La Porte du non-retour
2 Escales au paradis
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Escales au paradis
Je n’espérais pas voir Cécile sur le quai d’où, sous la pluie, Joseph et moi allions monter dans une barque pour nous rendre à Paimbœuf, où nous attendait la Virginie.Elle était présente, pas pour moi, je m’en doutais bien, mais pour faire ses adieux à son cousin. Ils s’abritaient sous le même parapluie. Il lui tenait la taille.
L’idée me vint de m’approcher d’eux pour tenter de m’excuser auprès de Cécile en lui faisant je ne sais quelles promesses, mais je me contentai d’aider les passagers à accéder aux grandes barques qui allaient remonter l’estuaire. J’avais, de plus, l’impression que monsieur Maurin surveillait mon comportement.
Une scène pénible nous attendait en arrivant à Paimbœuf.
On venait d’extraire d’un cabaret un matelot ivre hurlant des imprécations à l’adresse des officiers qui voulaient le forcer à monter à bord. Il s’agissait d’un engagé qui, au moment d’embarquer, avait été saisi de terreur. Ébéniste impécunieux à la suite de mauvaises affaires, il avait décidé de s’engager pour trois ans sur la Virginie ou quelque autre navire pour échapper à ses créanciers. Son épouse ou sa maîtresse, une femme échevelée, s’accrochait à lui, disant qu’elle voulait le garder, que sans lui elle était perdue. Les officiers parvinrent à l’écarter et à maîtriser leur prisonnier.
La Virginie était un beau vaisseau, récemment radoubé, dont la coque sentait encore le calfat et portait son nom en lettres dorées. Il avait deux rangées de sabord, un château à l’avant, un autre, monumental, à l’arrière, orné, comme celui d’une galère réale, de figurines de dieux et de déesses. Gréé à neuf, il avait, toutes proportions gardées, l’aspect d’un jouet.
La dernière passagère montée à bord était une jeune métisse qui tenait deux enfants blancs par la main. Le capitaine, monsieur de La Héronnière, donna l’ordre de larguer en grand et de prendre le courant en direction de l’océan, dissimulé à nos yeux par un énorme matelas de brume.
Après avoir longé les côtes proches de Saint-Nazaire, nous avons été pris par une forte houle qui a tenu l’équipage en éveil et mis les passagers à la torture. Joseph et moi n’avons pu échapper au mal de mer et avons rejeté par-dessus bord le repas que nous venions de prendre. Un bol de café nous réconforta.
Après une nuit tourmentée, le temps s’apaisa. Quand nous reprîmes notre route, les nuages s’étaient dissipés et la houle calmée. Une frégate danoise retour des Açores, rudement éprouvée, passa à portée de voix et nous fit les saluts d’usage. Au jour tombant, quelques passagères se réunirent sur le pont pour chanter un air propitiatoire : le Lauda Jérusalem, de Philidor.
Quelques jours plus tard, par mer grosse, j’aidai Joseph et le quartier-maître à réparer le beaupré dont le mât venait de rompre. Il fallut virer de bord pour ne pas fatiguer la voilure. Les vagues qui s’écrasaient contre la coque faisaient un bruit de charrette roulant sur des pavés, ce qui annonçait un coup de vent de grande intensité.
J’aidai le chirurgien du bord à réconforter les passagers malades en leur faisant absorber quelques gouttes d’éther sur du sucre, le seul remède efficace contre le mal de mer.
Après une semaine de navigation, je nouai des liens d’amitié avec un jeune dominicain, le frère Toussaint. Il se rendait comme nous à la Martinique, en mission destinée à ranimer une plantation de montagne. C’était, me dit-il, son troisième voyage à destination de cette île. Il se réjouissait à l’idée d’y séjourner de nouveau.
Lorsque je n’étais pas de quart, je le retrouvais sur le pont et j’appréciais qu’au cours de nos conversations il s’abstînt de faire montre de prosélytisme. Je lui confiai que, si j’assistais aux messes du matin sous le château arrière, je n’étais pas un dévot, ce qui ne parut pas l’inciter à fuir ma présence. Je lui fus reconnaissant de nous initier, Joseph et moi, aux conditions de vie dans cette île, l’une des plus prospères des Antilles.
Il évita de m’indisposer en me parlant de son séjour au couvent de l’Annonciation, à Paris, qu’il avait quitté lors de sa première expédition. Jeune encore, à moins de trente ans, il était prêt, me disait-il, à « donner à Dieu et aux hommes sa sueur et son sang », quitte à risquer sa vie dans des missions au Brésil ou en Chine.
Quand je lui demandai ce qu’il pensait de la traite, il me répondit :
— Connaissez-vous, François, l’origine de l’esclavage tel qu’il se pratique de nos jours ?
— Rome, à ce que j’ai lu…
— Bien avant, mon ami ! Il suffit de lire la Bible pour apprendre que le fils maudit de Noé, Cham, contraint de s’exiler en Afrique, eut des descendants auxquels le climat donna la couleur de peau que nous leur connaissons. Une sorte de malédiction, qui les a poursuivis jusqu’à nos jours…
— Cela suffit-il à considérer les nègres comme une humanité inférieure, à en faire des intermédiaires entre l’homme et l’animal ?
— Certes non ! Voici ce que dit votre compatriote Montaigne : « Il n’y a rien de barbare et de sauvage chez ces hommes. Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas à son usage… » Faites-moi la grâce, mon cher ami, de croire que l’Église en général et mon ordre en particulier ne raisonnent pas autrement…
— L’Église, dites-vous ? Pourtant, à ma connaissance, elle n’a pas jeté l’anathème sur les négriers…
— Innocent ! Imaginez le tollé que cela aurait soulevé. Condamner ces pratiques que je réprouve serait ruiner le commerce avec les colonies. Songez à la levée de boucliers que cela provoquerait à Versailles, où la plupart de nos ministres ont des actions chez les négriers ! Vous êtes un cœur généreux, François, mais soyez pragmatique. Supprimer la traite provoquerait l’augmentation du coût du sucre, du chocolat, du café…
— Est-ce donc humain que d’évaluer la vie d’un homme en fonction du prix de ces denrées, et de le traiter par le fouet s’il n’atteint pas son quota de production ?
Il répondit en triturant son bréviaire d’une main nerveuse :
— L’Église exige un traitement humain pour les esclaves et un droit de tutelle sur leur condition. Elle ne peut pousser plus loin l’esprit de charité.
Il ajouta avec vivacité, comme si je l’avais aiguillonné :
— Mais dites-moi, mon jeune ami, n’êtes-vous pas vous-même, en quelque sorte, un de ces négriers que vous critiquez ? Soyez donc logique avec vous-même !
Il m’avait touché au point sensible. Je rétorquai :
— Vous avez raison, frère Toussaint. Ce que j’ai dit n’avait pour but que de vous provoquer. Sachez pourtant que je n’ai pas choisi cette voie de par ma volonté. Je ne fais que suivre le chemin tracé pour moi, mais en préservant mon libre arbitre. En fin de compte, nos scrupules nous rapprochent…
J’avoue que, si cette question commençait à m’obséder, je cherchais en vain une réponse cohérente. Mes futures campagnes de traite allaient me l’apporter.
Je serai bref quant aux événements qui ont marqué cette traversée : les quarts par nuit noire, les colères de l’océan, l’accouchement prématuré d’une passagère dont le fruit mort-né dut être jeté aux requins, les fièvres qui nous accablèrent lorsque la chaleur devint insupportable, et dont souffrit Joseph…
Après vingt jours de navigation, les vivres, comme dans la chanson, vinrent à manquer, beaucoup de denrées ayant été endommagées par les vagues qui avaient pénétré dans les cales par les écoutilles. À défaut de farine, il fallut distribuer du biscuit, que les passagers n’appréciaient guère, d’autant qu’il grouillait de ces vers qu’en terme de marine on appelle des moutons.Nous avions presque épuisé la viande sur pied. En revanche, nous n’avons pas manqué d’eau et avons récolté les légumes plantés au départ de Paimbœuf, qui conjurèrent le scorbut.
Nous avons assisté un soir à un phénomène étrange et qui tenait du prodige : une mer devenue phosphorescente nous donnait l’impression de voguer sur une galaxie. Le capitaine, monsieur de La Héronnière, qui avait naguère assisté à ce spectacle au large de la Hollande, nous révéla que cela tenait à la prolifération d’organismes appelés « raisins des tropiques ». Il semble donc que la température de l’eau n’y soit pour rien.
L’approche des îles nous fut confirmée par des volées d’oiseaux de mer, frégates et cordonniers. Nous sortions d’une zone d’orages qui nous avait fait regretter l’absence de paratonnerre, et avions dû jeter à la mer une vieille Espagnole de Cuba, deux autres passagers, trois matelots et le bosco, emportés par la fièvre jaune.
Joseph avait échappé à la mort, mais il était dans un état pitoyable. Pour qu’il soit plus à l’aise et moins confiné, j’avais fait installer son matelas entre deux canons, dans la sainte-barbe, le compartiment situé à l’arrière, où l’on entrepose le matériel d’artillerie et les barils de poudre. Il respirait par le sabord un air plus salubre que dans l’entrepont.
Je m’étais protégé de la contagion par des aspersions de camphre, à défaut des remèdes traditionnels qui nous manquaient, si bien que je coupai, malgré quelques frissons inquiétants, aux atteintes de cette fièvre autrement nommée « mal de Siam », introduite en Europe par des navires en provenance d’Asie. J’en guettais dans l’angoisse les symptômes : maux de tête et de reins, effusions de sang par les pores, naissance de bubons aux aisselles, rejets par le haut et par le fondement de vers et de sang pourri, souvent suivis de la mort.
Au cours de mes expéditions futures, j’allais être la proie de ce fléau digne des sept plaies de l’Égypte. Que j’en sois réchappé tient du miracle.
Est-ce l’effet que provoqua en lui la proximité de la terre ? Toujours est-il que Joseph, en deux jours, émergea de sa fièvre et voulut se lever malgré sa faiblesse. Il tint même à assister sur le pont à l’office d’action de grâces célébré par le frère Toussaint. L’ombrelle d’une passagère obligeante l’abrita du soleil torride.
Nous avons jeté l’ancre à Saint-Pierre, au lieu-dit Le Mouillage. Notre voyage avait duré deux mois sans que notre vaisseau ait eu trop à souffrir du gros temps.
Rien n’avait été prévu pour nous héberger à la descente du navire mis à l’ancre à une encablure du rivage. Monsieur Maurin s’était fié à notre esprit d’initiative. Le frère Toussaint proposa de chercher asile, pour les officiers et quelques passagers, dans le couvent de son ordre. Nous y fûmes reçus avec courtoisie et célérité. Après une messe dans la chapelle, on nous conduisit à notre cellule. Nous n’y fîmes qu’un petit somme avant de retourner sur le port, où le déchargement de la Virginie avait débuté.
Le lendemain, accompagnés du frère Toussaint, nous allâmes présenter nos civilités et remettre le courrier de la métropole aux autorités et aux services compétents. Ces formalités nous tinrent tout le jour et une partie du lendemain. Nous allions, dans les jours qui suivirent, assister à des agapes et à des réceptions que nous assumâmes avec une sérénité consécutive à de longs sommeils dans notre cellule et aux bons soins des religieux.
L’équipage dispersé, monsieur de La Héronnière, après nous avoir salués et complimentés, alla prendre quelque repos chez des parents qu’il avait dans une plantation de deux cents esclaves, à la Pagerie. Il nous chargea, Joseph et moi, d’assurer le fret du retour.
Nous aurions pu, les yeux fermés, tant ces quartiers nous étaient devenus familiers après une semaine, longer le rivage entre Le Mouillage, dominé par un fortin hérissé de canons, et la ville. Parfois, pour des promenades dans les environs, nous nous faisions porter en palanquin par des nègres.
Le souvenir des moments heureux vécus avec Cécile surgissait comme un trait de lumière. Je l’imaginais à mon bras, sous son ombrelle, longeant les allées, rendant visite aux notables dans les faubourgs, ou excursionnant jusqu’à la montagne Pelée, ce volcan qui avait fait sa dernière colère un siècle auparavant. Ces images s’effaçaient, comme d’un revers de manche sur une vitre embuée.
L’absence peut donner un air de magie aux souvenirs et parfois les transfigurer. J’en venais à me dire qu’une seule femme comptait dans ma vie : Cécile. Elle me faisait sans peine oublier les femmes et les filles que j’avais connues et n’évoquait pour moi que des brindilles d’événements, des projets inaboutis, chacun revêtant une importance exagérée. J’y voyais parfois l’amorce d’un sentiment plus profond que la banale amitié qui nous avait liés, d’une vie commune peut-être, malgré les obstacles.
Je projetais une expédition de quelques jours dans l’intérieur de cette île, plus exiguë que Saint-Domingue, où je n’avais fait que passer lors de mon premier voyage en compagnie d’Henri Pierson et de Fabrice de Montvert.
Une occasion allait se présenter, une quinzaine après notre débarquement, avec le guide le plus éminent qui fût : le frère Toussaint. Il allait devoir, me dit-il, quitter Saint-Pierre pour se rendre à l’intérieur, au couvent dominicain de La Cabesterre, afin d’y remettre de l’ordre et de réactiver une sucrerie somnolente. Informé de mon intention de visiter l’île, il me proposa de l’accompagner.
Il me montra sur une carte l’emplacement de ce couvent. Il se situait à une dizaine de lieues de la capitale, en pleine montagne, dans les parages de Fonds-Saint-Jacques, où vivaient d’autres colons. Joseph refusa cette invitation, disant qu’il avait prévu des entretiens avec nos commissionnaires au sujet du fret de retour.
J’acceptai sans réserve, comme un témoignage de l’amitié qu’il me vouait, le tutoiement que me proposa Toussaint.
Je dus, les nuits dans la montagne étant fraîches, emporter ma literie et des couvertures, le couvent en étant dépourvu pour les étrangers. Toussaint loua pour nous escorter le service de deux nègres affranchis, armés d’un fusil et d’une machette, pour le cas où nous serions attaqués par des nègres marrons, dont le froc du religieux n’eût pas suffi à nous protéger.
Une première étape nous mena à la plantation de la marquise d’Angennes, exploitée par plus de trois cents nègres, pour la canne, le tabac et le cacao. La dame avait pris la succession d’un planteur juif, chassé de l’île au cours du siècle précédent, ainsi que tous ses coreligionnaires, par décret du roi.
Nous fûmes reçus chez cette dame, Toussaint comme un envoyé du Vatican et moi comme un représentant du ministre de la Marine. Elle aurait souhaité que nous restions ses hôtes le temps qui nous conviendrait, mais Toussaint était pressé.
Passé le morne de Callebasse, le chemin devint un sentier puis une piste. Je m’amusais de la terreur que le frère éprouvait pour les reptiles lorsque nous abandonnions nos montures pour les faire reposer ou boire à un torrent. Il s’était protégé les membres inférieurs au moyen de jambières de cuir lacées jusqu’aux genoux.
Notre deuxième étape fut le village de la Grande-Anse. De là à Fonds-Saint-Jacques, il n’y avait que deux lieues, mais la piste s’entortillait autour de la moindre aspérité, franchissait les torrents par des ponts de bois branlants où les cheveux hésitaient à se risquer, se perdait dans des savanes d’épineux brûlantes, inextricables et grouillantes de reptiles. Pour comble, des grains tombaient sur nous sans prévenir. Toussaint, qui avait déjà emprunté cet itinéraire, y perdait son latin. Mince compensation : la beauté sauvage de cette île.
Soudain, alors qu’il m’avait précédé de quelques brasses, le frère se retourna et me lança :
— Alléluia, François ! Béni soit le Seigneur ! Nous sommes arrivés…
Le couvent des dominicains dressait sa silhouette massive, jadis blanche, aujourd’hui délavée, sur un vaste espace de terrain plat, entre des carrés de champs de canne et de cacaoyères, au pied d’une piton monstrueux.
Il était neuf heures de relevée et nos montures étaient fourbues. Le supérieur nous accueillit avec des démonstrations d’amitié qui cachaient mal une déception dont Toussaint n’allait pas tarder à deviner la nature.
La poignée de moines et les quelque douze ou quinze nègres qui subsistaient dans cet établissement jadis prospère semblaient, dans le plus grand dénuement, attendre l’Apocalypse. Dans les cellules dépouillées de tout mobilier qui nous furent affectées, le vent avait entassé des feuilles mortes et les moines du bois de chauffage. À la table du réfectoire, ni nappe ni serviettes, une vaisselle ébréchée et des gobelets entartrés. Quant au brouet qui nous fut servi, un chien n’en aurait pas voulu.
Notre nuit fut un long supplice. De la mare voisine surgirent des nuées de maringouins qui nous assaillirent jusqu’au matin. Toussaint se leva en hurlant au milieu de la nuit, une couleuvre s’étant entortillée à ses chevilles. Il m’appela pour l’en débarrasser et jeter par la fenêtre les bûches qui pouvaient en cacher d’autres.
La chapelle dans laquelle nous nous rendîmes au petit matin pour la messe semblait avoir été ravagée par un cyclone. Le sol était couvert de gravats et de débris végétaux, les murs envahis par le salpêtre, l’autel dégarni, le christ manchot.
Toussaint maîtrisait mal sa colère.
— Eh bien, me dit-il, je vais avoir fort à faire ! Le plus difficile sera de remettre ces moines dans le droit chemin et leurs nègres au travail. Plains-moi, François ! Ici débute mon martyre. Il va durer trois ans, quatre peut-être.
L’endroit, par grand soleil, ne manquait pas d’agrément. La bâtisse et l’annexe de la sucrerie se situaient non loin d’une rivière, parfois aux allures de torrent, au milieu d’un plateau à la limite duquel on pouvait apercevoir un triangle de mer brumeuse. Les cases des nègres, groupées autour d’un baobab géant, étaient dans un état pitoyable et leurs habitants, mâles et femelles, apathiques.
— Le pire, me confia Toussaint après un entretien avec le supérieur, est le montant des dettes. J’en suis découragé à l’avance.
— Dans ces conditions, le plus sage serait d’abandonner la place et de revendre les nègres…
Toussaint riposta d’un air indigné :
— Tu me connais mal, François ! La situation pourrait être pire, je ne renoncerais pas. À vrai dire, je me sens comme Hercule devant les écuries d’Augias, animé de la même énergie. Tu verras !
Je ne devais rien voir du prodige annoncé, obligé que j’étais de reprendre au plus tôt la route vers Saint-Pierre, où Joseph devait manifester son impatience.
Je ne restai que trois jours dans cette thébaïde, ivre de faim le jour et harcelé la nuit par les moustiques.
J’occupai mon temps à traquer le gibier, plus rare que je ne le pensais, à pêcher dans le torrent, à parcourir les installations déplorables de la sucrerie à l’abandon. Le supérieur nous confia que des groupes de nègres marrons surgissaient à l’improviste, raflaient tout et menaçaient de tuer les moines et leurs nègres avant de mettre le feu aux bâtiments. Ils étaient retournés à l’état sauvage, un peu plus loin, dans une mangrove.
Après s’en être entretenu avec le supérieur, Toussaint crut avoir découvert les raisons de cette déchéance, un mal qui atteint les religieux lorsqu’ils se sentent abandonnés de Dieu et commencent à douter de leur foi : l’acétie. Le supérieur n’avait pas eu l’énergie nécessaire pour rappeler ceux-ci à leur foi et à leur devoir. Toussaint allait s’en charger. Je l’en croyais capable.
Je quittai la communauté sans le moindre regret, avec mes deux nègres, lesquels, durant notre séjour, avaient battu la campagne comme pour retrouver le milieu sauvage de leurs origines.
Sur le chemin du retour, une embuscade tendue par des marrons nous attendait, si subite que nous n’eûmes pas le temps de faire usage de nos armes. Ils s’en emparèrent, ainsi que de nos maigres provisions et de nos chevaux, ce qui nous contraignit à poursuivre notre chemin à pied. Je me retrouvai bientôt seul, mes nègres ayant pris les devants sans se soucier de mon sort. Je me perdis à plusieurs reprises.
Après trois jours d’errance, luttant contre la faim en mangeant des fruits sauvages qui me déclenchèrent un accès de dysenterie, je délirai de joie en découvrant, au débouché d’un défilé, entre deux mornes, l’océan et les premières maisons de Saint-Pierre. Je me serais volontiers écrié « Thalassa ! », comme les Grecs découvrant la mer, mais je n’avais vaincu que mon angoisse.
Joseph fêta mon retour par un repas copieux dans une auberge de mariniers, entre la rivière Roxalane et le fort, près de la chapelle des Ursulines. Je dévorai et bus tant que je payai ma boulimie d’atroces maux d’estomac qui me firent passer une nuit de cauchemar.
En mon absence, Joseph avait noué des liens amicaux avec une famille originaire de Nantes, qui habitait sur les premières pentes de la montagne Pelée, dans une vaste villa.
Jacques Nadeau avait été naguère au service des Maurin à titre de commissionnaire. À en juger par l’opulence de sa demeure, il ne devait pas regretter de s’être fixé à la Martinique avec sa famille. Il se proposa de nous héberger, ce que nous n’eûmes garde de refuser.
Proche de la quarantaine, élégant et courtois, il avait acquis une notoriété qui tenait à ses compétences et à son autorité naturelle un peu guindée. Son épouse, Marielle, de quinze ans plus jeune que lui, était son pâle reflet : assez jolie, mais anémique et effacée.
Le jour de notre installation dans sa demeure, il nous donna une petite fête sous la véranda, avec des danses, de la musique et des chants créoles interprétés par des serviteurs noirs ou mulâtres qui semblaient faire partie de la famille. La soirée tropicale était douce, avec, tombant de la montagne, des bouffées d’odeurs suaves. Au-delà du jardin s’étalaient d’une part un espace de mer lumineuse, rose et jaune dans le couchant, et de l’autre le ballet vertigineux des mornes et la silhouette monstrueuse de la montagne Pelée, au sommet encore crêté de lumière.
Entre bêlé et calenda, Nadeau nous parla de sa situation. Elle était moins paisible qu’il n’y paraissait. Il aurait aimé finir ses jours dans cette île, mais la santé de son épouse demandait des soins auxquels les médecins insulaires ne pouvaient satisfaire. Il ne parvenait pas à prendre la décision qui semblait s’imposer, d’autant que Marielle ne semblait pas disposée, elle non plus, à rompre avec un climat et un milieu naturel néfastes à sa santé mais qui lui convenaient.
— Nous éprouvons, ma femme et moi, nous dit-il en fumant son cigare, une sorte de passion pour cette île, au point d’en être envoûtés. Nous sommes, depuis des années, malades de bonheur…
Le spectacle terminé, il se leva lourdement et déclara en s’appuyant à mon bras, un peu ivre à ce qu’il semblait :
— Mon ami, vous et votre compagnon êtes jeunes et pleins de vie. Alors je vais être franc avec vous. Il serait dommage que, le temps que vous resterez dans ma maison, je ne satisfasse pas à l’hospitalité créole. Je vais vous confier à deux de nos servantes, afin d’agrémenter votre nuit. François, votre compagne se nomme Florette. C’est une métisse de Portugais et d’une négresse de Luanda. Vous m’offenseriez en refusant cette offre…
Je n’avais aucune raison morale ou physique de repousser ce présent, et n’eus pas à le regretter. À peine dégagée de l’adolescence, Florette rappelait ces figurines de porcelaine commercialisées par l’ancienne Compagnie des Indes. Elle était douée, de plus, d’une science érotique propre à me faire oublier les ébats mercenaires des filles de lady O’Gara et des bordels de Nantes.
Le matin venu, Jacques Nadeau nous a conduits en voiture jusqu’au Mouillage. Il avait fait construire, à quelques brasses du quai, sous une frange de palétuviers et de palmiers, un entrepôt et une cabane de planches qui lui servait de cabinet pour l’enregistrement du fret.
Je trouvai à l’amirauté deux lettres : une de Bordeaux et l’autre de Nantes.
J’appris par la première une nouvelle qui m’attrista : Blanche m’informait de la mort de notre frère Auguste, à l’issue d’un duel dans sa nouvelle garnison de Metz. Je fus choqué par l’oraison funèbre de ma sœur :
« Auguste est mort par où il a péché : c’était un provocateur, un être insensible, égoïste, et qui ne nous a jamais donné une apparence d’affection. Paix à son âme, à supposer qu’il en eût une ! »
Elle était plus prolixe à propos de Germain, le contraire d’Auguste. Elle manifestait depuis toujours de la tendresse et de l’indulgence pour cet être instable et falot :
« À défaut de briller au théâtre, il fait merveille dans la société. On ne joue pas encore ses comédies dans le petit théâtre du Maréchal (monsieur de Richelieu), mais il en donne des lectures dans les salons. Il est d’une suprême élégance : perruque poudrée, mouches, parfums de Venise, et s’habille chez les meilleurs tailleurs de Bordeaux… »
Pas un mot sur nos parents, à croire que l’ordre régnait dans le couple…
La lettre de Nantes venait de Cécile : elle était brève mais émouvante :
« Mon cher François, depuis votre départ, les journées passent, lourdes comme du plomb. Vous souvenez-vous de nos promenades dans l’île Feydeau et du beau soleil d’automne qui l’inondait ? Je ne puis oublier que vous avez pris ma main pour la baiser. Que cache ce geste, mon ami ? Témoignerait-il de quelque attachement pour moi ? Je m’autorise à vous avouer que je m’ennuie de vous et que je vous aime. J’ai souvent été sur le point de vous le dire. Eh bien, voilà qui est fait. »
J’étais à ce point troublé que je fis lire cette lettre à Joseph. Il ne s’en montra pas surpris. L’idée que sa cousine pût épouser monsieur de Kergadiou l’horripilait.
— J’ignore, me dit-il, la nature de tes sentiments, mais sache que tu auras un allié en moi si tu décidais de faire ta cour à ma cousine.
Aussi émouvante que fût la confidence de Cécile, je ne sus que lui répondre, ni même si je m’y résoudrais. Mon père eût été ravi, me disais-je, de me voir pénétrer par la grande porte dans l’une des familles les plus honorables et prospères de Nantes, mais je n’étais pas prêt à sacrifier ma liberté pour une fille envers laquelle je n’éprouvais qu’un sentiment inconsistant.
Nous ne manquions pas de travail, et la chaleur n’en faisait pas une sinécure.
Les marchandises continuaient à affluer. Il fallait les inventorier, estimer leur valeur, parfois les refuser, les mettre à l’abri des intempéries et du pillage dans les entrepôts…
Au cours de ces livraisons, je tentais, sinon de m’entretenir avec les nègres qui nous secondaient, du moins de m’informer de leurs origines, mes connaissances dans ce domaine présentant de sérieuses lacunes. La plupart se montraient réticents, pour ne pas éveiller la vigilance des gardiens qui les surveillaient, le fouet pendant à l’épaule. Je ne tirai d’ailleurs guère de profit de ces tentatives car j’avais du mal à comprendre leur jargon.
Un matin, des coups de canon partis du fort annoncèrent l’arrivée d’un navire négrier dans la rade du Mouillage. J’assistai au débarquement des passagers, puis à celui des esclaves.
L’Hercule revenait du Sénégal avec deux cents captifs. On les entassa dans des chaloupes pour les mener à terre et les livrer, avant les enchères, à la curiosité des planteurs. Encadrés par des matelots armés, ils avaient du mal à tenir debout et plus encore à marcher, entravés et enchaînés, malgré les coups de fouet et les insultes qui pleuvaient sur eux. Leur peau avait pris une teinte cendreuse et leur visage n’exprimait qu’un sentiment de fatalité.
Mon attention fut attirée par des claquements de fouet et des cris de femme. Je m’approchai et aperçus un matelot en train de fustiger une forte négresse accroupie et qui tenait dans ses bras je ne sais quoi qu’un autre matelot tentait de lui arracher.
Je demandai à un officier, qui observait la scène sans daigner intervenir, ce dont il s’agissait.
— Une folle, me dit-il. Ce qu’elle tient contre elle, c’est un bébé mort depuis trois jours. Elle refuse de s’en séparer. Il faudra bien pourtant qu’elle finisse par céder.
Je protestai, disant qu’il fallait mettre fin à ce supplice et faire comprendre à cette malheureuse qu’elle ne pouvait garder son enfant. L’officier éclata de rire.
— Allez donc lui faire entendre raison ! Elle est folle, je vous le répète, et je crains qu’on n’ait du mal à la vendre…
Un élan spontané me poussa à intervenir pour faire cesser cette épreuve. Le bourreau, dont j’arrêtai le bras, haussa les épaules, se moqua de moi et me dit :
— Si vous êtes plus fort que moi, je vous cède la place, mais vous n’arriverez à rien, croyez-moi ! On pourrait tuer cette femelle sans qu’elle accepte de se débarrasser de ce cadavre qui commence à puer !
Je m’avançai vers la négresse, m’accroupis devant elle, essuyai avec mon mouchoir les balafres faites par la lanière et lui parlai doucement, une main sur son épaule nue. Elle sentait fort, de son propre suint et de l’odeur du nourrisson. Sans me quitter des yeux, elle se mit à marmonner un lamento dans sa langue et à se balancer d’avant en arrière en pleurant. Elle consentit enfin à me tendre son enfant, que je confiai à un quartier-maître qui venait de s’avancer vers moi.
— Compliment, me dit-il. J’aimerais savoir ce que vous lui avez raconté pour qu’elle vous cède.
— Je lui ai tenu un autre langage que celui du fouet. Vos hommes devraient s’inspirer de cette méthode.
Quand je lui demandai ce qu’il allait faire du petit cadavre, il éclata de rire.
— Le transporter à l’église, faire dire une messe et le conduire au cimetière… Innocent que vous êtes ! Je vais de ce pas le jeter à la mer. Les requins se chargeront des obsèques !
J’allais me retirer quand Joseph, qui venait d’assister à la fin de cette scène, me dit d’un air sévère :
— Je m’interroge, François. Qui est le plus fou, de cette négresse ou de toi ? Tu t’es couvert de ridicule. Si tu dois entrer en transe chaque fois qu’on corrige un nègre ou une négresse, je te plains. En Afrique, tu en verras bien d’autres !
— Je ne regrette pas mon geste, lui répondis-je. Je vais même te dire : je serai présent au marché et je compte bien faire l’acquisition de cette femme.
— Alors tu es encore plus fou que je ne pensais ! Que comptes-tu en faire ? La ramener en France, vivre ici avec elle et en faire ta servante ? Ta femme, peut-être ?
Je le surpris en lui confiant l’idée qui m’était venue : j’allais acheter cette négresse, oui, et, comme elle passerait pour folle, je l’obtiendrais pour une somme modique et l’offrirais à Jacques Nadeau, pour le remercier de son hospitalité.
Joseph se gratta le menton et me tapa sur l’épaule.
— En fait, tu es moins fou que je ne pensais, me dit-il. Cette idée est excellente et elle t’honore. Je serai avec toi sur le marché, et je t’aiderai à négocier cette acquisition, sinon tu te ferais flouer.
Jacques Nadeau n’avait pas assisté à mon exploit mais n’avait pas tardé à en être informé.
— Compliment ! me lança-t-il. Vous avez frisé le scandale. Le capitaine de l’Hercule est furieux. Bien sûr, je n’approuve pas les violences contre ces malheureux, mais je me garde de faire étalage en public de ma réprobation. Vous ne prétendez tout de même pas réformer les méthodes de la traite ? Elles nécessitent l’emploi des chaînes et du fouet. Je le regrette, mais c’est ainsi, et ni vous ni moi n’y pouvons rien. Votre intervention était généreuse mais inutile.
Il me tapa sur l’épaule et conclut en riant :
— Allons, mon ami, oublions ça !
Le soir, nouveau spectacle chez les Nadeau. Ils nous conviaient, cette fois-ci, à un concert typique,donné par les mêmes artistes que la veille, mais dans le jardin, l’orage qui menaçait s’étant éloigné.
L’orchestre se composait d’un large tambour, d’une clarinette, d’un violon dont jouait un nègre à barbe blanche, qui battait le sol du pied. Je fis mine d’apprécier ce tintamarre qui paraissait plonger le maître de maison et son épouse dans l’extase.
— Ne croyez pas, me dit Jacques Nadeau, que mes nègres jouent dans la seule intention de nous être agréables. Ils ne font que satisfaire des relents de nostalgie. La musique est pour eux un réconfort, un remède, voire un exorcisme. Les en priver serait considéré par eux comme une punition injuste. Certains de nos amis le font et se montrent surpris des mauvaises dispositions que leur témoignent leurs serviteurs. C’est cruel, inutile et dangereux. Malgré les apparences, le nègre est vindicatif. Il oublie moins facilement le mal que le bien qu’on lui a fait.
Sans prétendre mener une vie de satrapes, Joseph et moi n’avions pas à nous plaindre de notre condition, lui surtout, sa mère, sans en référer à monsieur Maurin, réputé avare, ne l’ayant pas laissé partir avec une simple solde.
Au départ de Paimbœuf, nous avions embarqué, comme les officiers et une partie de l’équipage, des pacotilles sous forme de miroirs, de couteaux, de tabatières et de bijoux à négocier dans les boutiques de la Martinique.
Ajouté à mes émoluments, ce petit négoce me permit de supporter sans trop en pâtir la dépense exigée par la perte de mes chevaux et l’achat de la négresse.
Le jour de la vente venu, Joseph se trouvait avec moi dans la foule des colons et des curieux. Lorsque vint le tour de celle que j’avais sauvée du fouet, je l’entendis, après la mise à prix, s’écrier en brandissant sa canne :
— Qui aurait l’idée saugrenue de payer un tel prix pour cette folle ? Regardez ces traces sur sa poitrine et son visage. Il semble qu’elle n’obéisse qu’au fouet, et encore ! Qui oserait lui confier des enfants ou même un troupeau à garder ? Le mieux serait de la retirer de la vente ou de lui offrir un voyage de retour pour l’Afrique…
Sa protestation fut accueillie par des éclats de rire. Lorsque le commissaire tenta de lancer les enchères, il fut accueilli par un silence obstiné. Je levai la main et proposai une enchère dérisoire ; elle fut acceptée.
Fier de notre exploit, je fis délivrer mon esclave du collier et des anneaux de fer qui la tenaient prisonnière et, dans un geste ostentatoire, allai les jeter à la mer. Je payai mon acquisition rubis sur l’ongle et signai un vague papier administratif qui faisait de moi un esclavagiste.
Nous embarquâmes avec notre négresse dans une voiture de louage pour la mener chez les Nadeau. Elle ne broncha pas de tout le trajet, se contentant de jeter des regards effarés sur la ville, la première qu’elle traversait. Elle ne trahit son trouble que lorsque, dans l’allée qui menait au palais du gouvernement, elle aperçut un groupe de ses congénères encadrés d’hommes armés, encore enchaînés par lots de six à de longues perches horizontales.
Lorsque, arrivés devant la villa, je lui tendis la main pour l’aider à descendre de la voiture, elle daigna me gratifier d’un sourire que je reçus comme un présent.
Jacques Nadeau absent, en visite chez un colon du voisinage, je confiai ma négresse à son épouse. Elle se montra surprise et me demanda si je comptais l’emmener en France. J’éclatai de rire et lui révélai mon intention de lui en faire présent. Elle parut si éberluée que je crus à un refus qui m’eût mis dans l’embarras. Lorsque Joseph lui eut confirmé mon intention, elle me dit, avec un sourire éblouissant :
— Monsieur François, les mots me manquent ! C’est un cadeau princier. Soyez assuré que j’en prendrai le plus grand soin.
Elle confia ma négresse à deux de ses servantes qui la firent entrer dans la maison pour faire sa toilette et lui trouver des vêtements. Je respirais. J’étais à la fois délivré et un peu frustré, comme un enfant qui vient de perdre un jouet.
J’attendais avec quelque inquiétude la réaction de Jacques Nadeau. Elle me rassura. Il examina la négresse que l’on venait de laver et de revêtir d’une robe créole un peu étroite pour elle qui était forte, s’assura que sa dentition était saine et qu’elle ne portait aucune trace de maladie.
— Cette femelle, nous dit-il, a été battue, torturée même, à ce qu’il semble. Toutes ces traces en témoignent… Regardez !
Il lui découvrit l’épaule et nous montra la marque au fer rouge de son ancien propriétaire, chef de tribu, trafiquant européen ou arabe.
— C’est en tout cas, nous dit-il, une Congo de qualité extra. Vous avez dû la payer au prix fort, si je ne suis pas indiscret…
Je lui racontai la méthode employée par Joseph pour la dévaluer.
— Mazette ! s’exclama-t-il. Elle vaut trois ou quatre fois cette somme. François, vous allez faire des envieux à Nantes !
— Elle va rester dans cette île, lui dis-je, et dans votre demeure, si vous m’autorisez à vous l’offrir, à titre de gratitude pour votre accueil.
Il protesta avec une telle vivacité que je crus qu’il allait repousser mon présent. Il l’accepta finalement et m’ouvrit ses bras.
Nous sommes restés encore, Joseph et moi, trois semaines à Saint-Pierre.
Notre vaisseau adoubé, sa coque, son gréement, sa voilure et son gouvernail revus dans le moindre détail, nous attendions, pour quitter cette île, les dernières livraisons.
Je constatai avec plaisir que ma négresse se comportait sans le moindre trouble chez ses nouveaux propriétaires, et sans en causer autour d’elle. Elle me donnait même l’impression d’avoir retrouvé la famille dont on l’avait arrachée. Nadeau, se référant à sa robustesse, l’avait affectée au jardinage, mais c’étaient surtout les enfants qui l’intéressaient : ceux de la famille comme des esclaves de la plantation, auxquels, avec la permission de ses maîtres, elle rendait visite.
Madame Nadeau avait fini par comprendre son nom : Makoua, sans être certaine que ce ne fût pas plutôt celui de son village au Congo ou d’un fleuve.
Lorsqu’elle me surprit en train de préparer mes bagages, Makoua fit grise mine. Pour la consoler, je lui fis don d’un bracelet d’argent qui restait de mon lot de pacotille. Elle m’en remercia d’un sourire éblouissant puis de larmes. Lorsque la voiture qui nous ramenait à Saint-Pierre s’engagea dans l’allée d’orangers qui donnait accès à la villa, je me retournai. Au milieu de la famille rassemblée, elle nous faisait un signe de la main.
Nous quittions la Martinique, le cœur en berne. Il faudrait l’inspiration et le style du poète que je ne suis pas pour exprimer l’intimité qui semblait s’être établie entre moi et cette terre où tout venait à foison, comme aux premiers matins du monde. J’échappais de peu, par mon départ, à l’envoûtement dont nos hôtes avaient été l’objet. Ma petite maîtresse, Florette, n’était pas étrangère aux regrets que j’éprouvais, compensés par l’espoir de revenir un jour.
Avant l’appareillage, je me rendis au couvent des dominicains, non pour y faire mes dévotions, mais pour prendre des nouvelles de mon ami, le frère Toussaint.
Le directeur m’apprit qu’il se démenait « comme un beau diable » pour rétablir la foi, l’ordre et la prospérité dans la petite plantation de la montagne. On ne lui avait pas mesuré les moyens, si bien qu’il enregistrait des progrès sensibles. Son ambition ne s’arrêtait pas là. Il voulait moderniser l’atelier de la sucrerie, redonner à ses produits leur qualité originelle, avec des alambics de sa conception, et des hangars pour entreposer la marchandise. Il avait fait défricher une parcelle de forêt pour étendre sa production de cacao et répondre à la demande pressante de la métropole. Il se montrait humain avec ses esclaves, mais exigeait d’eux une conversion et leur présence à l’office dominical. Il avait enfin obtenu un moratoire pour le règlement des dettes…
J’entends encore Toussaint me dire, au cours d’une promenade dans un champ de canne à l’abandon :
— Si tu reviens dans quelques années, François, tu ne reconnaîtras plus cet endroit. Je vais en faire un modèle qu’on viendra visiter et que l’on m’enviera.
Il en avait bien pris le chemin.
Nous avions conscience, mon compagnon et moi, d’avoir bien rempli notre mission.
Presque tous les prêts contractés par des colons avaient été remboursés. Nous avions pris pour notre propre compte des parts sur des plantations en voie de rendement. Le fret de retour ne nous occasionnait plus aucun souci. Nous y avions ajouté quelques esclaves, négrillons et négrittes de préférence, pour les bourgeois de Nantes qui en avaient fait la demande. Un adulte mandingue, de taille impressionnante, était destiné à un marchand forain qui comptait l’utiliser pour des combats à mains nues sur les prairies de la Madeleine.
Amateur de ces jeux du cirque rappelant ceux des gladiateurs, Joseph avait souhaité m’y entraîner. J’avais refusé. Voir, pour le plaisir, des hommes se battre ou, par alternance, des chiens affronter des taureaux ne me tentait guère, et je n’écoutais pas sans réticence le récit qu’il m’en faisait, et d’autres concernant les succès ou les échecs qu’il avait enregistrés dans ses paris.
Nous avons mis à la voile un dimanche, accompagnés par la sonnerie des cloches. Tout en veillant à la manœuvre, je laissai mon regard s’imprégner d’une ultime vision de l’île lumineuse.
Debout sur le quai, Jacques Nadeau nous saluait en agitant son chapeau, son épouse près de lui, sous son ombrelle.
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