La Porte du non-retour

Michel Peyramaure · Chapitre 16 sur 25

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La Porte du non-retour

3 La route du Sud

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La route du Sud

 

J’aurais eu mauvaise grâce à me plaindre de ce début de campagne prometteur et acquis sans trop de peine.

Cinquante nègres, ce n’était pas rien, d’autant que, pour la plupart, c’étaient des mâles de belle apparence, qui ne paraissaient pas avoir souffert de leur captivité. Après les avoir examinés de la tête aux pieds, leur dentition surtout, notre chirurgien conclut, comme s’ils allaient être versés dans l’armée et qu’ils étaient « bons pour le service ». En revanche, il refusa, malgré l’obligation qui lui en était faite par contrat, de les estampiller au fer rouge, laissant aux futurs acquéreurs, disait-il, le soin de pratiquer cette « marque barbare d’infamie ». Il eut une querelle avec Vosmaer, mais obtint gain de cause.

Le capitaine nous opposait un silence empreint de mystère quant au but précis de notre prochaine campagne. Tout ce qu’il consentit à nous confier, c’était que nous allions vers le sud, que nous n’avions pas de souci à nous faire et qu’il tenait bon la barre !

Nous naviguâmes deux semaines sans éprouver de difficultés majeures, malgré quelques coups de chien, avant de jeter l’ancre devant l’île des Idoles, au large de la Gambie. Ce mince territoire, resserré entre Sénégal et Casamance, est occupé sur presque toute sa superficie par le fleuve qui porte ce nom. La côte, entre Gorée et la Gambie, constitue un piège infernal pour la navigation. Faisant alterner récifs et bancs de sable, il oblige à sonder toutes les heures. Le soleil plombant chaque moment du jour, l’équipage, épuisé par la chaleur, n’effectuait les manœuvres que mollement, et parfois sous la menace.

Nous trouvâmes dans notre mouillage trois navires, un français et deux anglais, l’un de ces derniers servant de geôle pour les nègres collectés par des rabatteurs.

Le navire français, le Vengeur, venait du Havre, avec monsieur Debeau comme capitaine. Vosmaer m’y envoya prendre des nouvelles. J’y reçus un accueil chaleureux. Comme la mer était houleuse et que la nuit tombait, le capitaine m’invita à son bord et me fit, au cours du souper, un tableau de la situation. J’en conclus que nous aurions du mal à nous procurer des nègres : les Anglais raflaient tout !

Lorsque, de retour sur la Licorne, je lui fis mon rapport, Vosmaer s’écria :

— Les Anglais ! Toujours ces maudits Gottons ! Il va falloir jouer serré. Quelle guerre nous en délivrera à jamais ?

Accablé par ce qu’il considérait d’avance comme un échec, il s’enferma dans sa cabine pour ruminer sa déception et tempêter à son aise. Au cours des réunions d’officiers, il se contentait de mâchouiller son cigare et d’avaler des rasades de tafia, comme étranger à l’affaire qui nous préoccupait. Lorsque nous le pressions de donner au moins son avis sur nos propositions, il bougonnait : « Patience, mes amis, cela demande réflexion. »

Sa prostration me préoccupant, j’interrogeai Le Moal sur son état. Il me confia qu’il lui tirait du sang régulièrement, examinait ses déjections sans rien déceler d’alarmant, sinon une propension excessive à la boisson et à la bonne chère.

— Si notre capitaine est malade, me dit-il, c’est surtout dans sa tête, et là, je suis impuissant. D’ailleurs, il se moque de mes avertissements et de mes remèdes.

Profitant d’une embellie dans nos rapports, je tentai, au cours d’entretiens à la sauvette entre deux quarts, de m’informer auprès de lui de son état. Je n’en tirai que des marmonnements excédés et quelques mots, toujours les mêmes : « Fichez-moi la paix. Dumoulin, je me porte comme un charme. Je réfléchis… »

— Ce que je crois, me dit Le Moal, c’est qu’il a le mal du pays. Il me parle parfois, quand il est ivre, de sa femme qu’il a laissée en Hollande. Cette campagne sera la dernière, et il ne supporte pas l’idée qu’elle puisse se solder par un échec.

Il y avait chez cet étrange personnage un autre mystère que je mis du temps à déceler.

Il savait, par des discussions avec des navigateurs ou par ses lectures, que les premiers explorateurs de la Gambie, les Portugais, étaient remontés loin en amont du fleuve et, au cours de palabres avec des chefs de tribus, avaient appris que dans le Fouta-Djalon, où la Gambie prenait sa source, se trouvait une cité fort ancienne, dont les toits étaient couverts de tuiles d’or. Les Portugais partis à la recherche de cet eldorado étaient revenus bredouilles ou n’étaient pas reparus.

Vosmaer se prenait-il pour un nouveau conquistador et souhaitait-il ramener en France, à défaut de nègres, les trésors du Fouta-Djalon ? C’est ce que nous n’allions pas tarder à apprendre.

Sous le prétexte, somme toute logique, de se procurer des esclaves, il fit armer une de nos chaloupes pour effectuer des incursions en amont de Banjul, sur des territoires qu’il estimait avoir échappé aux Anglais. C’était un projet dangereux, des guerres endémiques opposant les roitelets et les chefs de tribus des parages.

Je l’accompagnai de mauvaise grâce dans ces randonnées, estimant qu’il eût été plus judicieux de nous informer des mauvaises affaires de notre courtier de Banjul et de tenter d’y trouver remède.

Nous étions reçus avec des grimaces dans les chefferies, où des roitelets arrogants, entourés de leurs femmes et de leurs ministres, trônaient dans un décor guerrier orné de têtes de morts. Les négociations étaient difficiles. Nous nous heurtions, malgré des présents offerts en pure perte, à la même réponse : plus de nègres, ou à des prix dépassant nos disponibilités…

Assisté d’un interprète, Vosmaer tenait d’interminables palabres avec ces grands personnages et en revenait la mine sombre et l’humeur massacrante. Le jour où il me dévoila son projet de rassembler une flottille de pirogues et de remonter le courant à force de rames vers le Fouta-Djalon, je m’y opposai et lui annonçai que cette folie se ferait sans mon aide. Il vomit des injures et me menaça des arrêts.

 

À quelques jours de là, il me convoqua dans sa cabine, non pour régler un détail du service, mais pour me livrer son obsession : l’or du Fouta-Djalon.

— Je sais, me dit-il, que vous ne m’aimez guère, pas plus que moi, d’ailleurs, mais vous êtes, à mon bord, le seul à qui je puisse me confier. Ce que j’ai à vous dire, ne le prenez pas à la légère, je vous prie…

Sa confidence me laissa perplexe, moins par son contenu que par l’idée qu’il ait pu avoir la faiblesse d’esprit de croire à cette légende. Il me dit, en tapotant avec sa mine sur une carte datant d’un siècle ou deux :

— Mes entretiens avec les chefs que nous avons rencontrés me confirment que cette contrée regorge d’or. S’ils se sont montrés réservés en évitant de me donner des détails précis, aucun ne s’est moqué de moi.

— Alors, lui répondis-je, pourquoi n’ont-ils pas eux-mêmes remonté le fleuve pour conquérir cet eldorado ?

— Innocent ! Parce que cette lointaine contrée est occupée par des populations encore sauvages, dont ils n’ont pas les moyens de se défendre. Croyez-moi, Dumoulin : avec une flottille d’une dizaine de pirogues, des armes et un peu d’artillerie, nous pourrions conquérir ces territoires et revenir en France riches comme Crésus !

Il avait prévu l’itinéraire de cette expédition : il remonterait le fleuve Gambie jusqu’au massif de Tamgué et se mettrait en quête des mines d’or qu’il situait, j’ignore pourquoi, dans les parages de Bambouk, dans le Wamgara.

Gardant toujours la tête froide, je lui répondis que cette affaire ne pouvait être étudiée qu’en France, avec l’accord du roi, le concours de financiers, et qu’il conviendrait de créer une compagnie pour exploiter les mines. À nous seuls, l’aventure était trop dangereuse, même pour une simple reconnaissance. Les financiers ne consentiraient à hasarder des fonds qu’à condition d’avoir des preuves formelles de l’existence de ces mines. Les avait-il ?

— Nom de Dieu, s’exclama-t-il, tu sais bien que non ! Souviens-toi de Christophe Colomb. Avait-il des preuves de l’existence de l’Amérique quand il s’est embarqué pour la première fois ? Je me fie à mon flair. Ai-je assez répété qu’il me trompe rarement ?

Quant à confier cette affaire aux financiers…

— Ces charognards ! Il ferait beau voir qu’ils s’emparent de mon projet !

Il se mit à tourner en rond en lâchant des bouffées de fumée entre deux imprécations contre ces brigands, les messieurs des compagnies. Puis, posant ses lourdes pattes d’ours sur mes épaules, il me jeta au visage, avec son haleine fétide :

— Oui ou non, Dumoulin, croyez-vous à ce projet ?

— C’est non, capitaine. J’en suis désolé, mais je ne crois ni aux rêves ni aux contes. Vous partirez sans moi, si vous partez, ce dont je doute.

Il fit le tour de la table, se laissa choir dans son fauteuil et jeta son cigare à la mer.

— Foutez le camp, Dumoulin ! Vous m’avez trahi…

Je restai trois jours sans le revoir, alors qu’il devenait urgent de trouver des nègres, ce qui semblait ne plus le concerner. La colère commençait à gronder parmi les officiers et nous avions à craindre une mutinerie de l’équipage, inquiet de notre inaction. Quant à nos nègres, leur état nous tracassait, la chaleur dans l’entrepont étant insoutenable.

Rien n’est pire que les conditions de vie sur un vaisseau ancré dans un estuaire boueux, au cœur des tropiques, figé dans une chaleur gluante, au risque de voir son équipage décimé par une épidémie de malaria.

Une autre déception nous attendait.

De mon propre chef, accompagné de l’enseigne Gérard, je me suis rendu à Banjul, localité sordide de la rive gauche, au débouché de l’estuaire, pour y rencontrer notre courtier. Il avait fermé boutique et s’était envolé, sans que personne pût nous dire où le trouver. Nous avons passé la nuit dans une infâme auberge qui avait l’apparence d’un bordel, à nous battre contre les assauts des filles et, la nuit venue, des moustiques.

 

Nous étions encore dans la saison des pluies, qui va de juin à octobre. Chaque soir, le ciel plombé nous envoyait des averses diluviennes et tiédasses qui faisaient fumer le pont comme un solfatare, sans apporter un soupçon de fraîcheur.

Le Vengeur avait levé l’ancre trois jours après notre rencontre, à destination du Mozambique, avec une maigre collecte d’une vingtaine de nègres. Le capitaine Debeau m’avait avoué qu’il répugnait à des expéditions de traite dans l’arrière-pays, livré à des guerres tribales entre Mandingues, Canors et Peuls, ce qui créait un climat permanent d’insécurité.

 

Face à l’apathie du capitaine Vosmaer, j’ai réuni les officiers pour décider d’une réaction, la première étant d’envisager une destitution, en appuyant cette mesure de motifs rigoureux afin de ne pas faire croire à une mutinerie. Ce n’est pas sans un sentiment d’angoisse que j’avais pris cette décision qui allait faire de moi le maître du vaisseau et le responsable de cette campagne qui s’annonçait désastreuse.

La réunion se déroula en présence du capitaine et dans une ambiance lourde de rancœur. Avec ménagement, je m’efforçai de lui faire comprendre qu’il avait à choisir entre reprendre sa mission ou y renoncer. Nous avions décidé de lui laisser une semaine pour se ressaisir ou nous donner sa démission, mais je fus agréablement surpris de constater qu’il comprenait notre attitude et ne s’en formalisait pas outre mesure.

— Eh bien, soit ! nous dit-il. Il est évident que nous ne pouvons rester plus longtemps inactifs. Nous allons donc, dès demain, poursuivre notre campagne sur la rivière Kifi-Barre.

Nous avons échangé des regards consternés. Pourquoi, lui demandai-je, avoir choisi ce cours d’eau, qui ne se situait qu’à une quinzaine de lieues de l’île des Idoles ? Sa réponse nous laissa interdits : il y avait dans les parages des possibilités de ramener de l’or, ce dont l’avait informé le mulâtre qui nous livrait des vivres frais et qui, nous dit-il, connaissait cette contrée « comme sa poche ».

 

J’avais parfois le sentiment d’être, comme les autres membres de l’équipage, un ludion soumis aux aléas du hasard et des circonstances, du climat et des hommes. Dans la métropole, on décide et on exécute ses projets, avec plus ou moins de bonheur il est vrai, mais avec conviction et librement. Sous ces latitudes, on ne s’appartient plus ; on y est en permanence le jouet des caprices de la nature et des hommes.

Si je me livre a posteriori à ces amères réflexions, c’est que le sort allait s’acharner sur notre expédition, et sur ma personne en particulier, et que, dans les semaines qui suivirent, j’allais échapper dix fois à la mort. Si l’enfer avait un nom, ce serait Afrique.

 

Plutôt que de susciter une fronde, nous avons consenti, de mauvaise grâce, cela va sans dire, à monter une expédition vers la fameuse rivière Kifi-Barre.

Nous avons trouvé dans les premiers jours un fond propre à naviguer sans être appelés à sonder à tout va. Je n’avais trouvé trace de cette rivière sur aucune de nos cartes.

Le cours de cette rivière était d’une telle étroitesse qu’en certains endroits les arbres géants des deux rives se rejoignaient pour former une voûte végétale.

Après deux jours d’une navigation qui ne manquait pas d’agrément, nous avons jeté l’ancre dans une petite rade naturelle, d’une profondeur convenable, au décor de sylve oppressante où pullulaient singes et volatiles. Quelques pirogues rangées sur la berge témoignaient de la présence d’un village d’une cinquantaine de cases, ce qui laissait présager une bonne collecte.

Nous avons mouillé une chaloupe montée par le capitaine en grande tenue, trois officiers, dont l’enseigne Gérard, Le Moal, des matelots chargés de présents et un interprète métis loué à Banjul.

Nous étions tombés sur une importante tribu de Croumanes, une peuplade dont nous ignorions l’existence mais qui avait appris à connaître les Blancs. Le chef accepta de nous recevoir dans sa case d’honneur. Vieillard obèse, au visage parcheminé où floconnait une barbe blanche, il était entouré, comme partout ailleurs, de ses femmes, de ses officiers et du sorcier. Il nous gratifia d’un sourire et de quelques compliments apprêtés, pour nous remercier de notre pacotille, sur laquelle il daigna à peine jeter un regard.

Un courtier portugais, qui vivait à demeure dans la tribu, nous ôta nos illusions : nous avions été devancés par un navire de Liverpool qui, la semaine précédente, avait enlevé une centaine de nègres. Nous devrions nous contenter d’un reliquat d’une dizaine de têtes, et pas de premier choix ! En examinant les produits de troc que nous comptions proposer au chef, il fit la fine bouche : nos lingots de métal n’offraient guère d’intérêt ; des armes auraient mieux convenu, mais nous en étions dépourvus, à l’exception de celles que nous portions.

— Des armes ! s’écria Vosmaer. Et pourquoi pas, pour les femelles de ce vieux magot, des robes de nos meilleurs couturiers, de la vaisselle de la Compagnie des Indes et des perles de Ceylan ?

— Sans vouloir vous vexer, capitaine, répondit le courtier, les Anglais avaient des produits de troc de meilleure qualité et payaient cher la marchandise.

— Merde pour les Anglais ! Moi, Joost van den Vosmaer, je vous le dis, je ne vais pas baisser les bras. J’irai chercher des nègres là où vos Anglais ne vont pas, et j’en ramènerai, même si nous devons faire usage de mes armes !

— Faites donc, capitaine, mais, comme on dit en France, vous risquez d’y laisser des plumes…

Le Moal avait remarqué, dans l’entourage du roi des Croumanes, une singulière créature : une femme obèse atteinte d’un éléphantiasis, une maladie qui donnait un volume surprenant à ses jambes. Il apprit qu’elle était sorcière et guérissait du mauvais sort en pressant un ulcère soigneusement entretenu, pour en faire suinter une sanie qu’elle offrait à déguster dans une cuillère de bois à ses patients.

— Elle m’a convié, me dit-il, à déguster cette médecine naturelle, mais je m’en suis abstenu, vous devinez pourquoi…

En errant dans le village, accompagné de deux matelots armés et du courtier, je tombai en arrêt devant une case de vastes dimensions, entourée d’une haute palissade et gardée par deux colosses armés de lances. Je crus qu’il s’agissait du palais royal ; le courtier me détrompa : cette habitation était réservée à des amazones cloîtrées, vouées à un célibat forcé et qui parfois prenaient part aux combats. Si l’une d’elles fautait, l’enfant né de ses ébats illicites était sacrifié.

Il semblait que notre capitaine se fut tout à fait réveillé de son apathie et eût retrouvé son ardeur passée, ce qui, a contrario, risquait de l’entraîner à des excès. C’est ainsi que nous dûmes le dissuader de mettre le roitelet en demeure, sous la menace de nos armes, de nous livrer des esclaves et de l’or, ce qui eût entraîné une bataille dont il n’est pas sûr que nous ayons réchappé, les Anglais leur ayant livré quelques fusils.

Nous ne pouvions le juger entièrement responsable de l’échec de ces négociations. Les Cohen n’avaient pas tenu compte des nouvelles exigences des chefs noirs et des négociants arabes ; les produits destinés au troc étant peu variés et encore moins attrayants. La sympathie que les Africains nous témoignaient, plus qu’aux Anglais ou aux Hollandais, n’entrait pas en ligne de compte et ne remplissait pas notre entrepont.

Ce que voulaient ces « sauvages », c’étaient les armes et les munitions qui assureraient leur suprématie sur des contrées où régnait une instabilité permanente des pouvoirs. Par souci de moralité autant que d’économie, on avait refusé d’en embarquer. De plus, alors que nous séjournions à Gorée, Vosmaer aurait pu négocier l’achat de guinées, ces étoffes appréciées des épouses de chefs de tribus. Il n’y avait pas songé, et personne d’autre que lui non plus…

Vosmaer avait raison de dire qu’il ne fallait pas baisser les bras, et le courtier partageait son avis : l’Afrique était une source inépuisable d’esclaves en puissance.

— Chaque jour ou presque, nous dit-il, des caravanes conduites par des Arabes, venues du Soudan et de la région des grands lacs, arrivent sur la côte. Le tout est d’être là au bon moment. Les Anglais y excellent…

J’avais assisté, à Gorée, à l’arrivée d’une de ces caravanes, et j’étais poursuivi par le souvenir de ces malheureux, hommes et femmes, qui, ayant traversé des déserts et des forêts liés entre eux par une longue perche, avaient de la peine à avancer malgré la menace du fouet. Il fallait des jours pour qu’ils reprennent l’apparence d’êtres humains et soient présentables pour la vente.

Une nouvelle altercation me fit affronter Vosmaer, qui me tenait en grande partie pour responsable de nos échecs.

— Le représentant de l’armateur que vous êtes, monsieur,me dit-il, aurait dû veiller au choix du matériel de troc. Par votre faute, nous voilà dans de beaux draps ! Nous avons quitté Bordeaux depuis un an, et voilà le résultat…

J’assaisonnai ma riposte d’une pointe d’ironie :

— Mais vous-même, monsieur, qui avez bourlingué à travers le monde, jusqu’aux îles de la Sonde, et prétendez tout savoir des mœurs des sauvages, vous auriez pu nous mettre en garde et veiller à la bonne qualité de notre fret. Je n’en suis quant à moi qu’à ma deuxième campagne de traite, mais j’en sais autant que vous, c’est-à-dire peu de chose !

Par cette réplique, je faisais allusion à un entretien que j’avais eu, à bord du Vengeur, avec monsieur Debeau. Il m’avait dit :

« Je n’ai guère de sympathie pour votre capitaine. C’est un joyeux drille, un bon compagnon de beuveries, mais un vantard et un imposteur. Dans les îles de Java et de Bornéo, il s’est contenté de faire du cabotage. Quant à la traite, je suis persuadé qu’il en ignore tout. Vos employeurs ont fait un bien mauvais choix… »

Vosmaer comprit qu’il valait mieux pour lui ne pas envenimer cette querelle, de crainte que je ne lui serve son paquet devant nos officiers, dont certains riaient sous cape. Je n’allais pas tarder à comprendre qu’il me gardait rancune de mes propos.

Revenus dans l’estuaire avec notre maigre butin, nous avons quitté l’île des Idoles à la fin de mois de décembre pour poursuivre notre campagne plus au sud, en évitant la Guinée surexploitée. Vosmaer était persuadé que nous aurions plus de chance en prospectant les côtes de la Sierra Leone (la « Montagne du Lion ») que sur ces grands marchés.

En mouillant en rade d’un vaste estuaire, nous avons eu la surprise mitigée de nous trouver en présence de deux vaisseaux français : le Duc-de-Praslin, capitaine Amonais, et la Belle-Sophie, capitaine Bellouen, venant tous deux de Bordeaux. D’autres navires, d’origine anglaise, étaient présents : une affluence qui constituait un mauvais présage pour notre campagne.

Le Duc-de-Praslin avait déjà traité trois cents nègres, et la Belle-Sophie une centaine.

Au cours d’une réception à notre bord, monsieur Bellouen, après avoir demandé à voir la qualité de notre marchandise de troc, soupira :

— Je ne veux pas vous décourager, mais avec des produits de cette qualité vous n’obtiendrez pas grand-chose. À moins que, les Anglais repartis, vous ne restiez quelques mois, ne remontiez ce fleuve, à vos risques et périls, ou ne descendiez vers l’Angola…

Vosmaer le prit de haut, disant qu’il n’était pas tombé de la dernière pluie et qu’il savait mieux que quiconque à quoi s’en tenir. Monsieur Bellouen répondit à cette bravade par un haussement d’épaules.

— Soit ! dit-il. Agissez à votre guise, je vous aurai prévenu. À bon entendeur…

 

Le lendemain, sans avoir mis pied à terre, nous avons plongé droit vers le sud, par une mer brumeuse et agitée. Après quelques jours de navigation hasardeuse, nous avons affourché nos ancres devant les îles Banana, dans l’immense baie de Yawri.

Lors d’une descente à terre à bord d’une chaloupe, Vosmaer tomba en arrêt devant un canot à moitié envasé et sérieusement avarié, propriété, semblait-il, d’un trafiquant. Il eut l’idée saugrenue d’en marchander l’acquisition avec le négociant portugais possesseur de cette épave, lequel se fit une joie de s’en débarrasser à bon compte.

Ce canot non ponté n’avait pour tout abri sur le devant qu’un auvent de cinq à six pieds. Le tracter sur la rive, le caréner, le gréer en goélette nous prit trois jours, avec l’aide du Portugais. Comme ses dimensions n’auraient pas permis de le hisser à bord de la Licorne, il allait nous suivre comme un caneton accompagne sa mère.

Je restais perplexe quant à l’usage que Vosmaer comptait en faire, quand je l’entendis avec stupeur me dire, d’un air faussement joyeux :

— Monsieur Dumoulin, vous allez monter en grade ! Savez-vous qui j’ai choisi pour commander ce bâtiment ? Vous, mon ami !

— Vous plaisantez, capitaine ?

— Nullement ! Vous rêviez d’être capitaine ? Je vous en donne l’occasion.

Il ajouta, d’un ton autoritaire :

— Monsieur Dumoulin, c’est un ordre ! Tant que je serai maître à bord de la Licorne, je vous somme d’obéir !

Ruminant cette humiliation, je montai à bord de mon bâtiment en compagnie d’un calfat, d’un novice et de quelques hommes d’équipage, avec comme provisions de bouche du biscuit, de la viande salée, des fruits et un barillet de tafia. Je n’eus garde d’oublier mon octant et mes cartes, pour le cas où je me trouverais séparé de notre vaisseau. J’avais pris dans ma ceinture la valeur de soixante livres en pièces d’or lusitaniennes.

 

Nous avons levé l’ancre au début de janvier, par temps clair. Un joli vent nous permit de voguer sans encombre à une encablure de la Licorne durant deux jours, en suivant la côte. Le troisième jour, les choses se gâtèrent. Sur les quatre heures de relevée, une bourrasque brassa la mer et nous éloigna de notre vaisseau. Nous passâmes une nuit affreuse, embarquant des lames, écopant à tour de bras dans une nuit profonde et sans le moindre repère.

Le jour venu, la tempête s’étant calmée, nous avons constaté avec effroi que nous étions seuls au milieu d’une immensité grisâtre, sans une ligne de côte et sans un navire en vue. Nous avons passé trois jours à louvoyer à la voile entre des îlots et des récifs, sans trouver trace de notre vaisseau.

Je me souvins qu’au cours d’une réunion avec ses officiers Vosmaer avait décidé, pour une raison indéterminée, de changer de cap et de remonter vers la Gambie. Il avait justifié ce caprice par l’incertitude et le danger qu’il y avait à faire voile vers des côtes peu fréquentées et dangereuses pour la navigation et la traite.

C’est donc le chemin que je fis prendre à mon canot. Ma carte me donnait environ deux cents lieues de mer. Il nous fallut trois jours, en rationnant la nourriture, pour nous retrouver devant l’île des Idoles où nous accostâmes pour faire provision d’eau et de vivres frais.

Les trois jours que nous passâmes sur cette côte, après les épreuves qui avaient failli nous coûter la vie, furent un enchantement. L’endroit était agréable, ombragé, avec, à deux pas, un petit village de pêcheurs, lesquels nous accueillirent comme des naufragés.

En revanche, malgré quelques incursions que nous fîmes dans les parages, nous ne trouvâmes aucune trace de la Licorne. Le capitaine d’une frégate d’origine française, le Saint-Pierre, qui avait mouillé au large d’un important village de cases, accepta de nous accueillir à son bord mais nous traita comme si nous lui apportions la peste ou la malaria. Monsieur Duclos, c’était son nom, ne daigna pas nous inviter à sa table et nous fit comprendre que notre présence était indésirable : les lois de la navigation lui interdisaient de nous rejeter, mais son équipage était au complet. Le fait que je fusse capitaine en second d’un navire de traite appartenant à monsieur Cohen le laissa indifférent. Quand je lui demandai d’être traité comme tel, il me rit au nez. Je compris qu’il me soupçonnait d’être un vagabond des mers ou un déserteur, et d’avoir volé ce canot pour m’évader ! Mes dénégations n’y firent rien, pas plus que l’or que je lui versai pour notre pension à titre de passagers. Nous n’aurions d’autre asile que le pont ou l’entrepont, où gémissaient une cinquantaine de nègres !

Je couvris monsieur Duclos d’insultes. Il me montra la coupée et, m’ayant rendu mon or, m’invita à vider les lieux avant qu’il ne m’y contraignît par la force. Je repartis seul, mes compagnons d’infortune, le calfat et le novice, ayant choisi de rester à bord.

 

Lors de l’escale de la Licorne à l’île des Idoles, j’avais lié connaissance avec un courtier d’origine bretonne, monsieur Le Gonidec, qui menait une existence de pacha dans une habitation en bois d’apparence européenne et de modestes dimensions mais coquette et bien pourvue en mobilier issu de l’artisanat local.

Mon hôte consentit à m’accorder son hospitalité dans une case de son jardin, au milieu de celles de ses domestiques. Aussi inconfortable que fut ma situation, je la jugeais préférable à celle du Saint-Pierre.Ouverte à tous les vents, cette cabane l’était aussi à toutes les variétés d’insectes que sécrètent forêts et marécages : moustiques, cousins, mouches tsé-tsé, dont la piqûre est redoutable, et araignées, plus dangereuses encore, au point d’occasionner la mort.

J’eus une compagnie plus agréable en la personne d’une jeune esclave mandingue que Le Gonidec mit gracieusement à ma disposition pour ma nourriture. Liliane, fille d’un roi de la rivière Saloum, avait des allures de princesse et un corps qui me rappelait celui de Gabrielle. Elle ne crut pas déchoir en épouillant toutes les parties de ma personne habitées par la vermine, ne répugna pas à m’éventer durant la sieste et moins encore à me tenir compagnie la nuit venue, en interprétant, s’aidant d’une sorte de cithare faite d’une écaille de tortue, des chants lourds de nostalgie.

Elle avait pour compagnon un singe galago,un prosimien arboricole recueilli alors qu’il avait la dimension d’un écureuil, et qui avait pris celle d’un chat. Au cours de nos ébats nocturnes, il se tenait perché sur une traverse dominant notre couche et gémissait comme s’il assistait à un pugilat.

 

J’étais depuis une semaine l’hôte de Le Gonidec et serais bien resté volontiers quelques semaines de plus, quand je reçus la visite de monsieur Lemierre, le capitaine en second du Saint-Pierre, qui s’apprêtait à appareiller.

— Je suis venu, me dit-il, vous présenter mes excuses et celles de mes collègues, pour l’accueil de notre capitaine. Nous avons insisté pour qu’il accepte de vous prendre à son bord et vous fasse bonne figure. Nous avons eu, par vos compagnons d’aventure, la confirmation de vos dires. Vous serez accueilli comme l’un des nôtres et prendrez vos repas à notre table.

J’acceptai avec joie cette invitation qui me tirait d’un mauvais pas, fis mes adieux à Liliane, à monsieur Le Gonidec, à qui je laissai mon canot en témoignage de ma gratitude, et suivis monsieur Lemierre dans sa chaloupe.

Je constatai, en gagnant le Saint-Pierre, que le capitaine en second détestait son supérieur, dont il me parla en termes sévères :

— Monsieur Duclos, me fit-il, est un capitaine d’occasion. Il ignore tout de l’Afrique et mène la traite comme s’il s’agissait d’un marché de la métropole, au point de confondre une Foula et une Peule ! Il n’a fait à ce jour que de la navigation et du cabotage entre Le Havre et Terre-Neuve.

Le Saint-Pierre quitta l’île des Idoles à la mi-mars.

J’avais de bons rapports avec les officiers, qui n’avaient pas tardé à me considérer comme l’un des leurs, malgré la défiance persistante de monsieur Duclos, qui ne m’adressait la parole qu’à lèvres pincées. Il aurait pourtant dû m’être reconnaissant de lui avoir procuré l’octant et les cartes marines dont il était dépourvu.

Je lui rendis d’autres services qui le firent changer d’attitude à mon égard, en lui évitant une révolte des esclaves qu’il transportait, et les méfaits d’une tempête.

 

Un matin, à l’infirmerie où je me trouvais pour des maux de ventre, j’avais surpris, entre deux nègres, une conversation qui m’intrigua. Ils s’exprimaient dans le dialecte mandingue dont, au cours de mes pérégrinations, j’avais appris quelques bribes. Leurs intentions me parurent évidentes : il se tramait une révolte.

Il en était sur le Saint-Pierre comme sur tous les vaisseaux de traite : chaque matin, les esclaves avaient droit à une heure de liberté sur le pont, pour s’aérer, se dégourdir et faire toilette à grands seaux. Ils pouvaient ainsi, grâce en partie aux femmes, dont les gardiens se méfiaient peu, recenser les outils qui pourraient à l’occasion servir d’armes contondantes.

J’informai monsieur Lemierre de ma découverte. Ayant mené son enquête, il constata que les esclaves avaient commencé à limer leurs fers grâce aux outils volés par des femmes, et avaient recouvert les traces de leur acte par de l’étoupe.

Les meneurs que j’avais désignés furent couchés sur le fût d’un canon, fouettés devant leurs congénères, et la révolte fut étouffée dans l’œuf.

 

Je me distinguai à une autre occasion.

Alors que nous voguions au large de la Casamance, je vis venir à nous, du fond de l’horizon, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de marine on appelle des « grains blancs ». Je conseillai à monsieur Lemierre de faire diminuer la voile. Le capitaine s’y opposa, disant qu’il ne voyait rien qui pût nous donner de l’inquiétude.

Il dut, peu après, convenir que j’avais vu juste, en apercevant au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blanche insolite, alors que le vent n’avait pas pris d’ampleur.

Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et autres mesures de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla la frégate, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Après qu’une habile manœuvre du timonier l’eut fait se relever, nous courûmes sous la misaine, où nous restâmes durant deux heures, fouettés par des bourrasques, puis le temps redevint serein.

 

Il nous restait encore, des côtes d’Afrique à celles de Saint-Domingue, où le Saint-Pierre devait livrer son contingent d’esclaves, environ trois cents lieues. Nous n’avions plus à redouter que des calmes qui eussent retardé notre route, durant des jours peut-être, et eussent provoqué de graves difficultés quant à la nourriture de la chiourme, de même que la nôtre. Rien de tel n’entrava notre route et, sur la fin du mois d’avril, nous fûmes en vue de la grande île.

Mon premier soin en débarquant fut de m’informer auprès des autorités portuaires, à propos de la Licorne. On n’avait pas eu connaissance de sa venue, alors qu’elle avait plusieurs semaines d’avance sur le Saint-Pierre, à croire qu’elle s’était perdue corps et biens au milieu de l’Atlantique !

Soucieux de rentrer au plus vite en France, je pris contact avec monsieur Marsac, le capitaine de l’Espérance, un navire du Havre. Ayant fait le plein de fret pour le retour et accueilli un groupe de passagers, il accepta de me prendre à son bord.

Je pris avec émotion congé des officiers, de monsieur Lemierre en particulier, mais sans un mot pour monsieur Duclos qui, alors qu’il était mon obligé, persistait à m’accabler de son mépris. Je laissai à son bord mon calfat et mon novice, avec quelque argent pour subvenir à leurs besoins le temps qu’ils resteraient à terre.

Le nom de monsieur Marsac ne m’était pas inconnu. Je m’étais souvenu de l’avoir rencontré l’année précédente, en compagnie de mon père, avec qui il semblait nourrir de bons rapports. Nous avions même séché ensemble une chopine de vin. Originaire de Lalinde, en Périgord, il avait fait ses classes à La Rochelle, puis à Rochefort, avant de prendre du service chez les Cohen, puis chez un armateur du Havre.

Il m’invita dès le premier soir à dîner à sa table, avec ses officiers. C’était un bel homme proche de la trentaine, chaleureux et disert, tiré à quatre épingles et droit comme les Piliers de Tutelle. Il m’invita à lui conter mon odyssée, ce qui me prit une bonne heure. J’aurais poursuivi cette relation si la fatigue n’avait eu raison de moi.

Il me confia qu’il avait eu connaissance des exploits de Joost van den Vosmaer. On le tenait dans le milieu de la navigation pour un imposteur et un hurluberlu, aussi apte, me dit-il, à commander un navire de traite que lui, Marsac, à labourer la terre. Comment une telle réputation n’avait-elle pas mis la puce à l’oreille à mon père et à Aaron ? Le capitaine s’en montrait aussi surpris que moi.

— Il ne sévira plus longtemps, me dit-il. Sa réputation a fait le tour de notre confrérie, si bien que je serais surpris qu’il puisse reprendre du service, sauf à faire du cabotage sur les côtes de la Baltique.

— C’est une certitude, lui dis-je. J’ai appris de sa bouche qu’il allait, après cette dernière expédition, se retirer dans sa campagne. Je serais capable de l’agresser, de le tuer peut-être, si je le retrouvais. Il ne m’a pas épargné les humiliations, mais il est allé trop loin en cherchant à se débarrasser de moi par des moyens odieux. J’ignore où il peut être à l’heure qu’il est, mais je le retrouverai et lui ferai payer ses forfaits.

— M’est avis qu’il a évité le Cap-Français pour aller livrer sa cargaison aux Antilles. Vous le retrouverez sans doute à Bordeaux, sur son retour. Vous pourrez, en réunissant quelques témoignages, le faire condamner pour abus d’autorité et brimade envers un subordonné…

Monsieur Marsac m’apprit une nouvelle qui ne me surprit ni ne me chagrina : la mort de monsieur David Cohen. Il me révéla de même qu’Aaron, après avoir pris la direction des affaires, allait se marier avec la fille d’un tanneur de Bergerac. La nouvelle m’intrigua : dans le milieu des armateurs, on se marie entre soi, en évitant la roture. Aaron avec la fille d’un tanneur ! J’imaginais les vagues d’indignation que ce choix avait dû soulever dans cette société ségrégationniste, close comme un phalanstère.

— Il semble, ajouta monsieur Marsac, qu’avec Aaron les choses dussent évoluer favorablement. Il a l’intention d’imiter les armateurs anglais et de doubler la coque de ses navires avec des plaques de cuivre afin d’accroître leur vitesse et d’éviter que les mollusques ne s’y accrochent. Il a aussi, je crois, l’intention de se montrer plus vigilant dans le choix de ses officiers. Chat échaudé…

L’envie me démangeait de lui demander s’il avait des nouvelles de Gabrielle, mais j’hésitais, pour ne pas lui donner l’impression que mes préoccupations sentimentales prenaient le pas sur mes fonctions. Je doutais d’ailleurs qu’il pût la connaître, peu familier qu’il était des salons de la bonne société bordelaise.

Je pris un biais pour lui demander s’il avait eu des rapports avec la famille Lewenson.

— Lewenson… Lewenson… me répondit-il. Il s’agit, je suppose, de cette famille juive de Bordeaux… Je n’ai pas eu de relations suivies avec ces gens, mais, peu avant mon départ, je fus invité à une réception destinée à marquer l’armement d’un de leurs vaisseaux, en partance, je crois m’en souvenir, pour l’Angola.

Je me hasardai à m’enquérir s’il avait rencontré dans l’assistance une jeune métisse faisant office de demoiselle de compagnie : Gabrielle.

— Certes, me dit-il, une fort jolie fille… Comment ne pas la remarquer ? Eh bien, je vous annonce qu’elle m’a présenté l’élu de son cœur, un capitaine de hussards ou de dragons. Il semble qu’il s’agisse d’un mariage arrangé, et que…

Il s’interrompit, me prit la main.

— Eh bien, mon ami, qu’avez-vous ? Vous voilà soudain tout pâle. Un verre de rhum vous remettra…

Je le remerciai et, prétextant une faiblesse due à ma fatigue et à mes soucis, je me levai en m’appuyant au bord de la table pour gagner ma cabine.

 

Notre séjour au Cap-Français allait durer une semaine, monsieur Marsac attendant une livraison de tabac de Cuba et de sucre des plantations du Petit-Goave.

J’en profitai pour rendre visite à Irène Malgloire, mon hôtesse lors de ma première escale au Cap-Français, histoire de dissiper mes idées noires. Elle m’embrassa avec sa fougue habituelle.

— La dernière fois que je t’ai vu, me dit-elle, tu ne portais pas la barbe… Faut dire que ça te va bien, mais, diable ! comme tu es maigre et as mauvaise mine… T’aurait-on mal nourri à bord ?

Nous avons bavardé pendant une heure devant une bouteille de rhum.

— Misère, mon garçon ! Tu bois comme si tu avais un chagrin d’amour à oublier ! Tu as raison : c’est le meilleur remède que je connaisse, mais faudrait pas que ça dure.

Je lui demandai la permission d’aller cuver mon ivresse dans son hamac attaché à deux arbres.

J’aurais aimé rendre visite à mes anciens amis, Henri Pierson à Port-de-Paix et Fabrice de Montvert, à Port-au-Prince, mais il m’aurait fallu plus d’une semaine, et je ne tenais pas à manquer le départ de l’Espérance.

Je macérais dans des humeurs noires à la pensée que mon idylle avec Gabrielle s’était évanouie comme sous un coup de vent. L’idée de la revoir avait renforcé mon courage dans les moments difficiles. Elle perdue à jamais, je me sentais comme dépossédé de ma propre existence, léger et inutile, telle une feuille morte.

Pourtant, une petite lumière d’équivoque relançait de temps à autre mon souhait de la retrouver. Monsieur Marsac m’avait laissé entendre que le mariage de Gabrielle s’était fait sans son consentement, mais une vague balayait cet espoir : son capitaine de hussards ou de dragons allait l’entraîner dans une ville de garnison, ce qui rendait illusoire la moindre possibilité de la revoir.

Je tentai de me consoler de ce que je considérais comme une trahison avec les filles du bordel de négresses situé en bas du fort. J’y restai quelques jours à prendre mes repas, à dormir et à boire, et autant de nuits en compagnie d’une fille. Je constatai que ma virilité n’avait pas été affectée par mes épreuves physiques et ma peine de cœur.

Un soir, alors que j’aidais monsieur Marsac à faire le compte d’une livraison de bananes vertes, je croisai le capitaine du Saint-Pierre, monsieur Duclos. Il fit mine de ne pas me reconnaître, mais, l’ayant abordé hardiment, je lui servis son paquet. Il ne broncha pas et me dit simplement :

— Fichez-moi la paix, Dumoulin ! Vous n’êtes qu’un insolent et un ingrat. Je souhaite ne jamais vous revoir.

J’ai répliqué :

— Renoncez à naviguer, monsieur, et allez cultiver votre jardin. Là au moins vous serez à votre place…

 

Monsieur Marsac ayant eu du mal à débrouiller une affaire de dettes avec des colons chipoteurs, notre départ fut retardé, si bien que l’Espérance ne put appareiller qu’au début de juin. Il était satisfait des résultats de sa campagne. Ses nègres s’étaient vendus, me dit-il, « comme des petits pains ».

Notre débouquement se passa sans obstacles, de même que la traversée. J’aidai à la manœuvre et partageai le régime des officiers, ce qui me permit d’imposer silence à mes tempêtes intérieures. Avant de m’endormir, je lisais à la chandelle des livres puisés dans la modeste bibliothèque du bord. On y trouvait surtout des ouvrages religieux, le capitaine étant un catholique fervent.

Je me hasardai, en aparté, à lui demander comment il parvenait à concilier ses convictions religieuses avec sa condition de capitaine négrier. Sans paraître surpris ni choqué de ma question, il y répondit en me citant un texte d’un auteur du Moyen Âge, issu d’une grande famille romaine, Egidio Colonna, devenu précepteur du roi Philippe le Bel : « Les gens qui n’ont ni loi ni gouvernement tiennent davantage de la bête que de l’homme, et peuvent, légalement, être asservis. »

Il ajouta :

— Ces gens dont parle Colonna, ces sauvages, sont des créatures de Dieu. Notre devoir est donc de les tirer de leur condition bestiale pour leur apprendre le travail et le devoir, qui sont la base de notre société. Si je n’avais pas été dans la traite, marié et père de famille, j’aurais été missionnaire.

— J’ai le plus grand respect pour les missionnaires, qui paient souvent leur foi d’un martyre. Ce qu’ils font me semble plus humain que d’arracher les nègres à leur patrie, moins pour en faire des citoyens que pour les utiliser comme bêtes de somme…

Il éclata de rire quand je voulus citer Voltaire pour appuyer ma conviction.

— Vous me la baillez belle ! Ce bon Voltaire, le roi des hypocrites, ne voyait dans les nègres que des animaux plus ou moins évolués, et avait la conviction qu’ils naissaient des rapports des négresses avec des singes ! Me croirez-vous si je vous affirme que je les respecte et que je suis opposé à toute violence inutile envers eux ?

— Je ne me permettrais pas d’en douter, mais vous les livrez à des colons qui, eux, n’ont pas vos scrupules. J’ai assisté à des scènes révoltantes…

Il soupira :

— J’en ai conscience, mon ami, et j’en souffre, mais nous sommes dans une société mercantile et non dans un paradis à la Rousseau. On y fait de bonnes affaires avec de mauvais procédés. Qu’y puis-je ? Je ne puis condamner la traite, puisque j’en tire mes revenus, tout comme vous, mon cher, mais j’en réprouve les excès. Un jour viendra où les esclaves seront affranchis, mais je ne serai plus de ce monde, et vous non plus sans doute. Ces sauvages sont moins malheureux sur les champs de canne que la plupart de nos paysans ; souvenez-vous des animaux farouches dont parle La Bruyère, contraints à se nourrir de racines !

Il ajouta :

— Il se fait tard. Rompons là, voulez-vous ? À la réflexion, nous partageons, avec quelques nuances, la même conviction. Que cela ne vous empêche pas de dormir…

J’avais, ce soir-là, d’autres soucis en tête…

 

Alors que nous approchions du continent, il me dit, en partageant avec moi les dernières rasades de rhum :

— Monsieur Dumoulin, vous avez été pour moi un agréable compagnon de route et un ami. J’aimerais que nous nous revoyions. Vous savez où me trouver. À Libourne, où mon père a fondé un atelier de charpenterie pour la marine. J’aurai plaisir à vous présenter ma femme et mes enfants.

Je lui en fis la promesse, sans être certain de pouvoir la tenir.

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