La vie est un arc-en-ciel

Cecelia Ahern · Chapitre 32 sur 51

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La vie est un arc-en-ciel

Chapitre 32

 

Chère Rosie,

Avant que tu déchires cette lettre, je te supplie de m’accorder une chance de m’expliquer. En premier lieu, je te présente mes plus sincères excuses pour toutes ces années perdues. Je n’ai pas été à tes côtés, je ne t’ai pas apporté l’aide que tu méritais. Je ne suis pas fier de moi, je regrette de m’être conduit de cette façon, d’avoir choisi de vivre ma vie. Je sais que je ne peux pas changer ça ni réparer les torts que j’ai envers vous deux.

Mais, s’il te plaît, donne-moi au moins une possibilité de construire un avenir meilleur. Je comprends que tu te sentes trahie, meurtrie, et que tu me haïsses. Cependant tu n’es pas seule en cause. Quand je regarde en arrière, je me demande ce que j’ai fait de tout ce temps. Pas grand-chose dont je puisse m’enorgueillir. Je n’ai pas vraiment réussi, je n’ai pas gagné des millions. Je n’ai qu’une fierté : ma petite fille.

Car j’ai une petite fille, qui n’est d’ailleurs plus si petite.

J’ai honte de l’avoir traitée de cette manière. Il y a quelques semaines, le matin de mon trente-deuxième anniversaire, j’ai brusquement pris conscience de tout ce qui me manquait depuis longtemps. J’ai réalisé que j’avais une enfant, une adolescente dont je ne savais rien, et qui ne sait rien de moi. J’aimerais pouvoir la connaître. On m’a dit qu’elle s’appelle Katie. C’est un joli nom. Est-ce qu’elle me ressemble un peu ?

Je ne le mérite peut-être pas, mais si toi et Katie acceptiez de me faire une place dans votre vie, vous ne le regretterez pas. Katie rencontrera son père, moi je verrai ma fille. C’est mon rêve, permets-moi de le réaliser.

Fais-moi signe, Rosie, je t’en prie. Donne-moi une chance de réparer les erreurs du passé et de bâtir un nouvel avenir pour Katie et moi.

Sincèrement,

Brian

Rosie : non, non et non !

Ruby : je comprends, mon chou. Mais essaie d’envisager les

choses sous un autre angle.

Rosie : un autre angle ? Il n’y en a pas d’autre ! Il faut que je

parte. Rester ici n’est pas envisageable. Ruby : calme-toi, tu es dans tous tes états. Rosie : absolument ! Comment je peux me remettre

d’aplomb alors que tout le monde me flanque des bâtons

dans les roues ? C’est à mon tour de vivre ! J’en ai marre,

Ruby, j’en ai ras-le-bol. Je m’en vais. Qui est ce type ?

Qu’est-ce qu’il a été pendant ces treize ans ? Où avait-il

disparu pendant les années les plus importantes de la vie

de Katie – et de la mienne, par la même occasion ?

Qui l’a nourrie, qui l’a promenée des nuits entières en lui

chantant des berceuses pour qu’elle arrête de hurler ?

Qui lui a changé ses couches, mouché le nez et lavé ses

vêtements tous les jours ? Qui, à trente-deux ans, a des

cheveux blancs, des vergetures et les seins qui

tombent ? Qui a assisté aux réunions des parents

d’élèves, qui l’a amenée et est allée la chercher à l’école,

qui a préparé les repas, payé le loyer, travaillé, fait le

ménage ? Qui a écouté, séché les larmes, expliqué les

choux et les roses, et pourquoi papa n’était pas là

comme les autres papas ? Qui s’est rongé les sangs

quand elle était malade ? Qui a renoncé à ses études

universitaires, qui a passé ses week-ends à la maison

pour s’occuper d’elle ? Moi ! Où il était, ce salaud ?

Et voilà qu’au bout de treize ans, il a le culot de

débarquer, quand le plus dur est fait, juste après que

mon mari m’a trompée, que je vais divorcer. Au moment

où j’ai enfin décidé de m’installer à Boston, là où j’aurais

dû être si cet enfoiré n’avait pas bousillé mes projets,

mon avenir, et quitté le pays la queue entre les jambes.

Qu’il aille se faire foutre. Cette fois, je pense à moi, Rosie

Dunne, et à personne d’autre.

Ruby : Katie est également concernée, Rosie. Elle doit savoir

qu’il souhaite la voir. Ne lui fais pas payer les erreurs que

tu as commises.

Rosie : mais si je lui en parle, elle voudra le rencontrer. Elle

sera folle de joie, et il l’abandonnera de nouveau, il lui

brisera le cœur. Et qui soignera les plaies ? Moi. Ce sera à

moi de consoler ma fille. Il faudra que je sourie, que je

dise : « Ne t’affole pas, ma chérie, tous les hommes ne

sont pas des fumiers – tu as seulement eu la malchance

de ne connaître que ceux-là. »

Ruby : ça pourrait aussi très bien se passer. Il a peut-être

vraiment changé. On ne sait pas.

Rosie : justement, on n’en sait rien. Et tu oublies une chose :

comment aura-t-elle la possibilité d’avoir une relation

avec son père si nous sommes de l’autre côté de

l’océan ? Parce que je refuse de rester ici, Ruby. Je veux

partir, en finir avec ce gâchis qu’est mon existence. Ruby : ce n’est pas un gâchis. La vie n’est pas un lit de

roses, pour qui que ce soit. Tu n’es pas la victime d’une

malédiction qui te serait exclusivement réservée. Tu as

cette impression-là, certes, mais beaucoup de gens l’ont

aussi. On doit tirer le maximum de ce qu’on a, et tu as la

chance d’avoir une fille ravissante, en bonne santé,

intelligente, drôle, et qui t’adore. Surtout n’oublie pas ça.

Si Katie veut connaître Brian, il vaudrait mieux que tu le

lui permettes. Tu peux toujours déménager, ça ne

l’empêchera pas de venir vous voir – ou si tu estimes que

c’est une raison suffisante pour rester ici, tu aviseras. Rosie : Katie va s’incruster. Le mois dernier, il me semblait

être au paradis. Tout a basculé en un instant.

Ruby : c’est ça, le paradis. Il n’y a rien de tel pour attirer le

serpent.

Chère Stephanie,

Tu es enceinte, félicitations ! Je suis heureuse pour toi et Pierre, ce deuxième bébé sera une source de joie, comme Jean-Louis. Je suppose que maman t’a appris la nouvelle. Elle est enchantée que j’aie renoncé à partir pour l’Amérique. Alex, en revanche, m’a traitée de tous les noms d’oiseau. Il considère que je capitule, une fois de plus, que je me laisse piétiner par tout le monde. Il est furieux, il ne me parle plus. Je me suis peut-être laissé piétiner dans le passé, mais pas cette fois. Katie est ma priorité absolue, ma raison de vivre.

Ces derniers temps, elle a enduré beaucoup trop de stress. À son âge, elle devrait avoir pour seuls soucis les boutons d’acné, les soutiens-gorge et les garçons – pas des histoires d’adultère, le départ pour un autre continent et la réapparition inattendue de son père. Elle n’a pas demandé à naître, par conséquent le moins que je puisse faire est de poursuivre le bon travail que j’ai accompli avec elle. Elle ne se drogue pas, elle est polie, elle travaille bien à l’école et elle n’a pas encore gâché sa vie.

Je ne serais pas surprise qu’Alex déboule d’une minute à l’autre. Je suis sûre qu’il a sauté dans le premier avion pour assommer Brian. Normal, il est mon meilleur ami. Quand je pense à ce que j’aurais pu vivre à Boston, je fonds en larmes. Ici, je suis dans une impasse. Je n’ai plus de travail, plus de toit, je suis de nouveau chez papa et maman. Tout dans cette maison me ramène à une époque abominable – les années avec Katie, qui ont été si pénibles. Les odeurs, les bruits, le papier peint, les chambres, tout me rappelle les nuits sans sommeil, les réveils à l’aube, l’angoisse.

Je déploie des efforts surhumains pour m’adapter à la situation, pour comprendre. Quand je suis entrée à l’école primaire, il me semblait que ceux qui entraient au collège étaient des puits de science. À douze ans, je trouvais que les élèves de terminale savaient tout. À dix-huit ans, je croyais qu’après l’université j’accéderai enfin à la maturité. À vingt-cinq ans, je n’avais toujours pas commencé mes études supérieures, j’étais toujours ignorante et j’avais une fille de sept ans. Mais j’étais convaincue qu’à la trentaine j’y verrais enfin plus clair.

Eh bien, non.

Je me dis maintenant qu’à cinquante, soixante, quatre-vingts ans, je n’en saurai pas davantage. Il y a bien longtemps que je réfléchis et je crois que personne, pas même le bon Dieu sur son trône, là-haut, ne comprend à quoi ça rime, tout ça.

Rosie

De : Stephanie

À : Rosie

Objet : la vie

Tu es sur le chemin de la sagesse, l’âge t’a enseigné au moins une chose : personne, effectivement, ne sait à quoi ça rime.

Salut,

Pardon pour mon petit mot ridicule de la semaine dernière. J’ai disjoncté, je suis cinglé (ce n’est pas une nouveauté). Mais tu seras contente d’apprendre (du moins je l’espère) que j’ai retrouvé le nord. Je veux que nous prenions un nouveau départ. Ne perdons plus de temps, allons à l’essentiel.

Alex