La vie est un arc-en-ciel
Chapitre 18
Que ton premier anniversaire soit plein de joie, Un grand garçon n’a pas tous les jours un an ! Nous t’aimons très fort et nous vous souhaitons, à ton papa et toi, de passer ensemble une belle journée et un joyeux Thanksgiving.
Mille bisous,
Rosie et Katie
Chères Rosie et Katie,
Merci pour le nounours que vous m’avez envoyé pour mon anniversaire. Je l’ai baptisé « Nounours ». Papa a trouvé le nom tout seul, il est très intelligent. J’adore lui baver dessus et lui mâchouiller l’oreille, comme ça quand papa le prend, il a la figure toute mouillée. J’aime bien lancer Nounours par terre au milieu de la nuit et puis appeler papa en hurlant, pour qu’il vienne le ramasser. Je fais ça pour rigoler, papa n’a pas besoin de dormir. Il n’est là que pour me donner à manger et me changer mes couches.
Maintenant il faut que je vous quitte, j’ai un emploi du temps très chargé : on me nourrit à neuf heures, ensuite il y a le rototo, et après je vais essayer de faire quelques pas dans le salon. Je sais que je peux y arriver… un jour ou l’autre, je n’atterrirai pas sur mon derrière…
Merci pour Nounours.
Bisous, vous me manquez toutes les deux
Josh (et papa)
De : Rosie
À : Alex
Objet : joyeux anniversaire !
Mais pourquoi tu ne fêtes pas tes trente ans ? À moins que tu n’aies pas daigné m’inviter ? Dans le passé, tu étais enclin à faire des choses de ce genre. Seigneur Dieu, tu te rends compte que vingt ans se sont écoulés depuis ce drame ? Je ne me doutais que nous aurions un jour des souvenirs aussi anciens. Enfin bref, joyeux anniversaire et mange une part de gâteau à ma santé.
De : Alex
À : Rosie
Objet : merci
Désolé de ne pas t’avoir fait signe, j’ai presque terminé mon internat dans cet hôpital, ce qui me permettra d’entamer deux années supplémentaires d’internat en cardiologie. Mon siècle d’études tire à sa fin ! Pas de fête pour moi, j’en ai assez à rembourser mon astronomique prêt d’étudiant.
Vous avez un message de : GREG
Greg : hello, chérie, comment se passe ta journée ? Rosie : elle est interminable. L’hôtel est complet ce week-
end pour la parade de la Saint-Patrick, depuis ce matin je
n’ai pas cessé d’accueillir des groupes de touristes. C’est
relativement tranquille pour le moment, du coup je fais
semblant d’être très occupée à vérifier les réservations
sur l’ordinateur. Ne me fais pas rire, sinon je serai
démasquée.
Petite rectification : quand je dis « tranquille », ça signifie
que personne ne m’embête à la réception. Car on ne
s’entend plus dans le hall de l’hôtel… Il y a un troupeau
d’Américains au bar, ils chantent des vieilles chansons
irlandaises et, cerise sur le gâteau, ils sont accompagnés
par le Paddy’s Band. Je n’ai jamais vu autant de figures
barbouillées de vert et de cheveux roux depuis ma
naissance. Malheureusement, plusieurs membres de la
famille de Bill Lake sont venus de Chicago. Ils sont une
trentaine, par conséquent je me tiens à carreau. Son Rosie : je suis très contrariée. Bill me donne un week-end de
neveu est tromboniste dans l’orchestre du lycée de
Chicago qui jouera à la parade de dimanche.
J’ai vraiment hâte que la journée se termine, j’ai des
crampes aux zygomatiques à force de sourire, et j’ai
passé tellement d’heures devant l’écran de ce fichu
ordinateur que j’en ai mal aux yeux. Je suis folle de joie
que Bill m’ait accordé ces deux jours de congé. Cet
homme est un amour, il y a une éternité que je n’ai pas
eu un samedi de repos ou, encore mieux, un week-end
entier. Pour une fois qu’on peut sortir le soir sans que je
me demande si j’arriverai à me lever le lendemain
matin… Si on faisait la nouba avec Ruby et Ted ?
J’aimerais aussi amener Katie et Toby à la parade de
dimanche – qu’en penses-tu ?
Je trépigne, j’ai l’impression d’être à l’école un vendredi
après-midi en attendant que la cloche sonne. Greg : ma Rosie, je suis navré de doucher ton
enthousiasme : je suis obligé de partir ce soir à Belfast. Je
ne l’ai appris que ce matin, ça s’est décidé à la dernière
minute. Je suis vraiment navré.
Rosie : oh non ! Pourquoi faut-il que tu ailles à Belfast ? Greg : il y a un séminaire auquel je dois assister. Rosie : quel genre de séminaire ?
Greg : financier.
Rosie : évidemment qu’il s’agit de finances, je me doute que
ce n’est pas un séminaire sur la cuisine française. C’est
vraiment obligatoire ? Tu es sûr qu’ils s’apercevront que
tu es là ?
Greg : honnêtement, non, on ne remarquera pas ma
présence, mais je veux y être. C’est assez intéressant, et
j’ai envie de monter les échelons.
Rosie : qu’est-ce que tu pourrais apprendre de plus sur les
banques ? Elles te donnent de l’argent, elles t’en
réclament dix fois plus : ça se résume à ça. Greg : je suis désolé, Rosie.
congé, et toi, tu t’en vas. Tu sais que je n’en aurai pas
d’autre avant un an ?
Greg : je t’adore parce que tu n’exagères jamais.
Maintenant, je dois te laisser, d’accord ? À plus tard, je
t’aime.
Rosie : une minute. Tu as vu la facture de téléphone, ce
matin ?
Greg : elle est comment ? Salée ?
Rosie : devine.
Greg : merde. Tu passes des heures à envoyer des mails. Je
ne comprends pas pourquoi Ruby et toi, vous ne vous
débrouillez pas pour vous voir, comme le font les gens
normaux.
Rosie : parce qu’aucun bar ou restaurant ne nous autorise à
nous vautrer sur un canapé, en pyjama, avec une
cigarette. Mais naturellement, il est impossible que le
montant de la facture ait un rapport quelconque avec les
heures que tu passes au téléphone avec ta maman,
toutes les semaines, à la convaincre qu’elle est capable
de vivre seule. N’est-ce pas ?
Greg : j’ai le sentiment, ma chérie, que ça ne t’ennuie pas
trop que je l’en persuade !
Rosie : exact ! Si seulement nous connaissions un directeur
de banque qui nous accorde un prêt… comme la vie
serait simple…
Greg : malheureusement, ça ne marche pas de cette
manière.
Rosie : imagine ma déception quand je l’ai découvert après
t’avoir épousé.
Greg : tu es malgré tout restée près de moi, et je t’en
remercie. Allez, je te quitte, je dois refuser une
hypothèque à un client, tu sais ce que c’est. Je t’adore. Rosie : moi aussi.
De : Kevin
À : Rosie
Objet : ma sœur préférée
Salut, ma grande sœur préférée. Réponds-moi quand tu pourras, je me sers de l’ordinateur de la fac, c’est gratuit. J’ai un truc à te demander.
De : Rosie
À : Kevin
Objet : re : ma sœur préférée
Je n’ai de tes nouvelles que quand tu as quelque chose à me demander. Surprenant, n’est-ce pas ?
De : Kevin
À : Rosie
Objet : re : re : ma sœur préférée
Tu parles comme mon ex-copine. Pourquoi j’aurais forcément quelque chose à demander ? J’ai simplement envie de savoir ce qui se passe dans la vie de ma sœur. Comment va Katie ? Et Greg ? Et Alex ? Transmets-leur mon bonjour. Tu vois que je m’intéresse énormément à toi. Si tu avais besoin d’un baby-sitter pour Katie, compte sur moi, je serais enchanté de te donner un coup de main. Voilà, je n’ai rien à ajouter. Prends bien soin de toi.
PS – est-ce que, par hasard, tu pourrais demander à ton patron s’il n’aurait pas un job pour moi ?
De : Rosie
À : Kevin
Objet : ah !
J’étais sûre que tu avais une idée derrière la tête. Katie va bien, merci, Greg aussi, ainsi qu’Alex. Tu pourrais le vérifier toi-même si tu te donnais la peine de téléphoner. Et ça m’arrangerait que tu t’occupes parfois de Katie, malheureusement je n’ai pas trop confiance en toi, vu ce qui s’est produit la dernière fois.
De : Kevin
À : Rosie
Objet : rancunière !
Arrête ton char, Rosie, ça remonte au moins à six ans. Je n’avais que dix-sept ans ! Comment as-tu pu laisser un appartement à un garçon de dix-sept ans, sans te douter qu’il inviterait quelques copains ? C’était tout à fait normal.
De : Rosie
À : Kevin
Objet : normal ?
Tu as saccagé l’appartement. La pauvre Katie était morte de peur et je n’ai pas apprécié de te trouver endormi dans mon lit avec cette fille dont j’ai oublié le nom.
De : Kevin
À : Rosie
Objet : l’eau coule sous les ponts
Tu avais dit : fais comme chez toi… Mais bref, l’eau a coulé sous les ponts, nous sommes maintenant des adultes responsables, surtout toi (le mois prochain, tu attaques la trentaine !). Si tu pouvais m’aider, je t’en serais éternellement reconnaissant, et je suis sincère.
De : Rosie
À : Kevin
Objet : attention
D’accord, mais je ne te promets pas de miracle. Ne fais pas de conneries, Kevin, sinon Bill aura une dent contre moi et ça bousillera mes projets mirifiques : prendre la direction de cet hôtel.
De : Rosie
À : Alex
Objet : la vie !
Seigneur Dieu, Kevin aurait donc appris à marcher et à parler ? Je le croyais encore à la maternelle. Il a grandi d’un coup, en douce. Il est tellement secret, il faut se méfier des gens comme lui.
Tout change si vite. Au moment où on s’habitue à quelque chose, patatras ! ce n’est plus pareil. Quand on commence à comprendre quelqu’un, il grandit. C’est ce qui arrive avec Katie. Elle se transforme de jour en jour ; chaque fois que je la regarde, son visage évolue, il ressemble de plus en plus à celui d’une adulte. Parfois, lorsque je fais semblant d’être intéressée par ce qu’elle me raconte, je prends soudain conscience que je n’ai pas à feindre : ça m’intéresse vraiment. Nous allons faire du shopping ensemble, elle me donne des conseils, nous déjeunons au restaurant et nous nous tordons de rire pour des bêtises. Je ne parviens pas à repérer l’instant où mon enfant a cessé d’être une enfant pour devenir une personne. Et quelle magnifique personne elle devient…
Ce mail est décousu, Alex, à l’image de mes idées qui, ces derniers temps, sont passablement embrouillées. Le temps façonne notre existence, nos journées sont composées d’heures, lesquelles déterminent notre salaire, et notre savoir s’approfondit au fil des ans. Dans notre journée de travail, nous volons quelques minutes pour boire un café. Vite, nous revenons nous asseoir à notre bureau, nous surveillons la pendule, nous allons de rendez-vous en rendez-vous. Pourtant notre temps s’enfuit, et on se demande tout au fond de soi si ces secondes, ces minutes, ces heures, ces jours, ces semaines, ces mois, ces années et ces décennies ont été vécus au maximum.
Tout tourbillonne autour de nous – parents, enfants, amis, amants… – on a envie de crier « Stop ! », de remettre quelques petites choses en ordre avant de continuer. Je sais que tu traverses actuellement des moments difficiles. N’oublie pas que je suis toujours là pour toi. Je t’embrasse.