait appris qu’elle n’était pas heureuse en ménage : son mari la brutalisait et lui dérobait l’argent qu’elle tirait de sa pêche, une activité à laquelle elle n’avait pu renoncer. Mon père lui avait proposé de l’aider, mais sans savoir que faire pour autant.
— Ne nous juge pas sévèrement, poursuivit-elle. Nous avons décidé de nous revoir. Son ménage était bancal et ma vie était un enfer. Au temps des Chartreux, tu étais bien jeune pour t’en rendre compte, mais j’aimais ton père et il avait quelque sentiment pour moi. Alors, après des années de rupture, nous avons repris nos rapports. Je ne regrette rien, et Pierre de même. Nous vivons désormais à pot et à feu, comme on dit.
Je lui demandai comment Gerbert, son mari, avait pris cette désertion.
— Très mal, comme tu peux le supposer. Quand je lui ai annoncé ma décision de le quitter, il m’a rouée de coups puis est allé trouver Pierre. L’entrevue a failli mal tourner. Si ton père n’avait pas eu son pistolet, cette brute l’aurait égorgé. Pierre lui a proposé une forte somme pour qu’il renonce à ses droits sur moi…
— Il t’a achetée, comme une esclave, c’est ça ?
— Sauf que je n’en suis pas une ! Ton père m’aime et me respecte. Je vais avoir un enfant de lui…
Une obsession la taraudait :
— Ce que je redoute, me dit-elle, c’est que Gerbert devienne plus exigeant. Il n’y a pas eu, entre lui et ton père, de contrat écrit. Mon mari peut se présenter, accompagné d’un huissier, et exiger que je le suive. Et alors, je n’aurai plus qu’à me jeter dans la Garonne…
Mon père de retour, nous avons fait trois parts de l’alose que Jeanne avait fait griller avec des herbes, sur les braises. L’ambiance était si sereine que j’avais l’impression d’avoir fait un bond de plusieurs années en arrière et de me retrouver dans la cabane des Chartreux.
Je crus que le ciel me tombait sur la tête lorsque Aaron m’informa que son père souhaitait me voir pour une affaire d’importance, sans que la présence de mon père fût nécessaire.
Je retrouvai sans plaisir l’ambiance glaciale du cabinet où siégeait le patriarche. Monsieur Cohen n’avait guère changé depuis notre dernière entrevue, sauf que sa voix avait faibli et qu’il était sujet à de légères suffocations, comme s’il cherchait ses mots. Aaron m’avait prévenu qu’il souffrait d’un squirre à la trachée artère et risquait une aphasie.
J’appris que le capitaine Creach avait fait sur mon compte un rapport favorable, hormis une réserve consécutive à ma prétendue fatuité qui, me dit monsieur Cohen, n’était qu’une ambition prématurée, sans la moindre gravité. On allait pouvoir donner suite à mon initiation.
— Mon garçon, me dit-il, si j’ai fait pour toi le choix de Nantes, c’est en raison de l’importance de ce port en matière de traite. Jean Maurin est un ami de longue date, armateur compétent et homme d’honneur. Il a un fils de ton âge, Joseph, qui a choisi la même voie que toi. Tu t’en feras sûrement un compagnon et, je le souhaite, un ami. Es-tu d’accord avec ce projet ?
J’étais d’accord, mais sans marquer le moindre enthousiasme. Refuser eût été heurter monsieur Cohen et son fils et me destiner à suivre une carrière peu glorieuse dans le secrétariat, alors que mon voyage à Saint-Domingue m’avait donné le goût de l’aventure. Pour ce qui était de la traite, je ne m’y sentais guère enclin, mais on avait décidé pour moi.
— Mon fils, conclut monsieur Cohen, s’occupera des documents relatifs à ton transfert. Tu rejoindras Nantes par la route pour gagner du temps. Ton départ a été fixé au début de juillet. Nous nous reverrons peut-être d’ici là…
Je me gardai de faire des prélèvements fastidieux sur l’avance généreuse qui m’avait été consentie. J’employai le temps qui me restait, environ trois semaines, à approfondir mes connaissances sur la navigation hauturière, l’Afrique et la traite. Aaron m’y aida en me laissant disposer de sa bibliothèque.
Je fus surpris de la profondeur de mon ignorance, notamment en ce qui concernait le continent noir et la traite. Quant à la piraterie, cette confrérie de brigands, j’appris les différences entre les divers éléments qui la composaient.
Association criminelle, les flibustiers sévissaient encore et pillaient les côtes d’Amérique avec une prédilection pour les colonies espagnoles. Les navires des corsaires étaient armés en course par des particuliers ou des gouvernements, qui tiraient des bénéfices de leurs prises, notamment lors des conflits. Les forbans agissaient sans respecter les règles et pour leur seul profit.
C’est dans cette dernière catégorie que l’on peut ranger les boucaniers, la pègre de la piraterie.
Henri Pierson avait prévu de me mener en barque à voile jusqu’à leur terre d’élection, l’île de la Tortue, séparée de Port-de-Paix par un bras de mer infesté de requins. Ils avaient créé une communauté et amassé sur ce rocher le fruit de leurs rapines. Ils pratiquaient la chasse aux taureaux sauvages et en vendaient les peaux à Saint-Domingue, les autorités les laissant libres d’exercer ce trafic. Ils mettaient en commun tous leurs biens, y compris les femmes enlevées dans leurs raids. Ils se comptaient plusieurs milliers d’individus : un État dans l’État. On les appelait les Frères de la Côte.
J’en appris davantage sur cette confrérie par le livre d’un navigateur basque, Œxmelin, Histoire des aventuriers, flibustiers et boucaniers qui se sont signalés dans les Indes. Sa lecture me retint trois jours et trois nuits.
Dans la véritable caverne d’Ali Baba que constituaient le cabinet de curiosités et la bibliothèque d’Aaron, mon attention fut retenue par un étrange instrument baptisé « bâton de Jacob », qui dans les siècles passés, au temps des flottes de l’or, servait à déterminer les latitudes. Sur une table à trois pieds était posée la carte de la rose des vents, surmontée d’une tige de quatre à cinq pieds de long sur laquelle glissait un curseur qui, par la visée sur l’étoile Polaire, indiquait le degré de latitude.
À cet instrument rudimentaire s’ajoutaient une collection d’astrolabes, de montres de marine, d’horloges de sable et des liasses de portulans représentant toutes les cartes du monde connu, celles de l’Afrique notamment, que je recopiai à m’en fatiguer les yeux. L’un des plus anciens de ces documents, intitulé Le Vrai Portrait du monde, a été réalisé, en l’an 1570, par Jean Cossin. Le monde du temps de ce navigateur n’a guère changé, mais ce portrait n’est plus ressemblant.
Comme le temps et l’argent ne me faisaient pas défaut, je fréquentais cabarets, restaurants et salles de jeu, en veillant à ne pas trop obérer mes finances. Lorsque la chance aux tables me souriait, je m’offrais une soirée au Panier-Fleuri de lady O’Gara.
J’aurais pu faire sur les doigts d’une main le compte de mes relations masculines. C’étaient des pilotins en partance ou de retour, de jeunes officiers de bord, d’anciens camarades du collège des jésuites : un Nairac et un Monteil, fils d’armateurs.
J’assistai, en compagnie de Claude Brunet, au démantèlement de l’Albatros,et eus le cœur serré devant le spectacle de cette énorme carcasse de baleine sur laquelle s’acharnaient des fourmis humaines. Claude regrettait qu’au lieu de le désarmer on ne l’ait pas vendu à de petits armateurs de La Rochelle ou de Bayonne, ce qui eût prolongé sa vie de quelques années.
Claude, qui se piquait de poésie, me lut le quatrain qu’il avait composé pour perpétuer, me dit-il, le souvenir de ce vaisseau :
Tu resteras dans nos mémoires,
Toi, l’Albatros, géant des mers,
Dont les exploits couverts de gloire
Méritent bien ces quelques vers.
Je commençais à trouver le temps long et à perdre patience. J’avais appréhendé mon départ ; je souhaitais qu’il se fît au plus vite. Les derniers jours de juin s’étiraient dans des vagues de chaleur alternant avec des orages.
Mon père m’invita un dimanche à pousser une promenade dans une voiture de louage, jusqu’au vignoble qui lui était échu par héritage, dans le Médoc, et dont, n’ayant aucune notion de viticulture et de négoce, il ne savait que faire. Il se proposait de le vendre ; je lui conseillai de le garder pour sa retraite. Jeanne était de mon avis. Il nous écouta mais n’en profita pas. C’est moi qui, plus tard, allais redonner vie à ce petit domaine : le Clos-Gabrielle.
Je tournais en rond dans le cabinet de curiosités et la bibliothèque d’Aaron. Je bâillais en lisant des études sur le Catascopiscu,navire éclaireur de la Rome antique, la flotte du temps du Grec Pithéas, les snekkars scandinaves… J’aurais pu réciter par cœur les noms des navires sortis des chantiers d’Europe depuis Christophe Colomb, avec leurs caractéristiques ;il m’eût été facile de manœuvrer les barques à tête de dragon de Guillaume le Conquérant ou les galères de Venise.
J’achetais des poissons aux étals de la porte Cailhau et je les rapportais soit à ma mère, qui les jetait d’un air dédaigneux sur la table de la cuisine, soit à Jeanne, qui se faisait une joie de m’inviter à les déguster.
À Bordeaux, côté port, c’était la grande folie.
La ville dansait sur la Lune, du nom qu’on donne à ce port qui en affecte la forme quand elle est à son quart. Des navires de toutes les nations d’Europe envahissaient la Garonne, certains devant attendre qu’une place se libérât pour approcher du bord. Les établissements publics, à commencer par les maisons closes, étaient débordés. Pleins jusqu’aux poutres, les entrepôts des Chartrons récemment construits se vidaient de leurs futailles pour faire oublier, dans les brumes du Nord, l’amertume de la bière.
La grande folie du vin atteignait son paroxysme aux grandes foires d’octobre. Le tohu-bohu qui en résultait me rappelle un poème de Claude Chapelle, poète du Grand Siècle, écrit à la suite d’un voyage dans nos provinces :
Bordeaux, en cette saison, a la gloire
De donner tous les ans à boire
Presque à tous les peuples du Nord…
Un événement grave faillit faire remettre mon départ pour Nantes, dans les derniers jours de juin.
Un soir où je ramenais à Jeanne une belle friture de vandoises, je la trouvai accablée. Elle m’annonça la mort de son mari. Il avait disparu un matin, dans le brouillard du fleuve. On avait retrouvé sa barque engravée sur la berge de l’île Cazeau, et son cadavre dans une roselière, au niveau de Lagrave-d’Ambarès.
— Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? me dit Jeanne. A-t-il été éperonné par un bateau, a-t-il fait une fausse manœuvre, alors que jamais le moindre accident ne lui était arrivé et qu’il connaissait le fleuve mieux que personne ?
Je ne pus m’empêcher de constater que cette disparition arrangeait bien ses affaires.
— J’en conviens… soupira-t-elle, mais je ne puis oublier les bons moments que nous avons connus au début de notre vie commune.
Mon père, lorsqu’il nous rejoignit, une heure plus tard, abondait dans ce sens, sauf qu’il eût préféré une autre conclusion. Ce que ni lui ni elle ne me dirent, c’est qu’une enquête était en cours. Un pêcheur en train de réparer les filets de son carrelet avait aperçu à travers le brouillard la silhouette d’une femme qui était descendue de la barque échouée et avait disparu. Il s’était empressé d’alerter les autorités.
Je n’allais connaître que plus tard la suite des événements. Mon départ pour Nantes était imminent.
Je n’avais pas la joie au cœur en prenant la poste pour La Rochelle. Je fis la route en compagnie d’un novice, Charles Nairac, qui allait suivre la même initiation que moi à l’école des Maurin. Nous avons couché le premier soir à Saintes, dans un relais de poste incommode, encombré de religieux en pèlerinage. L’étape du lendemain nous mena jusqu’à Niort, où nous trouvâmes à nous loger à la Salle dorée, dans des conditions identiques.
Je m’étais prémuni contre les aléas du voyage en emportant un livre écrit au siècle passé par un certain Jouvin de Rochefort, trésorier royal à Limoges. Il ne me fut pas d’un grand secours car ce voyage ne dura que trois jours, mais la lecture m’en fut agréable.
À La Roche-sur-Yon, où mes ancêtres avaient vécu, nous avons été traités avec force révérences, tels des ambassadeurs du Grand Turc. En revanche, mon compagnon perdit aux cartes une cinquantaine de livres en jouant contre un aigrefin qui avait abusé de sa naïveté. L’affaire faillit mal tourner. Ivre de vin et de rancune, Charles sortit son pistolet pour se faire restituer le pécule qu’il avait perdu, suite à des tricheries éhontées.
Notre nuit fut troublée par un groupe de pères oratoriens qui menaient grand tapage avec deux servantes dans la chambre voisine. Je dus les menacer de mon arme pour interrompre le sabbat.
Nous arrivâmes en vue de Nantes sous un orage qui coucha des arbres sur la route et ralentit notre marche. Plutôt que d’importuner nos hôtes par une arrivée tardive, nous avons demandé à souper et à coucher dans une auberge où, l’heure étant passée, on refusa de nous servir. Force nous fut de frapper à la porte du presbytère. Un curé compatissant nous fit servir un en-cas par sa gouvernante et coucher dans une cabane de son jardin.
Le lendemain, apprenant que nous étions attendus par la famille Maurin, ce brave homme nous offrit un déjeuner auquel nous fîmes honneur. Il nous trouva un loueur de voitures qui nous mena d’une traite à Nantes, où se trouvait notre famille d’accueil. Jamais je ne vis un tel enchevêtrement d’églises, de palais, de maisons bourgeoises et de masures, à y perdre son latin de voyage. Le centre de cette ville se présente comme un réseau de quartiers entortillés autour d’églises, de fontaines ou de monuments. Sans notre loueur, nous aurions perdu une journée avant d’atteindre notre but.
Après avoir franchi la Loire, notre loueur n’eut pas à chercher longtemps la demeure de nos hôtes. Elle se situait au sud de la ville, dans une rue parallèle au fleuve, longeant les remparts en voie de démolition, entre le promontoire abritant le château des ducs de Bretagne et l’Hôtel de la Monnaie.
Rien, dans sa façade, n’aurait pu soutenir une comparaison avec les immeubles patriciens de Bordeaux ou même les maisons voisines, certaines marquées par l’histoire et ornées de sculptures. C’était l’austérité mariée à la médiocrité.
Alors que nous descendions nos bagages, Charles me dit :
— Je devine ta déception. Tu éprouveras la même à l’intérieur. Je connais bien cette maison. Mon père m’y amenait jadis. La réputation des Maurin ne s’abrite pas derrière une façade luxueuse. Elle se suffît à elle-même. En confidence, le père Maurin est un fieffé grippe-sou…
Un vieux serviteur coiffé d’un chapeau de paille, en tenue de travail, sécateur à la main, vint nous ouvrir et nous demanda sans aménité qui nous étions et ce que nous voulions. Il l’apprit sans se dérider et nous laissa transporter nos bagages sans nous proposer son aide. Il nous annonça qu’il allait prévenir Monsieur de notre arrivée. Ce n’est pas lui qui se présenta, mais une servante aux airs soupçonneux, Annick, Bretonne de Quimper, me dit Charles.
Ses traits ne se détendirent que lorsque Charles se fut fait reconnaître d’elle. Elle se chargea d’une part de nos bagages et nous fit entrer dans un couloir qui sentait le chou bouilli et le graillon.
Charles manifesta de l’humeur en constatant que la chambre de vastes dimensions, aux murs nus, qui nous était réservée ne comportait qu’un lit. Il avait mal supporté la promiscuité que je lui avais imposée au cours de notre randonnée, mais devoir s’y résoudre des semaines et des mois, c’était trop !
— Je vais exiger, me dit-il, deux chambres séparées. Cette maison est assez vaste pour qu’on me donne satisfaction…
— Si ma présence t’indispose à ce point, lui répondis-je en plaisantant, je pourrai aller coucher dans le jardin, comme chez le curé…
Il éclata de rire, me tapa sur l’épaule, puis, après avoir jeté un regard par la fenêtre, me lança :
— Je t’annonce que Sa Majesté Jean Maurin va nous honorer de sa visite !
Je me penchai et ne vis rien d’autre qu’un second jardinier qui se débarrassait de son tablier.
— Ne sois pas surpris, me dit Charles. Maurin, c’est bien lui. Depuis que je le connais, il a la passion des rosiers mais ne répugne pas à s’occuper du potager. C’est un vieil homme, et un sacré caractère. Ne t’attends pas de sa part à des salamalecs.
Déjà presque un vieillard, monsieur Maurin accusait son âge avec ses épaules voûtées, son visage parcheminé et une calvitie dissimulée sous le bonnet et le chapeau de soleil. Il nous accueillit sans un sourire, nous demanda à mi-voix des nouvelles des Nairac et de Cohen, comme si j’étais un membre de cette dernière famille. Il ordonna à la servante de nous conduire à son épouse, madame Marguerite, et nous tourna le dos pour retourner à ses légumes ou à ses rosiers.
Charles m’avait prévenu : je ne devais pas m’attendre à être reçu et traité comme un prince, mais une telle indifférence me choquait. Il m’avait de même confié que cette demeure n’avait rien des maisons patriciennes du cours du Chapeau-Rouge et que l’on y vivait chichement, mais j’étais loin d’en deviner le dénuement. Deux mots peuvent en résumer le décor : ancien et sinistre. J’avais l’impression de me retrouver dans le collège des jésuites : ambiance monastique, rareté du mobilier qui paraissait échoué là depuis des siècles, large escalier de pierre aux murs ornés, si je puis dire, de tableaux d’ancêtres sortis, semblait-il, des pinceaux d’un mauvais élève de Rembrandt…
Alors qu’en remontant à notre chambre nous nous trouvions sur le palier intermédiaire, se dessina soudain à contre-jour l’image lumineuse d’une grande fille blonde, ou rousse, apparemment un peu trapue, qui semblait nous sourire.
— François, me dit Charles, voici Cécile, la nièce de nos hôtes. Une vieille amie, si je puis dire, une fleur dans un bouquet d’orties et de ronces…
Elle rit, embrassa Charles et me tendit sa main à baiser. Elle nous pria de la suivre au salon où madame Maurin, sa tante, nous attendait. Celle-ci interrompit la partie de cartes qu’elle disputait avec une sorte de vieux marquis, nous salua cérémonieusement et se rassit en marmonnant :
— Cécile, je te charge de t’occuper de ces jeunes gens. Pardonnez-moi, mes enfants, je suis trop fatiguée pour vous accompagner.
Il y avait, pour cette femme au masque de plâtre et au fard outrancier, de quoi être lasse : depuis son mariage, en l’an 1735, elle avait donné naissance à treize enfants, dont plus des deux tiers avaient succombé, les uns à de mauvais traitements en nourrice, les autres à des fièvres, fréquentes dans cette province.
Charles me rassura :
— Ne te formalise pas de cet accueil. Il ne traduit aucune réserve. À part Joseph, le fils, et Cécile, la nièce, ces gens ne s’intéresseront guère à nous, ce qui, tu en conviendras, est un avantage. L’essentiel est que nous soyons bien traités, et nous le serons.
Il ajouta, l’air grave :
— Pour ce qui est de Cécile, je te préviens : chasse gardée. D’autant qu’il y a du mariage dans l’air. Avec qui ? Je te le donne en mille ! Avec la relique qui donnait la réplique à madame Marguerite, gros actionnaire de l’entreprise. Cécile s’y refuse. Et moi, je suis intéressé. Cette famille mène une vie d’artisans ou de petits bourgeois économes, mais, en creusant dans la cave, on trouverait une mine d’or. C’est une image, tu l’auras compris, pour dire que les Maurin sont une des plus grosses fortunes de Nantes mais n’en laissent rien paraître…
— Si tu conquiers le cœur de cette fille et que ça finisse par un mariage, tu risques de ne recevoir en dot que des miettes, étant donné le nombre des héritiers !
— Je ferai en sorte, François, que ces miettes soient les plus grosses…
Ce n’est que trois jours plus tard, à la mi-juillet, que je pus rencontrer un des fils Maurin, Joseph. Il me déplut de prime abord par sa mine peu amène et ses airs supérieurs, surtout à mon égard – il semblait me prendre pour le valet du prince ! –, mais il ne tarda pas à me faire meilleure mine et à me manifester de l’intérêt quand il apprit que j’étais un protégé des Cohen et que j’avais effectué une traversée pour leur compte.
Au cours du premier repas que nous avons partagé, il me tendit des pièges pour éprouver mes connaissances. Je lui répondis avec une maestria qui le déconcerta et lui démontrai que j’en savais autant sinon plus que lui. Il me demanda où j’avais puisé ma science. J’énumérai une partie des ouvrages auxquels je la devais et lui parlai de mes manies d’observer sans relâche et de prendre des notes sur le moindre événement du bord.
Charles avait suivi notre entretien. Il me lança, avec un brin d’amertume et d’agressivité :
— Je n’ai pas ta patience, moi ! Je m’endors sur les livres. Ce qui m’intéresse surtout, c’est le négoce. Demande-moi de comparer le cours des nègres du Cap-Vert et de ceux de Gorée : là, je suis à mon aise.
À cours de ce repas, je fus surpris et gêné de l’intérêt que semblait me porter Cécile. J’attribuai cette attitude au fait que, sans me flatter, j’avais plus belle apparence que Charles et que ma conversation était moins figée.
Le moment venu de la tabagie et des liqueurs, madame et Maurin s’étant retirés, Cécile m’invita à m’asseoir près d’elle sur un sofa qui montrait son crin. Elle voulait savoir comment on vivait à Bordeaux et quelles étaient mes ambitions. Sa jambe se laissait aller à frôler la mienne et, lorsque je lançais une pointe d’humour, elle riait et sa main se posait sur mon genou.
Ce manège ne pouvait échapper à Charles. Occupé à une partie de biribi avec Joseph, il glissait de temps à autre un regard vers nous. Jetant ses cartes sur le tapis, il vint à moi et me fit signe de le suivre dans le jardin, où il me demanda raison de mon comportement envers sa « fiancée ».
— Si je te surprends encore à lui conter fleurette, me dit-il, tu auras affaire à moi. Je t’avais prévenu et tu n’en as pas tenu compte.
— J’ignorais que Cécile et toi étiez fiancés ! Il n’empêche : je n’ai fait que répondre à sa curiosité, et elle n’avait rien d’équivoque.
— Allons donc ! Elle te faisait les yeux doux et buvait tes paroles. Je ne suis pas aveugle. Ce comportement a même alerté Joseph.
Je pris la mouche pour répliquer :
— Que devrais-je faire, selon toi ? Lui interdire de m’adresser la parole ? Fais-le donc toi-même !
Nous en sommes restés là. Je lui ai tourné le dos et nous avons regagné nos chambres séparées, Charles ayant obtenu que la promiscuité qu’il appréhendait lui soit évitée. Nous logions au même étage, de part et d’autre du palier.
Monsieur Maurin me surprenait agréablement. Sous la défroque du jardinier, j’avais découvert un homme réservé mais courtois, qui s’était ouvert à moi de la curiosité que je lui inspirais, notamment pour ce qui avait trait à ma connaissance de la navigation. Lui-même, bien qu’ayant peu voyagé, paraissait en savoir plus qu’Aaron, le vieux David Cohen ou mon père.
Il me posa, sans avoir l’air de vouloir me sonder, des questions insidieuses. Je constatai, au cours des quelques heures passées ensemble, qu’il avait sur la marine et la traite des connaissances encyclopédiques.
Il me tutoya dès le premier jour, preuve de la sympathie que je lui inspirais – plus que Charles, me sembla-t-il.
— Mon garçon, il semble évident que tu n’as rien d’un gratte-papier, encore qu’aux dires de mon ami David Cohen tu aies donné satisfaction dans son secrétariat. Il va falloir que tu t’inities de plus près aux rouages du commerce et de la traite.
Je lui parlai des notes prises durant mon voyage à Saint-Domingue ; il tint à en prendre connaissance ; je les lui confiai. Il eut tôt fait de les lire.
— Ce journal de bord, me dit-il ensuite avec une pointe de moquerie, témoigne avant tout de ta curiosité. Tu sais observer les personnages, les événements, la marche d’un navire, mais cela demeure flou. J’ai relevé quelques erreurs dont je te parlerai plus tard. Tu as appris dans l’entourage d’Aaron les premières notions pour le négoce des denrées et de la traite. Il va te falloir les approfondir.
Il ajouta d’un air sévère :
— J’ai relevé dans ces notes quelques appréciations sur la traite des nègres. Elles ne sont pas en notre faveur. Alors dis-toi bien, mon garçon, que si tu persistes dans cette voie il te faudra quitter ma maison et n’y plus revenir. Je suis un négrier, comme l’étaient mes ancêtres, et suis fier de l’être. Si tu as encore des états d’âme, tu les mets au placard ou tu repars pour Bordeaux.
Je lui donnai l’assurance que mes « états d’âme », comme il disait, ne m’empêcheraient pas d’assumer les missions de traite que l’on me confierait. Je n’avais aucun mépris pour les négriers. Il ne fallait voir dans ces réserves qu’un reliquat de sensiblerie infantile.
Il me dit son intention d’éprouver mes qualités et mes vertus par un voyage aux Antilles, à bord d’un de ses navires. Je pourrais partir avec Joseph et Charles. Son fils était d’accord, et Charles le serait aussi. Il me demanda mon avis ; je ne pouvais me dérober.
— Si monsieur Cohen y consent, lui dis-je, j’accepterai avec joie.
— Mon garçon, j’en fais mon affaire. Dis-toi que ce voyage fera partie de ton instruction…
Mon séjour à Nantes me fut bénéfique.
Nous consacrions, Charles et moi, accompagnés le plus souvent par Joseph, des journées entières aux ports de la Loire et de l’Erdre, cette rivière baignant une partie de la ville qui semble bâtie sur l’eau. Nous assistions et parfois participions aux opérations d’armement des navires en partance, à la répartition des cargaisons dans les cales, à l’enregistrement des équipages et des passagers, autant d’activités qui différaient sur de nombreux points de celles de Bordeaux. Nous passions des heures dans les cabarets à nous informer, auprès des officiers de marine et des matelots, des conditions de navigation, en nous efforçant de parler leur jargon, qui avait des tournures particulières, et que nous utilisions par jeu entre nous.
Le dimanche qui suivit notre venue, après le dîner, je lisais le journal du pays dans le parc, tandis que Joseph et Charles disputaient une partie de palets avec le nègre chargé de l’écurie, lorsque Cécile, qui paraissait s’ennuyer, me proposa une visite au château des ducs de Bretagne, situé à proximité.
— Volontiers, lui répondis-je, mais il faut que j’en informe votre fiancé.
Elle se laissa tomber près de moi en suffoquant.
— Mon fiancé, dites-vous ? D’où tenez-vous cela ?
— De lui-même, mademoiselle. Ne me dites pas qu’il a usurpé ce titre !
— Charles n’a aucun droit sur moi ! Je vais le lui dire de ce pas !
— N’en faites rien, je vous prie. Il me chercherait querelle, et je me refuse à troubler la sérénité de cette maison. N’avez-vous pas compris qu’il est jaloux ? Il me l’a fait sentir. Alors renonçons à cette visite ou invitez-le à nous suivre.
Elle protesta âprement, au risque d’alerter les joueurs.
— Il vous faut donc une permission de votre mentor pour sortir en ville ? Eh bien, soit ! Je renonce mais suis bien décidée à ne pas en rester là. Monsieur Charles aura de mes nouvelles…
— Renoncez-y, je vous en conjure. Je ne veux pas donner à mon ami l’impression de marcher sur ses brisées. En revanche, si je l’informe moi-même de votre proposition, cela paraîtra moins suspect.
Elle en convint. Je pris mon air le plus innocent pour annoncer à Charles cette promenade qui ne l’était pas moins. Il ne put refuser, de crainte de déplaire à Joseph, témoin de nos propos. Je lui proposai même de nous suivre. Il refusa et me jeta en ricanant :
— Bonne promenade, les amoureux !
Cette réflexion ironique gâta mon plaisir.
Cécile accrochée à mon bras, je visitai cette excroissance de la ville dressée sur la Loire comme un autel dédié aux dieux du fleuve. Elle me fit admirer l’architecture de cet ensemble harmonieux : la tour du Fer-à-Cheval, celles de la Rivière, du Port, de la Couronne-d’Or… C’est dans ce palais aux allures de forteresse, me dit-elle, qu’avait vécu la duchesse Anne de Bretagne. On y respirait une ambiance de siège, de tournois, de drame et de cour d’amour.
Je restai béant de surprise devant la façade vertigineuse du grand logis, qui avait davantage l’allure d’un donjon que d’un palais, malgré les dentelles de pierre grisâtres qui l’escaladaient jusqu’au sommet.
Bouquet final de cette promenade : Cécile tint à me faire visiter la maison de la Psalette, logis d’un charme fou, dont le nom vient de la maîtrise qui jadis y avait élu domicile. Nous y sommes entrés comme dans un moulin, avec l’impression de baigner dans un ouvrage de dame.
Cécile remit à une autre fois, l’heure étant avancée, la promenade prévue dans l’île Feydeau, du nom d’un ancien intendant de Bretagne, Feydeau de Brou.
— Cet endroit, me dit-elle, a un charme singulier. On y trouve les plus belles maisons bourgeoises de la ville et celles des plus riches armateurs. C’est là qu’habite mon prétendant.
— Votre prétendant, Cécile ? Serait-il aussi votre fiancé ?
— Ne plaisantez pas, François ! L’affaire est sérieuse.
J’avais déjà eu l’occasion de croiser chez les Maurin ce personnage à l’allure de vieux marquis, et qui l’était bel et bien. Monsieur de Kergadiou, ami de la famille, principalement de madame Marguerite, avec laquelle il disputait des parties de cartes ou de dominos, était un homme discret, courtois, portant beau malgré son âge avancé. Ce vestige de l’ancienne noblesse bretonne du négoce était un moulin à chiffres, à bilans et à bénéfices, sans que ce travers apparût dans ses relations avec ses proches.
J’appris plus tard que, dans sa jeunesse, il avait été l’amant de madame Marguerite et que, n’ayant pu l’épouser pour ne pas contrarier sa famille, il s’était voué au célibat. Qu’il souhaitât le rompre pour épouser ce tendron de Cécile dépassait mon entendement.
Monsieur le marquis habitait, dans l’île Feydeau, un charmant petit hôtel à la façade ornée de sculptures représentant des oiseaux, des papillons et des mascarons. En dépit d’une fortune acquise par des opérations de traite, il vivait sur un pied modeste, avec un seul valet, ancien esclave de Guinée.
— Votre prétendant ? poursuivis-je. Votre famille aurait-elle vraiment l’intention de vous marier à ce… à ce…
— Eh bien, dites-le ! Oui, à ce barbon qui pourrait être mon grand-père. L’affaire est en train.
— Et vous pourriez consentir à être vendue, telle une esclave ?
— Vous exagérez ! Une esclave… Je laisse dire et gagne du temps. Tous, dans ma famille, sont persuadés que l’affaire se fera. Pas moi. J’ai mon mot à dire, il me semble, et je n’ai pas l’esprit de sacrifice poussé à ce point. Je vous le dis en confidence, François : jamais je n’épouserai cette vieille baderne !
Je me hasardai à lui parler de ses relations avec Charles Nairac. Elle n’allait pas en faire mystère :
— Charles, oui, Charles… Un bon ami. Il attend son heure pour se déclarer, car il est bien jeune : votre âge, je crois. Il ne me déplaît pas, mais son caractère me rebute. Il est autoritaire et prétentieux, vous l’avez sans doute remarqué. Je crains que, si je l’épousais, le muscadet ne tourne vite en vinaigre. C’est que, moi aussi, j’ai du caractère, et que je ne m’en laisse pas facilement conter…
Elle éclata de rire et me jeta un baiser sur la joue.
Nous sommes revenus en longeant la Loire par le chemin de ronde des remparts que l’on avait commencé à abattre pour donner de l’air à la ville.
Je n’étais guère rassuré en retournant chez les Maurin : je me demandais quel accueil allait me faire Charles Nairac. Je n’avais pas eu tort de m’inquiéter, il m’attendait sur la terrasse et me jeta d’un air ironique :
— Cette promenade a-t-elle été agréable ?
— J’ai appris beaucoup de choses sur cette ville. Tu aurais dû nous accompagner.
Il eut un rire mauvais.
— C’est bien ce que j’ai fait, figure-toi, et je ne le regrette pas : un vrai duo d’amoureux, bras dessus, bras dessous, un petit baiser sur la joue, des confidences sans doute ?
— Eh là ! Que vas-tu imaginer ? Tu prends tes soupçons pour des réalités. C’est absurde. Cette jalousie est indigne de toi.
Je dois reconnaître que les attentions maladroites que me témoignait Cécile avaient pu lui mettre la puce à l’oreille, mais je trouvais insupportable qu’il pût supposer une adhésion de ma part, alors que je ne ressentais pour cette fille, de commerce agréable mais qui n’avait rien d’une Diane, qu’un vague sentiment d’amitié, et d’intérêt pour sa situation sentimentale.
Je m’écriai :
— Qu’attends-tu de moi ? Un aveu de culpabilité ? Tu en seras pour tes frais. Je n’ai rien à me reprocher et aucun compte à te rendre !
Il se rua sur moi et me souffleta violemment. Je ripostai d’un coup de poing qui fit jaillir du sang de ses narines. Il recula de quelques pas en s’épongeant le nez avec son mouchoir et me dit d’un ton sec :
— Ce soir, après le souper, je t’attendrai dans le fond du parc, sous le cèdre.
J’éclatai de rire.
— Un duel ! Tu veux te battre en duel avec moi, pour une bagatelle, pour des soupçons absurdes ? Quelle arme as-tu choisie ? Le pistolet, le sabre ou l’épée ?
— Nous nous battrons à mains nues. L’un de nous est de trop dans cette maison. Tu peux, d’ores et déjà, faire ta prière et préparer ton bagage.
Il tombait, ce soir-là, après une journée sereine, une pluie d’été qui, malgré l’éloignement de la mer, sentait les embruns. Je me serais bien passé de cet affrontement sans objet, mais l’idée de faire des excuses à cet olibrius pour une faute que je n’avais pas commise était inconcevable.
Je me rendis à l’heure dite au rendez-vous. Charles m’attendait. Nous ne gardâmes pour cette épreuve que notre chemise et notre culotte.
La lutte dura environ un quart d’heure, sans observer le moindre répit. Mon adversaire était robuste, mais je n’étais pas un gringalet. Pour un coup qu’il me donnait, je lui en rendais deux. Nous nous étreignions avec violence, culbutions dans la boue à travers la pénombre, roulions enlacés sur la pelouse, nous relevions pour nous affronter de nouveau, des pieds et des poings. Au coup qu’il m’assena à la tempe, je crus bien avoir perdu la partie, mais je répliquai par un coup de pied dans le bas-ventre qui l’ébranla et le fit reculer avec un hurlement.
Peut-être, comme Roland et Olivier, aurions-nous passé des heures avant que l’un de nous demandât grâce, si Cécile n’avait surgi sous son parapluie, une lanterne à la main, pour interrompre cette rixe de chiffonniers en usant de son parapluie replié comme d’une arme.
Elle nous ramena, trébuchant dans les flaques, épuisés, le visage en sang et les membres rompus, dans la cuisine. Aidée d’Annick, elle nous soigna devant les braises ranimées. Avec une côte fêlée et le visage tuméfié, je m’en tirais mieux que Charles, qui avait eu le nez écrasé et avait craché deux dents.
— Vous battre comme des chiens est indigne de vous, nous dit Cécile. Et pourquoi ? Pour rien ! Si mon oncle apprenait cet incident, vous seriez renvoyés !
Informé, je le suppose, par la servante, monsieur Maurin nous pria de le rejoindre, le matin, dans son cabinet. Les mains croisées sur son bureau, l’air grave, il nous dit :
— Mes enfants, votre inconduite est inadmissible. Je vous somme de vous expliquer en gardant votre calme et de faire la paix, sinon vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison.
Nous avons fait valoir nos arguments en évitant toute agressivité. Monsieur Maurin nous a écoutés sans nous interrompre, puis il nous a confié son intention de convoquer l’objet de cette discorde, sa nièce, à titre d’arbitre. Il nous demanda de nous serrer la main et nous invita à nous retirer.
J’attendais un verdict favorable pour mon cas ; il le fut, Cécile ayant pris sans réserve mon parti. Charles fut prié de faire son bagage et de repartir, avec une lettre à l’intention de son père. Alors qu’il s’apprêtait à monter dans la voiture qui le conduirait au relais de poste le plus proche, je fis une ultime tentative de conciliation, à laquelle il répondit par le mépris. Quant à Cécile, elle s’abstint de paraître…
Dans la maison des Maurin, la vie reprit son cours normal, comme si rien ne l’avait troublée. Jamais, dans les semaines qui suivirent, on ne reparla de cet événement qui aurait pu avoir de graves conséquences.
Je reçus de mon père une longue lettre dans laquelle il évoquait les événements qui, avant mon départ, avaient gâté sa vie.
L’enquête sur la disparition de Gerbert avait conclu à la responsabilité de Jeanne et prouvé qu’elle avait attendu, cachée sous des filets, qu’il monte dans sa barque, puis l’avait assommé et jeté au fleuve.
« Il semble, m’écrivait-il, que cette femme ait prémédité son coup depuis longtemps et qu’elle ait attendu le moment propice pour agir. On a vite admis que je n’étais pas complice de ce meurtre. Jamais elle n’avait fait allusion à ce projet. Tu me connais, François : je l’en aurais dissuadée. Sans ce pêcheur qui a remarqué sa présence sur les lieux et l’a rapportée aux autorités, ce meurtre serait resté impuni et j’aurais continué à vivre avec une criminelle. J’ai aimé cette femme, tu le sais, mais aujourd’hui je la déteste. Dieu merci, l’enfant de moi qu’elle portait a disparu avec elle. Cette femme a passé en jugement et a été pendue au fort du Hâ… »
L’affaire avait fait grand bruit, au point que les Cohen avaient failli lui signifier son congé.
« Que serais-je devenu, François ? Qui aurait voulu de moi pour son service ? Ah, je suis bien malheureux… J’ai tenté de me rapprocher de ta mère, mais elle m’a claqué la porte au nez. Je ne sais pas vivre seul et ne le pourrais pas. C’est pourquoi je me suis mis en quête d’une compagne, une gouvernante, si tu préfères. Je crois l’avoir trouvée et t’en reparlerai dans une autre lettre. Ton père qui t’aime et attend avec impatience ton retour. »
Cette lettre provoqua en moi un trouble que j’eus du mal à surmonter.
Comment oublier les soins que Jeanne Fourcade avait eus pour moi dans sa cabane des Chartreux ? Elle avait été, pour un temps trop bref, une mère occasionnelle qui m’avait fait oublier la vraie, une compagne de jeu, alors que j’en étais privé. Pouvais-je lui reprocher sa liaison avec mon père ? Ils avaient été heureux ensemble, et je tenais rigueur à mon père de l’oraison funèbre égoïste, odieuse même, qu’était sa lettre.
Ce qu’il allait devenir m’importait peu. Il n’y avait jamais eu entre nous de véritable affection et guère d’affinités. Il est vrai que je lui dois d’être entré chez les Cohen et d’avoir assuré mon avenir, mais à cela se bornait l’attention qu’il me portait.
Les lettres que j’adressais chaque semaine à ma mère ne faisaient aucune allusion au drame que mon père venait de traverser. Elle ne répondait pas ou laissait à Blanche le soin de le faire. C’est ainsi que j’appris que notre mère était gravement malade, sans obtenir d’autres détails sur le mal dont elle souffrait.
Le départ de Charles Nairac me laissait seul dans la famille Maurin. Seul et quelque peu désemparé, malgré la présence amicale de Cécile et de Joseph. J’avais du mal à repousser l’idée que ma présence était importune et qu’on ne la tolérait que par respect pour les Cohen.
Du jour au lendemain, Cécile cessa de me faire des agaceries. Je le regrettai un peu mais, à la réflexion, je lui en sus gré. La moindre maladresse de ma part ou de la sienne aurait eu pour conséquence mon billet de retour. Je ne tenais pas à me retrouver à Bordeaux, devant mes bienfaiteurs, avec un sentiment de culpabilité.
Les relations de Cécile avec son prétendant étaient des plus singulières. Il semblait qu’ils eussent convenu d’attendre je ne sais quelle occurrence pour prendre la décision de renoncer ou de passer à l’acte. L’ambiance, dans le sanctuaire qu’était cette maison, ne se prêtait guère, il est vrai, aux choix expéditifs. La réflexion paraissait être la règle pour toutes les décisions à prendre. Celle-ci tardait.
Joseph me confia que le mariage de sa cousine avec ce barbon de Kergadiou était une idée absurde et dangereuse. Comment Cécile, débordante de vie, passionnée de bals et de fêtes, aurait-elle pu supporter un compagnonnage avec ce résidu du Grand Siècle ? Et comment se serait-elle comportée au moment du sacrifice nuptial ?
Je faillis rire au nez de Joseph lorsqu’il m’avoua le fond de sa pensée :
— J’ignore ce que tu t’imagines de Cécile, mais j’ai la certitude que tu ne lui es pas indifférent. Ça saute aux yeux. Même mon père s’en est aperçu ! Ma mère, je l’ignore. Alors, je vais être franc avec toi. Autant il m’aurait déplu qu’elle épouse cette brute de Nairac, autant je serais ravi de voir une idylle se dessiner entre ma cousine et toi.
Pour me dépêtrer de cette équivoque, je fis valoir ma jeunesse, l’incertitude de mon avenir, mon impécuniosité, les voyages qui allaient m’imposer de longues absences. Cécile ne me déplaisait pas, malgré son allure pataude et son caractère un peu entier, mais je voyais en elle une amie et une confidente plus qu’une maîtresse ou une épouse.
Joseph hocha la tête.
— Je le regrette, soupira-t-il, mais qui sait ? Un jour, peut-être, tu changeras d’avis. Je suis convaincu que Cécile saura t’attendre.
Nous faisions, Joseph et moi, une belle paire d’amis.
Entre le secrétariat, les entrepôts, l’inspection des navires en partance ou de retour des Îles, nous ne nous quittions pour ainsi dire plus. Nous passions des heures, entre le collège Notre-Dame et la cathédrale, à fouiller dans les éventaires et les arrière-boutiques des libraires. Joseph y dénicha un ouvrage déjà rare de Raveneau de Lussan, Journal de voyage fait à la mer du Sud,précédé d’un avertissement de monsieur de Voltaire et illustré de quelques gravures. Il me l’offrit, je le refusai ; il insista, j’acceptai.
J’ai aimé cette ville qui semblait en permanence possédée par une fièvre mercantile. Cela me rappelait ce qu’en avait écrit, au début de ce siècle, son maire Gérard Mellier : « À Nantes, on ne respire que le commerce. » C’était une opinion restrictive. On ne faisait pas que commercer : les spectacles étaient nombreux et variés, on y dansait beaucoup et les soirées bretonnes étaient très animées, mais il est vrai de dire que le commerce était l’activité principale et qu’il n’inspirait pas la mélancolie.
Monsieur de Kergadiou m’apprit, au cours d’un repas chez les Maurin, que Nantes détenait le tiers des armements du pays, loin devant Bordeaux, et que nombre d’armateurs d’origine noble, nantais ou venus de Bretagne et de Vendée, comptaient sur des opérations de traite pour redorer leur blason.
— La traite, me dit-il, a donné un nouvel élan à ces gens qui vivotaient sur leur domaine, avec pour seul horizon des bois, des prairies et des vaches. Ils avaient quelque scrupule à se mêler à la roture mercantile, mais nécessité fait loi. On peut, en se consacrant au négoce, garder particule et privilèges.
Je n’eus garde d’en douter. Il poursuivit, avec un petit rire :
— Certains, qui se proclament philosophes et ont la prétention de régir les mœurs et les habitudes, vouent la traite aux gémonies sous ce prétexte fallacieux que les nègres sont des êtres humains comme vous et moi ! Quelle absurdité !
Il me cita quelques grandes familles de négriers qui avaient aidé à la prospérité de Nantes : les Maillard de La Morandais, qui venaient d’acquérir un prie-Dieu pour douze livres, « bien placé », à Sainte-Claire, les Walsch, catholiques irlandais, « noblesse débarquée », dont un fils s’était offert un fusil allemand payé dix-huit livres, les Michel, les Mosnerond, qui se vantaient de tirer, bon an mal an, un bénéfice de trente pour cent de leurs opérations de traite…
— Mon garçon, aucun d’eux ne croit déroger à l’honneur de sa caste en plongeant ses blanches mains dans l’or noir de la traite. Et quand je parle d’or… En vingt ans ils ont envoyé seize mille nègres dans les plantations d’Amérique. J’ai lu quelque part que certains les considéraient comme – je cite – « des monstres de fortune, au cœur d’airain et aux affections métalliques ». On oublie de dire que leur prospérité profite à tous. Il n’y a que Voltaire et Diderot, ces mécréants, pour y trouver à redire avec leur… philosophie !
Le véritable port de Nantes, c’est à une vingtaine de lieues au bout de l’estuaire, à Paimbœuf, qu’il se situe. En amont de cette ville, la Loire est dangereuse pour la navigation en raison de ses bancs de sable. Seuls des navires au faible tirant d’eau peuvent s’y risquer. De cette organisation Nantes est la tête et Paimbœuf les membres.
Joseph et moi faisions plusieurs fois par mois un voyage sur la côte atlantique, où nous restions un jour ou deux à poursuivre notre initiation. C’était pour moi, chaque fois, un spectacle nouveau et enrichissant. Bien que la rade de Paimbœuf fut peu profonde et qu’il manquât un môle susceptible d’abriter les navires du gros temps, le trafic était intense, sur le port comme dans l’arrière-pays, où des industries s’étaient installées, notamment des corderies, des scieries et des chantiers navals pour la pêche à la baleine.
C’étaient surtout les opérations d’armement qui retenaient notre intérêt.
Construits dans l’enclos, les navires étaient armés sur place ou à Lorient, qui détenait une sorte de monopole dans ce domaine. Ce n’était pas une mince affaire. Il fallait installer les mâts, les gréements, la voilure de lin tissée à Angers ou à Saumur, d’une solidité à toute épreuve. Il fallait surveiller l’usure des cordages, dont Joseph s’était fait une sorte de sacerdoce. Gros parfois comme le bras, ils étaient enduits de goudron pour les protéger de la salinité…
Un jour de décembre, un triste spectacle nous attendait à notre arrivée à Paimbœuf.
Des embarcations à fond plat avaient été prises dans les glaces et broyées. Certaines transportaient des cargaisons d’ancres, d’autres des produits de luxe, notamment des soieries lyonnaises destinées à l’exportation. Rien n’avait pu être récupéré.
En revanche, ce froid polaire n’avait pas arrêté le trafic routier. Charrettes et fardiers arrivaient en caravanes, escortés par des soldats, les régions traversées n’étant pas sûres, en raison de la disette qui transformait les paysans en bandits de grands chemins. Les marchandises ainsi acheminées vers Paimbœuf consistaient en produits agricoles, vin, chanvre et miel, en chandelles, bois de charpente ou de chauffage, produits manufacturés à destination des ports du Septentrion.
Les alentours du port sont d’une laideur affligeante. Ce ne sont que marais salants qui, au moindre rayon de soleil, se transforment en miroirs, landes et marécages à l’infini, tourbières annonçant le morne pays de Guérande. Dominant ce décor sinistre plombé par l’hiver, des moulins brassent les vents qui semblent venir du royaume de Thulé.
Nous ne ramenions de ces navettes que des bribes, mais propres à conforter nos connaissances et à nous préparer aux grands périples intercontinentaux. Il y avait toujours, sur les navires, les quais, dans les cabarets et les tripots, quelque information à glaner… ou quelque illusion à perdre.
Lorsque notre séjour durait une semaine, ce qui nous arrivait fréquemment, nous demandions l’hospitalité à madame Gloarec, l’épouse d’un capitaine de navire parti pour les Antilles et qui tardait à reparaître. Elle habitait, à deux lieues de Paimbœuf, rive droite de l’estuaire, sur la frange d’une falaise, dans un décor paludéen d’une tristesse infinie, une coquette demeure en marge d’un village de pêcheurs entourant une lourde église noire.
Joseph était accueilli comme un fils par cette dame, ancienne nourrice de quelques enfants des Maurin. Elle tenait à lui faire apprécier, à chacune de ses visites, la saveur de sa table et la douceur de son lit. Elle n’exigeait de lui aucune rétribution, mais il se montrait généreux.
Joseph avait tenu à me faire rencontrer cette robuste Bretonne qui avait laissé une partie de ses charmes aux ronces de la vie mais n’avait pas pour autant perdu sa belle humeur et une jovialité un peu exubérante, qui faisait oublier son allure de nourrice sur le retour d’âge.
Dès le premier soir, ce fut une fête.
Nous nous présentâmes chez elle au sortir d’une bourrasque de neige qui aveuglait nos chevaux. Tout était prêt pour notre visite, la table mise devant une vaste cheminée encadrée de détritus d’épaves repêchés sur la grève. Elle nous lança, en nous débarrassant de nos manteaux humides :
— Un verre de troussepinette vous attend. Ça va vous réchauffer. Ma doué,vous en avez besoin ! Il fait un temps à pas laisser un douanier coucher dehors…
Elle remplit nos verres et leva le sien « à l’amitié et à l’amour ». Le menu comportait le poisson qu’elle avait pêché le matin sous la glace, un canard rôti aux champignons, un savoureux fromage de Guérande et une tarte aux pommes, le tout arrosé d’un muscadet sur lie,boisson réservée aux grands événements.
— Goûtez ce perlant ! s’exclama-t-elle. Ma doué !Il frétille dans la bouche et met le cœur en joie…
J’en bus trois grands verres durant le repas et lui trouvai une saveur et une vivacité sans comparaison avec celui qu’on nous servait dans les cabarets. Je commençais à voir voler autour de moi les anges annonciateurs de l’ivresse, quand madame Gloarec s’engouffra dans sa chambre et en ressortit harnachée d’un biniou doté de trois chalumeaux et enrubanné comme pour une noce villageoise.
Elle tira de cet instrument des sons si aigus que je crus que le plafond allait se lézarder et nous tomber sur la tête. Elle battait le sol de ses sabots et ne cessait de jouer que pour entonner des chants bretons, que Joseph, qui parlait cette langue, me traduisait :
Pépin de pomme, dis-moi
Dans quel pays je me marierai :
À Pommerit ou à Trégor ?
Elle s’écria, d’une voix de poule qu’on égorge :
— Eh bien, quoi, mes trésors, je vous donne une fest-noz et vous bougez pas plus que le dolmen de Saint-Nazaire ! Allons, debout ! On va danser la Plac’ hig on douar,la « Petite Fille de Terre-Neuve »…
Il fallut bien nous lever pour nous livrer, pieds nus sur la terre battue, à cette sarabande sauvage dans la musique criarde du biniou.
Sur le coup de minuit, son récital achevé et alors que sa voix me cornait encore aux oreilles, elle nous fit boire un verre de pommeau d’une ardeur de braise, qui mit un comble à mon euphorie.
— Tu m’excuseras, bredouilla Joseph, de te fausser compagnie pour un moment. L’heure du sacrifice suprême a sonné. Il se peut que tu y sois convié. Je te ferai signe si madame est consentante. M’étonnerait fort que cette ogresse refuse…
Je n’eus pas à coller mon oreille à la porte pour constater l’intensité du « sacrifice » : leurs ébats me rappelaient mon combat à mains nues avec Charles Nairac. Lorsque Joseph sortit de la chambre en chancelant, il me fit signe de prendre la suite et me poussa dans le dos.
J’avalai un deuxième verre de pommeau et entrai dans l’arène à travers une pénombre qui sentait la sueur et la suie. Au moment d’affronter la masse de saindoux encore frémissante et gémissante qui s’étalait dans le lit-cage, je fus sur le point de déclarer forfait. J’aurais eu tort. Nous passâmes la nuit à satisfaire à tour de rôle cette goule insatiable qui, entre deux orgasmes sauvages, se répandait en Ma doué !et autres palilalies bretonnantes.
L’aube nous surprit par de délicats lisérés de soleil et de neige, tous trois emmêlés. Cette bacchanale nous ayant épuisés, notre hôtesse nous réconforta d’un grand bol de lait bourru, de tartines de seigle et de beurre salé.
Notre amitié confortée par cette épreuve, Joseph et moi avons repris la route de Nantes par un temps radieux, le chemin de glace craquant sous les sabots de nos montures.
Une lettre de Blanche m’attendait chez les Maurin. Elle m’annonçait une nouvelle surprenante : mon père venait de réintégrer son foyer. Les choses se passaient mieux qu’elle ne l’aurait cru, notre mère, il est vrai, étant souffrante.
Blanche me parlait d’elle-même :
« Je viens d’obtenir un premier prix de piano. Mon avenir semble tracé : je serai professeur dès que je serai en âge d’exercer. Maman est d’accord pour me faire donner des leçons par un maître, à Paris, parce qu’à Bordeaux le choix est mince… Germain est aux anges : les Petites Affiches générales ont publié un article sur lui. Il envisage d’écrire un roman sur le poète Ausone, avant de s’attaquer aux croisades… Mon frère chéri, tu me manques. Reviens vite ! »
J’allais, me dis-je, lui manquer longtemps encore, des mois peut-être. Monsieur Maurin venait de recevoir l’accord de monsieur Cohen et de mon père pour un voyage aux îles d’Amérique.
— Ce sera, me dit-il, une nouvelle préparation pour des expéditions de traite sur les côtes d’Afrique que tu feras cette fois au départ de Bordeaux. Tu vas embarquer à bord de la Virginie, avec Joseph. Ce navire, qui nous revient en droiture de Saint-Domingue, est en cours de désarmement.
Il ajouta :
— Je suis ravi d’apprendre que mon fils et toi êtes amis…
Je n’oublierai jamais la voix de Cécile me murmurant à l’oreille, lorsque je lui eus annoncé mon proche départ, une vieille chanson :
Dans les prisons de Nantes
Il est un prisonnier
Que personne ne va voir
Que la fille du geôlier.
Si je reviens à Nantes,
Oui, je l’épouserai…
Je ne fus pas long à deviner dans ce couplet une allusion à nos rapports : moi le prisonnier, elle la fille amoureuse. Que répondre à ce que je pouvais considérer comme l’aveu d’un sentiment dont j’avais perçu les premiers frissons ? Je me contentai de sourire et de lui baiser la main.
J’étais dans le plus grand embarras. Si j’avais répondu à cet appel, il eût été de mon devoir d’en informer son oncle et de renoncer à quitter la France. Outre que je ne partageais pas ses sentiments, il m’eût été pénible de devoir renoncer à partir. C’est ce que je tentai de lui faire comprendre en termes prudents :
— Il n’est pas sûr que monsieur votre oncle soit d’accord pour que nous donnions suite à une idylle entre nous…
— Pourquoi s’y opposerait-il ?
— Innocente… Je suis sans fortune et mon avenir est loin d’être assuré. Il faudrait attendre que j’aie fait mes preuves, que je sois capable de commander un navire, que j’aie entrepris plusieurs expéditions. Cela peut demander des années.
J’ajoutai, sans en penser un mot :
— Mon plus cher désir est de vivre à vos côtés, mais il faudrait vous préparer à une longue attente. Tant de dangers m’attendent que je risque de ne pas revenir. Et que faites-vous de monsieur de Kergadiou ? Ce pauvre homme se languit dans l’attente de votre accord. Ce que je crois…
Cécile ne me laissa pas le temps de poursuivre. Elle se leva d’un bond en faisant claquer son éventail sur ses genoux et me jeta :
— Je vous croyais courageux, François. Vous êtes lâche et de plus vous faites passer votre carrière avant vos sentiments ! Je me suis bien trompée sur votre compte. Alors, brisons là, je vous prie. Adieu, monsieur !
De ce jour à la date de mon embarquement, une semaine plus tard, elle évita ma présence et ne m’adressa plus la parole.
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