La Porte du non-retour
4 Le bon Samaritain
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Le bon Samaritain
La Vigilante appareilla un matin d’avril de l’an 1771 ou 1772, je ne me souviens plus de la date exacte, sinon que c’était par un temps lourd et humide.
Pour saluer dignement notre départ, Almada Duarte avait rassemblé sur le port une vingtaine d’indigènes, hommes et femmes, ces dernières se répandant en lamentations mercenaires. Cette petite fête d’adieu, il nous la devait bien : grâce à ses bonnes relations avec notre capitaine, il avait fait quelques affaires fructueuses, bien qu’il prétendît n’avoir été animé que par la sympathie qu’il vouait au vieux navigateur.
Sans traverses, grâce à un pilote indigène loué pour la circonstance, nous avons descendu un estuaire truffé de bancs de sable. Nous avons laissé à tribord l’archipel verdoyant des îles Bissagos, avant de gagner le large avec un vent favorable qui ne nous permit pourtant pas de dépasser six nœuds. Là où un bâtiment de tonnage normal eût mis moins d’un mois pour rallier Saint-Domingue, le nôtre mit quarante jours, sans essuyer de coup de chien à même de causer sa perte.
L’équipage était dans un état pitoyable et la manœuvre, malgré le secours de quelques nègres, dont Héraklès, en pâtissait. Bien qu’affaibli moi-même, je payais de ma personne, si bien que je m’allongeais le soir dans mon hamac, au bord de l’épuisement, et boudais repas et réunions dans la cabine du capitaine.
Monsieur Laborde avait négligé nos conseils le mettant en garde contre le risque de scorbut, dans le cas où nous serions immobilisés au large durant des jours, ce qui se produisait fréquemment au cours des longues traversées. Quelques jours avant, j’avais ramené de mon expédition vivrière quantité de fruits et de légumes, mais il en aurait fallu deux ou trois fois plus pour nous prévenir contre cette terrible maladie.
Nous étions au large depuis trois semaines et manquions déjà de produits frais, quand notre chirurgien enregistra les premiers signes du scorbut.
Au cours d’une manœuvre dans les vergues pour affaler un cordage, un matelot perdit l’équilibre, chuta sur le pont et s’ouvrit le crâne. Cette blessure causa sa mort et un plongeon dans la mer, avec un coup de canon et la bénédiction de l’aumônier. Il s’était plaint, les jours précédents, de faiblesse, de douleurs dans les muscles, les articulations et la poitrine. Benoît Coste, l’ayant examiné, conclut qu’il s’agissait bel et bien du scorbut. Cette affection, à l’en croire, n’était pas contagieuse. En revanche, nous étions tous ou presque en état de subir ses attaques.
— On ne peut s’y tromper, ajouta-t-il. Cette peau terreuse, plombée, ces taches purpuriques, ces yeux excavés en sont les symptômes évidents.
Les jours suivants, d’autres cas de scorbut se déclarèrent. Des hommes d’équipage tombaient en langueur, leurs gencives étaient tuméfiées et ils crachaient aussi bien des dents que du sang. Leur peau se couvrait de plaques noirâtres, signe d’hémorragies sous-cutanées. Ils rejetaient des matières jaunâtres par la bouche et le fondement. Incapables de tenir sur leurs jambes, ils étaient conduits à l’infirmerie, vite encombrée, et devaient coucher sur des matelas ou de simples couvertures jetés sur le plancher.
Monsieur Laborde se lamentait, mais un peu tard.
— Que Dieu nous aide ! Je ne peux faire pousser des légumes sur le pont ni récolter des agrumes dans les vergues ! Et ce n’est pas en grattant le plancher des cales que nous pourrions trouver le chlorate de potasse et l’alcoolat de cochléaria qui seraient utiles à notre chirurgien ! Nous ne pouvons compter que sur la Providence. Je vais faire dire des messes par l’aumônier. Advienne que pourra…
Vain espoir ! Il n’y avait, entre la Guinée et les Îles, dans cet immense désert aquatique, aucun port où se ravitailler en produits frais. La terre la plus proche était la Guyane, mais y faire escale nous eût contraints à un crochet et à sacrifier plusieurs jours.
Les quelques messes dites sur le pont, en présence des officiers et de l’équipage, n’y firent rien, ce qui ne me surprit pas. Se sentant responsable de cette situation du fait de sa négligence, le capitaine se tenait la tête à deux mains en parcourant le pont, gémissait, battait sa coulpe, s’abreuvait de tafia et fumait pipe sur pipe. Nous le surprenions parfois contre la rambarde, sa lunette à l’œil, comme s’il espérait voir surgir une île dont les cartes n’auraient pas fait mention.
— J’ai l’impression, me dit monsieur Tabuteau, que cette expédition de traite est sa dernière et qu’il est mûr pour la retraite… Il a fait preuve, durant celle-ci, d’une imprévoyance navrante. Dommage ! C’était un remarquable navigateur, mais il a fait son temps…
Le scorbut coûta la vie à cinq matelots, un de nos officiers et deux novices fragiles, tout juste adolescents. La chiourme ne fut pas épargnée : nous dûmes nous délester d’une dizaine de nègres, dont deux femmes et un négrillon. Il ne se passait guère de jour qu’il ne faille coucher des cadavres sur la planche, d’où ils glissaient pour disparaître dans la houle.
L’incurie du capitaine avait eu des conséquences pires encore que nous ne l’avions imaginé. Non seulement les produits frais furent vite épuisés, à commencer par la viande sur pied, mais notre provision de farine elle-même tirait à sa fin. Dieu merci, il nous restait encore de l’eau et du tafia en quantité convenable.
L’état du vaisseau ne laissait pas de nous tenir sur le qui-vive. Au moindre coup de vent, c’était le branle-bas. Pourries par l’humidité et rissolées par le soleil, les voiles étaient dans un si triste état que nous passions des heures à les rafistoler. Les voies d’eau, qui survenaient fréquemment, nous obligeaient à mettre les pompes en action.
La Providence invoquée par le capitaine nous envoya un banc de thons. Durant les trois jours qu’ils nous firent escorte, ils améliorèrent notre ordinaire et celui de nos nègres.
C’est dans ces pitoyables dispositions que nous avons abordé les côtes de l’île de Barbuda, au nord de la chaîne des Antilles, pour nous rafraîchir avant de gagner la Martinique et de remonter vers Saint-Domingue.
Au sein de l’équipage, la fin du cauchemar fut saluée par des vivats, des envols de bonnets et des libations de tafia. Des matelots nous donnèrent un petit concert sous la dunette et dansèrent jusqu’à tomber inanimés.
Ces réjouissances allaient être suivies d’une amère déception. À notre arrivée en rade de Saint-Pierre de la Martinique, nous apprîmes par les autorités maritimes que l’accès au port nous était provisoirement interdit de crainte, sans doute, que nous n’apportions le typhus, les fièvres ou quelque autre épidémie.
Bien que réduite à quelques jours, cette interdiction nous fut pénible, bien que nous ayons la liberté de faire monter des vivres à bord, ce qui agrémenta cette quarantaine.
Pour la plupart de nos matelots, cette soudaine abondance, succédant aux privations, affecta gravement leurs estomacs délabrés, sans occasionner de pertes. Nos nègres reprirent vite de la vigueur. Lorsque nous les lâchions sur le pont, nous les tenions sous étroite surveillance, de crainte qu’ils ne cèdent à la tentation de gagner à la nage la terre toute proche. Héraklès, qui semblait passer pour leur chef, leur avait-il fait la leçon ? Toujours est-il que nous n’eûmes pas à intervenir.
J’appréhendais le moment où je devrais faire mes adieux à mon ami Héraklès. Malgré mes réserves initiales, l’idée d’en faire l’acquisition ne m’avait pas abandonné, mais je la jugeais irréalisable et sujette à bien des inconvénients. Je confiai mon problème à monsieur Tabuteau. Il me répondit :
— Quoi que je vous en aie dit, je vous le déconseille. Ce nègre de qualité exceptionnelle va être mis aux enchères et les colons vont se le disputer. Pourrez-vous suivre ?
— Je crains que ça ne me soit impossible.
— Alors, mieux vaut vous faire une raison et renoncer. Je pourrais vous aider en vous prêtant la somme nécessaire, mais ce serait vous rendre un mauvais service. Que feriez-vous de lui, à Bordeaux ? Allez-vous en faire votre valet ? Le louer pour des combats clandestins ou comme athlète dans les foires ?
— Ce que je crains pour lui, c’est de tomber sur un mauvais maître. Son intelligence, son esprit d’indépendance risqueraient de lui occasionner des châtiments. Tel que je le connais, sa première idée serait de rejoindre les marrons dans la montagne. Il vaut mieux que ça…
— Peut-être y a-t-il un moyen d’arranger votre affaire, si vous comptez lui donner suite…
Il me parla de notre courtier à Saint-Pierre, monsieur Malmartel, un Quercynois qu’il avait connu à ses débuts dans la marine marchande. Il savait où le trouver.
— Nous pourrions, ajouta-t-il, lui proposer un arrangement : qu’il fasse retirer ce nègre de la vente et vous le réserve, moyennant un prix à négocier. Vous pourrez, une fois arrivé à Bordeaux, le revendre aux Cohen qui pourraient l’utiliser comme jardinier, cocher, valet ou que sais-je encore ? S’ils s’en montrent surpris, vous pourrez leur expliquer que vous l’avez retenu à leur intention en raison de ses qualités. Aaron est votre ami, il me semble ?
Aussitôt après avoir débarqué notre cargaison de nègres, fait sommairement leur toilette et les avoir installés sur le port, dans un baranquon aux cloisons de bambou, notre premier soin fut de nous enquérir d’un rendez-vous avec monsieur Malmartel, ce qui nous fut facile, car il était connu dans cette ville comme le loup blanc.
Il nous reçut dans sa villa des faubourgs avec des marques de sympathie et d’amitié pour son ancien compagnon, et nous retint pour souper. Je reconnaissais bien là le sens de l’hospitalité que la plupart des colons témoignent aux visiteurs venus du vieux pays. Sa demeure était moins luxueuse que celle de Jacques Nadeau, le commissionnaire de monsieur Maurin, mais rien n’y manquait.
Le repas se déroula dans une gloriette du jardin, où nous nous trouvâmes un peu à l’étroit car nous étions en compagnie, outre notre hôte et son épouse, de leurs trois enfants. Il y fut question des événements de France et de la traite.
Le pays connaissait son lot de disettes et d’émeutes de la faim, dans les grandes villes notamment. À Versailles, c’était toujours la valse des ministres. Le Parlement, à la suite d’une querelle avec l’autorité royale, avait été exilé hors la capitale. La chenille Jeanne Bécu avait fait sa nymphose ; sous le nom de « madame du Barry », ce papillon divertissait le roi vieillissant. Depuis le traité de Paris qui avait mis fin à la guerre contre l’Angleterre, la traite avait repris de plus belle, la demande atteignant dans les îles des sommets auxquels l’offre ne pouvait suffire.
Ce n’est qu’au moment des fruits à la crème que monsieur Tabuteau en vint au sujet qui nous intéressait au premier chef : l’achat d’Héraklès en marge de la vente aux enchères. Monsieur Malmartel parut stupéfait, puis il éclata de rire.
— Décidément… dit-il. Décidément… C’est une manie !
Il avait été informé, quelques années auparavant, des exploits, qui avaient fait un certain bruit dans le landernau, de ce petit Blanc qui avait acheté une négresse pour l’offrir à monsieur Nadeau.
— Il se trouve, me dit-il, que Jacques est un ami, et qu’il m’a tout raconté. Rassurez-vous, lieutenant, cette esclave…
— Makoua, monsieur.
— … donne toute satisfaction. Une perle. C’était un beau geste de votre part, mais qui a été diversement interprété dans notre petite société. Les uns louent votre acte généreux. D’autres, en revanche, le jugent sévèrement… Décidément, vous n’avez pas renoncé à jouer les bons Samaritains ! Eh bien, votre nègre, nous allons tâcher de vous le faire attribuer. Je puis le retirer de la vente, l’inscrire au nom de monsieur Cohen ou de son fils, Aaron, en vous exonérant de ma commission, puisque votre ami, Louis Tabuteau, est aussi le mien.
Il ajouta :
— Si je ne suis pas indiscret, qu’allez-vous faire de ce nègre, une fois revenu en France ?
— Je l’ignore, mais il trouvera sûrement sa place dans le personnel des Cohen. Pour le règlement, je compte faire appel à la solde qui m’attend et aux primes qui me sont dues. Si ce serviteur convient à ses maîtres, peut-être me rembourseront-ils…
— Eh bien, mon ami, je souhaite qu’ils se montrent généreux ! Cet esclave vaut de l’or…
Le lendemain, je me présentai de nouveau chez Malmartel, avec un cadeau pour son épouse : le splendide châle des Indes que je destinais à Blanche…
J’obtins que mon nègre fût retiré de sa case et me fût remis. Après que je lui eus fait comprendre que je le considérerais comme affranchi, les formalités d’usage remplies, il me remercia de son plus beau sourire et s’agenouilla pour m’embrasser les mains. Je le fis relever en lui expliquant ce que cette marque de reconnaissance avait de superflu et d’incongru.
Je le menai chez un fripier pour le vêtir d’une chemise et d’une culotte ordinaires, ainsi que d’une veste et d’une casquette de marinier, ce qui ne fut guère aisé étant donné sa carrure. J’y ajoutai des souliers, qu’il refusa. Au moment de l’essayage, je constatai qu’il portait dans le dos, comme le bétail, une marque au fer rouge représentant un cercle avec un serpent au milieu. J’aurais aimé lui arracher un morceau de peau pour effacer cette marque d’infamie.
J’eus la tentation de rendre visite au frère Toussaint dans sa plantation de montagne, mais le temps nous était mesuré. Monsieur Malmartel m’apprit ensuite qu’après avoir rétabli l’ordre dans son couvent et remis la plantation en activité il avait accepté une mission pour le royaume du Siam, en Extrême-Orient.
En revanche, je consacrai quelques heures à me rendre chez les Nadeau, autant pour leur renouveler mon amitié que pour prendre des nouvelles de Makoua. Elle pleura de joie en me retrouvant. On lui avait confié la garde des enfants et elle donnait satisfaction, au point que garçons et filles l’adoraient et qu’on la considérait comme un membre de la famille.
Notre séjour à la Martinique allait être de courte durée.
J’assistai à la vente d’une partie de nos esclaves, ce qui restait, soit une cinquantaine, étant réservé aux colons de Saint-Domingue. Notre commissionnaire en tira un bon prix, mais regretta que notre expédition n’eût donné qu’un maigre résultat, comparé à ceux des Anglais et des Hollandais.
Notre séjour au Cap-Français ne dura qu’une semaine. Nous n’eûmes aucun mal à liquider notre reliquat de nègres, avant de reprendre la route pour l’Europe.
Ce n’est pas sans inquiétude que j’appréhendais cette traversée, la révision de la Vigilante dans le chantier de radoub de Saint-Pierre ayant confirmé ses avaries. On nous avait fait comprendre qu’il eût mieux valu désarmer sur place ce rafiot et nous en retourner sur un autre navire. Monsieur Laborde ne l’entendait pas de cette oreille. Il semblait qu’il eût établi une corrélation sentimentale entre la fin de ce bâtiment et celle de sa carrière.
Un soir, dans une auberge du Cap-Français, la veille de notre appareillage, notre fret de retour engrangé, il se laissa aller, à moitié ivre, à des confidences qui justifièrent mon jugement.
— Mes amis, nous dit-il sur un ton pathétique, la Vigilante et moi allons faire notre dernière traversée. Je vais tirer ma révérence aux messieurs Cohen et me retirer sur le bord de la Charente, où ma femme m’attend. Je ne vous cache pas qu’il y a, entre ce vaisseau et moi, quelque chose qui ressemble à un sentiment. Si elle sombre au milieu de l’océan, eh bien, je sombrerai avec elle et la messe sera dite. Ce serait une belle mort…
Il avait la larme à l’œil en concluant cette confidence par une rasade de rhum.
L’un de ses officiers jeta quelques gouttes de vinaigre dans cette eau tiède :
— Permettez-moi de vous le dire, capitaine, mais vous semblez faire peu de cas de votre équipage ! Si la belle mort dont vous parlez vous est agréable, embarquez quelques barils de poudre et faites-vous sauter au large, mais seul !
Je fus stupéfait de voir monsieur Laborde, vif de nature, prendre sereinement cette diatribe insolente. Il se contenta de répondre :
— Cette idée, monsieur, mérite que j’y réfléchisse, mais je ne veux pas, volontairement, faire de ma femme une veuve. Rassurez-vous, je resterai maître à bord et vous ramènerai à Bordeaux sans dommage. Dieu vous garde, mes amis ! J’ai fait brûler ce matin un cierge dans la chapelle du port…
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