La vie est un arc-en-ciel

Cecelia Ahern · Chapitre 6 sur 51

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La vie est un arc-en-ciel

Chapitre 6

 

Alex,

C’était bon de te revoir, s’il te plaît ne t’éloigne pas de moi, je vais avoir besoin de tous mes amis. Merci de m’avoir si bien réconfortée la semaine dernière, je pense sincèrement que je deviendrais folle sans toi.

La vie est bizarre, n’est-ce pas ? Juste au moment où on croit avoir tout prévu, quand on commence enfin à construire quelque chose, qu’on est heureux et qu’on a l’impression de savoir où on va, le chemin bifurque, les panneaux changent, le vent souffle en sens inverse, le nord devient soudain le sud, et on est perdu. C’est si facile de s’égarer en route.

Il n’y a pas beaucoup de certitudes dans l’existence, hormis celle-ci : il faut assumer les conséquences de ses actes, aller jusqu’au bout.

Qu’est-ce que j’ai fait dans ma vie qui devait vraiment être fait ? J’avais le choix, et j’ai toujours choisi la facilité – nous avons toujours choisi la facilité. Il y a quelques mois, une interro de maths le lundi matin ou un gros bouton sur le nez était une montagne.

Cette fois, j’attends un bébé. Un bébé. Qui sera là le lundi, le mardi, et tous les jours de la semaine. Je n’aurai plus de week-ends. Plus de vacances pendant trois mois. Je ne pourrai pas prendre une journée de congé, prétexter que je suis malade ou convaincre ma mère de m’écrire un mot d’excuse. C’est à mon tour d’être mère. Et j’aimerais avoir la possibilité de me faire un mot d’excuse.

J’ai peur, Alex.

De : Alex

À : Rosie

Objet : areu areu

Effectivement, ce n’est pas une interro de maths le lundi matin. Ce sera infiniment mieux que ça. Une interro de maths, c’est la barbe, ça endort et ça flanque mal au crâne. Tu apprendras beaucoup plus de cette expérience.

Je serai là pour toi chaque fois que tu auras besoin de moi. L’université peut t’attendre, Rosie, tu as quelque chose de bien plus important à faire pour l’instant. Je sait que tout ira bien.

De : Rosie

À : Alex

Objet : re : areu areu

Tu SAIS que tout ira bien. Attention à ton orthographe, monsieur Stewart !

De : Alex

À : Rosie

Objet : re : re : areu areu

Tu vois, tu réagis déjà comme une mère – tu seras formidable ! Prends soin de toi.

Vous avez un message de : ALEX

Alex : tu avais dit, il me semble, que tu veillerais sur elle

pour moi.

Phil : je t’ai dit que si elle n’apprenait pas à contrôler sa

vessie, elle ne resterait pas dedans. Elle est très bien

dans le jardin.

Alex : je ne parle pas de la chienne, mais de Rosie. Phil : pourquoi ?

Alex : ne fais pas l’innocent. J’ai entendu les parents te

l’annoncer au téléphone.

Phil : comment tu te sens ?

Alex : tout le monde me pose la question et je n’en sais rien.

C’est bizarre. Rosie est enceinte. Elle vient juste d’avoir

dix-huit ans. Elle est à peine capable de s’occuper d’elle,

alors un bébé… Elle fume comme une cheminée, elle

refuse de manger des légumes verts, elle ne se couche

pas avant quatre heures du matin, et elle dort jusqu’à

une heure de l’après-midi. Elle a décidé de faire la plonge

chez le traiteur chinois qui la paye moins que ses voisins,

tout ça parce que le baby-sitting la rasait. Elle n’a jamais

changé une couche de sa vie. Sauf quand Kevin était tout

petit, elle n’a jamais tenu un bébé dans ses bras plus de

cinq minutes. Et l’université ? Et le travail ? Comment va-

t-elle s’en sortir ? Comment pourra-t-elle rencontrer

quelqu’un ? Se faire des amis ? Elle s’est piégée dans une

vie qui est son pire cauchemar.

Phil : elle apprendra, Alex, crois-moi. Ses parents la

soutiennent, n’est-ce pas ? Elle ne sera pas seule. Alex : ses parents sont formidables, mais ils travaillent toute

la journée. Je sens qu’elle a peur, quand le bébé se

mettra à hurler, de ne pas pouvoir s’empêcher de lui

flanquer une gifle. Si seulement j’avais pris cet avion, si

j’étais venu à ce bal…

Chère Stephanie,

Permets-moi de t’aider à te trouver. Que ma sagesse pleuve sur toi et t’inonde de lumière. Je t’en prie, suis le conseil de ta sœur qui t’aime énormément, te respecte et ne souhaite que ton bonheur et ta réussite. Ne tombe jamais enceinte. Regarde bien ce mot, répète-le à voix haute, et ne sois jamais dans cet état.

En fait, ne couche jamais avec un homme. Autant prendre le problème à la racine. Crois-moi, Steph, ce n’est pas agréable. Je ne me sens pas du tout en harmonie avec la nature, la maternité ne me fait pas rayonner comme par magie. Je suis juste grosse, bouffie, fatiguée et malade.

Rayonner, mon œil. Je rumine, voilà. Alex a commencé sa vie de rêve à l’université, ceux qui étaient au lycée avec moi sont partis profiter de ce que le monde peut offrir, tandis que j’enfle et me demande dans quel pétrin je me suis fourrée. Je sais que c’est ma faute, mais j’ai le sentiment de louper tellement de choses. Maman m’a accompagnée à ces cours de préparation à l’accouchement où on vous enseigne à respirer. Il n’y a que des couples, et ils ont tous au moins dix ans de plus que moi. Maman me pousse à leur parler, mais je crois qu’aucun n’a très envie de se lier d’amitié avec une fille de dix-huit ans qui vient d’avoir son bac. J’ai l’impression d’être de nouveau à la maternelle, quand maman m’expliquait comment me faire des copains. Elle m’a dit de ne pas me tracasser, qu’ils étaient tous jaloux de moi. On n’avait pas eu un fou rire pareil depuis des mois.

On m’interdit de fumer et le docteur m’a ordonné de manger correctement. Je vais être mère, mais on me parle comme si j’étais une gamine.

Je t’embrasse très fort,

Rosie

Cher Monsieur Alex Stewart,

Vous êtes invité au baptême de mon adorable fille Katie, le 28 de ce mois. Achetez un costume et essayez d’être présentable, pour une fois : vous êtes le parrain.

Affectueusement,

Rosie

De : Alex

À : Rosie

Objet : le baptême

C’était super de te voir, tu étais fabuleuse ! Et tu n’es pas grosse ! Même si elle ne parle pas beaucoup, je suis déjà fou de la petite Katie. J’ai failli te la voler et l’emmener à Boston.

Non, pour être honnête, j’avais tellement envie de rester à Dublin que j’ai failli louper mon avion. Je suis content d’étudier la médecine à Boston, cette ville me plaît, mais je n’y suis pas chez moi. Ma meilleure amie me manque.

J’ai pourtant rencontré quelques gars vraiment bien. Mais nous n’avons pas grandi ensemble. Je ne leur ai pas flanqué des coups de pied dans les tibias, je n’ai pas veillé toute la nuit avec eux pour guetter le Père Noël, on n’a pas grimpé aux arbres comme des singes, ni joué à la directrice d’hôtel et au client, je ne me suis pas tordu de rire quand on leur a fait un lavage d’estomac. Ce sont des souvenirs irremplaçables.

Je constate néanmoins que, moi, j’ai été remplacé dans ton cœur. Maintenant, la petite Katie représente ton univers. Et je comprends parfaitement pourquoi. Je l’ai aimée tout de suite, même quand elle a vomi sur mon costume (neuf et très cher). C’est étrange de voir à quel point elle te ressemble. Elle a tes yeux bleus qui pétillent (je sens venir les problèmes, plus tard !), tes cheveux noirs et ton petit nez. Seul son derrière est un peu moins large que celui de sa maman. Ne t’énerve pas, je plaisante !

Je sais que tu es très occupée pour l’instant, mais si tu as besoin d’un break pour te reposer, tu es la bienvenue ici. Tu n’as qu’à m’avertir. Comme tu ne roules pas sur l’or, on pourrait t’aider à payer le billet. Mes parents seraient ravis de t’accueillir, ils ont déjà des photos du baptême, de toi et Katie, partout dans la maison.

Il y a aussi quelqu’un que j’aimerais te présenter. Elle est dans mon cours à la fac, elle s’appelle Sally Gruber. Vous vous entendriez bien. Elle est de Boston. Il faut que tu fasses sa connaissance.

Les études sont beaucoup plus ardues que je le pensais. J’ai à peine le temps de sortir. Je resterai quatre ans ici, à Harvard, après il y aura l’internat qui durera entre cinq et sept ans. À vue de nez, je serai spécialisé (quelle que soit ma spécialisation) vers l’âge de cent ans.

Voilà ma vie. Je me réveille à cinq heures et je bûche. Je pars à la fac, puis je rentre chez moi et je bûche. Je n’ai rien de palpitant à raconter. Heureusement que Sally est dans mon cours. Grâce à elle, le matin, je suis moins horrifié à l’idée de passer une autre journée à bûcher, bûcher, bûcher. Enfin, je n’ai pas à me plaindre. Ma vie est quand même beaucoup plus facile que la tienne. Là-dessus, je vais me coucher, je suis vanné. Je vous souhaite de beaux rêves, à toi et la petite Katie.

Mémo :

Ne pas faire sauter Katie sur mes genoux quand je viens de la nourrir.

Ne pas lui donner le sein à côté du terrain de foot.

Ne pas respirer quand je lui change sa couche. Autoriser les parents et même les étrangers de passage à la changer aussi souvent que possible, s’ils en ont envie.

Ne pas promener le landau près de l’école, pour que Casey Gros-Pif ne me voie pas.

Ne pas rigoler quand Katie essaie de marcher et tombe sur les fesses.

Ne pas essayer de discuter avec des vieilles copines qui ont la vie devant elles – trop frustrant.

Ne pas pleurer quand Katie pleure.

Bonjour Stephanie[1] !

Comment va ma superbe sœur ? Assise dans un bistrot devant un café au lait*, en marcel et béret basque, avec une haleine qui empeste l’ail ? Les clichés ont la peau dure, n’est-ce pas ?

Merci pour le cadeau que tu as envoyé à Katie. Ta filleule dit que tu lui manques beaucoup, elle te fait plein de baisers baveux. Il m’a semblé comprendre ces mots dans les hurlements qui sortent de sa petite bouche. Je ne comprends pas comment elle peut faire un tel vacarme. Je n’ai jamais vu de créature plus minuscule et fragile, parfois j’ai peur de la casser, puis brusquement elle ouvre le bec et c’est l’enfer. D’après le docteur, elle a des coliques. Résultat, elle n’arrête pas de brailler.

Qu’un bout de chou puisse être aussi malodorant et bruyant, ça me stupéfie. Je crois qu’elle mériterait d’entrer dans le Livre Guiness des records. Je serais la mère la plus fière du monde.

Je suis tellement crevée, Stephanie. Un vrai zombie. J’ai du mal à relire les lignes que j’écris (au fait, pardon pour la banane écrasée au bas de la page – un accident de petit déjeuner). Katie pleure à longueur de nuit. J’ai la migraine en permanence. Je déambule dans la maison comme un robot, je ramasse les nounours et les jouets que je piétine au passage. Emmener Katie quelque part n’est pas facile, elle crie et j’ai peur qu’on me soupçonne de l’avoir kidnappée ou d’être une mère abominable. J’ai toujours l’air d’une montgolfière. Je ne porte que des joggings qui ne m’avantagent pas. J’ai un cul gigantesque. Mon ventre est couvert de vergetures, avec une couche de cellulite qui ne partira pas, et j’ai dû jeter tous mes petits hauts. Mes cheveux sont secs, on croirait de la paille. Mes seins sont ÉNORMES. Je ne me ressemble plus. J’ai l’impression de ne plus être moi, il me semble avoir vieilli de vingt ans. Je n’ai pas mis le nez dehors depuis le baptême. Je ne me souviens plus de la dernière fois où j’ai bu de l’alcool, où un spécimen du sexe masculin m’a regardée (sauf les types qui me fusillent des yeux, au café, quand Katie se met à brailler). Je ne souviens même plus de la dernière fois où j’ai regretté qu’un spécimen du sexe masculin ne fasse pas attention à moi. En réalité, je suis une mère indigne. Katie sait que je patauge complètement, j’en suis certaine.

Elle commence à marcher, autrement dit je cours partout en serinant : « NON, Katie, ne touche pas ça ! NON, Katie, maman ne veut pas ! » Elle s’en fiche éperdument. Elle voit quelque chose qui lui plaît, elle le prend. Je redoute l’adolescence. Le temps passe si vite ! Elle sera adulte et s’en ira avant que j’aie réalisé. Remarque, peut-être que je pourrai alors me reposer. C’est sans doute ce que croyaient maman et papa. Les pauvres.

Steph, j’ai tellement honte. Ils ont été fantastiques. Je leur dois tant, et pas seulement de l’argent – encore que ça aussi, ce soit déprimant. Je touche les allocations, je leur en donne le maximum, mais c’est insuffisant. Tu connais la situation, la famille n’a jamais roulé sur l’or. Je ne vois pas comment je vais pouvoir déménager, travailler et m’occuper de Katie. Cette semaine, papa doit me présenter un bonhomme qui m’inscrira sur une liste d’attente pour un logement social. Maman me répète que je peux rester à la maison, mais papa me pousse à avoir un peu d’indépendance.

Maman a été formidable. Katie l’adore. Elle l’écoute. Quand sa mamie dit : « non ! », Katie s’arrête. Avec moi, elle éclate de rire et elle continue. Est-ce que j’aurai un jour l’impression d’être une mère convenable ?

Alex a rencontré quelqu’un à Boston, elle a mon âge et elle est assez calée pour étudier la médecine à Harvard. Sur ces bonnes nouvelles, je te quitte, Katie me réclame.

Écris-moi vite,

Rosie

Rosie,

Les photos du troisième anniversaire de Katie sont magnifiques. Je les ai encadrées, elles sont sur la cheminée du salon. Mes parents ont été heureux de te voir le mois dernier à Dublin, ils parlent sans arrêt de toi et de Katie. Nous sommes tous très fiers de toi, tu as fait une petite fille parfaite.

J’espère que tu as bien fêté tes vingt-deux ans. Je regrette de n’avoir pas pu assister à l’événement, mais à la fac, c’est la folie. En dernière année, on a un boulot dingue. J’ai la trouille pour les examens. Si j’échoue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Sally m’a demandé de tes nouvelles. Je lui parle tellement de notre jeunesse qu’elle a l’impression de te connaître.

Alex

Alex,

Katie a moins de mal à faire ses dents.

Katie entrera bientôt à la maternelle.

Katie a prononcé cinq nouveaux mots aujourd’hui.

La semaine dernière, mon père a eu cinquante ans. On s’est offert le luxe de dîner au Noisetier, le restaurant où, si je me souviens bien, tu avais fêté tes dix-sept ans avec Bethany la Cochonne et ses parents pleins aux as. C’était vraiment agréable de laisser mes cheveux détachés et de me détendre sans Katie. J’avais engagé une baby-sitter, mon cadeau du week-end.

Rosie

De : Alex

À : Rosie

Objet : (aucun objet)

Allons, Rosie, tu me déçois ! La prochaine fois, tu as intérêt à avoir quelque chose de croustillant à me raconter !

De : Rosie

À : Alex

Objet : une enfant de 3 ans

Au cas où tu l’aurais oublié, j’ai une enfant de trois ans, ce qui ne me permet pas de boire comme un trou et de faire des bêtises. Sinon, je me réveille avec une migraine carabinée et une petite fille en larmes dont je dois m’occuper au lieu de cuver mon vin.

De : Alex

À : Rosie

Objet : pardon Excuse-moi, Rosie, ne crois pas que je suis indifférent. Je voulais juste dire que tu ne devrais pas oublier de profiter de la vie, tu en as besoin. Prends aussi soin de toi.

De : Rosie

À : Stephanie

Objet : lamentations

Parfois il me semble que les murs se referment sur moi. J’aime Katie, je ne regrette pas la décision que j’ai prise, mais je suis fatiguée. Crevée. Tout le temps.

Et je n’en peux plus que les parents m’aident. Je ne sais pas comment je vais me débrouiller toute seule. Il faudra pourtant bien que je le fasse un jour ou l’autre. Il n’est pas question de vivre éternellement avec eux. Même si j’en ai envie.

Tu comprends, je ne voudrais pas que Katie soit aussi dépendante de moi quand elle sera grande. Qu’elle sache que je suis toujours là pour elle, bien sûr, et que mon amour est inconditionnel, mais elle doit être autonome. Et moi aussi.

Je crois que, maintenant, il est temps pour moi de devenir adulte. Il y a trop longtemps que je remets ça à plus tard, que je fuis. Katie ira bientôt à l’école. Tu te rends compte ? Mon bébé entre à l’école. Tout est arrivé si vite. Katie rencontrera des gens, elle commencera à construire son avenir. Moi, j’ai laissé le mien de côté. Je dois me remettre debout et cesser de m’apitoyer sur mon sort. La vie est dure, et alors ? Elle est difficile pour tout le monde, non ? Celui qui dit le contraire est un menteur.

Le résultat de tout ça, c’est que le fossé se creuse entre Alex et moi. J’ai l’impression que nous ne sommes plus sur la même planète, je ne sais pas de quoi lui parler. Nous qui discutions des nuits entières… Il me téléphone une fois par semaine, m’explique ce qu’il a fait de ses journées, et moi je me mords la langue pour ne pas lui raconter un nouvel exploit de Katie. Je n’ai pas d’autre sujet de conversation, or ça assomme les gens. Il me semble pourtant que j’étais intéressante, autrefois.

Bref, j’ai décidé d’aller enfin à Boston. Je veux regarder en face ce que ma vie aurait pu être si Alex avait pris cet avion et m’avait accompagnée au bal de la promo. À présent, je serais peut-être diplômée, j’aurais un métier. Rendre l’absence d’Alex responsable de tout est stupide, j’en ai conscience, n’empêche que s’il était venu, je ne serais pas sortie avec Brian. Je n’aurais pas couché avec lui, et je n’aurais pas eu de bébé. Maintenant je dois faire face à ce que j’aurais pu être, pour comprendre et accepter ce que je suis.

Je t’embrasse très fort.